Le monde galant
Je te dédie ces pages, écrites au courant du souvenir. Puissent-elles te rappeler, Docteur, ce temps lointain, ce temps béni, oh le plaisir, pris en commun, était la grande affaire de nos soirées.
Plus favorisés que tant d'autres, qui sont je ne sais où, et ont tourné je ne sais comment! si ce temps de notre jeunesse est, à jamais, perdu pour nous, nous pouvons, du moins, nous y reporter sans tristesse; d'autant que, de lu, date la sûre et solide amitié, dont, pour mon compte, j'ai la joie de te donner, ici, l'assurance nouvelle.
Edouard CàDOL.
Asuiéres, 1872.
LE
Ce matin-là, il ne pleuvait pas, quoique ce fût dimanche. Les derniers froids de l'hiver s'atténuaient déjà, et les arbres du boulevard annonçaient, tout au moins, l'intention louable de pousser quelques feuilles.
Il était sept heures du matin.
Dans la cour d'une maison de la rue de l'Arcade, un palefrenier, les manches relevées jusqu'au coude, cirait ses harnais, en sifflant un air de chasse.
Bientôt un garçon d'environ vingt-cinq ans, solide et bien équilibré, rasé de frais, entra sous la porte
cochère, après s'être assuré du numéro de la maison.
Il était vêtu d'une jaquette, dont la coupe ne semblait pas répondre à sa condition sociale. Cette jaquette, visiblement, avait été taillée par un maître dans l'art, qui devait avoir, au bas mot, quarante mille francs de loyer. Le pantalon sentait sa « Belle- Jardinière » d'une lieue, et le petit chapeau, dit « melon, » dont il était coiffé, un peu trop en arrière, comme s'il eût eu trop chaud, donnait à penser que la jaquette n'en était pas à son premier propriétaire. Mais, en apercevant le gilet, qui descendait très-bas et dont les couleurs étaient disposées en carrés, à la façon des étoffes écossaises, l'ensemble se comprenait. Ce garçon devait être cocher de maître de son état.
En effet, il l'était, et fier comme Artaban ! Quand ce cadet-là trônait sur le siège d'un coupé, le jarret tendu, arc-bouté, dans ses bottes à revers, le col emprisonné dans un carcan de calicot extra-empesé, le roi n'était pas son cousin !
C'est que bien peu de ses confrères savaient dormir, comme lui, trois heures, par tous les temps, sans pencher de côté ou d'autre, sans que les reins fléchissent le moindrement. Et puis, pour boire un coup... il n'avait pas son pareil.
Par exemple, il ne fallait pas le chicaner sur ses
fournitures. 11 n'admettait pas qu'on rabattît rien de ses notes, et jamais, au grand jamais, il ne fût entré en service dans une maison où l'on traitât directement avec le marchand de fourrages. Il avait sa dignité, ce garçon !
C'est qu'aussi, ce n'était pas le premier venu. Il avait une famille ; son père était entrepreneur de déménagements : « Célérité et confortable, » telle était son enseigne, ou plutôt sa devise, et il répondait de la casse. Seulement, quand on l'employait, il n'était pas superflu de compter les bouteilles pleines. A cela près, on ne pouvait plus guère lui reprocher que d'empester l'ail, à faire évanouir un Marseillais. Il était d'ailleurs Auvergnat.
Par bonheur, le fils ne sentait pas si fort, ce qui lui avait permis de débuter, dans la carrière, par un membre du Mirliton'' s- Club, qui, étant « pourri de chic, » — comme on dit dans le monde des jeunes gens, — s'astreignait à faire le tour du lac tous les jours, quelque temps qu'il fit, en dépit de l'ennui phénoménal qu'il en éprouvait trois heures durant.
Delà, notre cocher passa chez un remisier d'agent de change, puis chez un ténor d'opéra-comique, puis encore chez un Brésilien qui mangeait ses nègres à Paris, pour en arriver à mener un membre
du Jockey's, qui se faisait de bons revenus à la bouillotte. La filière était faite pour poser un cocher moins expert que celui-ci. Il avait sa notoriété désormais; pas un maquignon qui ne le connût.
Obligé de quitter le membre du Jockey's, il avait trouvé à se placer immédiatement, dans cette maison de la rue de l'Arcade, où nous le voyons entrer en fonctions, par cette matinée de printemps où il ne pleuvait pas, quoique ce fût dimanche.
Relativement, la place était inférieure à celle qu'il venait de quitter : deux voitures, pas plus : un coupé et une Victoria. Mais il y avait trois demisang superbes; et pourvu qu'il ne regardât pas au service de nuit, on le laissait maître et seigneur des équipages, pour lesquels une somme mensuelle lui était allouée, sans qu'il eût à rendre de comptes.
— Vous voilà déjà! lui dit le palefrenier avec étonnement.
— Oui, répondit-il; avez-vous les ordres?
— Les ordres! reprit le palefrenier. Ah! nous avons le temps. On se lève tard, dans la maison, et l'on ne sait jamais, avant onze heures, si l'on sortira. A propos, ajouta-t-il, me gardez-vous?
— Tout de même, dit le cocher, si vous êtes raisonnable.
— Dame ! fit l'autre, qu'est-ce que vous appelez être raisonnable?
— Tenez, reprit le fils de l'Auvergnat, allons boire un coup, puisque nous avons le temps. Nous nous entendrons, et vous me mettrez au courant des habitudes de la maison.
Quelques instants après, ils étaient installés chez le marchand de vins, et entamaient la négociation par l'ingurgitation d'un mêlé.
Les intérêts débattus et finalement conciliés, le cocher se fit renseigner.
Il savait déjà qu'on avait à soi le meilleur de la matinée. Sauf de rares exceptions, on ne sortait guère qu'à quatre heures de l'après-midi, pour le tour du bois. Mais le soir, on sortait beaucoup, et il fallait assez souvent rester dehors une partie de la nuit. D'ailleurs, les gratifications étaient fréquentes et rondes.
— Je m'y attendais, dit le cocher; mais, après tout, les équipages ont de l'œil; la livrée me va : il y a à gratter?...
— Etraide! fit le palefrenier, avec un geste éloquent.
L'autre lui serra la main en signe d'intelligence, semblant promettre un certain partage proportionnel dans les bénéfices. Puis on reprit un mêlé, et nos deux gaillards rentrèrent à la maison.
Le cocher, après un coup d'œil à l'écurie, pensa à s'installer dans sa chambre.
— Comment vous appelez-vous? lui demanda le palefrenier.
— Turpinois.
— Turpinois ! Ce n'est pas un nom de cocher, ça !.. .
— Pour les maîtres, ajouta celui-ci, c'est Eugène.
— Ugène, fit le palefrenier, c'est gentil, à la bonne heure !
A onze heures, le cocher se présenta à l'antichambre, demandant à prendre les ordres.
— Voyez Fulgence, lui dit la cuisinière.
— Où est-elle?
— Au salon, qui dispose le café.
Eugène jeta un coup d'œil circulaire et parut satisfait du luxe de l'ameublement des pièces qu'il eut à traverser, pour gagner le salon .
Partout, un tapis de haute lisse assourdissait les pas. Aux murs, des tentures de cachemire. Peu de tableaux, mais quelques gravures de pacotille, somptueusement encadrées, qui lui parurent charmantes, à lui, amateur de sujets langoureux. Les meubles, encore « dans leur neuf, » comme disent les revendeurs et les commissaires-priseurs, avaient dû coûter cher. Bois de choix, soieries magnifiques, c'était de la bonne ébénisterie. Les pendules, les candélabres avaient été choisis par une personne
de goût. Mais, détail caractéristique, aucune pendule ne marchait. Dans des coupes de Sèvres et de Chine, on remarquait un amalgame de brimborions inutiles, oubliés, et laissés là par négligence. L'ordre manquait visiblement dans cet intérieur, où le coulage devait être grave. Quant au salon, il était princier ; j'entends princier, au point de vue du confortable des petits appartements. Le bois des meubles ne paraissait nulle part; tout y était satin uni de nuance grisaille, inclinant à la sépia.
Eugène remarqua qu'il n'y avait de table à ouvrage dans aucune des pièces qu'il avait parcourues.
Le voyant entrer, Fulgence, la femme de chambre, une assez belle fille, qui semblait plutôt candide que fine mouche, lui dit d'attendre, dans le salon même, qu'on sortît de table.
— Ils en sont au dessert, dit-elle, et je leur sers le café.
Après quelques minutes, on entendit un bruit de chaises remuées dans la salle à manger.
— Les voilà! dit Fulgence.
En effet, la porte s'ouvrit, et la société défila.
Le premier personnage qui parut était connu d'Eugène : c'était le docteur Grivel, dont son troisième maître, le ténor, avait été le client. Sa tenue, soignée et de fantaisie, jurait un peu avec le caractère de sa profession, et plus encore avec sa cheve-
lure poivre et sel. Le visage était affable et le regard perçant. 11 était d'ailleurs spécialiste, faisait parler de lui dans les journaux, et s'il ne jouissait pas d'une grande autorité dans le monde de la Faculté, il était extrêmement répandu ailleurs, prôné par toutes sortes de gens et recherché, d'autant qu'avec sa physionomie bonhomme, il avait l'air de traiter la maladie à la bonne franquette, les mains dans les poches, aussi insoucieux de ses honoraires que des prescriptions du Codex.
A vrai dire, il était éclectique, usant de tout sans parti pris : de l'homœopathie, de l'électricité, du magnétisme; de tout ce qu'on voulait ! N'eût été le décorum, il eût tiré les cartes, pourvu qu'on le trouvât charmant et qu'on parlât de lui.
Vous devez bien penser qu'il était décoré; il connaissait tant de monde! il avait soigné tant de dames ! il donnait de si amusantes soirées !
De fait, il était impossible de trouver personne de plus aimable, pour laisser mourir les gens. Et les relations avec lui étaient si charmantes, qu'il n'eut jamais qu'une contestation, en sa carrière professionnelle. Encore s'en tira-t-il très-dignement:
Ayant confondu une péricardite avec des rhumatismes intercostaux, — que voulez-vous? on peut se tromper ! — il administra, au sujet, une médi-
cation si souveraine qu'elle l'enleva dans les deux heures.
La famille n'était pas contente, le frère surtout, qui se laissa aller jusqu'à reprocher au docteur d'avoir causé la mort du malheureux.
Grivel, se sentant blessé, menaça d'envoyer ses témoins.
— Ah ça! lui répondit le frère du défunt, vous voulez donc tuer tout le monde !
En pénétrant dans le salon, le docteur n'eut pas le loisir d'apercevoir et de reconnaître Eugène, tant il paraissait ravi de sa conversation avec la jeune femme qui lui donnait le bras.
Celle-ci, brune, bien prise, d'une toilette un peu trop habillée, peut-être, en raison de l'heure matinale, n'était pas d'une beauté parfaite. Seule, sa denture était admirable et éblouissante de fraîcheur: des dents de charbonnière ! Mais, si le col était un peu court, la main un peu épaisse, elle avait un regard joyeux et spirituel, qui douait son visage d'un reflet intelligent et sympathique.
Et puis, elle avait de grands airs et une grâce infinie de mouvements et de démarche. Et qu'elle riait bien, en écoutant ce que lui disait le docteur!
Toutefois, en apercevant le cocher, sa physionomie se contracta subitement, et elle passa vite.
Eugène aussi la regardait. Il ne tressaillit pas, se bornant à se dire intérieurement :
— « Tiens... ma sœur!... »
Le lecteur doit savoir exactement, désormais, dans quel monde nous sommes.
Après le docteur Grivel et la sœur d'Eugène venaient M. le comte et Mme la comtesse d'Iosk.
Un vrai comte et une véritable comtesse, parfaitement mariés à la mairie, comme à l'église, bénis et sanctifiés : des époux légitimes; à preuve qu'ils se disaient, à mi-voix, des choses désagréables.
Si le comte avait vingt-six ans, c'est tout le bout du monde, et la comtesse avait beau faire : se donner des attitudes de chatte, se ruiner en poudre de riz, eau Chantai, lait de Jouvence, et autres mixtures de la pharmacopée perruquière ; elle avait si bien quarante ans, qu'elle n'osait en rabattre que douze.
Le comte était petit, fluet et blond. La comtesse était grande, énorme et brune.
Le comte parlait précieusement, en pinçant les lèvres, ne répugnant pas aux imparfaits du subjonctif.
La comtesse disait: « — Je m'en rappelle. — Je n'ai pas pu m' empêcher que de rire. — Prends garde de ne pas tomber. — Dans ce moment ici.
— Tant qu'à ça. » Il ne lui manquait que « colidor, » mot qu'elle évitait, ayant des doutes sur la véritable prononciation, et se réduisant à « couloir, » surtout depuis son mariage.
Gomment ces deux êtres avaient-ils pu se prendre réciproquement à perpétuité? Pour la comtesse, cela s'explique. Mais pour le comte Anatole-Philippe-Henri d'Iosk, pourvu d'un nom et d'un titre authentiques, fils d'un très-honorable capitaine de frégate, allié aux meilleures familles du Languedoc, et riche d'une soixantaine de mille livres de rente?
C'est que le petit comte d'Iosk, orphelin, un peu bêta, avide de notoriété, avait été élevé au séminaire, puis par un tuteur, d'une rigidité extrarigoureuse.
Prenant son vol à sa majorité, rêvant Paris et les merveilles de la vie dite élégante; mais timide et gauche, par ignorance de la puissance de ses écus, il devait tomber dans le panneau de la première femme qui paraîtrait, d'elle-même, prendre intérêt à ses peines de cœur. Craintif et vaniteux, appréhendant la raillerie plus que les coups, il devait s'enthousiasmer, au premier pas qu'une femme ferait vers lui.
La comtesse fut cette femme-là. Fine et expérimentée, elle le prit par la poésie, se donnant pour une amie, sans plus ! contant ses malheurs, affec-
tant de le protéger, comme une sœur aînée, dans le dédale de l'existence, el d'une façon si désintéressée !
De fait, quoiqu'elle eût plus d'un embarras « pêcunier, » comme elle disait encore, elle ne voulut jamais accepter le secours d'Anatole; lui apprenant la vie par mille côtés qu'il ne soupçonnait pas; le conseillant, achevant son éducation gratis, par affection, par amour. Eh! oui, par amour! car il faut bien savoir que, jusqu'à lui, elle n'avait jamais aimé. Elle le lui avait avoué : il en était sûr! Ah! la pauvre dame!...
Il en vint à ne pouvoir se passer d'elle, qui lui avait organisé sa maison ; le guidant jusque dans l'achat de ses chevaux, le présentant dans la haute société du monde viveur, amenant à ses soirées des amis qu'il n'avait jamais vus; en un mot, le lançant.
Ce fut lui qui proposa de régulariser la situation: le mariage, tout bonnement! Et non par reconnaissance ; je vous étonnerai : par gloriole !
C'est que la dame était une célébrité; une personne connue de tout Paris, de tous les mondes. Des Anglais avaient passé le détroit pour la voir... jadis, il est ^ai! Mais qu'importe! Elle avait eu la ville et la cour à ses pieds ; on lui avait fait des vers, des articles dans les journaux; sa personna-
lité avait été représentée, dans les revues de l'année, sur les scènes de vaudevilles. Demandez à votre père s'il se souvient de « la belle Euphémie ! »
Ah ! « la belle Euphémie ! » C'avait été à un moment ce qu'on appelle : « la plus jolie femme de Paris! » sorte de royauté, longtemps réduite à trôner au comptoir des estaminets, que la bonne ville décernait, peut-être pour se consoler de n'avoir pas le droit de nommer ses conseillers municipaux.
Mais il ne faut pas croire que, le mariage fait, Anatole tînt sa femme en charte privée, ou dissimulât sa qualité. Point du tout! Il était fier d'elle, disant à tout venant :
— C'est Euphémie!... Euphémie! vous savez bien ! la belle Euphémie, l'ancienne plus jolie femme de Paris!.,.
Il la mena dans sa province et réussit à l'imposer à quelques personnes naïves, qui répondaient à ceux qui s'en montraient, sinon choqués, du moins surpris :
■ — Le pavillon couvre la marchandise.
— Ça, c'est le plus dur, répondaient les loustics. Pauvre garçon!...
Toutefois, le comte et la comtesse n'avaient pas l'ambition de sortir de la sphère qui leur était propre. Par goût pour lui, par habitude pour
elle, ils ne fréquentaient que le monde de la haute galanterie parisienne. Le mariage n'avait rien changé. Il leur fallait Mabille, le baccarat, les soupers du café Anglais. C'étaient des époux assortis.
Derrière eux, le cocher vit entrer un dernier groupe composé de jeunes gens, qu'il connaissait plus ou moins : des employés de ministères, des fils de fonctionnaires, un peintre ; tous bichonnés comme des jeunes premiers, posant pour des supériorités différentes, et tous empressés près de la maîtresse de la maison, qui les avait traités.
Celle-ci, toute fraîche et jolie, petite et souriante, était surtout remarquable par son extrême jeunesse. N'eût été la légère teinte de poudre de riz dont elle altérait son gracieux visage, on l'eût prise pour une jeune fille du monde régulier, tant il y avait de charme et de simplicité dans sa tenue et ses allures.
Apercevant le nouveau cocher, elle demanda s'il y avait quelqu'un, parmi ses invités, qui voulût l'accompagner aux courses.
Ce jour-là avait lieu la première réunion de printemps à Lonchamps.
Il se trouva que personne ne fut en situation d'accepter son offre.
— J'irai donc seule.... si j'y vais! dit-elle.
Puis, venant à Eugène :
— Ayez la bonté d'atteler la Victoria à l'heure convenable. Si je changeais d'idée, on vous avertirait.
Ce « ayez la bonté » toucha le cocher. Il n'était pas fait à ces formes. Il salua, et partit en se félicitant d'avoir trouvé une si bonne place et de servir une si courtoise maîtresse.
Car celte enfant était, là, chez elle, unique propriétaire du mobilier, des équipages et des chevaux.
Largement fournie de bijoux, d'argenterie, de diamants, riche d'environ quarante mille francs de revenus en inscriptions de rentes et titres divers, elle était maîtresse absolue d'elle-même.
Vous l'avez peut-être connue; on l'appelait: Alice, la Mioche. Son vrai nom était Maroteau, et comme elle n'était pas majeure, une sorte d'homme d'affaires, qui surveillait ses intérêts, l'avait fait émanciper.
Avec une gentillesse toute naturelle, elle servit le café à ses hôtes, qui, tous à peu près, avaient allumé un cigare. Pour elle, ne prenant ni café, ni liqueur, et ne fumant pas, par l'unique raison qu'elle n'avait point le goût de ces choses, elle revint au groupe des jeunes gens.
On y discutait avec une certaine animation au
sujet d'un personnage à eux connu, qui, après avoir vainement cherché à se faire admettre au Jockey's-Club, venait de se faire refuser — ils disaient : black-bouler — au cercle des Arts. La majorité des invités d'Alice était contre lui. Deux ou trois seulement plaidaient en sa faveur, demandant ce qu'on avait, en somme, à lui repprocher.
— D'où vient-il? d'où sort-il? faisaient les autres. Où prend-il de quoi soutenir le train qu'il mène?
L'un de ses défenseurs officieux entreprit de répondre à chacune de ces questions.
Celui-ci, qu'on appelait Alphonse Destanche, • — nom qu'il écrivait volontiers en deux mots, — affectait une certaine gravité, et pensait faire acte de hardiesse, sinon de magnanimité, en se prétendant pourvu d'idées avancées : démocrate, dans un tel milieu ! Son visage, au surplus, se prêtait merveilleusement au rôle de philosophe, qu'il s'appliquait à soutenir. L'ensemble avait un caractère de beauté quelque peu majestueuse et d'autant plus sereine, qu'il ne s'en dégageait jamais l'expression d'aucun sentiment. Seul, un sourire excessif et court, presque brutal, gênant, tant il paraissait de commande, détruisait, à l'abord du premier venu, l'harmonie incolore et glaciale de sa physionomie.
Par une sorte de consentement tacite, — et à charge de revanche ! — on lui tolérait cette prétention au sérieux; on semblait accorder de l'autorité à sa parole et à ses jugements.
— Prenez garde, dit-il avec suffisance, de parler légèrement d'un homme dont le plus grand tort est d'être étranger. Beaucoup de vous ne savent même pas son nom.
Et poursuivant sur le même ton, il dit que ce personnage était Bavarois, qu'on le croyait officier d'artillerie, qu'il se nommait Guillaume Steinburg, et que ses cartes portaient le cimier; ce qui lui constituait à tout le moins le titre de chevalier.
— "D'industrie! répliqua un gros garçon, au poil roux, au visage linassier, qui passait pour être l'homme d'esprit de la bande.
Bien que le trait ne fût pas absolument nouveau, le succès qu'il obtint, — cette classe de jeunes gens n'est pas difficile, — loin de calmer le débat, le rendit au contraire plus vif.
Alice se rangea du côté des indulgents.
— Je le connais un peu, dit-elle, pour m'être trouvée quelquefois au jeu et à souper avec lui, et il m'a paru gentil garçon. Il est très-beau joueur, en tout cas; il ne grogne pas quand il perd. Et puis, il a cela de bon, qu'il n'assomme pas les femmes de fadeurs : étant monté dans le
compartiment où je me trouvais seule, en revenant de Chantilly, il a eu le bon goût de ne pas me faire la cour.
— Il est très-malin, dit le docteur, et je crois le connaître mieux que vous. Il est, en effet, Bavarois, et de bonne famille, quoique sa noblesse soit sujette à caution. Il est exact, aussi, qu'il ait eu un grade dans l'armée ; mais, soit qu'il ait été l'objet d'une mesure, qui équivaut, chez nous, à la mise en disponibilité par retrait d'emploi, soit qu'il ait donné sa démission, il est rentré dans la vie privée.
— Privée... de considération! fit l'homme d'esprit.
— Il y a de ça, répliqua le docteur. Au demeurant, il a dû commettre quelque frasque de calibre qui a nécessité son éloignement. Pour riche, il ne l'est pas. L'argent qu'il dépense doit être le reliquat d'un patrimoine pis qu'ébréché.
— On dit qu'il a gagné cent mille francs à Bade.
— Il gagne tous les soirs au baccarat, chez les femmes.
— Ce ne serait donc pas un Bavarois, dit le rousseau, mais un grec.
Le mot était trop vieux; on n'en rit que par complaisance.
— Pour moi, reprit le docteur, je crois que c'est un garçon échoué qui, avec le sens « pratique )> des Allemands — un mot poli ! — a entrepris de se refaire une position en France. Déterminé, non affligé de scrupules, — son pays n'en produisant pas, — il veut s'imposer par tous les moyens.
— S'imposer à qui ?
— Au monde des jeunes gens d'abord. S'y créer des relations, s'y faire quelques amis, qui, plus tard, l'introduiront dans leur famille, puis dans le monde.
— Pour arriver à quoi?
— Tout bêtement à un beau mariage.
— C'est un aventurier, dit le comte d'Iosk.
— Et dangereux ! ajouta le docteur. Son échec au Jockey's-Glub et au cercle des Arts l'a irrité. Bête et féroce, poursuivant son dessein quand même, avec l'entêtement balourd des Allemands, il a presque provoqué le président du Cercle.
— Le beau moyen de se concilier les gens !
— L'intimidation lui suffit. Sa logique teutonne lui fait croire, qu'après avoir tué un homme ou deux, on n'osera plus repousser ses avances.
L'homme d'esprit, qui avait une raillerie sanglante à la bouche, s'arrêta au moment de la lancer. Le dernier mot du docteur venait de sti-
muler tout à coup en lui l'instinct de conservation.
— Après tout, fit-il, ce sont là des « on dit. » Le seul fait certain, c'est qu'on ne le connaît pas.
— Tu es le plus raisonnable, fit Alice, et je ne sais pourquoi nous nous occupons si longtemps de ce garçon-là.
— Toi ! fit la comtesse, tu t'es laissé fasciner par ses grandes moustaches.
— Oh ! que tu te trompes ! répondit la jeune fille. J'ai l'horreur des blonds. Seulement, il ne m'a jamais rien fait, et puisque c'est à un mariage qu'il vise, selon le docteur, je n'ai rien à craindre de lui.
L'heure passait. La conversation devint languissante. On songea à la séparation.
Ce fut la comtesse qui ouvrit la marche.
— J'ai affaire, dit-elle.
Ce n'était pas un propos banal de sa part. Comme on le verra plus loin, sa noblesse ne la mettait pas au-dessus de certains intérêts, dont elle s'occupait exactement.
Plusieurs de ces messieurs, devant se rendre aux courses, dirent « au revoir » à la belle Alice, et l'on se sépara.
Celle-ci hésita encore à se décider. Les courses ! c'était si bien toujours la même chose. Elle en
avait tant vu, depuis qu'elle était du monde qui en fait l'ornement le plus panaché !
Cependant, d'autre part, que faire?
Et puis : un dimanche !
Étendue sur un sofa, bâillant, prête à dormir, elle se secoua tout à coup, pour ne pas succomber à la fadeur de l'ennui qui l'accablait le plus souvent, et, ayant sonné Fulgence, elle s'habilla.
Une heure après, Eugène, raide comme un piquet, les rênes au point gauche, le fouet planté sur la cuisse, débouchait dans la rue de l'Arcade, fier et vainqueur, ne craignant nulle comparaison.
Il conduisait « Madame » à Lonchamps.
Alice était fille d'une brave femme qui tenait un infime cabinet de lecture, rue Lepic, à Montmartre. Cette dame, car c'en était une, était veuve d'un juge de paix de la Châtre; petite sous-préfecture de l'Indre.
Dans les villes de troisième ordre du centre, un juge de paix est un magistrat qui fait partie de la première société de l'endroit. A la Châtre, où la noblesse est nulle, cette première société est composée de bourgeois riches, qui singent l'aristocratie bretonne et affectent un collet-monté qui n'entend pas raillerie.
Tous les sous-préfets, qui se sont succédés dans cette sinécure, ont tenté de fusionner les différentes couches bourgeoises de la localité, de la première
à la seconde société surtout. Aucun n'y est parvenu. L'une et l'autre, dans ces salons, ont toujours fait bande à part; ceux de la première se confinant dans un coin, ne parlant, ne dansant qu'entre soi et ne saluant que les pairs.
— « Oh ! monsieur le sous-préfet ! nous mettre en contact avec des gens de boutique!... »
Ce n'est pas qu'ils lui en voulussent au fond. Bien au contraire ! Ce leur était une occasion de plus de manifester un exclusivisme, qui ne leur déplaisait pas du tout.
Or, le père d'Alice, M. le juge Maroteau, plus « première société » qu'aucun des autres membres de la clique, en avait d'autant plus les idées, qu'il était fils d'un pharmacien de Châteauroux — boutiquier; pouah! — et que sa femme avait pour père l'ancien maître de poste du Blanc; autre pétaudière à sociétés tranchées.
Il n'y a rien au monde de puant comme les gens qui se croient parvenus au-dessus de leur condition d'origine.
Très-humble fonctionnaire, maigrement rétribué, ce grave niais s'était condamné à la vie la plus mesquine, aux incessantes, mais intimes privations, pour que sa fille fût élevée clans le couvent adopté par les familles « du monde » de la soi-disant aristocratie locale^
L'enfant, bonne petite créature, jolie comme un de ces anges bouffis, dont les peintres religieux parsèment leurs ciels, prit, là, des appétits de luxe et de bien-être qui veulent la fortune pour ne pas devenir pernicieux. La musique, le dessin, ces travaux d'aiguille délicats qui semblent réservés à des doigts de duchesse, tel fut le plus clair de ce qu'on lui enseigna.
Elle avait un timbre de voix sympathique et pénétrant. Pour qu'elle rehaussât l'éclat des offices, on lui apprit à chanter aux orgues.
Elle avait bonne mémoire et cette assurance aisée, naturelle, inconsciente, dont l'aplomb et l'effronterie n'ont jamais la grâce. Aux fêtes de la supérieure, aux réceptions archiépiscopales, on lui fit débiter un rôle dans les tragédies permises.
Puis, un beau matin, le juge de paix mourut, d'anémie peut-être. Pour arriver à faire figure, il ne mangeait pas son saoul à la maison, et quoique le vin de Berry se boive à l'heure, dans les années de récolte moyenne, il n'usait que d'eau claire. Mais il faisait partie de la première société!
On l'enterra comme un membre de la dernière, encore que le curé officiât pour l'amour de Dieu.
Tout liquidé, vendu, la veuve se trouva en possession de quatre mille francs. Le bonhomme n'ayant pas fait son temps, sa femme ne pouvait
guère espérer que les chichcs secours d'une Administration appauvrie par les fonds secrets et le cumul des gros bonnets de tous les ordres.
Qu'eût-elle fait en Berry? Rien : car, par respect pour les billevesées du magistrat, elle ne voulait pas descendre à l'emploi subalterne de gouvernante ou de dame de compagnie. Elle fit comme tous les naufragés de l'existence, qui ont la petitesse de mettre de la gloriole à dissimuler leurs désastres : elle alla se perdre dans le toliu-bohu parisien.
Un quart de son avoir dépensé, elle trouva à acheter un « salon de lecture » à Montmartre. Prudemment, elle y mit ses derniers sous, et, y ajoutant, par la suite, la vente des journaux, avec un petit dépôt de papeterie pour les écoliers, elle parvint à. gagner de quoi vivoter avec sa fille.
Dame ! ce n'était pas largement ! la petite Alice, âgée de treize ans alors, avait parfois fort à faire à repriser la lingerie! Et c'était la veuve ellemême qui mettait les volets à la boutique, le soir.
La boutique ! . . .
« Du haut du ciel, sa demeure dernière », — car il est dit : « Bienheureux les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur appartient ! » — que devait penser le magistrat Maroteau, s'il voyait sa femme et sa fille réduites à cette condition? Il est
à craindre qu'il les reniât, s'il était de la « première société » de là-haut !
Pauvre sot ! Il en avait préparé bien d'autres ! Et sa malheureuse femme, qui avait à se reprocher de n'avoir pas fait le sabbat, pour mater ce piètre vaniteux, n'était pas d'encolure à conjurer les funestes conséquences du travers dominant de son maître et seigneur.
Non qu'elle l'eût approuvé jamais, loin de là. L'instinct maternel l'avertissait assez de la présence d'écueils inévitables. Mais d'une âme timide, élevée à la baguette par un père, qui traitait enfants et chevaux de la même manière, elle ne savait résister, pas même à son mari; ce qui en faisait une femme extraordinaire, un phénomène.
Et le pli s'était pris. Et, pourvu qu'elle pût mener son petit traintrain d'existence silencieuse, paisible et coutumière, elle laissait aller les choses à leur gré, renfermant ses appréciations. Elle n'en parlait guère qu'à Dieu, mais directement, attendant que sa volonté fût favorable à ses désirs. Si encore elle s'en fût ouverte à son confesseur, elle en eût reçu peut-être un bon avis, quelque conseil. Mais non ; elle s'en gardait comme de la peste. Sous le ministre du culte, il pouvait se trouver une raison pratique, qui l'eût obligée à quelque manifestation énergique. Rien que de
prévoir cette possibilité, la terreur lui étreignait l'âme. C'est qu'il est, en effet, bien plus commode de se prosterner à genoux et de dire : « Mon Dieu ! que votre volonté soit faite ! »
Arrive qui plante, après cela; la conscience est tranquille : si l'effondrement survient, « c'est que Dieu l'aura voulu. »
La seule personne qui pénétrât, un peu, dans l'intimité de la veuve, lui répétait pourtant une formule orthodoxe : « Aide-toi, le ciel t'aidera, » ce que faisant, elle lui était absolument désagréable.
On se tromperait, si l'on imaginait que cette lâcheté de caractère fût le résultat d'un égoïsme imperturbable. Point du tout ! Elle voyait bien le danger, elle souffrait violemment de ne s'y point soustraire; mais elle n'osait pas réagir.
Ses plus cruelles appréhensions lui venaient, maintenant, au sujet de sa fille, qui^ grandissait, embellissait, et, se souvenant du passé, de l'attitude qu'elle avait eue jadis au couvent, semblait étouffer, s'amoindrir, désespérer, dans cette petite boutique dont l'atmosphère, imprégnée de senteurs de vieux papier imprimé, une odeur spéciale aux bouquins graisseux, lui affadissait le cœur.
La pâleur lui venait à cette enfant. Le manque d'exercice, la lenteur fastidieuse de ces journées in-
terminables, faites de silence et d'immobilité, altéraient peu à peu sa santé. Le regard devenait vague. Le bleu de la prunelle semblait s'éteindre, comme lavé par des larmes secrètes. Les mains maigrissaient, et leur blancheur prenait des teintes livides.
Cependant, la veuve Maroteau avait une espérance. Cet unique ami, qui pénétrait dans son intérieur, était un Berrichon, le fils unique d'un des deux médecins de la Châtre : le docteur Revel, qui, à faire un métier de facteur rural, avait économisé un petit avoir, le plus modeste qu'on puisse imaginer. Mais c'était le médecin de la première société, car il avait fini par faire sa tournée de visites dans un cabriolet, attelé d'unroussin, que dix lieues de pays n'effrayaient pas, pourvu qu'on le laissât trottiner à son allure, les oreilles et la langue pendantes.
Ce bonhomme-là était veuf, et quoique sa gouvernante ne fût point « tant dégoûtante, » comme dit le Médecin malgré lui, on lui marquait de la considération en son pays. On trouvait bon qu'il continuât d'exercer, en dépit des petits revenus qui lui eussent permis de se reposer. On trouvait mieux qu'il destinât son fils à la médecine, en vue de lui passer la clientèle.
Peut-être, à ce propos, se préparait-on un mécompte. Adrien Revel faisait bien sa médecine ;
mais il la faisait si bien, si bien ! qu'il n'avait pas envie du tout d'aller exercer à la Châtre. Son rêve était de parvenir à l'agrégation, de devenir médecin des hôpitaux.
Son père lui écrivait souvent :
« Que tu es godiche, mon ami! Viens donc plutôt ici. Puisque tu as le diplôme, tu n'as plus besoin de rien. Viens donc, bêta ! Nous vivrons comme deux amis; je te ferai la moitié de la besogne; tu épouseras une fille riche, dont le père te fera décorer au premier choléra. »
Mais Adrien n'était point sensible à la tentation. Poursuivant ses études, il n'avait eu à cœur que de se procurer des ressources personnelles, de façon à parer les conséquences du déplaisir paternel, dont le moindre inconvénient eût été de lui couper les vivres.
Il s'était mis à l'abri d'une telle aventure en se faisant le préparateur d'un chimiâtre enragé, professeur à la Faculté, qui ne désespérait pas d'analyser le principe vital. Déjà, ce savant homme était à deux doigts de produire du chyle, et c'était merveille de lui voir opérer une digestion factice dans ses cornues. Seulement, il n'allait pas encore audelà de cette opération, qui n'était que préliminaire à son gré, le prologue de celle, grâce à laquelle il ambitionnait d'arriver au produit de la
transformation finale, le dernier mot de la science, à son avis.
Sans épouser son idéal, Adrien l'aidait dans ses travaux, mais plutôt en rédigeant les mémoires du professeur, qu'en mettant la main à la pâte. Quelques répétitions d'autre part, des articles scientifiques dans les revues ad hoc, s'ajoutaient à cela et lui permettaient de vivre, en suivant son chemin.
Une ou deux fois la semaine, il montait rue Lepic et passait une heure ou deux avec ces dames. Il leur contait ses affaires, s'intéressait à la prospérité du cabinet de lecture, donnait son avis, que l'on suivait le plus souvent. C'était l'ami de la maison.
Parfois, il avait trouvé la jeune fille seule. De temps en temps, le dimanche, il les avait menées, toutes deux, à la promenade, et l'on avait dîné ensemble.
La veuve avait fini par penser qu'Adrien pourrait bien avoir l'idée d'épouser sa fille, quand sa situation serait faite. Elle ne chercha d'ailleurs jamais à tirer les choses au clair. Il lui eût été si douloureux de se heurter à la certitude du contraire ! Il lui eût fallu prendre la situation corps à corps, en ce cas, examiner le grave problème de l'établissement d'Alice. Elle aimait mieux admettre, pour certain, l'espoir qu'elle caressait, sans mot dire.
Cette fois encore l'instinct maternel lui donnait le pressentiment de la vérité. Adrien aimait Alice. Et, lui aussi, caressait un beau rêve.
ïl arrangeait tout un avenir, auquel il avait déjà sacrifié, intentionnellement, partie de ses ambitions. Pour elle, pour qu'elle fût riche et satisfaite, il consentait à faire la clientèle; il acceptait le côté métier de la profession; ce qu'il n'avait pas admis jusque-là.
Cependant, ses sentiments pour elle, ses intentions, il les gardait dans le plus profond secret de son cœur. ïl y avait encore tant d'efforts à faire pour approcher du but! Et puis, n'y eut-il pas eu danger à mettre l'amour en tête à une si jeune fille?
Réservé par nature et par raison, non-seulement il se taisait absolument sur ses projets; mais, quelque émotion qu'il éprouvât près d'Alice, il alfectait de la traiter en petite fille. Pas une attitude, pas un regard, pas un mot qui pût donner l'éveil. Il fallait travailler d'abord. Et, défait, Alice ne se doutait de rien.
En quelle estime le tenait-elle ? Voilà ce qui lui eût été difficile de dire. L'habitude le lui rendait familier, sans plus. Elle avait plaisir à le voir; mais, lui parti, elle n'y pensait plus.
Une ou deux fois, elle lui demanda conseil sur
des choses où elle balançait. Il lui parut si raisonnable, si sérieux clans ses réponses, qu'elle n'y revint pas, pressentant un blâme, au cas où elle lui en eût dit plus long.
C'est que l'éducation paternelle portait ses fruits. Alice étouffait dans cette atmosphère restreinte et lourde, qu'un horizon gris, terne, bourgeois, resserrait d'une façon lamentable. Le silence qu'elle s'imposait, sa tenue résignée cachaient des appétits violents, des aspirations frénétiques à la vie brillante, au mouvement, quel qu'il fût.
La lecture prolongée des volumes que sa mère avait en magasin surexcitait encore ses instincts et lui exagérait la platitude de l'existence incolore qu'elle menait.
Ce n'est pas, toutefois, que des idées précoces de galanterie la troublassent. Dans toutes ses préoccupations, dans ses rêves, l'amour ne tenait qu'une place infiniment médiocre, et ce qu'elle en lisait, dans les romans du cabinet de lecture, lui semblait plutôt long, lourd et fatigant. Son âme n'y était point éclose.
S'il en eût été autrement, Adrien eût été autre chose que ce qu'il était en réalité pour elle, c'està-dire un vieil ami de la maison, une sorte de grand parent, un peu bien sévère. Elle l'eût mieux compris, elle eût pénétré ses intimes sentiments,
ses secrètes intentions à son égard, et peut-être sa vie lui eût-elle paru plus riante.
Mais non. L'amour étant encore lettre close pour elle, l'idéal de la jeune fille était plein de tout autres chimères. Et comme la nature humaine a le besoin de tout légitimer à ses propres yeux, pour se complaire dans ses idées, elle englobait sa mère dans ses aspirations à des destinées supérieures. Elle voulait s'enrichir et remonter à un niveau social, plus en rapport avec ses origines.
Sur quoi pouvait-elle compter pour y parvenir?
En face de la boutique où la pauvre Alice s'étiolait, il y avait une grande et belle maison, sur le balcon de laquelle un grand écriteau portait :
Cours de déclamation lyrique.
De là, le long du jour, s'échappaient les accords d'un piano, accompagnant des voix, dont le timbre et l'accent pénétraient la jeune fille, et lui valaient un crève-cœur sans cesse renaissant.
Elle aussi avait chanté; elle aussi savait s'accompagner. N'avait-elle pas chanté, avec succès, au couvent de Bourges? Et, dans l'extrémité où elle se trouvait réduite, il n'y avait pas même un piano dans cette arrière-boutique, pleine de pénombre fade!
Souvent, du fond de son comptoir, trônant piteusement, sur cette banquette dure et usée, où elle se sentait clouée, elle apercevait de jeunes femmes élégantes arriver en voiture. Elle s'imaginait reconnaître quelque prima donna d'un théâtre où Adrien l'avait conduite. Le luxe de ces femmes, ce qu'elle savait du chiffre des appointements que les cantatrices obtiennent des directeurs, les applaudissements qu'on leur décerne, ce qu'on dit d'elles dans les feuilletons et les chroniques, tout cela lui donnait le vertige. Pouvoir, peut-être, être l'une d'elles, et rester là, perdue, oubliée, dans un intérieur mesquin, ladre, sombre ! Vivre chichement, inaperçue, occupée à des soins bas, rapiécer des nippes, repriser des vêtements fanés, balayer un parquet boueux et avoir, peut-être, en soi les éléments d'une vie éblouissante de triomphes lucratifs et radieux !
D'ailleurs, elle avait entendu dire parfois, même par Adrien, qu'il y a d'honnêtes personnes au théâtre, surtout parmi les cantatrices. Un grand scrupule de moins !
Une idée fixe l'envahit peu à peu dès lors, la dominant, l'étourdissant. Elle voulut de la gloire, du renom et de la fortune par l'art. Elle voulut se délivrer, ainsi que sa mère, de l'écœurante mé-
diocrité où elles végétaient de compagnie; elle voulut être artiste.
Longtemps, les difficultés d'exécution l'arrêtèrent. Puis, à force d'y songer, de combiner, elle trouva des prétextes pour se rendre un peu plus libre. Tantôt, c'étaient des courses à faire clans Paris, pour obtenir des avantages des éditeurs; le plus souvent, des pratiques de dévotion. C'était là ce qui réussissait le mieux ; sa mère, en usant largement pour son compte, ne pouvait qu'être favorable aux sentiments que sa fille manifestait. Pour peu qu'Alice déclarât se rendre à l'église, toute liberté lui était donnée par la veuve, d'autant plus que la location des bouquins et la vente des journaux obligeaient la mère à se claquemurer dans la boutique.
L'église,, pour Alice, c'était l'école dramatique de la rue de la Tour-d'Auvergne. Sur une simple et première audition, le professeur la trouvant jolie, lui avait accordé la gratuité de ses leçons, exagérant, peut-être innocemment, la confiance que, disait-il, on pouvait avoir dans l'avenir de la jeune fille.
Elle lui dit sa situation exacte. Il se prêta aux difficultés, l'enseignant quand elle venait; ce qui était malheureusement peu régulier.
Malgré tout, elle fit ces premiers progrès rapides
qui sont à la portée de quiconque est un peu doué, et qui enthousiasment les débutants, les plaçant, avant qu'ils l'eussent espéré, à ce premier degré inaccessible aux amateurs, mais que bien peu d'artistes de profession dépassent ensuite.
C'est la première étape, au bout de laquelle on aperçoit les profondeurs magiques de ciels inconnus jusque-là, et dans lesquels il semble facile de prendre son vol.
Mais une fois là, au seuil de ce sanctuaire étoile, luxuriant de lumières et d'attraits, l'obligation de se vouer corps et âme, sans réserve, apparaît inévitable. Il faut rompre tout lien terrestre, toute attache d'un autre domaine. L'art est comme un culte : il absorbe ses prêtres ; tout à lui, ou redescendez la pente, retournez à la foule vulgaire.
Alice ne s'y méprit pas. Le professeur aidant, elle se vit dans la nécessité impérieuse de prendre un parti radical. Longtemps encore elle hésita, effrayée à la pensée du sacrifice qu'elle avait à faire, sacrifice énorme, puisqu'en premier lieu il fallait se sauver de la maison maternelle, s'exposer à toutes suppositions, dont les moins blessantes l'humiliaient, d'autant plus profondément, qu'elle avait la ferme volonté de rester honnête fille, croyant d'ailleurs le problème aisé, la chose commune.
LE MONDE GALANT. o7
A la lin, l'idée fixe l'emporta. Elle partit un soir, la boutique fermée, vêtue d'un petit peignoir sur lequel elle avait jeté un manteau.
Après quelques pas, dans la rue déserte et sombre, une dernière hésitation la retint un moment. Elle s'assit sur un banc du boulevard extérieur, et là, émue, haletante, elle mit en balance le passé et l'avenir.
Ce passé terne, misérable, ce présent accablant et précaire, pouvaient-ils amoindrir l'éclat d'un avenir tout plein d'idéalités? Non. L'épreuve ne fit que la raffermir dans ses projets, et, dès lors, décidée, calmée, elle se rendit au domicile d'une camarade d'études, élève du même professeur, qui lui avait offert l'hospitalité.
Six mois après, Alice débutait à Bruxelles. Elle ne réussit point; sa jeunesse et sa beauté seules la préservèrent d'une avanie. Il n'en fut pas de même à Marseille. Le public l'accabla. Elle ne put terminer son rôle ; ce fut une chute honteuse, que les mœurs du théâtre rendirent abominablement pénible. Elle en fut terrifiée.
En effet, on lui tourna le dos. Il n'y a qu'un pouvoir au théâtre : le succès. Au lendemain de ce qui s'appelle un four, l'actrice, aussi bien que l'auteur, est à l'état de brebis galeuse ; jusqu'aux figurants, tous la fuient, la raillent ; les meilleurs
l'évitent, comme s'ils craignaient de se compromettre en la consolant. Le portier ne la salue pas.
Cela ne dure guère, il est vrai, et l'on s'y habitue à la longue ; mais au début, quelle tristesse, quel effondrement !
La malheureuse fille en tomba malade. Ce lui fut le coup de grâce. Les appointements furent suspendus. Elle était à l'hôtel; ses dettes grossissaient; on menaça de l'expulser, en gardant ses habits en gage.
Par bonheur pour elle, la fièvre l'empêchait d'apprécier l'horreur de sa situation ; mais il fallut que le médecin du théâtre se fâchât contre l'hôtelier, pour éviter qu'au risque de la tuer, celuici ne la fit conduire à l'hôpital.
Durant ce temps, une réaction s'était produite parmi les camarades de l'infortunée. Les acteurs ont des côtés d'une bonté infinie. Ils tiennent de l'enfant : jaloux, superstitieux, susceptibles à l'excès, ils ont une sensibilité exquise, que rien ne décourage.
Ceux-ci se cotisèrent et ouvrirent une souscription au foyer, en faveur d'Alice. Quelques centaines de francs furent ainsi réunis, et l'on pourvut au plus pressé.
Au nombre des abonnés se trouvait un grand garçon d'environ vingt-huit ans, qui avait cette
belle mine des gens bien doués, à qui tout a été facile, depuis le jour où ils ont bien voulu prendre la peine de venir au monde.
Très-riche, par la mort de son père, il menait à Marseille cette grande vie des viveurs de province, dont le jeu, la table et les chevaux sont le fond. Ce n'était pourtant pas une bête ; et, si sa mère ne l'en eût empêché, il eût pu se distinguer dans une carrière quelconque.
Mais cette mère, petite bourgeoise, mariée sans dot à un Méridional entreprenant, qui s'était enrichi au-delà de ses espérances, avait des préoccupations spéciales à l'égard de sa tenue dans le monde. A Marseille, on était fait à ses façons; les quelques pataqu'est-ce qui lui échappaient de ci, de là, dans la conversation, ne portaient point à conséquence, dans un centre où l'on parle un français si particulier! Et puis elle y était connue; elle avait son monde, ses connaissances, ses amis.
Quoi que fût devenu son fils, il aurait fallu, pour le suivre, se produire dans un autre milieu, où l'on eût peut-être souri en l'entendant dire : « Je me mets mon chapeau dans ma tête, » et autres locutions du crû, dont elle sentait instinctivement l'irrégularité.
D'ailleurs, quoi faire? Et de quelle nécessité faire quelque chose? Que pouvait souhaiter « ce
grand cadet-là? » comme elle l'appelait. Qu'il se laissât vivre bien doucettement, le plus près d'elle possible ; rien ne lui paraissait plus sage.
Le « cadet », qui l'aimait fort de son côté, n'éprouvait pas grande difficulté à la satisfaire, et pourvu qu'il lui fût permis de passer quelques mois à Paris chaque année, il s'accommodait facilement de l'existence qui lui était faite, attendant la trentaine pour se marier avec la bonne Provençale que sa mère lui proposerait.
En attendant, il laissait aller les choses le plus philosophiquement du monde, buvant sec, riant un peu trop de tout et se faisant du lard comme un potentat allemand.
Lors de l'aventure d'Alice, il était aux courses de Beaucaire ; car on pense bien que ces choses-là ne pouvaient se passer sans lui.
Un soir, en flânant au foyer du théâtre, il apprit la fâcheuse situation de la débutante. Par un mouvement bien pur d'arrière-pensée d'aucune sorte, non-seulement il s'inscrivit pour une bonne somme sur la liste des souscripteurs; mais encore, ayant pris le docteur à part, il lui ouvrit un crédit illimité, en apprenant de lui que la convalescence serait fort longue et coûteuse, si l'on voulait que la jeune fille s'en tirât tout à fait.
Tant qu'Alice fut au lit, puis trop faible encore
pour se rendre compte de ce qui se passait, les choses allèrent de soi. Mais, à la fin, se voyant l'objet de soins empressés, elle s'enquit des ressources, grâce auxquelles on y faisait face. Durant quelque temps encore, elle put croire que la souscription de ses camarades y suffisait. Puis le docteur, venant à lui parler d'aller s'établir a Nice, elle provoqua une explication.
Tout cela, en somme, était si simple, que le médecin n'éprouva aucun embarras a parler.
— Mais, dit Alice, qui est cette personne qui me fait soigner? et d'où vient qu'elle ait tant de bonté pour moi?...
— Là-dessus, mon enfant, répondit le docteur, je n'en sais guère plus que vous-même. Mais puisque, après tout, la protection de M. Edmond Caudheille n'est point gênante pour vous, qu'il ne connaît même pas, je vous conseille, dans l'intérêt de votre santé, de l'accepter purement et simplement.
Alice manda un acteur du théâtre, pensant se faire renseigner sur cet Edmond Gaudheille, dont elle entendait parler pour la première fois.
Cet acteur était un brave homme, le mari de la duègne, qui lui avait donné plusieurs enfants, dont l'ainé était à Saint-Cyr. Sa vie régulière, son âge, tout permettait d'en espérer un bon avis.
— Écoute, ma petite Alice, lui dit-il, avec cette familiarité professionnelle, qui naît de rapports constants et d'une sorte d'amitié spéciale, tu as, je crois, de l'avenir: ta voix est bonne; mais, ma pauvre mignonne, tu ne sais rien de rien, et ta méthode est déplorable. Si tu veux réussir, il te faut deux choses : la santé et encore une bonne année d'études. Ce M. Caudheille s'est fort inquiété de toi, au foyer. Nous lui avons dit tout cela. Il veut faire tout le nécessaire; vois s'il te convient d'accepter. Je comprends bien ton scrupule, ajoutat-il. 11 est jeune, un peu viveur, et tu crains que, par la suite, son désintéressement ne se démente. Que veux-tu? Personne n'a rien à te dire à cet égard. Il faut te décider toute seule.
La jeune fille le remercia.
Le lendemain, encore bien faible, elle alla consulter le directeur de son théâtre. C'était un homme pratique. Les scrupules de sa pensionnaire l'égayèrent extrêmement, et, croyant lui donner une marque d'intérêt affectueux, il 'la traita de niaise.
Rentrée à l'hôtel, elle écrivit à son ancien professeur. Il ne répondit même pas.
La peur la prit alors. Que faire? à qui s'adresser ? Elle pensa à sa mère, à Adrien Revel. Un remords profond la saisit ; mais elle repoussa aussitôt l'idée de recourir à eux, qui avaient dû tout supposer.
Quand elle se vit bien seule, absolument abandonnée, sauf d'un bienfaiteur inquiétant, son énergie lui revint. Elle vendit de quoi se faire une petite somme, et, sur des indications qu'elle se procura, elle s'engagea dans une troupe de troisième ordre, qui exploitait les petites villes de la Touraine.
Avant de partir, elle écrivit à ce M. Gaudheille, afin de le remercier. Sa lettre était simple, sans grands mots, sans plaintes. Elle se disait tout bonnement son obligée.
Dès ce moment, son parti fut pris. Renonçant aux grandes destinées artistiques, entrevues en rêve au début, elle se réduisit à la médiocrité, jouant tout : l'opéra et la comédie, chantant des sottises rimées, sur des airs de bals publics, acceptant le labeur sans charme, la vie pénible et monotone qui seule, désormais, était à sa portée.
Elle avait jeté un voile sur le passé; elle s'était fait une personnalité nouvelle, dont peu à peu l'habitude lui venait.
Le jeune premier de la troupe était amoureux d'elle. Las de lui faire la cour, il lui proposa de l'épouser. Elle refusa, lui avouant loyalement qu'elle ne partageait pas son amour. Mais la possibilité d'un mariage dans ce milieu ne heurta pas ses idées. Toutes les atmosphères exercent une influence irrésistible sur le moral. Ce qui longtemps
a choqué paraît, à la longue, excusable, logique. Dans sa nouvelle condition, à quoi pouvait-elle prétendre? Et elle se fit à la pensée d'aimer, légalement ou non d'ailleurs, l'homme quelconque qui lui plairait.
Or, de passage à Angoulême, elle remarqua qu'un jeune homme assistait chaque soir à la représentation. Puis elle le rencontra dans l'escalier de l'hôtel où elle logeait. Une autre fois, dans la rue, il la salua.
C'était un garçon de bonne mine, dont la tenue, sans être luxueuse, était soignée. Elle apprit qu'il était voyageur de commerce, et qu'il s'appelait Marel.
Un acteur de la troupe l'amena un jour à la pension, où les artistes prenaient leurs repas en commun. Il lui dit à peine quelques mots, pleins de réserve et d'admiration discrète. Alice en fut plus touchée que surprise. On se revit d'autres fois, et l'on se lia davantage, sans dépasser les bornes de ces relations courtoises, qui n'engagent personne. Puis la troupe quitta Angoulême pour se rendre à Poitiers.
A son entrée en scène, dans cette dernière ville, la jeune fille aperçut Marel à l'orchestre. Ce lui fut un plaisir. On se retrouva le lendemain. Puis le train de vie d' Angoulême reprit à Poitiers. Des mois passèrent. Ils étaient de bons amis mainte-
nant. Souvent, ils s'en allaient ensemble, aux environs de la ville, déjeuner dans un cabaret, gambader sur l'herbe, gaminer.
Au retour, ils étaient plus posés, presque graves, avec une nuance de tendresse ; surtout quand ils s'en revenaient le soir.
Pour tous leurs amis, ils « étaient ensemble », comme on dit dans le monde galant. Pourtant, ce n'était pas vrai : une seule fois, il lui avait baisé la main. Était-ce habileté de la part du jeune homme? Non. Ces choses ont un charme exquis, pour certains esprits délicats. Elle et lui s'y laissaient aller sans appréhensions, et l'habitude de s'aimer venait.
Elle s'en rendit compte à sa première absence ; car de temps à autre il faisait des voyages de courte durée, pour son patron probablement.
Dès lors, Alice subit une transformation. Tout cela était si nouveau, si attrayant, si bon de se sentir aimée, en un si complet abandon! Sa renonciation au passé s'accusa plus nettement encore, et d'intention, elle se donna toute.
L'occasion fit le reste!...
Longtemps après, comme ils étaient, un soir, au coin de leur feu, à l'hôtel, la servante monta une lettre pour lui.
Le jeune homme y jeta les yeux et la mit dans sa poche.
— Qui est-ce qui t'écrit? lui demanda Alice.
— Une lettre d'affaires, fit le jeune homme sans répondre.
Alice n'en crut rien. Un pressentiment lui disait qu'il lui cachait quelque chose d'important. Elle y songea toute la nuit. Au petit jour, elle fouilla les vêtements de son ami, et, s' approchant de la fenêtre, elle la lut, cette lettre.
C'était la lettre d'une mère à son fils. Une lettre de reproches affectueux, où l'orthographe faisait défaut, mais où se traduisait un grand sentiment de bonté. On y parlait d'Alice en termes généreux.
Elle lut :
« ... Tu l'aimes, j'en suis sûre; et je me sens une grande pitié pour cette petite qui, te croyant de son monde, peut se forger des idées qu'il sera cruel de lui ôter. Si elle te demande de l'épouser, que diras-tu?... »
Alice eut des larmes aux yeux, et, tout bas, elle répondait :
— Non, pauvre bonne âme, il ne m'abuse pas. Je ne vous mettrai pas à cette épreuve ; vous n'aurez pas la mortification de vous imposer une actrice pour belle-fille...
Plus loin, cette mère se plaignait un peu pour son compte ; depuis tant de mois qu'il faisait de si rares et si courtes apparitions à Marseille !
— A Marseille?... se dit Alice. Il ne m'a jamais dit qu'il allât à Marseille.
Par un brusque mouvement, elle tourna la page, et courut à la signature.
Elle crut rêver en lisant :
« Ta mère,
Veuve Caudheille.
Étourdie un moment, une joie excessive l'illumina tout à coup. Elle s'élança vers le jeune homme, qu'elle éveilla, qu'elle étouffa sous ses baisers.
— Ainsi, c'est vous... C'est toi, répétait-elle... toi!...
Et elle riait, elle pleurait tout à la fois, agitée, insensée, mais si heureuse ! Puis, plongeant son regard dans le sien :
— Fou! s'écria-t-elle avec passion; je t'aime à plein cœur ! Je suis ta chose ; fais de moi ce que tu voudras.
Il en fit Alice-la-Mioche, croyant la satisfaire, en lui faisant mener la grande vie courtisanesque*
Pour elle, qui ne se voyait que lui au monde, elle obéit sans raisonner, s' amusant parfois, s' ennuyant souvent aussi, dans cet appartement princier de la rue de l'Arcade, mais l'aimant tant qu'elle pouvait.
De son côté, à lui, même constance, ainsi que
sa fin le prouva. En effet, pour un mot dit sur elle, il provoqua un camarade, qui le tua d'un coup d'épée. Et dans son appartement de garçon, on trouva, parmi ses papiers, un testament en bonne forme, qui instituait Alice sa légataire.
Au moment où commence ce récit, il y avait dixhuit mois de cela, et les familiers de la maison n'avaient pas encore vu de successeur au malheureux lils de la veuve Gaudheille.
Ainsi qu'elle l'avait dit, la comtesse d'Iosk avait affaire.
En sortant de chez Alice, elle dit à son mari d'aller l'attendre dans un café du boulevard, et, en dépit d'une certaine corpulence, qui lui rendait la marche essoufflante, elle se dirigea vers la rue Blanche, qu'elle quitta à l'entrée, pour gravir la pente ardue de la butte Pigale.
Arrivée à la rue Labruyère, elle s'arrêta un moment, pour jeter un coup d'œil ému vers les sommets, assaillie de ces souvenirs attendris, qui nous reviennent en foule, à l'aspect des lieux où notre première jeunesse s'est passée.
Euphémie avait habité, durant de longues années, sur ces hauteurs, années de gêne insoucieuse, pendant lesquelles sa rare beauté lui avait valu une sorte de royauté, sur la population spéciale de l'endroit.
Elle se revit, comme en cet heureux temps, où l'on ne dînait pas tous les jours, mais où l'on régnait en souveraine, par la jeunesse, la gaieté et l'éclat.
Un soupir, qu'elle ne put maîtriser, trahit sa mélancolie.
Toutefois, se rappelant, non qu'elle était comtesse, mais qu'elle n'était plus ni jeune, ni belle, elle fit un pas pour continuer sa route, quand d'un cinquième étage, une fillette, enroulée dans un crêpe de Chine qui n'était plus d'aucune couleur, se penchant sur la rampe du balcon, appela :
— Madame Alfred ! madame Alfred ! . . .
Sur le pas d'une boutique de blanchisseuse, une grosse commère parut.
— Qu'est-ce que tu veux? demanda-t-elle.
-- - Eh bien! et ma chemise? répliqua l'autre, Quand est-ce? Il faut que je sorte, moi!...
Euphémie sentit son cœur se dilater. Elle aussi avait appelé madame Alfred, livrant sans vergogne, aux passants, le secret de la pénurie de sa lingerie.
Cédant à un instinct irrésistible, elle se détourna
de son chemin pour parcourir ce bout de rue, qui restait, dans ses idées, à l'état de paradis terrestre, de paradis perdu !
Dès les premiers pas, elle reconnut le terrain. L'atmosphère l'engloba ; elle ressaisit l' autrefois tout entier, reconnaissant les moindres choses avec une impression profonde.
Vous souvient-il d'avoir revu le sentier fleuri que vous parcouriez, en rêvant, au temps béni des premières amours?
Cela était même chose pour elle.
Ce coin de rue, que vous avez peut-être traversé cent fois, indifférent et distrait, sans y rien remarquer, résumait son passé, ses regrets ! Et qu'il lui semblait attrayant ! Et qu'elle enviait les créatures qui lui avaient succédé !
Endroit curieux, au surplus, étrange, que Tonne connaît guère.
Et dire qu'il y a des gens qui sont possédés du diable, pour aller parcourir les déserts et les forêts vierges, à la recherche de mœurs bizarres !
Les crocodiles et les sauvages ont beau s'en régaler assez souvent ; il s'en trouve toujours de nouveaux qui partent alertes et gaillards, sans se douter du festin qui les attend, et dont ils fournissent le menu, sans même être convives.
A moindres frais, comme à moindres risques,
ils pourraient si bien trouver ce qui les passionne ; c'est-à-dire des mœurs étonnantes, à la fois burlesques et tragiques, dans cette vieille capitale qu'ils croient connaître sur le bout du doigt.
Le cœur vous en dit-il ? Laissez là passeport, plaid et valise; levez-vous un jour de bon matin, et, sortant avant le déjeuner, dirigez vos pas de ce côté.
Mais, déjà, vous faites la grimace. Vous avez tant lu de choses sur le monde qu'on propose ici à votre observation ! Gavarni, Murger, Roqueplan, Louis Lurine, et tout un clan de vaudevillistes, du feuilleton, du crayon ou du théâtre, vous ont donné la topographie de ces régions. C'est connu comme le loup blanc. Vous le pensez du moins.
Non. Les uns et les autres ne vous ont rien appris d'exact. Tous gens d'esprit et fantaisistes, ils ont idéalisé, poétisé leurs relations. Rien de vrai, rien de positif, dans l'acception scientifique et philosophique du mot.
Montez, montez toujours vers ce Nouveau-Monde, dont il vous est encore loisible d'être le Christophe Colomb.
A première vue, rien qui frappe l'attention. Ce sont quelques maisons meublées, trois hôtels aux fenêtres garnies de verdure étiolée. En bas, des boutiques, comme toutes les boutiques imaginables:
épiciers, fruitières, marchands de vins, boulangers, bouchers, etc.
Et pourtant, ce coin, cet espace, sont comme la patrie d'une peuplade spéciale, qui a, là, ses us et coutumes, qui se sent maîtresse du sol et s'y comporte à son idée, affranchie du décorum qu'elle revêt en passant les frontières.
C'est l'une des plages du pays du Tendre moderne, où s'échoue, chaque jour, la vertu inconsciente des filles de petits bourgeois et d'artisans, attirées par des sirènes hors d'âge, prêtresses fatiguées de la Vénus impudique, réduites à la condition de courtiers-marrons.
Voyez-vous cette jeune femme à la tignasse ébouriffée, qui traîne sur le pavé gras des babouches de satin éraillé? La veille, vous l'avez rencontrée à Mabille ou au cirque des Champs-Elysées. Jolie, coquette, soignée dans sa mise, vous l'avez trouvée séduisante. Vous l'avez vue monter en voiture et s'y installer avec grâce; vous l'avez peut-être aperçue, plus tard, dans la grande salle de la Maison- Dorée, suçant une aile de perdreau avec des précautions de comtesse.
Ce matin, ses bas, d'un blanc douteux, font la vis de pressoir sur ses tibias. Elle laisse traîner derrière elle un long jupon à volant fripé, ou quelque jupe de moire antique, maculée de taches sor-
dides. Sur ses épaules, une camisole débraillée laisse voir l' entre-deux d'une chemise de batiste brodée : des luxes insolites alliés à des misères écœurantes, où la propreté fait défaut.
Elle n'a peut-être pas seize ans !
Suivez-la. Sa première visite sera pour le coiffeur, un type qui tutoie ses clientes, dont assez souvent il est plus que le confident et presque toujours le créancier. Elle lui remet un paquet, renfermé dans un vieux journal. C'est son chignon, ses anglaises, sa natte, qu'il va peigner, friser, disposer, pendant qu'elle ira déjeuner à la crémerie voisine, après avoir, c'est l'ordinaire et combien caractéristique! consulté le pharmacien.
Jusqu'à midi, vous verrez certains industriels pénétrer dans chaque maison. Ils saluent familièrement le portier, embrassent les enfants et font parfois un petit cadeau à « sa dame. »
Sortes de marchands à la toilette, il n'est pas de transactions auxquelles ils ne se prêtent de bonne grâce, à des conditions inusitées autre part.
Le plus en crédit de la corporation, c'est Barbillon, un homme d'une cinquantaine d'années, marié, père de famille et très-régulier, dans ses paiements à la Banque. Il est en quelque sorte le; banquier de la localité : mobilier, lingerie, robes, bijoux, il fournit tout ce dont sa clientèle a besoin,
neuf ou d'occasion, jamais au comptant, quoique sans références; et seul au monde, peut-être, il accepte des signatures qui, légalement, n'ont jamais rien valu du tout.
Pourtant, nulle ne se risque à le tricher. Il sait toujours retrouver ses débitrices. Elles ont trop besoin de lui, au surplus, de son argent, de ses fournitures et de ses conseils ; seule chose qu'il ne vende pas.
La plus grande peine qu'on puisse lui faire est de l'obliger à montrer les dents. C'est qu'il les aime, ces créatures insensées et fantasques, qui lui ont fait faire une fortune.
Celui-ci, celles-là, sont exactement les naturels de ces latitudes parisiennes. Il y a organisation sociale entre les uns et les autres, objectif commun, contrat tacite tout au moins.
Mais, en dehors de l'élément galanterie, qui est le pivot primordial de cette tribu, n'imaginez rien de cynique, aucun sentiment de révolte, en ces âmes avortées. La faculté d'appréciation leur manque.
Ils vivent ainsi sans plus de scrupules qu'une carpe, tâchant uniquement d'agrémenter leur existence du jour. Ils se croient dans le droit et dans la justice, ne demandant ni pourquoi ni comment ils sont ainsi, quand d'autres sont autrement, et ils parlent d'honneur, de probité et de vertu, tout
comme on fait dans tous les centres ; ne se doutant seulement pas qu'il y ait des gens qui fulminent contre eux, dans des écrits dont, au surplus, ils n'ont jamais eu connaissance.
Et si vous avez tant fait que de venir jusque-là pour voir et vous instruire, allez au fond des choses ; vous ne perdrez pas votre temps, car il n'est jamais sans intérêt de suivre la créature humaine dans ses manifestations. Je vous le répète, ce monde est inconnu. Les plaidoyers, pour et contre, qui fourmillent en librairie, sont tous entachés de fantaisie, et vous ne saurez qui s'est le plus éloigné de la vérité, de ceux qui, poussés par la manie de la réhabilitation, ont prêté des scrupules courants à ces femmes, ou de ceux qui leur ont reproché de manquer de cœur.
Réhabiliter qui? réhabiliter quoi? Contre qui ou quoi s'évertuer? Regardez-y de près : ce sont des êtres inconscients, pour qui la notion la plus élémentaire du bien et du mal est- et doit rester lettre close.
Ce qui frappe, c'est le nombre extraordinaire de gens établis : négociants patentés, réguliers, bons époux, bons pères, voire excellents citoyens, qui exploitent ces individualités hors classe.
Depuis le coiffeur qui est, sinon un ami, du moins un intime, jusqu'au grave propriétaire de
l'immeuble, où nichent ces pastourelles d'amours banales, tous les exploitent avec des procédés d'une effronterie singulière ; et tous aussi, en vue du rapport pécuniaire de l'opération, tous favorisent leurs... (comment dirais-je bien?) leurs agissements.
C'est un architecte diplômé qui les construit, ces nids spéciaux, et il les construit en toute connaissance de cause. Sérieusement, avec probité professionnelle, il s'ingénie a ménageries doubles sorties, se rendant parfaitement compte des nécessités des futures locataires!
Le propriétaire, d'ailleurs, en discute l'importance avec une bonne foi remarquable.
Et ni l'un ni l'autre ne rougissent!
Et les honoraires de l'un, les loyers de l'autre, sont considérés comme acquis honorablement. Ils n'en font point mystère; ils s'en vantent plutôt.
On en dotera d'honnêtes filles!
A plus forte raison, les serviteurs subalternes ne regarderont-ils pas à l'odeur de leur salaire, ni au genre du service fourni. Ils méprisent pourtant, bien haut et bien fort, la main qui les rétribue; ils n'ont pas d'injures assez dures pour celles qui, par maie chance ou autrement, se laissent endetter envers eux. Sans vergogne, libres d'esprit, faisant même leurs dévotions, ils grugent à cœur
joie ces misérables filles de peine, dont le vice est leur patrimoine.
Poursuivez vos recherches, monsieur, qui voulez observer; armez-vous, par exemple, contre les dégoûts imprévus ; vous en trouverez qui, sans se douter de leur degré de monstruosité, et poussés par Ja peur de perdre leur créance, reprocheront à ces courtisanes d'être par moments paresseuses!
Comme la comtesse d'Iosk passait devant la maison jadis habitée par elle, le portier l'aperçut.
— Ah ! madame Euphémie, s'écria-t-il, entrez donc! J'allais donner un coup de pied jusque chez vous.
— Je suis bien pressée, dit celle-ci; une autre fois, Alphonse.
— Non, reprit le portier. C'est qu'il y a du nouveau dans la maison. C'est des choses d'intérêt!
Ce dernier mot changea, du tout au tout, les dispositions de la comtesse. Elle entra sous la porte co chère.
Du fond de la petite cour, une vieille mégère édentée, qui fricassait une ratatouille infernale, poussa un cri de joyeuse surprise.
C'était Mme Alphonse.
— Julie ! cria-t-elle, amène tes frères ; voilà madame Euphémie.
Dans l'escalier, on entendit, alors, un vacarme étourdissant de galoches : sept bambins morveux, pouilleux, crasseux, dégringolaient en grappe grouillante, gifflés au hasard, dans le tas, par Julie, une grande fille de quatorze- ans, jolie, bien faite, et trop soigneusement attiffée de nippes défraîchies dans les bals publics, par les'locataires de la maison.
Tout cela fit irruption dans le trou sombre et fétide, qui servait de loge au portier, et où Euphémie s'était installée sur un vieux fauteuil à la Voltaire.
Il fallut lui dire les nouvelles : la chance de celleci; le déplaisir de celle-là; la rafle de la police; racontages oiseux pour le commun des mortels, mais du plus haut goût pour elle qui, quoi qu'on fit, vivait toujours de ces éléments d'une vulgarité interlope.
Puis on en vint à ces choses d'intérêt qui l'avaient émue tout d'abord : trois appartements étaient à louer !
Elle fit la grimace. C'est qu'elle était propriétaire de la maison, et qu'elle n'entendait point avoir de non-valeurs.
Le pis était que l'une des locataires avait passé, par la fenêtre, le peu qu'elle possédât en propre, à des polissons, ses amis, qui avaient tout emporté.
Restaient les meubles, il est vrai ; mais ils étaient
la propriété de Barbillon, qui était homme à si bien embrouiller les choses, à l'aide de papiers timbrés, dont il jouait comme un ange, que la pauvre Euphémie se sentait roulée par avance, en dépit de son droit.
Quant à la troisième vacance, elle se produisait par suite du congé du plus sérieux, du plus ancien de ses locataires : le jeune docteur Adrien Revel, qui habitait le cinquième étage, avant même que la comtesse achetât la propriété.
— Que lui prend-il? demanda-t-elle. Je n'avais qu'un locataire convenable, et il me quitte. Pourquoi ça?
Les Alphonse ne purent lui répondre, regrettant autant qu'elle le départ du jeune homme, dont ils faisaient le service. On ne l'avait ni contrarié, ni gêné, et, comme à l'habitude, il parlait à peine; on n'avait osé le questionner sur les raisons de sa détermination.
Euphémie était furibonde, au total. Qu'un appartement fût vacant, passe. Mais trois à la fois ! Encore que l'un le fût par suite d'un déménagement clandestin, — elle disait : « à la cloche de bois, » — une perte sèche ! Malgré tout, c'était encore le congé du docteur qui la contristait le plus.
— Ce n'est pas définitif, dit-elle en se levant. Je vais lui en parler.
— Il n'est pas chez lui, dit le portier. C'est l'heure de son déjeuner.
— Soit, fit la comtesse; je vais le trouver chez Pavard ou chez Dinochau.
Deux « restaurateurs » des arts contemporains de ce quartier, peuplé de peintres et de sculpteurs, grands hommes en espérance, qui, à défaut de talent, ont du moins cet estomac blindé de jeunesse et de vitalité, indispensable à ceux qui se nourrissent en ces endroits.
— Allez plutôt chez la mère Nivelon , dit Mme Alphonse. 11 y a plus de chance de l'y rencontrer.
— Justement, j'y allais, quand vous m'avez arrêtée au passage, répondit Euphémie. Je vais lui parler. A moins de raisons sérieuses, j'obtiendrai qu'il reste.
Elle ajouta quelques ordres de détail, et, reprenant sa course, elle gagna la rue de Navarin.
Vers le milieu de cette rue, au fond de la cour d'une des maisons de gauche, on aperçoit une porte vitrée, au-dessus de laquelle on lit :