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CHAPITRE XVII

Oil li est prouvc qu'un talisman est chose prdcieuse et plus utile parfois que cottc

de mailles et corselet d'acier*

arsiane, se glissant comme un reptile i tf avers la foule, sc jcta sans etre aper^ue dans un massif de noirs cypris* Longtemps, bien longtemps elle s'y tint, silencieuse, muettc, rcspirant k peine «

596 • LA FONTAINE AUX FHES

Enfin, quahd elle fut bien certaine que, sans danger d'etre aper<;ue, elle pouvait quitter sa retraite, elle s'ilan^a dans la direction qu'elle avait vu prendre au roi de France.

Aprfes avoir suivi une longue allie toute plantSe de lauriers-roscs, dc ces lauriers qu'aimait si fort la reine Marguerite, la vieille femme se trouva cnfiii pres de la chapelle.

Par une porte basse pratiqu6e dans Tune des murailles lateral es, elle p6n6tra. mysterieusement et sans bruit.

Se glissant le long des piliers, elle parvint, sans 6tre remarquie, jusqu*aupres de Tautel.

En ce moment, le pretre achevait de b6nir les deux couples.

Devant Dieu et devant les hommes, Ps3'che itait T^pouse de Henri de Bois- Dauphin, marechal de France ; Aurorc etait T^pouse du grand Palot.

La c6r6monie du mariage itait terminie.

To us les assistants se dispostrent i quitter la chapelle.

Les nouveaux 6poux, aprfes avoir une dernitre fois courb6 pieusement la tete sous les benedictions de Thonime de Dieu, se levtrent lentement.

A ccUe qui portait maintenant son nom et qui se tenait i Ses cotes rougissante et le sein palpitant, Henri de Bois-Dauphin tendit une main treniblante et, d'une voix emue, toute frissonnante de tendresse et de bonheur :

— Psyche... ma femme... raurmura-t-il.

Psyche ne repondit rien.

Mais sa main pressa la main de son amant, et ses deux grands yeux se tixerent doucement sur lui.

Dans un religieux silence, les jeunes epoux firent quelques pas vers la porte, suivis de tous les assistants.

Marsiane poussa comme un rugissement sourd :

— II vient de ce cote ! dit-elle k voix basse, il approche ! . . . II approche ! Spectre de mon pire ! la prediction ne s'accomplira pas !

Ce disant, d'une main febrilement agitee, elle saisit son coutelas. Bois-Dauphin n'etait plus qu'i quelques pas seulement da pilier derriere lequel elle se trouvait cachee dans I'ombre.

— II vient ! il vient ! murmura-t-elle avec une effroyable joie.

En cet instant, Bois-Dauphin, tenant toujours Psyche par la main, passa prfes du pilier.

Marsiane, poussant cette fois, non plus un rugissement sourd, mais bien un hurlement de bete fauve, s'eian?a d'im bond sur le jeune homme, et lui plongca son coutelas dnas le coeur en s'ecriant :

— Assassin de mon fils, meurs et soit maudit 1

Un immense cri de tous les assistants repondit i la malediction de la sorciere.

— Henri! mon Henri! gemit Psyche en enla^ant de ses deux bras son jeune epoux.

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRE.

Le roi itait accouru prfes de Bois-Dauphin.

— Henrioc ! mon fils ! s'6cria-t-il, au nom du del, es-tu blessi ? parle ! parle !

A la place de Bois-Dauphin^ Marsiane r^pondit en poussant un ^clat dc lire sauvage :

— Bless^l oui! oui! bless6 i mort, car j'ai senti le coutelas s'enfoncer dans sa poitrin^ ; et regardez... regardez tous!... dans la plaie, Tarme se tient droite encore ! Marsiane la sorci^re a fait mentir la destin^e !

Tous les assistants firent un mouvement d*horreur, et ripetirent en rcculant involontairement :

— Marsiane la sorcifcre !

— Marsiane la sorcifcrc ! r6p6ta k son tour d'une voix parfaitement cUire et parfaitement distincte celui que Ton croyait bless^ 4 mort. II y aura tantot dix ans que nous ne nous 6tions rencontres, ma chire ennemie; mais votre fafon de me souhaiter la bienvenue ressemble si fort aux adieux que vous m'avez faits au camp de Saint-Cloud, que sans peine je vous eusse reconnue. La vieille femme, d'un ceil efFar6, regardait Henri de Bois-Dauphin.

— Vivant! vivant encore! disait-elle.

— Vivant! r6p4ta le jeune homme en souriant; parfaitement vivant, vous Tavez dit !

Pas plus que la sorci&re, les autres assistants nc pouvaient se rendre comptc de ce qu'ils voyaient et entendaient.

En effet, ce que Marsiane avait dit ^tait pure v^ritc : le coutelas se tenait droit encore dans la poitrine du jeune homme .

Ce dernier souriant, et de I'air le plus simple du monde, retira Tarme, non sans quelque effort, et se prit k la consid^rer :

— Fi ! dit-il en raillant, voili, ma chcre ennemie, un poignard bien lourd pour une main de femme. Croyez-moi, ma pauvre Marsiane, vous essayez en vain de faire mentir la splendide destinee que vous-m^me m'avez pr^dite ! Heureux! tou jours heureux! vous Tavez dit, et cela sera... Que dis-je, cela est ! ajouta Bois-Dauphin en pressant contre son cceur sa bien-aim6e Psyche, qui, muette d'^tonnement, Ttcoutait parler.

— Ventre-saint-gris I s'icria Henri IV qui, malgri lasaintet^ du lieu oil se passait cette scfene, ne put s'emp^cher de laisser ichapper son juron favori, ventre- saint-gris! Hcnriot, es-tu sorcier toi-mfeme ?... Sanspouvoir ricn m'expliquer, je me mets Tesprit k la torture. Qu'est-ce que cela signifie?...

— Cela signifie, Sire, r^pliquale jeune homme ensouriant doucement, cela signifie qu'un talisman est chose pricieuse et plus utile parfois que cotte de mailles et corselet d'acier.

Ce disant, Bois-Dauphin icarta son pourpoint et enleva de dessus sa poitrine la petite vierge d'ivoire qui, dans la chambre du moulin, s'etait 6chapp6e des [mains de Marsiane, et que le roi avait pu remettre ensuite au jeune officier.

LA FONTAINE AUX FEES

— La vierge d'ivoire ! murmurferent tous les assistants.

— La vierge d'ivoire ! r6p6ta Marsiane avec un accent itrange.

— Oui, ma chfere ennemie, reprit Bois-Dauphin en faisant quelques pas vers la vieille femme : une sainte relique que ma mfere a plac^e sur ma poitrine quelques jours aprfes ma naissance, et qui devait me servir d'6gide toutepuissante. L'attente de ma mire n'a pas 6t6 trompie, Marsiane, car c'est cllc qui vient d*emp6cher votre poignard de se faire jour jusqu'i moo coeur.

En efFet, dans la figurine, chacun put voir une entaille profonde, faite par le couteias de la vieille femme.

Cette dernifere, en entendant parler le jeune honimc, avait porte la main i son front, et son visage avait subi une transformation complete.

Au comble de la surprise, chacun avait consid6r6 le changement subit qui venait de s'opirer dans les traits de la pauvre vieille folle.

Ce n'6tait plus, en effet, cette lugubre et sombre cr6ature qui, le poignard h la main, venait de surgir devant les jcunes dpousis, la haine au cceur et la menace Ji la bouche ; ce n'itait plus la sinistre rddeuse de nuit que nous avons vue ramper dans Tenclos du moulin et dans les hautes herbes de la forht de N6rac.

Non ! non ! dans ses regards plus de colore, sur son front plus de sombres, nuages.

Marsiane soudainement semblait 6tre redevenue ce qu'elle 6tait jadis, et sans les haillons sordides qui couvraiettt ses pauvres membres amaigris, sans Tfeclatante blancheur de ses longs cheveux ^parpillis sur ses ipaules, on eiit pu facilement reconnaltre en elle cette femme i I'aspect imppsant, h la d-marche fifere, au regard magnfetique qui, dans la riuit du 1 3 octobre 1 588, avait pr6dit aux quatre Henri leur 6trange destin6e.

fimue, tremblante, la malheureuse s'approcha du jeune homme, de ce quatriime Henri qui, malgri tout, sortait toujours sain et sauf des plus grands dangers.

EUe lui saisit les deux mains et fixa' ses yeux sur ses yeux. Puis d'une voix p6n6trante, tout empreinte de douceur et d*amour :

— Henri!... Heijril murmura-t-elle, rSpfete... r^pfete ce que tu viens de dire... Cette sainte relique... c'est ta mire qui Ta placie sur ta poitrine quelques jours apris ta naissance ! . . . Je ne suis pas folle, n'est-ce pasl... Oh ! par pitii, dis-moi que je ne suis pas folle, dis-moi que ces paroles qui sont gravies li, dans mon cceur, c'est toi... c'est bien toi qui les as prononcies f

— Sur mon honneur, ripondit le jeune homme, dont la surprise augmentait de minute eri minute, et qui ne pouvait se difendre d'une Amotion singuliire, sur ma vie, ces paroles sont miennes et ces paroles sont v6rit4.

De nouveau, les yeux de la vieille femme se fixferent ardents sur le visage de Bois-Dauphin.

— Tu ne mens pas ! dit-elle aprfes un instant de silence. Non ! tu ne peuif mentir, je lis la franchise sur ton front. Et cependant, poursuivit-elk en se

reculant machinalement, ce talisman b6nit, n'est-cc pas sur Ic cadavre dc Lupus que je Fai trouvi tout rouge encore dc son sang ?

— Par le Christ ! s'6cria Bois-Dauphin en itendant la main vers Timage du Sauveur plac6e dans la chapelle. Lupus me Tavait Ikhement d6rob6 peu d'instants avant sa mort !

A ces mots, Marsiane poussa une exclamation des plus violentes : son front s'illumina, ses yeux itincelferent. >

— Ah ! je comprends tout ! je comprends tout ! murmura-t-elle. Le jour se fait enfin dans ma pensiel... Lupus avait surpris mon secret!... II voulait me voler cette tendresse, ce nom, cette fortune que je r^servais k mon fils bien-aim6... Ah! continua la vieille femme avec une joie effrinie, oui, je te crois, Henri... jetecrois...

Et la pauvre femme se prit i sangloter, et, frimissante, se laissa tomber aux genoux de Bois-Dauphin.

^- Henri, poursuivit-elle avec une exaltation qu'elle essayait en vain dc contenir, Henri! ose me regarder en face... Dans mes yeux, sur mes traits, ne lis-tu pas la r6v6iation d'un secret immense?...

— Que dites-vous.^ s'6criavivement Bois-Dauphin.

— Je dis, ripliqua la sorci^re en attirant le jeune homme sur sa poitrine hajetante, je dis, Henri, que ce crime dont j'ai accus6 tant de fois le sire de Bois-Dauphin ne s'estpas accompli... Je dis qu'au moment de frapper i'innocente petite creature, le poignard s'est arrfet^ devant une sainte rclique que ma main avait plac6e sur le coeur de mon enfant bien-aim6 !... Je dis enfin, poursuivit la vieille femme en disignant la vierge d'ivoire, je dis que cette relique... la voici !

A ces mots, un mouvement g^n^ral se fit parmi tous les assistants, et de tous c6t6s s'^leva un murmure de surprise profonde. Marsiane se redressa aussitdt de toute la hauteur de sa haute taille.

— Vous doutez !... s'6cria-t-elle d'une voix iclatante qui couvrit sans peine tous les murmures et fit vibrer les vitraux colori^s de la chapelle. Vous osez douter! Henri... Henri, dis-leur done h tous que je n'ai pas menti... dis-leur que je suis ta mfere !

Bois-Dauphin parvint k surmonter T^motion involontaire qui s'itait empar^e de lui.

— Cette malheureuse est folk, pensa-t-il, je Tavais oubli6. Las ! pauvre femme ! continua-t-il en la repoussant doucement, cet enfant que vous aviez perdu ne peut-6tre moi !... Car je n'ai plus de mfere !... Quelques jours aprfes ma naissance, Dieu Ta rappel6e i lui !

— Saints du ciel ! s'icria Marsiane avec un effroyable accent d'angoisse et de douleur, il doute ! . . . il doute aussi ! . . .

A ces mots elle saisit la vierge d'ivoire.

— Ah ! s'6cria-t-elle, Vierge sainte ! c'est toi que j 'implore en mon affliction

LA FONTAINE AUX F^ES

supreme ! C'est toi seule qui peux mainrenant tarir mes larmes et me rendre mon fils! ' \. t -j

. Sous les:baisefs.fi6vreux de la vieille femme, un ressdrt pratiqu6 dans la figurine s'ouvrit brusqueraent et laissa ichappeii une bande .de parchemin. Marsiane s'en saisit. ! ^-^ • .,. . :

. Puis,' d'ufle voix retentissante, elle lut ces mots qui s'y trouvaient traces :

, « Sur la Bible, aiitoriti supreme de Tfiglise protestante, je jure que I'enfant ' qiiiporte le nom' de Henri de Bois-Dauphin n'est pas mon fib, mais bien ,^celuin}tfe j'ai enlev6 i Marsiane Fulbert en la soirie du 14 octobre 1572. .

^' ^" • • « Simi : Sire de Bois-Daophin.' » -

^ — O.mamfere! mamfere! s'6cria le jeunehomrae; pardonnez-moi d' avoir doutidcvous! .

Et, fondant en larmes, il.vint s'agenoi\jller pieusement devant Marsiane.

Le premier num^o de la seconde ann^ du Monde fantastiqjje contiendra le Fisionftaire d'Aitgotileme, suite et fin des L^GRNons HiSTORiauES.

TABLE DES MATlfeRES

Pages.

Preface 2

Le petit Cheval bossu, conte russe .' 3

La Legende de rhommc, conte ftoique 3^

Les Pantoufles dc la Girafe, f<§erie orientate 47

F^licio, ou la FliMe enchant<^e, conte fantastique 105

Les Aventures mer\'eilleuses du prince Poltronnet et de la princesse Fel^e, conte

fantastique ^ 1 24

La Sorciere ou les quatrc predictions, legende historique 180

Le Spectre du chAteau de Blois (suite de la Sorci^e.) 22 x

Le Gnome (suite du Spectre du chateau de Blois) 284

Le Si<^ge de Paris (suite du Gnome.) 304

La fontaine aux Fees (suite du Sit^ge de Paris.) 327

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