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CHAPITRE XVI

Oil il est question du manage de Psyche,

|e roi avait 6t6 prendre Psych6 par la main. — Une douce fttrelnte de I la jeune femme avait ripondu k Titreinte de son pfere.

— Mon digne h6te, ma bonne hdtesse, dit Henri IV en amenant la fiUe de Fleurette devant ses parents adoptifs, vous avez cru sans doute que j'avais fini de parler mariage : bien au contraire, mes chers amis, et je me hite de vous Tapprendre, c'est k peine si j'ai commence.

Tous les assistants, k I'exception toutefois de Bois-Dauphin et de Psychi, fixferent sur le monarque un regard surprls et interrogateur. Le roi poursuivit i

— En mfeme temps que Tunion de votre fiUe Aurore, une seconde union doit se c616brer demain, en ce pays cher k mon coeur.

•— Une seconde union ! r6p6tirent les paysans, en regardant tour i tour celiii qui parlait et celle qui se tenait rougissante ii ses cdt6s. Henri IV reprit :

— Cet autre hymen, c'est celui de cette chferS orpheline, de votre enfant d' adoption, dont je vous demande la main, mes hdtcs bien-aim6s...

— Vous demandez sa main!... s'Acri^rent BrideloA et la meunifere. Voiis ! vous ! Sire... Seigneur mon Dieu, que veut dire tout cela?

— U veut se remarier ! dit, Ji part lui, le grand PMot stup^fait. Eh bien! et la reine Margot, sa premifere femme !... AUons, je crois que j'ai eu tort de me dfidire, il ne vaut pas cher !

Aprfes qu'il eut ainsi achev6 sa pens6e, le roi termina sa phrase :

— Et je vous demande sa main, mes hdtes bien-aimis, dit-il, pour M. de Bois-Dauphin, colonel de mes gardes et Tun^de mes plus ffeaux scrviteurs...

— Quoi! Sire, balbutia Brideloft, la petite 6pouserait... elle qui n*a pas de fortune... et, ajouta-t-il presque i voix basse, elle qui n'a pas de nom.

— Sa fortune ! ripliqua le roi avec gaieti, je m'en charge, commc de celle d'Aurore. Quant Ji un nom,M. de Bois-Dauphin a fait le sien assez grand sur les champs de bataille pour le pouvoir partager avec son Spouse!... Toutcfois, poursuivit le monarque, pour rendre ce nom plus grand encore, nous y joindrons un titre <jue depuis longtemps diji nous riservions i notre bienaimfe Henri, en recompense de ses bons et loyaux services.

Se retournant vers le jeune homme :

— Monsieur de Bois-Dauphin, dit le roi d'une voix sonore, i compter de ce jour, vous n'6tes plus colonel de mes gardes... monsieur de Bois-Dauphin, marfechal de France, embrassez votre roi.

Le jeune homme s'inclina confus devant son noble protecteur et couvrit ses mains de baisers.

Quelques instants de solennel silence suivirent cette scfene.

— Arnibiou! murmura enfin le p^re BrideloA, profondiment attcndri. Voili un roi... un roi qui... un roi que... un roi dont... un vrai roi, quoi !... Foi de Bridelofl, je pleure ni plus ni moins qu'une Madeleine !

L'emotion lui faisant perdre complitement la tete :

— Nicolas !. s'6cria-t-il en s'adressant k Henri IV, Nicolas, je te pennets dc me tutoyer !

' — Et je t'en sais gr6, ventre-saint-gris ! riposta le roi aussitdt. Cc tutoicment manquait i mon bonheur !

BrideloA s'apercut bient6t de la b6vue qu'il venait de commettre, ets'excusa de son mieux.

— Ne t'excuse pas, ami Brideloii, repartit Henri IV ; ce matin encore, je veux fetre Nicolas, ricn de plus, et je veux, sous ce nom, m'asseoir une fois encore a ta table hospitalitre !

— A ma table ! vous ! Sire, murmura le meunier radieux.

— ■' Moi-mfeme ! continua le monarque, en soci6t6 de tous ces dignes gentilshommes, si toutefoi^ leur grand nombre ne t'effarouche pas !

-^ M'effaroucher, grand ciel ! rtpliqua le bonhomme. C'est-i-dire que je ne me sens pas d'aise, et qu'un tel h'onneur me rend plus fier qu'un paon !

— Ah ! je te ga.rantis, interrompit Henri IV, qu'ils ne feront pas plusgr^ce cejourd^hui i la cuisine dc cette bonne madame Brideloii que je ne lui ai fait

392 LA FONTAINE AUX FEES

grJce moi-m&me hier au soir!... N'est-il.pas' vrai, messieurs? ajouta le monarque en riant.

— Ah! Sire/r6pondit aussitot le due de Bellegar4e, je jure Dieu qu'en ce moment je d6vorerais des cailloux ! ' " . *

— Des cailloux ! ripita le P^lot en cohsid6rant avec effroi le grand icuyen Des cailloux ! Ces seigneurs de,.la cour, c'est des-^betes f&roces, biea.s&r !

— AllonSy allonsj femme ! cria Bridelou k la meuni^re, et toi aussi, Aiirore, dressez la grande table et n'omettez rien.

— N'oubliez pas surtout, je vous prie, dit vivement Henri IV, de nousservir les reliefs du festin d'hier : une poitrine de veau en ragofit'dont vous vous l^cherez les ^moustaches, messieurs, ajouta gaiement It roi en se toumant vers ses gentilshommes. Un cochon de lait rAti i point, et pour couronner Toeuvre, un grand lifevre en civet. Lepus^ cqronat opus! poursuivit-il en riant, — comme eAt dit jadis M. de BoistDauphin alors qu'il sortait du college de Navarre ! Et remarquitiz, messieurs, remarquez que je ne vous parle pas d'une exquise soupe aux choux^qui ferait revivre un mort, et d'une certaine blanquette de Limoux capable de d6rider la face de M. de Sully lui-ra4me.

. ' Nos douze chasseurs affam^s accueillirent par un murmure approbate ur. les consolantes paroles du monarque. Leurs visages assombris s'6clairerent; et, comme par enchantement, leur fatigye disparut.JPour un rien, tons ccs dignes seigneurs, aux trois quarts morts cinq- minutes avant, eussent sansbroncher danser la sarabande.

Le pfere Brideloit 6tait entri dans la sallc basse avec les femmes et le grand Pilot. Bient6t, avec ce dernier, il reparut sur le seuil.

— Sans vous commander, Majesti, dit-il, la soupe est sur la table!

— Vivat! s'6cri^rent les gentilshommes, en se precipitant dans la saUe basse k la suite du roi. • .

Sur I'ordre du meunier, le P2Jot 6tait rest6 hors du logis et prenait spin des chevaux.

— Si c'est permis de manger tant que ?a, dit-il en considirant les convives par la porte grande ouverte. C'est pas des seigneurs, tout ce moude-li, c'est des ogres !

Le repas, comme il est ais6 de le supposer, ne fut ni moins long ni moins gai que celui de la veille. Le vin et les rires coul^rent k flots, et les toasts les plus chaleureux 6branl6rent les massives charpentes de la salle basse.

On but au roi d'abord : k tout seigneur, tout honneur.

On but au nouveau titre de I'ex-colonel des gardes.

On but i son mariage avec la belle Psychi.

On but k la beauti d'Aurore et ^la b&tise de son futur mari.

Le roi de France s'en donnait i coeur joie :

— Ventre-saint-gris! disait-il en se pimant d'aise, voili comme j'entendais Texistenee !... Pourquoi diantre la destinie m'a-t-elle fait roi?...

Lajoum6e ^tait grandement avanc^e, lorsque, escort^ du mar6chal de

LE MONDE FAMTASTIQUn JLLUSTRI-.

Assassin lie nion fils, nmurs tt sois mauJiil (Page }•}(•.)

Bois-Dauphin, dc M. de Bellegarde, grand icuyer de France, de M. de Froiitenac et de scs autres gentilshommes, S. M, Henri IV fit sa rentric en sa bonne ville de NSrac.

394 I-^ FONTAINE AUX FEES

Marsiane, errant dans les sentiers deserts de Timmensc for^t, avait vu passer au grand galop de leurs montures le roi de France et ses gentilshommcs. Parmi ces derniers, la vieille femme avait reconnu celui qu'elle poursuivait depuis si longtemps, cet Henri de Bois-Dauphin qu'elle avait espirfe trouver endormi dans la chambre du moulin.

Marsiane avait de loin suivi les cavaliers.

Vers la nuit, elle arriva devant Tentrie paincipale du chiteau de Nferac.

Tout reposait dans la royale demeure. On n'entendait que le bruit sourd et monotone des gardes de nuit.

La vieille femme rAda jusqu'au jour devant les hautes murailles.

Enfin le soleil parut, la viUe tout enti^re prit un air de ffete et, joycusemcnt follesj^ les cloches du chllteau se mirent k tinter.

En voyant la vie et Tanimation se faire peu i peu dans la vieille cit6, marsiane s'itait prudemment blottie non loin de Tentrie principale du chiteau, dans des mines k moiti^ couvertes de lierre.

Le bruit des cloches lui fit relever brusquement la tfete : — un souvenir lointain venait, de se faire jour subitement en son esprit :

— Le 24 aoAt IS72> murmura-t-elle d'une voix sinistre, les cloches chantferent comme cejourd'hui, et ce fut le signal du massacre !... Chantez! chantez 1 reprit-elle, cejourd'hui encore, la mort k votre voix surgira terrible, et fatale et d*un sang vermeil le sol se rougira ! Cette mort, continua-t-elle avec un indicible acent de fureur et de haine, cette mort, ce sera la tienne, Henri de Bois-Dauphin... ce sang, ce sera le tien !

En cet instant, un char rustique, tout enguirlandi de fleurs fraiches fecloses, fit majestueusementson entree dans la ville au bruit des musiques champ&tr^.

Une arm^e de villageois, tous parts et enrubannis k qui mieux mieux, poussant de formidables cris et d'homtriques 6clats de rire, chantant k tue-t6te, dans un patois fantastique, les plus fantastiques refrains, escortaient en masse le char triomphal, le suivant ou le pr6c6dant.

Sur le char, Aurore et Psychi se tenaient rSveuses auprts de la bonne mire Marion, pompeusement vfetue de ses plus beaux accoutrements.

Le pfcre BrideloA, le visage ipanoui, Toeil ttincelant, se carrait, droit comme un I, sur rtchine osscuse de Trois-ficus.

Et la petite jument, semblant prendre part h Talltgressc gfenirale, caracolait foUement en tfete du cortege.

Finette, cette mfeme petite chienne qui avait si bruyamment accueilli le roi Henri IV, courait de ci, de IJi, aboyant aprfes les musiques et mordant de temps i autre, par pure amitii, les jambes maigriottes et nerveuses de Troisficus, qui se rtgimbait fort contre ces intempestives privaut6s.

Le grand PMot, d'un air radieux, conduisait les deux gros boeufs blancs de Tattelage, que, vu les festons de fleurs qui des cornes k la queue dessinaient sur leur pelage blanc leurs capricieuses arabesques, on eut pu prendre parfaitement pour deux victimes dc Tancienne Rome, raarchant au sacrifice.

LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRE.

Le grand Pilot 6tait superbement pari d'un splendide pourpoint jaune pile et d*un mirifique haut-de-chausses de semblable couleur; un biret, 6galement jaune, lui tombait sur le front, si bien qu'au milieu de cet oc6an de jaune, sa face d'un rouge vif faisait on ne peut mieux Teffet d*une pivoinc se prilassant iliicitement dans un bouquet de boutons d'or.

Peu aprfes, le cortege s'arrttait devant la grande porte du chateau, oil, par ordre du roi, tout avait tth pr6par6 pour le double mariage.

Henri IV qui, on a pu le voir, itait restc paysan dans Ffkmc, ne sc scntit pas d'aise en apercevant le cortege pittoresque des jeunes fianc6s.

Ne se souciant pas plus que la vcille dc Titiqucttc ct de scs lois tyraniiiqucs, il s'avan^a en personne au-devant de la foule, et presenta la main i Psyche, qui venait, ainsi que la femiifere et Aurorc, de mettrc pied Jl tcrre.

A la vue du roi, mille cris enthousiastes s'6cluppi;rcnt k la fois dc ccs millc poitrines.

— Vive nouste riyot I hurlirent ccs bruves gens. Vive nouste Hcnriot I

Et, tout en criant, chacun versait des larmcs d'attendrissement ct dc bonheur.

Le roi, lui aussi, itait profondiment attendri...

Lui aussi il 6tait bien heureux, et, de grand coeur, il cut embrassi Tun aprfes Tautre tous ces dignes Biarnais qui Tacclamaient si fort, et surtout toutcs ces gentilles Biarnaises qui Taimaient si bien.

D&ir bien legitime, on le comprendra, maisd'un accomplissemcnt difficile.

Si bien, qu'i son grand regret, Henri IV dut y renoncer.

Faisant signe i Bridcloft et aux siens dc le suivrc, il prit par la main la fille de Fleurette, et se dirigea lentement avec elle vers la chapelle du chateau, celle-liVmeme oh la reine Margot se r6fugiait pour entendre la messe, au temps oil Ic roi de NavaiTc itait encore protestant.

Dans cettc chapelle, un vieux pretre catholiquc, i la physionomie douce et bonne, attendait diji, prct i\ binir les quatre fiances qui vinrent pieusement s'agenouiller au pied de Tautel.

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