CHAPITRE. II
Des choses sens^es que dit le petit cheval bossu.
oili qu'un beau soir, — soir de ffete, je m'en souviens, — Daniel, Taini des trois frires, revient du village avec un coup de vin dans la tfete. II va donner droit sur la hutte oi le cretin avait log6 la cavale de la nuit. Ce qu'il aper9oit le force i s'arr&ter : deux chevaux k criniire dorie
LE MONDE FANTASTiaUE ILLUSTRE. 7
et le troisiime, le plus itomiant qui soit sur terre : trois wertchoks de haut, des oreilles d'une archine de long et deux jolies petites bosses sur le dos. A part cela, pas un seul d^faut.
— H6 ! se dit I'ivrogne, voili done pourquoi, depuis quelque temps, Tinibicile vient passer la nuit dans cette hutte. — Tout en disant cela, il courait vers son frfere cadet et le ramenait vivement pour admirer les chevaux doris. Ceux-ci jouaient, hennissaient et s'6brouaient.
lis avaient des prunelles de rubis, des crins aux reflets d'or tombant sur une robe noire comme les plumes des merles, et leurs sabots de diamants, ferrfa de perles fines, creusaient impatiemment le sol. A part le tzar, personne ne semblait digne d'aussi merveilleux chevaux^
— II n'y a de bonheur ici-bas que pour les imbeciles, — se disaient les deux frferes en cherchant i deviner par quel moyen Iwan se les itait procures. — Dans deux semaines, nous devons aller i la ville, attendons jusque-li; nous y conduirons ces phinomfenes; nous les vendrons un bon prix, avec lequel nous pourrons boire et festiner tout i notre aise. Wanouchka cherchera ses chevaux comme il pourra. II ne lui viendra jamais i Tidte que nous aurons pu les emmener.
Et, tout en se moquant du critin, ils s'en retournirent chez eux, ne parlant que des viandes qu'ils mangeraient, des vins qu'ils boiraient, des bosses qu'ils se feraient.
Le temps ne reste jamais en route. Les heurcs a la suite des heures, les jours k la suite des jours le poussent incessamment sur son interminable chemin. II s'ensuit que les deux semaines virent leur fin et que les moujiks se disposferent i voiturer leur bl6 i la ville. lis etaient de plus en quete de nouvelles. Ce n'6tait gutre qu'Jl ce moment oil ils pouvaient savoir si, comme jadis, le sultan voulait venir du Bosphore pour turcomaniser les fiddles cliretiens. Les voili qui saluent Timage, qui resolvent la benediction de leur pere, qui se mettent en route avec les chevaux chipis. Pas un remords dans leur coeur; ils ne songeaient qu'i Targent que ce vol leur rapportcrait.
Cinq ou six heures aprfes, le pauvre Iwan se dispose i aller passer la nuit aupr^s de son tr^sor. — Cinq ou six heures! Pourquoi tant musarder? L'ouvrage doit toujours brAler les mains, c'est le moyen de ne rien laisser en souffrance. — Mais qui fera entrer ceci dans une tfete de cretin ? — Le n6tre s'en va clopinant, mordillant sa miche et sifflottant ses milodies langoureuses. II live la natte et d'un saut p6nfetre dans la hutte... Une fois dedans, il croit s'fetre trompA de cabane. Mais non, si les deux chevaux dor6s ne sont pas li, voili bien encore le double bossu haussant, baissant les oreilles et cabriolant comme un biquot.
Ah ! il fait bon entendre rimb^cile hurler, se lamenter, se cognant la t^te centre les murs.
— O mes chevaux ! mes beaux chevaux que j^aimais tant ! vous reverrai-je jamais ?... J'ai toujours eu pour vous le froment, le miel, le foin, les caresses...
LE PETIT CHEVAL BOSSU
Qui vous a voles?... Le chien!... que le pont s'tcroule sous lui lorsqu'il passera dans Tautre nionde ! Puisse-t-il bientot crever comme uiivil animal !... O mes chevaux ! mes beaux chcvaux que j'aimais taut ! vous reverrai-je jamais?...
— Pourquoi pas ? — s'^crie le petit cheval bossu, impatient^ probableiiient des j^rimiadcs dlwan. — Toutes les espirances ne sont pas d^^ues, il y a des remfedes pour tous les maux. Ton chagrin, si grand qu'il soit, je puis le dissiper... Les voleurs sont tes freres, et si tu veux grimper sur mon dos, nous les rattraperons avant peu, quelle que soit leur avance. Quand je m'avise de courir, je disputerais le prix au diable.lui-mfeme !...
Plein de confiance, le cretin s'^ied le plus commod6ment possible entre les deux bosses, s'agrippe fortement aux longues oreilles de sa monture, qui frappe du pied, pousse un hennissement sonore, et part comme une flfeche d^coch^e par un bras vigoureux. Un nuage de poussiere souleve par ses sabots rapides couvre le chemin, et moins d'une heure aprfes, le cretin se trouve cote k c6te avec ses voleurs, tout stupefies d'un semblable prodige.
— N'&tes-vous pas honteux, frtres, dit Iwan, de voler ainsi votre pauvre imbecile? Mercide votre esprit!... Ne vaut-il pas mieuxen manquer et rester honnfete ? Je me contente du mien sans jamais pritendre i ce qui est v6tre.
— Le p6ch6 n'est pas en nous, Iwan, riplique Daniel; mais tu sais comme nous sommes malheureux. II ne nous reste pas assez de bl6 i vendre pour nourrir le ptre jusqu'i la prochaine recolte. Les boyards se disputeront tes chevaux dor^s. Ne vaut-il pas mieux les vendre que les laisser dans ta hutte?
— Soit, r^pond Iwan, allons tous les trois au marchi.
lis allferent ainsi tout le jour; mais quand la nuit fut venue, de crainte de se tromper de chemin, ils rtsolurent de camper i I'endroit oil ils se trouvaient.
C'6tait a la lisifere d'un bois, dont les feuilles leur offraient i la fois un lit et unabri.
Le repas fut joyeux; chacun chanta sa chanson, a part, bien entendu, celui qui n'en savait pas.
Les voili couches, prfits i s'6tendre et i s'endormir, quand Daniel fit remarquer, au loin, un feu dont la lueur venait mourir tout prfes d'eux.
Jetant un malicieux clignement d'oeil i Gabriel, le cadet, il le pousse sans en avoir Fair et dit, en se grattant Toreillc :
— Iwan, regarde done ce feu qui brille li-bas... II nous serait peut-fetre bien utile, k nous qui n'avons ni pierre ni briquet.
Et tout en disant cela, il pensait :
— S'il pouvait y aller et s'y briiler !
Le pauvre Iwan, toujours pret i rendre service, n'en fait ni une ni deux : il enfourche son bossu, le talonne et s'^levc avec lui dans les airs, le nez toumi vers la lumiire inconnue.
II fallait voir les deux frires se signant k la vue du cheval galopant dans
Dc dessous son tK-bucIivt, Iw4>:l>ka Ics conumplu. (Page ■;■)
I'air, et demandant ^ tons tes saints du paradis de leur donner la foi chr^tienne, certains qui; li; poulain ^tait un g^nie de I'enfer.
En trois bonds, Iwan arrive aupris du feu. C'est-i-dire, bien que ce ffit du feu, il n'y avait ni fum6c ni pitillements.
10 LE PETIT CHEVAL BOSSU
— Q.u'est-ce que c'est que ce feu sans fumie? s*6crie Iwan.
— L*6clat qui t'iblouit, — riplique le cheval, toujours pr6t k instruire son maltre, — provient de la plume deToiseau de feu perch6 li devant toi. EUe est la plus belle du monde, sans contredit, mais si tu en crois mon conseil^ tu la laisseras oil elle est, car elle apporte le malheur avec elle.
— Parle I... parle!... marmotte le critin, c'est absolument comme si tu ne disais rien. Je m'en empare.
Aussitdt dit, aussitot fait. U la prend, I'enveloppe dans un coin de son bonnet et revient vers ses frires, auxquels il fait un nouveau conte de souche consum6e, qu'il avait vainement cherchi k iteindre, et que, de guerre lasse, il avait laiss^ bruler k son aise.
Je ne vous dirai pas si les deux gamements furent enchantis du retour de leur frfere, tout cc que je sais, c'est qu'ils ne purent fermer Toeil, tandis que lui se mit ^ ronfler comme une toupie et ne s'iveilla qu'au jour naissant.