CHAPITRE PREMIER
Oil Ton voit que Thistoire se passe au temps oix les bfites parlaient.
ar delJi les montagnes, les for&ts, les plaines et les mers, — bien que ce f6t sur la terre, et non dans les nuages, — vivait un ptre possidant trois fils : — Tain^ passait pour malin ; le cadet pour ni fin ni bSte ; quant au troisiime, c'etait un cerveau vide, un pur cretin.
lis avaient pour toute fortune un petit champ de froment, dont lis allaient vendre la r^colte au bourg le plus proche. lis la vendaient au comptant, empochaient le prix, et se h^itaient de retourner i la maison avec leur chariot vide.
Tout allait done X souhait, lorsque le malheur vint fondre sur eux. — Y avait-il longtemps qu'il les guettait? Les surprit-il soudain? Personne de ceci ne saurait ripondre. — Toujours est-il qu'un matin, ils trouvferent leur bl4 coupi, et, qui plus est, saccagfe. Un malfaiteur, habile sans doute, avait profiti d'une seule nuit pour mettre Jl bout Texp^dition. Jugez de leur d^sespoir ! De m^moire d'homme, on n'en vit de pareil ! Le p^re et les trois fils s'assembl^rent en conseil. Aprfes bien des dtbats, voici ce qu'on dicida : — Veilier toutes les nuits chacun son tour. C'itait bien simple, comme on voit.
Le soir venu, I'ain^ prend sa fourche, sa hache, et va se mettre en faction. Voili la pluie qui se met i tomber ; notre guetteur grelotte, transi moitii de froid, moitii de peur, et court se mettre h, Tabri sous une meule de foin, d'oii il guette son voleur en dormant k poings fermis. Au point du jour, il se rfeveille, se Ifeve et s'en va.
— HolJi!... diables de dormeurs!... — crie-t-il h ses frferes en frappant k la porte i coups redoubles. — Ouvrez! c'est le veilleur! il est tout tremp6... Ouvrez vite !
On ouvre ; il entre, va saluer Timage sainte, se signe, fait sa prifere et se met en devoir de conter sa veille.
— Frferes, — dit-il, — de la nuit je n'ai fcrm6 Toeil. H a fait un temps du diable ; je suis restfe debout cependant, mais cela n' avait rien d'agriable.
— Tu es un brave, — lui ripond son pfere ; — j'ai pu dormir tranquillement tandis que tu veillais; tu es un brave.
* Traduction et reproduction formellement interdites.
LE PETIT CHEVAL BOSSU
La journ^e se passe. Le soir venu, le cadet prend sa fourche, sa hache, et va se mettre en faction. Voili la geI6e qui arrive : — notre guetteur grelotte, transi moitii de froid, moitii de peur, et court se mettre i Tabri derrifere un hangar, d'oii il guette son voleur en dormant comme un loir.
Au point du jour, il se reveille, se live et s'en va.
— Holi! diables de dormcurs !... crie-t-il k ses frferes en frappant 3i la porte h coups redoubles, ouvrez ! c'est le veilleur ! il est morfondu ! Ouvrez vite !
On ouvre; il entre, va saluer Timage sainte, se signe, fait sa prifere et se met en devoir de conter sa veille.
— Frferes, — "dit-il, — de la nuit, je n'ai fermi I'oeil. II a fait un froid i tout geler; je suis resti debout, cependant, mais cela n'avait rien d'agriable.
— Tu es aussi brave que ton frfere, dit le vieillard.
C'6tait done le troisifeme soir, et par consequent au tour du troisifeme frire. Mais, le soir venu, le cretin ne prend ni fourche ni hache, et sans avoir Tair de songer i rien, il se blottit sur le haut du poele en chantonnant. Ses deux frferes ont beau lui corner aux oreilles : — C'est ton tour, il faut que tu t'en ailles ! — il reste coi; le temps se passe, et rien ne peut I'^mouvoir.
Enfin, sur la promesse que lui fait son ptre d*un cafetan neuf et d'une pleine mesure de pois, il se decide k descendre de sa niche, k couper une bonne miche de pain noir et i s'en aller faire le guet jusqu'au jour en regardant son lit.
La nuit est noire et profonde... Toutefois le pauvre gar^on fait sa ronde en conscience et ne vient s'asseoir au pied d'un buisson qu'aprfes avoir parcouru son champ de long en large, de haut en bas.
11 r^vasse tout en grignotant son pain noir... Un hennissement se feit entendre.
— H6 ! se demande le cretin, — serait-ce h\ le coupeur de bli.? — II avance le cou : que voit-il ? Une superbe jument caracolant au beau milieu du bl6. Blanche comme la neige, elle ondule sa crinifere de Fair le plus fier du monde.
— Ah ! c'est toi qui manges notre bien, dit-il, attends ! attends ! . . . Oh ! tu as beau f^ire la sauterelle, je saurai bien te prendre.
Choisissant sa belle, comme on dit, il s'Slance d'un bond sur la jument. U^ icuyer aurait peut-Stre trouv^ i redire dans sa fa^on de monter, car il est bon d'attester qu'il s'itait trouvi h cheval le nez du c6t6 de la queue. Mais ce qu*il perdait en grice se retrouvait en assurance, attendu qu'ayant saisi la queue i deux mains, il se cramponna si bien que les sauts, les bonds, les ruades, ks t&tes k la queue, les cabrioles, rien ne put le disar^onner.
Lassie enfin, elle s'arrfete.
— Je me declare vaincue, dit-elle, et-pourtant, si tu veux m'en croire, tu me laisseras encore courir h ma guise jusqu'i la troisieme aurore, me nourrir, non d'avoine grossifere, mais de bon bl6 bien gras, bien savoureux, et boire, non de I'eau du fleuve, mais une bonne pinte d'hydromel. Aprfes trois soleils couches, je mettrai au monde deux chevaux dont on n'aura jamais vu les pareils; et puis un troisifeme encore ; naais celui-li sera le plus itonnant qui soit
... voili encore le double bossu cabriobnt comme un biquoi. (Page "7.)
sur terre. II aura trois wertchoks de haut, des oreilles d'une archine "de long et deux jolies petites bosses sur le dos. A part cela, pas un scul d^faut.
II faut que vous le sachiez, Varchiru £quivaut k trois quirts de m^tre et Ic werUhok est la sm&me partie du pied.
LE PETIT CHEVAL BOSSU
— Tu pourras, continua la jument, faire ce que tu voudras de mes premiers nis; mais garde-toi de vendre le bossu, quel que soit le prix qu'on t'en ofFre. Ne r^change pas m6me contre Tor et les diamants de la couronne. Xoutefois, pour que ces trois merveilles viennent b, terme, il faut que je puisse aller, galoper, gambader i travers champs.
— Bon ! ripond Iwan. — Sans en dire plus, il ouvre Thuis d'une petite cabane de berger, prie trfes-poliment la cavale d'en faire son domicile, et, recouvrant la porte d'une vieille natte, il s'en revient chez lui en braillant i tue-t6te.
A sa fa^on de frapper et de se pendre au loquet, au ton glapissant avec lequel il appelle ses frferes, ils accourent persuades qu'il lui est arrive nialheur.
— Qjji est li ? demandent-ils en b^gayant.
— Moi, Wanouchka Timbicile !... Ouvrez !
Wanouchka est un des nombrcux diminutifs d'lwan, qui itait le nom du
cretin.
Qpand il est bien attest^ que c'est Iwan qui frappe, on ouvre. L'imb^cile ne montre pas le moindre embarras. II va se renicher au haut de son poele,- afin d'etre placi plus commodiment pour sa narration.
— Fr^res, dit-il, de la nuit je n'ai feniii Toeil. La lune 6tait en haut, me regardant comme un 6v6nement; moi, je comptais les itoiles, quandle diable m'apparut et se mit i courir dans notre champ. Ah ! si vous saviez !..'. quelle mine !... celle d'un chat ftchi... des yeux grands comme des cuillers et qui lancent des flammes bleues... II courait par le bl6, qu'il fauchait avec sa queue et gobait comme un jaune d'ceuf. — « Attends, mon drole ! » lui dis-je, et je lui ai sauti sur les epaules, oil je me suis tenu ferme et d'aplomb, je vous en r^ponds. Ma contenance I'a fait caner ; il m'a avou6 son vol en me demandant de lui laisser manger le bl6 qu'il avait coupi et qui ne nous 6tait plus bon i rien.
A bout d'imagination, le conteur s'^tira, bailla et s'endormit profondiment. Je vous laisse i penser si les auditeurs riaient. II n'est pas jusqu'au-vieux p^re qui ne s'en donnjlt i coeur joie sur I'imbtcillit^ de son troisiime fils. A vous / donner franchement mon avis, la moquerie ne me plait guire chez les vieil- | lards; ils ont autre chose Ji faire.