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PENSION BOURGEOISE

Ne vous y fiez jamais !

Pour manger impunément ce qui se fricote là, il faut des vertus organiques, qui ne sont pas

dévolues à tout le monde. Certes, les premières répugnances surmontées, on parvient à s'y faire; mais le cas n'en est que plus grave. L'imagination et la belle humeur de la compagnie aidant, on finit sans doute par croire qu'on a déjeuné ou dîné; mais c'est précisément comme la calomnie : « il en reste toujours quelque chose ! » De mémoire humaine, un œuf frais n'a paru sur la table. Le vin y est à couper au couteau, et il n'est pas autrement rare de trouver des têtards dans l'eau de la carafe. C'est le repaire de la gastralgie chronique, de la gastrite et des affections du pylore.

Pour pénétrer dans les salles, il faut traverser une cuisine où règne une acre senteur de graisses rancies qui prend à la gorge, et s'attache aux habits. Sur le fourneau, dans vingt écuelles, enjolivées de bavures anciennes, mijotent des choses innommées, que les clients les plus endurcis ne regardent pas sans frémir.

Certains pensionnaires de vieille date — car tous n'en meurent pas, à vrai dire — ne sont jamais parvenus à résoudre un problème, qui est peut-être bien, après tout, du domaine de la haute chimie : rôti on ragoût, veau, bœuf ou mouton, poulet même, tout nage dans une sauce identique.

— D'où vient? se demandent-ils, non sans une nuance d'anxiété.

Mais nul n'a pu répondre, et l'énigme subsiste, implacable et terrifiante.

Faute de mieux, du moins, une gaieté farouche assaisonne ces mets mystérieux. Ils sont là d'ordinaire une trentaine de jeunes gens, voraces d'espérance, confiants comme des écoliers qui rient de leur infortune, criant comme des possédés, narguant la terre entière, tant ils sont sûrs et certains d'être, à la fin, de l'Institut.

Ils ont décoré les murs de la salle d'ébauches panachées qui vont « du grave au doux, du plaisant au sévère. » La Vénus y abonde, un peu trop, peut-être; mais la charge domine et dispose h prendre tout du bon côté.

Faciles et de bon sens, ils ont renoncé à se plaindre de l'ordinaire qu'on leur fournit, convaincus de la parfaite inutilité des reproches et s'efïorçant de s'amuser, afin de s'en distraire.

A très-peu d'exceptions près, ils sont tous artistes. L'étranger y est assez mal venu, et pour qu'ils acceptent une femme à leur table, il faut qu'elle leur ait été présentée.

Parfois l'hôtesse a tenté d'introduire un surcroît de clientèle, pris dans les employés, les commis ou les petits boutiquiers des environs. « Ces mes-

sieurs » ne l'ont pas permis, craignant peut-être de voir s'infiltrer, dans les habitudes de la maison, une régularité de paiement préjudiciable aux traditions du lieu. Officiellement, ils ont prétendu se déplaire dans la compagnie des « bourgeois. »

Quand un de ceux-ci s'y risquait, il n'y revenait guère, tant la réception lui paraissait inquiétante.

A son entrée, chacun s'empressait comme pour lui faire les honneurs de la salle. On le débarrassait de son pardessus et de son chapeau. On lui indiquait la place d'honneur, et celui qui s'improvisait président essuyait gravement l'assiette et le couvert de l'étranger. Puis, en cérémonie, on plaçait devant lui un cure-dents qui ne semblait pas précisément neuf, en le priant de ne pas l'emporter.

— Il est de la fondation! lui disaient-ils. C'est le cure-dents des invités.

L'intrus disait-il un mot durant le repas, aussitôt le président, prenant son couteau, battait la mesure. Au troisième battement, trente poitrines de vingt ans poussaient un rire effroyable, qui s'entendait de la rue des Martyrs. Puis, tous en chœur, à un nouveau signe, et reprenant un sérieux imperturbable, ils disaient simplement :

— Assez!...

Au début, l'hôtesse voulut intervenir. Elle entrait dans la salle, les poings sur la hanche, et,

dans une langue imagée, elle les saboulait d'importance.

Personne ne répondait; on baissait au contraire le nez dans son assiette; mais la malheureuse femme voyait, tout à coup, la table monter de quelques centimètres, et onduler de ci, de là, au plus grand risque de la verrerie et de la vaisselle.

C'est ce qu'ils appelaient faire « la mer orageuse. »

Au total, cette clientèle fantasque était infiniment productive. Ces jeunes gens ne comptent guère. Payant très -irrégulièrement, les notes remontent loin; on y fait figurer tout ce qu'on veut, et la mère Nivelon ne méconnaissait point du tout la valeur de ces procédés comptables.

Le seul inconvénient est qu'il faut faire beaucoup d'avances, et, par suite, avoir de l'argent comptant. N'en ayant guère à elle, quoiqu'elle eût servi dans de bonnes maisons en qualité de cordon-bleu, elle avait dû prendre de la commandite. Et c'était madame la comtesse d'Iosk qui était son banquier. Une excellente alfaire pour celle-ci, qui, insoucieuse des lois, qu'elle ignorait d'ailleurs, tirait de douze à dix-huit pour cent de ses apports.

Ce jour-là était une des époques où les deux intéressées réglaient les comptes, et Euphémie n'était pas femme à remettre au lendemain, quand

il s'agissait de toucher de l'argent. C'est pourquoi, en dépit de l'attrait des courses de Lonchamps, elle avait quitté ses amis et son mari.

La nouvelle du congé, donné par le jeune docteur, lui était une raison de plus de ne pas manquer au rendez-vous.

Elle trouva celui-ci tout seul clans la salle, achevant de prendre son café, en lisant le journal.

— Ah çà, dit-elle, qu'est-ce que j'apprends? Tu me quittes, docteur?

Ce n'est pas qu'elle le connût intimement; mais elle tutoyait volontiers tout le monde, faute de se souvenir exactement du degré de connaissance où elle était avec les gens, et crainte de paraître fière ou impolie en revenant sur une habitude d'autrefois.

Le jeune homme sourit légèrement, et n'attachant, d'ailleurs, aucune importance à ce détail, il répondit sur le même ton :

— Rassure-toi, dit-il, j'ai un remplaçant à te proposer : un de mes amis, qui prendrait l'appartement et mon mobilier.

— Soit, fit-elle; mais je ne te regrette pas moins. Est-ce que tu retournes dans ton pays?

— Non, répondit Adrien. Toutes mes études sont terminées, et le logement de l'étudiant n'est plus possible,

— A la bonne heure ! fit Euphémie. Tu t'établis ? Le voyant sourire de nouveau, elle crut devoir

protester de ses sentiments envers lui.

— Non! dit-elle, ce n'est pas banal, je t'assure. J'ai toujours eu de l'estime et de la sympathie pour toi. Tiens, ce matin encore, je le disais à Alice-la-Mioche, qui me demandait de tes nouvelles.

A ce nom, le visage du jeune homme se contracta légèrement. Il eut ce regard trouble et embarrassé des gens qui veulent dissimuler l'impression qui les surprend, et, baissant la tête vers sa tasse de café, qu'il remua sans raison, il ne répondit pas.

— Au fait, ajouta Euphémie, elle m'a chargée d'une commission qui m'embarrasse un peu. Dame ! tu sais, cette enfant, elle a bon cœur; mais elle est timide. Elle aime toujours bien sa mère ; mais elle n'ose y aller... Cependant, si cette brave femme-là tombait malade?... si elle avait besoin de quelque chose?...

Le jeune homme releva la tête. Il avait repris possession de lui-même.

— Tu lui diras, fit-il,, que sa mère est en bonne santé, et qu'elle n'a besoin de rien.

■ — Jeté dis ça, répliqua Euphémie, avec un peu de gêne, parce qu'elle m'avait priée, moi, qui suis dans une position régulière...

— Tu trouves? fit Adrien en souriant.

— Cette bêtise ! dit Euphémie. Je suis mariée, moi, et pour de bon : la comtesse d'Iosk! un vrai nom, tu sais! et puis historique!... Pour lors, elle pensait que sa mère me recevrait de sa part.

— Ne fais pas ça, ma bonne Euphémie, répondit le docteur.

■ — Pourquoi?

— Tu es trop historique ! Je te le répète : Mme Maroteau n'a besoin de rien, ni de personne. Disle à sa fille. Dis-lui qu'en aucun cas, à aucune époque, elle n'a à s'inquiéter de sa mère. Je suis là pour la conseiller, la soigner, et lui venir en aide, s'il en était besoin, ce qui n'est pas près d'arriver.

— Pour la rassurer tout à fait, si tu allais lui dire ça toi-même?

— A qui?

— A Alice.

— Inutile. Ce n'est pas si compliqué.

— Et puis, dit Euphémie en insistant, ça lui ferait plaisir de te voir ; je t'en réponds : elle me l'a dit.

Le jeune homme eut encore un mouvement intérieur, qu'il eut peine à dominer. C'était de la colère. Le sang lui avait afflué brusquement au cœur, et ses lèvres avaient pâli.

Il se maîtrisa cependant, et, du ton le plus indifférent :

— Je n'ai pas le temps, dit-il.

11 l'avait adorée ! Il avait eu pour elle ce genre d'amour profond et grave, qui est le fait des gens d'études.

Le jour où elle se sauva de chez sa mère, s'il l'avait découverte, il l'eût tuée; il eût fait pis: il l'eût battue, souffletée, comme on frappe un enfant imbécile qui gâche des choses sacrées, qui salit des reliques.

Ah ! qu'il passa de nuits à la maudire, à lui jeter, en pensée, des injures écrasantes au visage, avec une rage que rien n'atténuait! Il lui en voulait à mourir. C'était peu que ses espérances, à lui, fussent déçues à jamais; peu que sa douleur personnelle; mais que cette enfant honnête, respectable, pure, allât de gaieté de cœur se plonger dans la boue, se vautrer dans la débauche, se jeter au devant de tous les mépris!... voilà ce qui le rendait furieux.

Il voulait que Mme Maroteau usât de ses droits, fit rechercher sa fille, au risque qu'on la lui ramenât entre deux agents de police. Dûton l'enfermer dans une maison de correction, la déshonorer publiquement, il préférait tout à la pensée que cette vierge, adorée en silence, dans la pénombre grise du réduit poudreux où il se complaisait à l'entrevoir à l'état de ma-

done, que cette idéale créature, en un mot, allait avoir des amants !

Mme Maroteau se borna à faire dire des messes.

Toute son action sur Adrien fut de le calmer, quant aux manifestations extérieures de son indignation.

Puis, le pauvre garçon demanda au. travail de le distraire, et il reprit son projet d'être moins un médecin qu'un savant.

Toutefois, pour se créer des revenus qui lui permissent de supporter les frais qu'entraînent certaines études, il exerça, à petit bruit, dans le quartier ; et ainsi il se trouva en rapport avec le monde artistico-galant, qui composait son entourage.

Jeune, facile et d'expérience, il était recherché par ces Sans-Soucis, qui galvaudent tout ce qu'ils ont, et la santé plus que le reste. On le payait ce qu'on voulait, si l'on voulait, quand on voulait.

Dés jeunes gens, d'un train supérieur, qui hantent ces régions de plaisir, lui furent adressés. On le trouva agréable, et, comme on appréciait ses services, on l'adopta dans le clan des viveurs du haut de l'échelle, au point que le docteur Grivel s'en inquiéta.

Mais édifié sur les intentions de son jeune con-

frère, il ne vit plus, en lui, qu'un oiseau de passage, qui pratiquait en attendant, et n'entendait point se poser en concurrent. Il lui fut dès lors favorable, et, assez souvent, il l'appela en consultation, quand le cas en valait la peine.

Tout Tortoni était de la clientèle d'Adrien, qui, plus d'une fois, dut donner ses conseils dans un cabinet du café Anglais. Les femmes chiques en raffolaient.

Vivant toujours de même manière, à son cinquième étage, se nourrissant dans les crémeries du quartier, ou dans les caboulots du pays latin, il se constituait une épargne, qu'il destinait à des voyages.

Malheureusement, tout cela ne le consolait pas de son amour perdu.

La première fois qu'il rencontra Alice, elle était au bras de Caudheille. Il lui prit l'envie de provoquer celui-ci.

C'était sur le boulevard.

Alice, qui l'avait aperçu, devint livide ; ses dents se choquèrent convulsivement, et elle sembla défaillir.

A ce moment, un jeune homme que nous avons vu, au premier chapitre de cette histoire, le dogmatique et trop bel Alphonse Destanche, passa. Il était lié avec Caudheille. Les reconnaissant tous

deux, il leur parla, et instinctivement les présenta l'un à l'autre.

Par un effort inouï de volonté, Adrien lit bonne contenance. Il ne parla pas à Alice; mais il parvint à la regarder d'un œil calme et indifférent.

Quinze jours après, un de ses clients le fit prier de l'assister, dans un duel qu'il avait le lendemain matin.

Adrien se rendit sur le lieu du combat, et aperçut Caudheille l'adversaire, qui, devançant l'heure, attendait avec ses témoins.

On se salua.

Puis, les autres étant venus, le duel commença.

On sait quelle en fut l'issue.

Adrien, au seul examen de la blessure, constata que Caudheille n'en reviendrait pas.

Il lui vint, alors, un sentiment irrésistible, qui domptait sa volonté, qui s'imposait à lui, sans lui permettre de le repousser. Ce sentiment se traduisait ainsi :

— Elle est libre ! . . .

Tant qu'il fut près de ce garçon, qu'il ramena chez lui, il lui fut impossible de se délivrer de cette pensée, qui l'obsédait avec une ténacité atroce. Pour s'y soustraire, il fallut qu'il se retrouvât seul chez lui, qu'il repassât tout le passé, qu'il se mît

le cœur à nu. Mille tentations l'éblouissaient. Il souffrait horriblement.

A la fin, rassemblant toute son énergie, il se leva, essuya son visage, qui, pour la première fois, à ce sujet, s'était baigné de larmes; puis, sur de lui-même, ne s'illusionnanl pas sur la place qu'occupait encore cet amour en son âme endolorie, il se résuma en un seul mot :

— Jamais ! . . .

A quelques jours de là, il apprit qu'Alice était prise d'une fièvre cérébrale, dont son entourage se montrait inquiet.

Par surcroit, Grivel la soignait!...

Il s'interdit d'aller la voir.

Le mal s'aggravant, la jeune fille le fit prier de venir.

Supposant qu'elle était à toute extrémité, il céda et se rendit à son chevet.

Le docteur Grivel l'attendait.

La malheureuse était dans un état profondément alarmant. Au sentiment d'Adrien, il fallait agir promptement et avec une grande énergie. Grivel, lui, qui n'y voyait à peu près rien et ne savait que faire, au surplus, ne prescrivait que des médications calmantes, dont le jeune docteur appréciait la parfaite inutilité.

Un combat déchirant se livra dans sa conscience

pour repousser la tentation de s'abstenir, de l'abandonner, de la laisser mourir.

Heureusement l'humanité reprit le dessus, et attirant Grivel dans le salon voisin, il lui proposa une action énergique.

— Votre avis m'y décide, mon cher ami, répondit Grivel. J'hésitais, je l'avoue, à recourir à cette extrémité...

De fait, il était enchanté que son jeune confrère lui eût indiqué quelque chose à faire : il y avait perdu son latin.

Adrien, qui n'en fut pas dupe, l'assista durant la suite du traitement ; grâce à lui, la convalescence vint.

Il disparut alors.

Alice le pria de la recevoir chez lui, pour qu'elle le remerciât.

Il se présenta chez elle, la traita doucement ; mais il ne la laissa pas faire l'ombre d'une allusion au passé.

Elle lui parla de sa mère. Il ne répondit même pas.

Par la suite, ils se rencontrèrent quelquefois. Sa tenue, à lui, fut celle d'un homme courtois et bienveillant, qui veut restera distance. Il semblait qu'il n'eût jamais connu l'Alice d'autrefois.

Sa volonté, sa plus ferme volonté, était que

cette fille ne se doutât jamais de l'amour dont elle avait été l'objet, du culte plein de respects qui lui avait été rendu, dans le secret de l'âme d'un garçon de bien.

Mais, soit que les êtres aimés aient l'intuition des sentiments qu'ils inspirent, soit que la réserve du jeune docteur fût excessive, il se produisit tout le contraire de ce qu'il souhaitait :

Alice le devina.

Cependant, ce n'était qu'un instinct. Elle remua ses souvenirs; elle raviva tout ce passé, jadis si monotone, maintenant douloureux. Elle se rappela des mots, des réticences, des attentions de son ami d'enfance. Il lui revint en mémoire des détails, alors insignifiants.

Elle apprit qu'il n'avait pas abandonné la veuve Maroteau. Comme jadis, il y allait de temps en temps, le soir. Le dimanche, il l'obligeait à l'accompagner à la promenade. Il surveillait toujours la gestion du cabinet de lecture.

Elle comprit, à la fin, ce qu'elle avait perdu. Et puis, elle prit à mesure plus de plaisir à s'occuper de lui, et il lui sembla qu'elle se réhabiliterait en lui rendant, au centuple, un amour qu'elle avait méconnu, et qui désormais était absolument sans issue.

Sur ce dernier point, elle n'avait pas à se bercer

d'illusions. Connaissant le caractère d'Adrien, comprenant sa réserve, il était clair que tout rapprochement était à jamais impossible. N'importe ! elle se permit de l'aimer; elle se complut dans cette passion, stérile à tous les points de vue.

A tout prendre, sa liaison avec le malheureux Caudheille n'avait été qu'une galanterie, jusqu'à un certain point poétique, dans le domaine de la fantaisie. L'amour ne s'accommode pas de ces atmosphères, qui sont propres seulement à ce que ces gens appellent « la noce. » Elle et lui ne s'étaient pas aimés.

Elle crut qu'elle avait encore, dans le fond de son âme, non atteinte jusqu'ici, assez de pureté pour y loger un amour absolument idéal et secret. Cela lui plut à penser, du moins, et elle se livra tout entière au charme qu'elle en ressentait.

Se tenant pour indigne, elle se jura de mourir sans avoir jamais laissé percer ses sentiments, et elle s'imagina qu'elle était moins tombée.

Sous l'empire de cette idée, elle projeta de changer d'existence. Mais que faire? Près de qui se réfugier? Dans quel milieu? Elle eut beau chercher; elle n'en découvrit aucun où elle pût se faire tolérer, aucun où elle put se repaître en paix de son rêve.

Et puis, disparaître eut été renoncer à Taper-

cevoir; ce qui lui était une joie précieuse, à moins toutefois qu'Adrien, touché de son renoncement et de son repentir, ne vînt l'arracher à sa retraite.

Mais non! C'était, là, accueillir une espérance, si lointaine et improbable qu'elle fût, et Alice en était venue à se dire, comme lui :

— Jamais !

Rester dans le monde galant, tout en se gardant chaste, lui paraissait la conduite la plus pratique. C'était maintenir, insurmontable, la barrière qui les séparait; elle voulait qu'il n'y eût pas, dans son esprit, la possibilité d'une arrière-pensée; elle voulait se purifier par l'amour idéal.

C'était peut-être bien une absurdité qu'elle caressait là. Et, pour moi, je serais fort embarrassé, s'il me fallait expliquer le mécanisme de raisonnement, par lequel elle pensait purifier quoi que ce fût, en exécutant ce beau projet. Mais, on l'a dit, elle était toute jeune; elle avait beaucoup lu de romans, et les poètes, qui sont ferrés sur tout, cela, en font avaler bien d'autres aux personnes qui s'y prêtent un peu.

Quoi qu'il en soit, c'est à cette résolution qu'il fallait attribuer la conduite d'Alice, et surtout l'absence de successeur au pauvre bêta, qui s'était fait embrocher à cause d'elle.

La seule chose certaine est que, sans cet idéal,

elle eût eu un certain mérite à rester comme veuve, car il n'est pas d'hommages qui ne lui fussent adressés, par tout ce qui a pour première occupation d'aimer, à Paris.

Les malins n'y croyaient qu'à peine, d'ailleurs. Et tout le premier, son ami, l'homme d'esprit au poil roux, disait :

— Il y a quelque chose là-dessous ! Vous verrez qu'un beau jour, on découvrira qu'elle aime son coiffeur ! . . .

A l'issue du déjeuner d'Alice, Alphonse Destanche et son ami, l'homme d'esprit, se prirent le bras, afin de retrouver d'autres jeunes gens, en compagnie de qui ils se rendraient aux courses.

Le rendez-vous était au café du Helder : un des quartiers généraux du monde galant ; j'entends pour la partie masculine.

Cet endroit qui, avec le café d'Orsay et le café Hollandais, au Palais-Royal, est surtout fréquenté par de jeunes officiers de l'armée française, semble douer les habitués d'un petit cachet militaire, qui plaît infiniment à certains viveurs.

Vous les reconnaîtrez à une façon de se vêtir, d'incliner le chapeau sur l'oreille, de tenir la main dans une poche du pantalon, comme font les offi-

ciers de cavalerie. Ils portent exclusivement la moustache et se font tailler les cheveux à l'ordonnance. Quelque fleurette rouge, passée à la boutonnière, joue le ruban de la Légion-d'Honneur à distance, et ils ne sont pas autrement fâchés que l'on confonde. Tout ce qui est équitation, escrime, tir, les touche infiniment.

Ils aiment les exercices de force et d'adresse, avec un peu de discipline. C'est parmi eux que vous trouverez les canotiers de Chatou et de Bougival; spécialité qui leur vaut des médailles nautiques, dont ils sont aussi fiers que d'un brevet de capacité.

Mais tous ne sont pas d'une fortune à mener le train de la vie à grandes guides. Là fleurit le viveur nécessiteux; un type des temps modernes, où l'apparence, les besoins factices, le chic, et, pour répéter ce mot vulgaire, qui définit exactement l'époque : la noce, priment toute aspiration.

Alphonse Destanche en était, de cette catégorie de faux « enfants prodigues. »

L'homme d'esprit, <r Cadet-Rousseau, » comme on l'appelait, en raison de la nuance de son poil, en était de même; mais c'était par suite d'une avarice finaude et pratique, qui lui faisait apporter un ordre excessif et méticuleux, dans ses dérèglements. Il écrivait soigneusement ce que lui coûtaient

plaisirs et maîtresses. Personne mieux que lui ne savait composer le menu d'une orgie, marchander les folies, repasser une addition. De toutes les parties attrayantes, il s'arrangeait de façon à ne payer que son écot strictement, ne réglant jamais lui-même, de crainte de s'embrouiller dans les comptes, ou de se laisser subtiliser un trop fort/-"" pourboire au garçon. Pour une simple course de fiacre, même, il tâchait de trouver un camarade qui eût affaire où il allait, afin de n'avoir à sa charge qu'une moitié des frais.

Le plus complet d'entre ceux-ci était un garçon d'environ trente-cinq ans, qu'on avait surnommé « Ben-Chi-Chef, » à cause d'un congé qu'il avait fait aux spahis.

Fils d'un assez haut fonctionnaire, il avait été, au début, employé à l'Instruction publique, et, comme la plupart de ses semblables, il n'avait vu là qu'une sinécure plus ou moins assujettissant. Comptant bien s'en débarrasser un jour, il n'allait guère au bureau que pour en prendre l'air, dédaigneux de la position qu'il eût pu s'y faire, en travaillant. Son père n'était-il pas riche?

A la mort de celui-ci, on vit le contraire. Histoire banale des employés! La liquidation mit dans les mains du jeune homme une somme de quarantequatre mille francs nette, mais sans plus.

Il était alors amoureux fou d'une femme qui avait voitures. Il n'hésita pas, et exécuta le singulier projet de vivre un an en grand seigneur avec elle ; puis, au dernier billet de cinq cents francs, il s'engagea en Afrique.

Il est convenu qu'il y a une certaine poésie dans le fait de l'engagement en Afrique. C'est « fils de famille, » c'est « mauvais sujet » en diable.

Le programme idéal suppose quelque action d'éclat, qui procure l'épaulette en peu de temps. Mais, comme en toute chose, la réalité est plus terne. Il s'agit surtout de panser le « poulet d'Inde, » d'astiquer le fourniment et de balayer l'écurie. Le dégoût, le regret et le soleil en tuent bon nombre de ces niais désillusionnés. L'absinthe se charge des autres.

A force de supplications, et grâce au crédit accordé à la mémoire de son père, on le tira de là, pour lui rendre les douze cents francs par an, attachés à la place dont il s'était démis. C'était désormais son unique ressource, quoiqu'il grugeât un peu, de temps en temps, sur la pension que touchait sa mère, pauvre femme tombée, des splendeurs administratives, à la maigre retraite des veuves d'employés de l'État.

Un autre eût peut-être profité de la leçon. Lui, qui n'était qu'une bête, s'obstina à rester dans ce

monde de plaisirs, où il ne pouvait être désormais qu'un parasite.

Cependant, si borné qu'il fût, il n'était pas sans susceptibilité, à des points de vue spéciaux. L'attitude d'un pique-assiette l'eût humilié. Pensant sauvegarder sa dignité, il se condamna au rôle de Tantale. Il resta dans le monde noceur sans faire la noce, viveur in partibus, n'acceptant jamais rien, et suivant tout le monde.

En cinquième, dans les parties carrées, il passait une partie de la nuit dans les cabinets du café Anglais ou dans ceux de la Maison-Dorée, sans prendre sa part du souper.

Au Helder, à Tortoni, à Madrid, il ne consommait pas, et ne s'asseyait que s'il trouvait quelque camarade attablé.

Tous les jours de beau temps, on le trouvait aux Champs-Elysées, arpentant l'avenue, la badine à la main, le camélia à la boutonnière, fumant des cigarettes, qu'il fabriquait d'avance au ministère.

Tous ses appointements passaient à son habillement. Il dînait chez sa mère et déjeunait d'un petit pain, au bureau. Quand on l'apercevait au bois, c'est qu'un ami lui avait offert une place dans son phaéton. Jamais il n'y venait en voiture de louage. Et prendre le chemin de fer n'est pas chic.

Ayant toujours cent sous dans sa poche, il était

en mesure de ramener, en coupé, quelqu'une de ses amies, rencontrée seule par hasard à Mabille, au Cirque ou chez Gellarius, où il avait ses entrées gratuites, grâce à de petits services rendus, par l'entremise de camarades, qu'il avait à la Préfecture de police et aux différents ministères.

En habit noir dès le dîner, — c'est de règle dans le monde chic! • — ce qu'il prenait de précautions pour ne pas tacher sa chaussure était inouï, et le talent qu'il avait pour nettoyer les gants eût pu lui procurer des revenus magnifiques.

Quant « aux besoins du cœur, » dam!., c'était le plus dur. Toutes ces femmes, en compagnie de qui sa vie se passait, ces créatures, séduisantes en somme, qu'il frôlait perpétuellement et qui l'admettaient, d'autant plus aisément, dans leur intimité, qu'il se posait strictement en ami, ces femmes, dis-je, lui causaient des vertiges étrangement douloureux. Mais, ne voulant leur rien devoir, il restait bon gré, malgré, maître absolu de lui.

La seule faiblesse qu'il eût, c'était les courses de chevaux. Oh! alors, il n'y avait plus de vertu. Il fallait qu'il y assistât, et qu'il y assistât clans les conditions de chic indispensables au sportman. Il fallait qu'il s'y rendit en poste, et qu'il pénétrât dans l'enceinte du pesage.

Alphonse et Cadet-Rousseau le trouvèrent au

Helder, en y arrivant. Ces messieurs, lui et d'autres viveurs, de même calibre économique, s'étaient cotisés pour fréter le grand breack de Brion. Quatre chevaux, ta collier de grelots, attendaient au bord du trottoir, et les passants endimanchés s'arrêtaient, convaincus que l'on allait voir défiler des princes.

— Arrivez donc! dit Ben-Chi-Chef impatient. Nous serons en retard.

■ — On est donc au complet? demanda Alphonse.

— Oui. Et j'ai fait le compte : c'est cinquante sous chacun.

Comme on voit, ils entendaient le chic à bon marché.

Sur quoi, on s'installa dans le breack, s'empilant un peu, il est vrai, mais fier et ravi de l'attelage, du voile vert, qu'on avait au chapeau, et de la carte d'entrée pendue au bouton de la jaquette.

Ben-Chi-Chef monta sur le siège, et, rassemblant les rênes, plantant son fouet sur sa cuisse, il lança ses bêtes, sur un simple appel de langue.

11 resplendissait d'une joie qui n'est pas à la portée de l'entendement du commun des mortels. Son orgueil, sa vanité s'épanouissaient outre mesure. Il était un homme chic... pour cinquante sous.

Rue Royale, ces messieurs rattrapèrent la Victoria d'Alice. Ben-Chi-Chef se maintint un moment à côté. On échangea quelques mots.

— Compliment ! lui dit Ben-Chi-Chef en désignant du regard le nouveau cocher de la jeune femme.

Eugène fut touché au plus profond de l'éloge d'un tel connaisseur, et il ne s'en tint que plus raide.

A ce moment, un phaéton, qui débouchait de la rue Rivoli, fit mine de couper la file, en passant au ras des deux voitures, pour gagner l'avenue Gabrielle.

— Hèpe ! fit Eugène, en retenant son cheval.

Mais Ben-Chi-Chef, faisant la manœuvre contraire, rendit la main, en inclinant légèrement les deux chevaux de la flèche, en sorte que ce fut lui qui coupa à ras le phaéton, obligeant celui qui le conduisait à suivre le mouvement, et à prendre rangdans le sens de la file, qu'il avait prétendu couper.

Celui-ci jeta un regard de mauvaise humeur vers les gens du breack.

— C'est Steïnburg, dit Cadet-Rousseau.

Seul, Alphonse Destanche qui, on s'en souvient, avait défendu le Bavarois chez Alice, seul, dis-je, il le salua.

Alice ne put l'apercevoir, la manœuvre de Ben- Chi-Chef ayant placé le breack entre sa voiture et celle de l'étranger.

Un peu plus loin, une éclaircie s' étant produite, Eugène inclina vers la droite, et enfila l'avenue Gabrielle, que le phaéton n'avait pu atteindre.

Tout cela qui, en soi, est absolument oiseux, constituait, pourtant, un incident pour ces personnes. Les gens du breack, et particulièrement Ben-Chi- Chef, étaient triomphants. Par contre, l'Allemand se sentait mortifié. Quant à Eugène, il riait de contentement dans sa cravate.

Au champ de courses, il conta l'aventure à des cochers de ses amis, qui le félicitèrent, et Ben-Chi- Chef n'en faisait ni plus ni moins, recevant félicitations identiques de sportsmen de ses amis.

En fermant les yeux, tous cochers.

Une chose pourtant dominait : l'antipathie générale à l'égard de Guillaume Steïnburg. Maîtres et valets étaient enchantés également du déplaisir que Ben-Chi-Chef lui avait procuré. Celui-ci fut attiré, ici et là, pour conter la chose en détail; ce à quoi, comme on peut croire, il se prêtait mieux que volontiers, enjolivant à mesure davantage; si bien qu'au bout d'une heure, il n'était question, dans les voitures, que du nouvel affront reçu par cet « individu. »

Les femmes étaient de même contre lui, et l'une d'elles, une vilaine et déjà mûre Anglaise, qui jouissait d'une célébrité inexplicable, répéta cette espèce de vague menace, que le docteur Grivel avait fait entendre au déjeuner d'Alice :

— Défie-toi, Ben-Ghi-Ghef, dit-elle, il est capable

de profiter de cela, pour t' obliger à avoir une affaire avec lui.

— Quand il voudra! dit l'ancien spahis, en simulant un moulinet.

— Non, non ! firent les autres en chœur. Il ne faut pas lui donner cette satisfaction. C'est son jeu. Il veut s'imposer par l'intimidation.

Les courses furent ce que sont ces choses-là : un prétexte à ripailles, et, à Paris, une exhibition de toilettes, d'attelages et de prétentions de toutes natures; une solennité un peu monotone, que n'agrémenta même pas, cette fois, la rupture des reins d'un jockey. Puis, la dernière course courue, le défilé, en sens inverse, commença.

H Les voitures n'étaient plus précisément composées comme à l'arrivée; telle de ces dames chiques, partie en calèche, revenait en coupé. On parlait un peu haut ici et là; on s'interpellait d'un équipage à l'autre, et l'on voyait quelques goulots de Champagne apparaître au-dessus des portières. Il y avait du bruit, du mouvement, de l'entrain, et certains jouvenceaux de l'Aveyron ou du Cantal se raidissaient si bien sur leur monture, qu'ils finissaient par se croire les fils pur sang de l'hippique Albion.

Alice-la-Mioche revenait seule, comme au départ, dans sa Victoria. Ce n'est pas que les invitations

lui eussent manqué, ou qu'on lui eût ménagé les hommages. « Tous ces messieurs » — expression qui équivaut au « tout Paris » du monde artistique — tous ces messieurs, dis-je, étaient venus la voir et lui serrer la main, la priant à des parties organisées en bande, pour la soirée.

La sœur d'Eugène, surmontant la contrariété de la présence de son frère, vint lui offrir de dîner chez Bignon, avec des membres du Mirliton, pour aller, ensuite, faire un baccarat chez elle.

Alice refusa tout.

— Non, disait-elle, je suis fatiguée; et puis j'ai l'abomination du dimanche. Je me coucherai à neuf heures.

La chose parut si anormale qu'on en rit comme, d'un bon mot.

Elle revint donc seule.

Parvenue au lac, et voyant l'encombrement :

— Prenez par Auteuil, dit-elle à Eugène. Nous aurons moins de poussière.

Le cocher tira sur la droite. De ce côté, les allées étaient presque désertes. Le cheval, énervé par les fréquents arrêts de la file, arpentait le terrain d'un trot rapide.

En traversant une allée, Eugène aperçut le phaéton de l'Allemand, qui se dirigeait vers l'avenue que suivait la Victoria.

Il n'y fit pas plus d'attention qu'il ne convenait. Cependant, un moment après, le pas des deux alezans du phaéton sembla se rapprocher. Comme tout bon cocher de maître, il avait l' amour-propre de ne pas se laisser brûler. Instinctivement, il rendit la main, afin de garder son avance. Steïnburg parut stimuler son attelage, et Eugène se piqua au jeu.

Malgré tout, l'Allemand était dans de bonnes conditions pour le gagner de vitesse. Son intention de rejoindre la Victoria était manifeste, car il avait pris son fouet en main et le faisait siffler, en fendant l'air, à quelques pouces de l'encolure de ses bêtes.

Mais Eugène souriait intérieurement. Devant lui s'ouvrait une allée qui, se détachant de la large avenue, coupait en diagonale, jusqu'à la porte d'Auteuil. Cette allée relativement étroite permettait, en inclinant légèrement de gauche à droite, et vice versa, de restreindre assez l'espace, pour que le phaéton ne pût jamais passer. Mais le Bavarois ne devinerait-il pas la pensée du cocher?

Comme pour le provoquer, Eugène, en s'engageant dans cette allée, mit son cheval à une allure presque lente. Steïnburg s'y laissa prendre, et il enfila l'allée d'un trait.

Dès lors, le défi était porté, et Eugène, mettant son cheval bien en main, joua serré, gardant une

vitesse moyenne, qui permit au phaéton de le rejoindre en quelques minutes.

Mais rejoindre n'était pas tout : il fallait passer ! Vingt fois Eugène, s'écartant de l'un des côtés, offrit le passage, et dès que l'autre faisait mine d'en profiter, il le serrait de plus près en plus près, de telle sorte que l'un des alezans était presque frôlé par la roue ; ce qui obligeait Steïnburg à ralentir et à suivre derrière, toujours derrière ! sans pouvoir passer jamais, de côté ou d'autre.

Eugène était ravi. Malheureusement, l'allée n'était pas longue et aboutissait dans un carrefour où le solide attelage de l'Allemand devait finalement brûler la Victoria. Un seul moyen pouvait empêcher cela. Il fallait qu'au débouché de l'allée, la voiture d'Alice, ayant livré passage franchement, tournât brusquement, presque à angle droit, et, passant sous le nez des chevaux, obligeât Steïnburg à s'arrêter net.

Dès lors, lancé à toute vitesse, Eugène gagnait la grille du bois et la franchissait le premier ; ce qui était, dans son idée, le but de cette sorte de course au clocher; un jeu non sans risques, à vrai dire, mais qui n'en est que plus fréquent, entre cochers de maître et amateurs.

Son plan fait, Eugène n'eut plus qu'une crainte : qu'Alice, effrayée ou plus sage, n'intervînt. Ce

n'est pas l'ordinaire. Les « femmes à voitures » — cocottes ou cocodettes — se passionnent en telle circonstance. On en voit, assez souvent, qui, de la voix, encouragent le cocher, au risque de briser la voiture, d'emballer le cheval et de se rompre les os.

Mais Alice n'était point à la situation. Étendue, les yeux demi-clos, elle suivait ses pensées, indifférente au mouvement extérieur, et d'autant plus absorbée, que la vitesse du parcours lui procurait une sorte de vertige, qui n'était pas sans charme.

Tout à coup, un choc violent la fit se redresser, sous l'empire de l'instinct de conservation, subitement éveillé.

Eugène avait suivi son plan. Mais le Bavarois, furieux, une fois dans le carrefour, avait cinglé ses chevaux à tour de bras, et était arrivé à la grille en même temps qu'Eugène. Tous deux s'y étaient engagés ensemble; mais, soit maladresse, soit brutalité nationale, l'Allemand avait serré la Victoria de telle sorte, que la roue de derrière accrocha la borne.

Les deux voitures s'étaient arrêtées.

D'un seul mouvement, Steïnburg jeta les rênes à son valet de pied, et sauta en bas du phaéton, s'approchant d'Alice, le chapeau à la main, et s'excusant.

On se souvient qu'Alice ne partageait pas l'antipathie dont ce garçon était l'objet, de la part de son entourage.

— Ce n'est rien, dit-elle, avec l'affabilité qui lui était facile.

Cependant, après examen, il se trouva que l'essieu était faussé. Impossible de continuer. Elle parla de prendre un fiacre. Mais, le dimanche, les fiacres sont rares. Pas un à la station. Steïnburg offrit de ramener la jeune femme dans son phaéton. Et comme elle refusait, disant que le chemin de fer était proche :

— Je ne me permettrai pas d'insister, répondit le Bavarois. Je comprends que vous ne teniez pas à vous montrer dans la compagnie d'un homme qui, je ne sais par suite de quelles circonstances, esta l'index de votre société. Je le regrette infiniment, madame.

Qu'il fût sincère ou qu'il jouât son jeu, Steïnburg, en prononçant ces mots, eut un tel accent d'affliction qu'Alice en fut touchée.

■ — Vous m'attribuez une pensée que je n'ai pas, dit-elle. Je ne saurai mieux vous le prouver qu'en revenant sur mon refus. Ramenez-moi donc.

Eugène fut chargé de remiser provisoirement la Victoria dans une auberge voisine, puis il rentra piteusement, tenant le cheval en main.

Alice était restée sous l'impression de ce que lui avait dit Steïnburg.

— Mais, au fait, dit-elle, une fois que le phaéton se fut remis en marche, pourquoi vous croyez-vous à l'index? Est-ce à cause de votre échec au Jockey's? Beaucoup de ces messieurs en sont là, et ne s'en portent pas plus mal, je vous assure. Certains, qui en font partie aujourd'hui, s'étaient vu repousser d'abord.

L'Allemand se prêta aisément aux explications que la jeune fille semblait désirer. Sachant que, par sa fortune, Alice-la-Mioche ne manquait pas d'un certain crédit dans le monde galant, il comprit l'importance qu'il y avait, pour lui, à se la concilier. Elle recevait beaucoup de femmes et déjeunes gens; s'il arrivait à se faire inviter à ses soirées, il parviendrait peut-être à se faire tolérer d'abord, puis accepter, adopter peu à peu, par les amis de la jeune fille.

L'occasion se trouvant, il changea ses batteries. Comme l'avait dit le docteur Grivel, et comme l'avait répété l'Anglaise, Steïnburg était déterminé à s'imposer à ce monde, fût-ce par l'intimidation. Entrevoyant la possibilité d'atteindre au but, par une voie plus pacifique, il se résolut sur le moment. Il s'évertua donc, et non sans habileté, à se rendre intéressant aux yeux d'Alice.

C'est que, si expert qu'il fût à l'escrime et au pistolet, si décidé à affronter les chances d'une rencontre, avec quelque tireur aussi expérimenté que lui-même, il avait cette sagesse pratique des fortes têtes de son pays, qui aiment assez ne s'avancer qu'à coup sûr; d'autant qu'en ces sortes d'aventures, il faut toujours compter avec le hasard. Il y a des maladroits heureux, et, par cette raison, redoutables.

En tous cas, pénétrer dans la place restait une conquête importante; ne dût-il y gagner que la possibilité de choisir sa victime.

' Il garda donc son attitude première d'homme méconnu et injustement soupçonné. Il se fit modeste et un peu naïf, attribuant l'éloignement qu'on lui manifestait à sa qualité d'étranger; n'accusant personne, au surplus, disant comprendre parfaitement qu'on se défiât instinctivement d'un inconnu.

— Je ne puis pourtant pas, dit-il plaisamment, publier mon histoire dans les journaux.

Il fit si bien que, moitié intérêt, moitié curiosité, Alice eut le désir de la connaître, cette histoire.

Elle le lui dit bonnement.

\ Un autre, moins habile, eût proposé de finir la journée ensemble, afin de se confesser sur-lechamp.

Steïnburg se borna à se mettre aux ordres de la

jeune fille, se disant prêt à se rendre où il lui plairait, et à son heure, trop heureux de trouver quelqu'un qui ne craignît pas de lui montrer de la bienveillance.

Les femmes dévoyées sont extraordinairement sensibles à une sorte d'hommages. Leur ver rongeur, c'est la soif de considération; aussi le plus sûr moyen de les éblouir est-il de leur marquer une nuance de respect.

Alice y fut prise.

— Que faites-vous ce soir? demanda-t-elle.

— Je n'ai rien projeté, répondit le Bavarois.

— Eh bien ! reprit la jeune fille, offrez-moi à diner. Nous causerons comme de bons amis.

Steïnburg eut l'adresse de ne pas manifester trop d'empressement. Il se dit tout simplement reconnaissant de sa complaisance, et lui proposa de dîner chez Magny, « de l'autre côté de l'eau. »

Alice apprécia la discrétion qu'il affectait par là. Il semblait vouloir ne pas se prévaloir de la circonstance, pour se montrer avec elle.

En effet, de la place de la Concorde, il gagna le quartier Latin, par des rues détournées, où toute rencontre était improbable. Il fit si bien, au demeurant, qu'en entrant dans le cabinet du restaurateur, Alice se trouva tout à point pour croire, les yeux fermés, ce qu'il lui plairait de dire.

Ce ne fut qu'au dessert qu'il commença sa confidence. Ce qu'il lui dit, on l'imagine : un conte fourni d'incidents tout à son avantage, groupés de façon à le poser tel qu'il s'attachait à paraître; c'est-à-dire un personnage de qualité et de mérite.

Du moment qu'on éprouve le besoin de narrer son histoire, ce n'est guère que pour donner une bonne opinion de soi. Cependant, on n'atteint pas toujours le but qu'on se propose. Le silence de l'auditeur donne le change assez souvent. On craint de ne pas le convaincre aussi profondément qu'on le souhaite, et l'on appuie sur la chanterelle, amplifiant plus que de raison, chargeant les tons du tableau. La préoccupation du narrateur se trahit; on sent qu'il exagère, et la sympathie se refroidit peu à peu.

Une circonstance, d'ailleurs, rendait Alice fort susceptible -sur un point, ce qu'ignorait le Bavarois : sans être la cause du duel si fatal à Caudheille, la jeune fille n'en était pas moins le prétexte; et il lui était resté un scrupule insurmontable, qui, après lui avoir valu une lièvre cérébrale dont elle avait failli mourir, survivait à l'état de remords cuisant.

Que de fois, éveillée brusquement par un rêve reproduisant cet horrible événement, elle était restée sur son lit, inquiète, agitée, malade! Que de fois

elle avait entrevu, par la pensée, cette mère désolée lui imputer son deuil, l'accuser de la fin tragique de son malheureux fils, et l'accabler de malédictions !

Qu'en était-il réellement? Je ne sais. Mais ce qu'on imagine est toujours plus terrible que le fait positif; au point que l'on serait surpris, parfois, de voir ceux dont le nom seulement fait tressaillir mener paisiblement un petit train-train résigné. Le temps, ce grand consolateur, a attendri leur peine. La nature, en reprenant ses droits, a distrait à mesure. La douleur a passé de l'état aigu à l'état chronique, et l'habitude, tout en nuançant les pensées de mélancolie, a ramené l'éprouvé aux conditions normales de la vie courante.

Alice ne pouvait supposer que la mère de son amant en fût là. Elle la voyait toujours se débattant en des crises de désespoir, terrible comme une héroïne de tragédie: le spectre de la maternité menaçante et vengeresse.

Et voilà que Steïnburg, influencé peut-être par l' arrière-pensée de se rendre redoutable, faute de mieux, et pensant se faire valoir, lui parlait de certaines prouesses, prétendues chevaleresques, grâce auxquelles il avait eu l'honneur de pourfendre deux de ses semblables, des suites de quoi l'un était mort sur le coup !

En dépit d'elle-même, les dispositions d'Alice se modifièrent dès ce moment. Il avait eu beau se donner le rôle de provoqué par ses deux adversaires, poser ceux-ci en spadassins émérites, et bien établir qu'il n'avait fait que se défendre contre eux; elle ne put surmonter l'instinctif éloignement qu'il lui inspira subitement. Elle fit pourtant effort pour se dominer, se répétant qu'en somme ce n'était pas sa faute, à ce garçon, si la relation de ses « affaires d'honneur » ravivait, en elle, des impressions terrifiantes. Rien n'y fit. Elle put bien garder une contenance affable ; mais, au fond d'ellemême, un ferment de répulsion s'enracina. Cet homme lui faisait peur !

Le malheur est qu'il s'en aperçut. L'espoir, caressé par lui, de pénétrer dans le cercle d'Alice, pâlit lentement. Il craignit d'avoir perdu ses peines, et, finalement, d'être contraint de revenir à son premier projet : s'imposer, par la crainte, dans ce monde de jeunes gens, dont deux affronts l'avaient repoussé déjà.

C'est qu'il voulait à toute force s'y faire admettre et s'y maintenir. Le docteur Grivel avait exactement dévoilé la politique de cet étranger. Brûlé chez lui, grâce à des excès et des aventures un peu trop ébruités, ruiné d'ailleurs, et usant d'expédients, pour subvenir aux charges qu'entraînaient

ses dehors luxueux, il entendait se refaire en France : la patrie de tous les aventuriers habiles ou audacieux.

Était-ce sur un mariage qu'il comptait, ou sur quelque liaison moins sacrée, et d'autant plus aisée à contracter? Le docteur s'était sans doute trop avancé en précisant, car Steïnburg n'en savait rien lui-même. Très-pratique en cela, il se réservait de sauter aux cheveux de la première occasion qui se présenterait; prêt à tout, au surplus, capable d'épouser ou de n'épouser pas, pourvu qu'il y eût une fortune à s'attribuer. S'il n'eût consulté que son goût, il eût préféré s'accrocher à quelqu'un de ces spéculateurs, banquiers-banquistes, qui fourmillent dans la vie de plaisir. Liants et faciles, pourvu qu'on soit de leur intimité, ils ne sont pas scrupuleux sur les références, prenant des acolytes jusque dans le boudoir des femmes qu'ils fréquentent. On devient si vite compères et compagnons, à la fin d'un souper!

Mais, encore une fois, pour approcher ces genslà et se trouver, avec eux, sur le pied de l'égalité, il faut être de leur monde, et le déconfit Bavarois voyait ses ressources s'épuiser, sans que la porte magique s'entrebâillât seulement.

Il les connaissait tous et toutes, les indigènes du monde galant. 11 ne hantait que les lieux où on

les rencontre. Le même soir, il se montrait aux avant-scènes de leurs théâtres, à Mabille, au Cirque, chez Cellarius, à Tortoni et au café Anglais. Il saluait quelques-uns de « ces messieurs, » tels qu'Alphonse Destanche; mais ceux-ci, de la catégorie des viveurs nécessiteux, n'avaient pas le crédit de l'introduire définitivement.

Tout au plus, pouvaient-ils se permettre de l'amener, pour une fois, chez une femme où l'on jouât ; encore que celles où ils eussent telles facilités ne fussent pas toujours satisfaites, et qu'elles n'appartinssent qu'à la classe moyenne du monde galant. Pas une qui eût le « huit ressorts ; » jolie, peut-être, jeune même, mais non de la haute volée, pas « femme chique! »

Qui pouvait-il rencontrer là? Des gens sans conséquence et surtout sans utilité ; des commis d'agent de change, des employés, des clercs de notaire, quelques fils de commerçants qui rougissent de la profession de leur père ; tous trop jeunes, du reste ; rien qui valût pour lui.

Chez Alice-la-Mioche, c'eût été autre chose. Elle était de la haute aristocratie de la Ceinture Dorée parisienne. Elle avait le ce huit-ressorts; » c'était expressément une ce femme chique, » en dépit de sa jeunesse, denrée rare à ces sommets erotiques !

Chez elle, quand elle recevait, banquiers et fonc-

tionnaires affluaient. Le Jockey's-Club y était clignement représenté, et, en dehors des amies de fondation, les femmes invitées étaient soigneusement triées sur le volet.

Alice eût été en situation de faire adopter le Bavarois. Il l'avait bien compris; il s'était appliqué .à se la concilier; il s'y croyait parvenu, et puis, tout à coup, sans raison explicable pour lui, il sentait le terrain lui manquer. Au moment de mettre le pied sur le seuil du sanctuaire, un obstacle surgissait.

La rage le prit, et durant un court moment de silence, il y eut, entre eux, un froid excessif.

Toutefois, Alice se rendit compte de l'injustice qu'il pouvait y avoir à blesser ce garçon, dont l'unique tort, à son égard à elle, était de lui rappeler, malgré lui, des choses pénibles.

Elle se refit affable.

Mais son intention était apparente. Steïnburg se confirma dans la certitude de n'être pas arrivé à ses fins : Alice ne lui faciliterait pas, par la suite, les moyens d'être de son cercle intime.

Cela seul lui était précieux pour la conduite de ses projets. Aussi, plus pressé d'en finir qu'on ne pouvait le supposer, — les difficultés de maintenir son train de vie augmentant, en raison de l'aggravation de ses dettes, — se réduisit-il à profiter de la

compagnie de la jeune femme, pour mettre à exécution le plan grâce auquel quelque formidable scandale, en le mettant en pleine lumière, diviserait le personnel du monde galant en deux camps : l'un d'approbateurs, l'autre d'adversaires. Du moins il ne serait plus seul, et, pour peu qu'il eût occasion de faire parade d'une grande énergie, il aurait vite raison, pensait-il, des dernières résistances.

Ce monde n'a aucune raison de valoir mieux que les autres; au contraire, et Steïnburg se croyait assez expérimenté pour mépriser tous les mondes, dont la masse est lâche et timide.

Il ne lui restait plus qu'une préoccupation : entraîner Alice, avec lui, dans l'un des centres de sa société, pour y achever la soirée.

Elle s'y prêta d'elle-même.

— Où allons-nous? lui demanda-t-elle, quand il eut soldé l'addition.

— Où il vous plaira, répondit-il. Au théâtre?

— Ah! fit Alice, un dimanche! Valsez-vous? ajouta-t-elle.

— Je suis Allemand, madame.

— C'est juste. Eh bien! allons chez Cellarius; vous m'apprendrez la valse à trois temps.

Alice croyait devoir lui faire cette proposition, pour effacer le petit mouvement de froideur qu'elle n'avait pu réprimer, durant ses confidences.

Quant à lui, le cœur lui battait. L'occasion attendue était là. Il fallait en profiter, coûte que coûte !

On fit approcher un coupé, car il avait renvoyé son phaéton. Puis, ayant fait monter Alice, le Bavarois dit au cocher :

— Rue Vivienne!...

Ce même dimanche, il y avait des régates à Croissy.

Encore un des centres de notre monde; mais un centre d'été, une station thermale spécialement affectée à la jeunesse chique (1).

C'est là qu'avant la saison des bains de mer et de Bade, ces dames viennent se retremper dans le sein même de la nature.

(i) Le lecteur nous pardonnera d'employer, si souvent, ce terme, qui n'appartient à aucune langue, et qui n'est pas précisément d'une haute distinction. Mais on en chercherait vainement un plus régulier. Aucun ne spécifie exactement la catégorie de gens et le genre de choses, dont il est question ici. Par une logique fatale, mœurs et expressions sont également incorrectes.

C'est là, de même, que tout un clan de viveurs viennent se donner le ton de la villégiature à bon marché.

Canotage et baccarat, tel est le fond des plaisirs agrestes dont on jouit en cet endroit, où les marchands de vins font fortune à débiter des ragoûts diaboliques.

Ce n'est pas que nos gens s'en régalent. Les provisions qu'ils apportent de Paris, à chaque voyage, en témoignent. Ce n'est pas, non plus, que les gracieux coteaux de Bougival, Louveciennes et Marly, les enflamment de pittoresque ; bien peu y mettent le pied; mais il est si petit monde de passer l'été à Paris !

Là, d'ailleurs, on continue l'existence accoutumée, à la cuisine près. On est entre soi; on passe les nuits à jouer et à souper. On s'occupe des mêmes choses; on s'entretient des mêmes ragots; on poursuit les mêmes intrigues.

Et puis, on semble avoir pris possession du sol. Les personnes naturelles s'y sentent dépaysées : impossible d'y séjourner; plus impossible encore de s'y installer en compagnie convenable.

Le jour, ces messieurs se montrent sur l'eau et sur les berges, au café, dans les restaurants, un peu plus des trois quarts nus.

La nuit, ils soupent et jouent, en faisant un va-

carme infernal. Ils sont chez eux; ils sont les maîtres ; et autant, à Paris, ils affectent une réserve et un rigorisme qui, paraît-il, sont anglais, autant, en ces campagnes, ils se dégingandent et se débraillent à tous les points de vue. N'étaient la coiffure et le monocle, à leurs mouvements, à leur langage, aux chansons qu'ils vocifèrent, on pourrait les confondre avec des faubouriens en goguette.

A cause d'eux, les familles bourgeoises, qui occupent les maisons de Chatou et du bord de l'eau, jusqu'à la machine de Marly, sont à peu près réduites à se confiner à l'intérieur, pour éviter aux jeunes filles des spectacles et des propos ' particulièrement fantaisistes.

A la nuit tombante, en semaine, depuis la mère Fournaise jusqu'au bon Durocher, en passant par Seurin et la Maison-Rouge, il se dégage une atmosphère de galanterie tapageuse jusqu'à l'épilepsie, qui n'est pas sans écœurer les moins délicats.

Entre les quatre murs d'un piètre cabinet de cabaret borgne, ces dames semblent revenues à leurs origines. Le vin bleu, l'eau-de-vie de marc les reportent au temps du fricot maternel, et ce n'est "plus seulement le bonnet qu'on jette par-dessus les moulins ; tout y passe parfois, sans souci des cochers, qui entendent « madame » et se gobergent en se moquant.

Ce qui étonne, ce n'est peut-être pas, hélas ! que des femmes en arrivent à ce degré d'avilissement. Qui sont celles-ci? D'où viennent-elles? Que leur a-t-on jamais enseigné, que la débauche? Mais que des hommes jeunes, élevés en famille, ayant fait des études quelconques ; des hommes qui se piquent de délicatesse et se prétendent sensibles aux choses de sentiment et d'art; que des garçons, enfin, qui affectent de se placer au-dessus du commun, puissent — on n'ose dire aimer ■ — mais désirer ensuite, ces créatures hors sexes, réfractaires inconscientes à l'amour, comme à la pudeur, voilà ce qui passe l'imagination.

C'est pourtant avec frénésie qu'ils les souhaitent, et non pas les plus belles, les plus jeunes, mais les plus éhontées, les plus descendues, les plus révoltantes.

C'est qu'il faut vous l'apprendre, voilà précisément le chic! Bon pour les épiciers, les lisettes de nos pères ; bon pour les gens de rien, les amourettes à peu près désintéressées. A ces beaux fils, mon bon Monsieur, il faut des femmes qui boivent, qui jurent et disent couramment des gravelures de caserne.

Fi de la niaise qui soupire et qui rougit encore : une fade poseuse! Mais parlez-moi, à la bonne heure, de ces crânes gaillardes, filles de Lesbos et

de Gomorrhe, qui parlent l'argot des voleurs, et se prêtent, en riant, à toutes les improvisations.

Après tout, comme on dit, « il faut bien que jeunesse se passe! Un garçondoit jeter sa gourme. » Bagatelle, n'est-ce pas?

Et dire, cependant, qu'il se peut faire qu'un de ces aimables viveurs devienne votre gendre, Monsieur, qui me lisez; que ce soit pour l'un d'eux que votre femme donne tant de soins à l'éducation de votre fille ! . . .

Je vous souhaite de l'agrément !

Mais si quelque jour, celle-ci, abreuvée de dégoûts multiples, lasse de mettre au monde des enfants morts-nés, vous donne, à vous aussi, du déplaisir, ne vous montrez pas trop sévère; vous qui, selon l'usage du temps et les mœurs de votre classe, l'avez mariée, en six semaines, avec un inconnu, qu'on vous a présenté à Trouville; vous qui laissez votre fils aller en « gandin » au collège, en attendant qu'il joue au baccarat chez les « femmes chiques; » vous enfin qui tolérez au thécàtre, sans siffler à outrance, les gaudrioles nauséabondes de la prostitution.

Parmi les hôtes les moins pernicieux de ces parages nautiques, se trouvait un jeune homme de vingtcinq ans, riche, élégant, instruit, qui n'eût peutêtre pas été un sot, s'il avait eu quelque but à sa vie.

On l'appelait Octave Hépheil. Fils d'un manufacturier mort depuis quelques années, il avait, du moins, un prétexte à son oisiveté : il vivait près de sa mère, qui, veuve pour la seconde fois, avait deux filles de son premier mari. Celui-ci n'avait rien laissé. En sorte qu'Octave seul était riche, et que, de son très-libre consentement, toute la famille vivait de ses revenus.

L'aînée de ses sœurs était veuve elle-même, et comme elle n'avait pas eu d'enfant, le patrimoine de son mari était retourné aux héritiers de celui-ci.

L'autre était restée fille.

L'hiver, on habitait Paris. L'été, on vivait à Chatou, dans une jolie villa, pleine d'ombre et de fleurs. A l'automne, on allait faire du cidre en Picardie, dans une vaste propriété, agrémentée de fermes productives, autour desquelles il y avait quelques lièvres à chasser.

La mère eût préféré passer toute la belle saison dans cette sorte de château; mais Octave s'y ennuyait. Les gens de loisirs ont peu de ressources dans l'isolement. L'habitude de ne rien faire, de ne vivre que pour et par autrui, rend la solitude pénible. A quoi s'intéresser? Que dire? Ce garçonlà ne pensait plus guère. Il fallait qu'on s'occupât de lui, qui rie se sentait plus assez intéressant pour s'occuper lui-même de lui-même.

IE MONDE GALANT. Ul

En dehors des distractions du crû, il avait du moins, à Chatou, celle du canotage. Il en était fanatique et un peu bêta. Squif, foney, océan, périssoire, il avait une flotte complète, et tout lui venait d'Angleterre, s'il vous plaît; tout était en pur acajou ! Il avait les plus beaux bateaux du pays et des environs, ce qui le rendait très-fier. Et il avait remporté des prix aux régates! Et l'uniforme de son équipe était connu jusqu'au tour de Marne! C'était, comme on voit, un garçon d'un grand mérite!

Avec quatre de ses amis, d'un mérite presque égal au sien, il passait des journées entières à tirer de l'aviron, comme les anciens galériens du roi. Les manœuvres se faisaient avec une rectitude militaire, ce qui est l'idéal; et, une fois à bord, ses amis et lui s'imposaient une discipline sévère, parfaitement définie, de par un règlement, où ces messieurs, qui s'étaient associés afin de s'assurer une plus grande somme de plaisir, s'étaient réciproquement interdit tout ce qu'ils eussent eu la liberté de faire en ne s'associant pas.

C'est un trait caractéristique de notre pays; trait commun à toutes les couches sociales. Dès que trois hommes se réunissent, fût-ce pour s'amuser, vous pouvez être certain qu'ils débuteront par fabriquer un règlement, d'après lequel ils se défen-

dront toutes sortes de choses. Et il y en aura un qui sera le chef, le supérieur des autres.

Il est vrai que la devise nationale porte : « Égalité. »

Rien en somme qui, dans la pratique, soit plus incompatible avec le caractère français; la preuve en est que c'est blesser la généralité de ses contemporains, que de se dire, tout bonnement, indépendant.

Indépendant de qui ? de quoi ?

Vanité tou!e pure et blessante, pour tous ceux qui, dépendant d'une autorité quelconque, neveulent pas avoir l'humiliation de voir le voisin ne dépendre de rien ni de personne.

L'indépendant, chez nous, n'est guère mieux qu'un perturbateur, un être dangereux; rien qui vaille.

Cet irrésistible instinct de supériorité, qui nous est propre, et que Balzac appelait par son véritable nom : « une maladie nationale, » donne des résultats du plus complet comique, assez souvent, surtout dans le monde des oisifs.

C'est à cette maladie bien parisienne que doivent leur prospérité ces bizarres industriels, fort bien appelés : marchands de curiosités, qui vendent, « les yeux de la tête, » à de prétendus connaisseurs, de vieilles ferrailles et des pots cassés, achetés au tas, aux chiffonniers en gros.

LE MONDE GALANT. ll3

Faute de mieux, certains jeunes gens, contrariés de la banalité de leur existence, font des sacrifices pour grouper chez eux ces objets de rebut, tout au plus négociables au poids. La recherche de ces brimborions, de ces bibelots, de ces niaiseries, leur constitue un semblant d'occupations, une spécialité, une « supériorité ! »

Certains s'en autorisent pour trancher des questions historiques. Les naïfs les consultent sur la confection de costumes, qu'ils veulent revêtir aux bals privés, durant le carnaval.

Et qu'ils sont fiers!

11 y en a qui font un événement de ce qu'un acteur du boulevard porte une épée non en rapport avec l'époque durant laquelle se passe la pièce nouvelle. Ce leur est occasion de pérorer à perte de vue, de faire parade de connaissances, toutes fraîches émoulues ; ils en font une science et un art, et ils s'imposent l'incommodité d'encombrer leurs appartements exigus de meubles, de bahuts, de sièges à peu près impraticables, qui jouent le moyen âge, et qu'on fabrique spécialement pour ces gogos.

C'est encore à cet instinct de supériorité qu'Octave cédait, en faisant une grave affaire de la conduite et de la tenue de ses canots. Aux murs du salon de son petit appartement, rue Taitbout, dans la

maison habitée par sa mère et ses sœurs, il avait des cadres où étaient exposées des médailles du Rowing-Club; ce qui lui faisait la plus belle jambe du monde.

Ce jour-là, aux régates de Croissy, il avait eu le suprême orgueil de faire partie du jury. C'est lui qui avait donné le signal du départ. C'est lui qui, par un signe au garde champêtre, avait fait allumer le pétard, qui désigne le vainqueur de la course. Il se croyait parvenu aux honneurs.

Toutefois, il avait eu la contrariété de ne parader que devant la foule bourgeoise. Les courses de Longchamps avaient enlevé la majeure partie de ses amis et amies du monde galant. Si bien que, les régates terminées, il s'était retrouvé Jean comme devant, un peu seul et fort ennuyé- Son équipage même lui avait manqué, et il avait dû rentrer à Chatou en périssoire ; encore qu'un pêcheur à la ligne, dont il s'était trop approché, lui eût dit des sottises, sans souci de sa dignité officielle, et, qui pis est, de son droit.

Les canotiers croient fermement que la rivière leur appartient. Pour eux, le pêcheur à la ligne est un parasite vulgaire, qu'ils semblent tolérer, par excès de bonté.

Les quelques heures qui le séparaient de celle du dîner, il les passa dans sa chambre, à rédiger

une sorte de compte-rendu des régates, compterendu qu'il espérait faire passer dans un journal de sport-nautique, sous le couvert du secrétaire de la rédaction. Aussi, se permettait-il de se dire, à lui-même, quelques choses infiniment courtoises, dans cette relation.

Il étudiait ses mots et ses tournures de phrase, avec cette arrière-espérance que les grands journaux reproduiraient, peut-être, l'entrefilet. Voyezvous son nom et son prénom : « M. Octave Hépheil » imprimés dans les grands journaux! Quel relief! Quelle notoriété ! Quel effet, dans le cercle de ses amis!...

L'ambition de la plupart de ces jeunes gens ne dépasse pas ces proportions ; mais qu'elle leur tient au cœur!

— Tu ne restes pas avec nous? lui demanda sa mère, en le voyant se lever de table, avant même qu'on eût enlevé le dessert.

— Non, maman, répondit-il, avec une parfaite conviction de son importance. J'ai promis le compterendu des régates à 4a Gazette de la villégiature : on attend ma copie.

Il partit par le train le plus prochain, trouvant moyen d'informer les employés de la station de 1! 'affaire qui l'appelait à Paris, et il déposa sa copie dans la boîte du journal, avec une lettre au

directeur, le priant de ne pas méconnaître l'intérêt d'une communication, si précieuse pour « le monde nautique! »

Jusque-là, le temps ne lui avait pas paru long, tant les préoccupations et la contemplation de soimême sont absorbantes. Il avait parcouru les rues d'un pas de ministre, se rendant au Conseil, et non sans jeter un coup d'œil aux glaces des passages, pour voir l'air qu'il avait en si grave circonstance.

La chose faite, il s'aperçut seulement de sa solitude relative dans ce Paris, le dimanche soir, avec ses boutiques fermées et ses promenades désertes.

Use demanda ce qu'il allait faire; à qui il pourrait bien conter ce qui l'occupait; parler de lui.

Il alla prendre le café à Tortoni.

Personne au fumoir; personne de connaissance dans la foule des consommateurs vulgaires des tables du perron.

Où aller ?

Le monde galant ne fréquente pas les théâtres le dimanche. Mabille est envahi par les petits commis. Ces dames, pour la plupart, dînent au cabaret, ou traitent leur parenté. Certaines vont aux environs de Paris, dans des villages où leurs fils et leurs filles sont en pension.

Pour cette catégorie de jeunes gens, Paris est mortel le dimanche.

Il avait envie de reprendre le train et de retourner à Chatou. Une sorte de pressentiment l'y poussait.

Mais c'eût été renoncer, pour ce soir, à parler à personne des régates, du rôle qu'il y avait joué, de l'article qu'il avait envoyé à la Gazette de la villégiature.

Il se dit que quelques-uns de ses camarades, obligés de dîner en famille, rabattraient certainement sur l'un des quartiers généraux, vers onze heures du soir. Le tout était de passer le temps jusque-là.

Après un moment, il se détermina à pousser jusqu'au Cirque. Il avait chance d'y rencontrer Ben- Chi-Chef, qui, y ayant ses entrées, allait s'y reposer; ne fût-ce que pour ne pas débourser le prix d'une chaise aux Champs-Elysées.

Ce fut en effet Ben-Chi-Chef qu'il aperçut en entrant. Il était sauvé. Non qu'il se plût beaucoup dans la compagnie de celui-ci; mais, faute de mieux, il se sentait disposé à le trouver fort agréable, en cet instant.

Par malheur, si Octave avait à conter les régates, .l'autre avait à conter les courses de Longchamps, l'allée et le retour du breack, l'incident du phaéton de Steïnburg, à l'entrée de l'avenue Gabrielle; des choses bien autrement chiques et intéressantes que les méchantes régates de Croissy, auxquelles per-

sonne de la bande n'avait assisté. Et puis, Ben-Chi- Chef avait gagné une poule de trois cents francs : quinze chevaux à un louis ; le comble du genre !

Dès les premiers mots, Ben-Chi-Chef prit le dé de la conversation et ne le lâcha plus.

La journée ayant été belle, la salle était loin d'être pleine aux premières; et bien que l'un et l'autre fussent fatigués, ils restaient debout dans l'entrée des coulisses, en sportmen consommés. Poussés, dérangés, bousculés par les arrivants, les chevaux et les clowns, on les eut plutôt écrasés que de les faire asseoir. Pourtant, Ben-Chi-Chef parlait toujours, et Octave se crispait les poings d'impatience.

— J'ai eu tort de ne pas écouter le pressentiment qui me poussait à reprendre le train, se disait-il. Je sentais bien qu'un ennui me menaçait...

A ce moment, une lueur d'espérance lui vint. En contemplant distraitement les spectateurs, il reconnut un visage ami.

Ce visage ami, le visage de ce sauveur, était celui d'Adrien Revel. Mais le jeune docteur n'était pas seul. Une dame âgée, modestement vêtue, occupait la stalle voisine de la sienne. Adrien lui parlait de temps à autre. Ne serait-il pas indiscret d'aller à lui?

Cependant, Octave était lié d'assez longue date

avec Adrien, pour qu'il put se permettre, à tout le moins, de lui serrer la main, en prenant de ses nouvelles. C'était toujours de quoi pouvoir s'arracher cà la narration agaçante de Ben-Chi-Chef.

■ — Pardon, mon cher, dit-il à ce dernier, j'ai un mot à dire au docteur.

— Je vous attends, fit l'ancien spahis.

— Trop aimable ! répondit Octave, en s' éloignant, ravi de se tirer de ses pattes, et jurant ses grands dieux qu'on ne l'y prendrait pas.

Toutefois, le docteur ne pouvait être l'auditeur complaisant à qui il eût aimé infliger le traitement que le viveur-nécessiteux venait de lui faire subir. Ils s'étaient connus au quartier Latin, grâce à ce que Octave avait commencé sa médecine jadis. Bien qu'il se rendît à l'École en coupé de maître et qu'il prît ses repas chez lui, à l'habitude, l'attrait des pensions d'étudiants, des parties du Prado et de la Closerie l'avait mis en rapport d'amitié avec quelques-uns des élèves; simple roupiou d'abord, il avait eu, plus d'une fois, besoin des bons offices d'Adrien, pendant l'internat de celui-ci.

Puis, ayant abandonné tout travail et toute étude, il avait retrouvé le jeune docteur, dans le monde des jeunes gens, où ses facultés, à lui, s'étiolaient de plus en plus, à mesure. Il avait même procuré quelques clients cà son ancien confrère.

Adrien, après s'être pris, au début, d'amitié pour ce garçon, un peu naïf, en somme, qui avait eu le bon goût ou la timidité, en ce temps-là, de ne pas paraître se prévaloir de sa situation de fortune, ne lui était resté attaché qu'à la condition de le railler affectueusement, sur le ridicule de sa nouvelle existence. Octave redoutait un peu ses plaisanteries, non qu'elles fussent excessives, msis parce qu'il en sentait la portée et la justesse. Ce n'est donc pas près de lui qu'il eût été tenté de st Taire valoir, à propos de succès nautiques, dont le jeune docteur eût haussé les épaules.

Il se contenta de s'inquiéter de sa santé et de ses affaires, après avoir salué la vieille dame qui se trouvait là.

Cette dame, c'était la mère d'Alice-la-Mioche : la veuve Maroteau.

Tout comme autrefois, Adrien cherchait à lui procurer quelques distractions, quand il avait un moment de loisir.

Ce jour-là, après son entrevue avec Euphémie, chez la mère Nivelon, il avait été mettre en ordre les écritures de la veuve. Puis il l'avait conduite à un modeste restaurant de la rue des Martyrs, après quoi, pour l'obliger aune promenade hygiénique, il l'avait amenée au Cirque.

Octave ne se doutait pas de la parenté de cette

personne avec cette Alice que, lui aussi, il avait si assidûment courtisée; assidûment, mais tout aussi inutilement que les autres.

Cependant, Alice, après l'avoir découragé de ses prétentions spéciales, lui avait offert une sorte d'amitié particulière, et, jusqu'à un certain point, intime.

Était-ce qu'.l lui parût valoir un peu mieux que le reste de son entourage? Elle n'en pouvait rien savoir. Maij Octave était un ami d'Adrien. Elle avait, par lui, des nouvelles de celui-ci. C'était sa grande raison d'attirer et d'accueillir le jeune homme, avec un empressement marqué.

Et puis Octave, qui avait été sincèrement épris d'elle, lui avait fait des confidences, qu'on n'accorde pas aux femmes de cette catégorie. Entraîné par le désir de lui plaire, il avait dépouillé le viveur prétentieux et pesant, redevenant jeune homme, amoureux simplement, comme tout homme jeune qu'une affection possède, charme et transforme.

La jeune fille lui en avait su gré, et, en raison de sa qualité de femme galante, elle avait été profondément émue, en entendant ce garçon lui parler de sa famille, de sa mère, de ses sœurs.

Parfois elle fut tentée de le suivre dans cette voie, de répondre en confiance, confidence pour confidence; mais la crainte qu'il n'en répétât quel-

iî62 LE MONDE GALANT.

que chose la retint. Elle ne voulait pas, on l'a dit, qu'Adrien se doutât jamais des sentiments qu'elle lui gardait.

Octave ignorait donc qu'Alice eût encore sa mère. Qui se soucie d'ailleurs de savoir d'où sortent ces filles, ou à quoi elles tiennent? Qu'importe ! Qu'elles soient accessibles, voilà le principal; le rêve est qu'elles soient amusantes, par dessus le marché. Mais, comme on pense, c'est plus rare.

Ben-Chi-Chef attendit vainement le retour de l'auditeur de ses prouesses sportiques. Après avoir causé un moment avec Adrien, Octave se souvint qu'il y avait double cours chez Cellarius (1). Il sauta dans un coupé, et se fit conduire rue Vivienne.

Durant le trajet, il fut sur le point de changer de résolution, tenté de se faire mener au chemin de fer de l'Ouest, pour le train de Saint-Germain, qui l'eût déposé à Ghatou.

Le double cours ne finirait pas avant deux heures du matin. Force lui serait de coucher à Paris. Il

(1) Cellarius est un professeur de danse. L'établissement désigné par ce nom consiste en un vaste salon où, à des époques périodiques, les élèves sont réunis, et, au son d'un piano, s'exercent à pratiquer les leçons qu'ils ont reçues. Il s'ensuit une sorte de bal où les femmes sont admises gratis, afin qu'on ne manque pas de danseuses. C'est ce qu'on appelle le Double Cours.

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faudrait, le lendemain, se lever de bonne heure pour retourner à la campagne. C'était bien du dérangement !

Et puis, le pressentiment d'un déplaisir vague et menaçant lui revenait à l'esprit.

Cependant il n'y céda pas, par paresse de volonté, attiré d'ailleurs vers le cours de danse, par le désir de voir des gens de son monde.

A son arrivée, le salon offrait une animation inaccoutumée. Le piano, renforcé d'un violon, d'une basse et d'un cornet à piston, faisait merveille. Soixante groupes tournoyaient éperdùment, dans une valse frénétique, offrant en visions successives des toilettes ravissantes.

Le ban et l'arrière-ban de la galanterie féminine honoraient la réunion de leur présence. Les épaules presque aussi décolletées que celle des femmes comme-il-faut étaient décemment recouvertes d'une couche de poudre de riz. Les cheveux s'échappaient des chignons, en boucles flottantes, dont l'exquis philocôme embaumait l'atmosphère attiédie. Sur les banquettes, de jeunes filles dédaignées, aspirantes au chic, se désolaient de n'avoir que leur jeunesse et leur beauté pour lutter contre ces notoriétés à équipages, ne comprenant rien à l'empressement dont les plus vieilles et les plus peintes — ce qu'on a appelé : la vieille garde — étaient l'objet.

La partie masculine ne le cédait en rien d'ailleurs à l'élégance de ces dames. Échappés de collège, boursiers, étrangers de tous les calibres, fils de parvenus, maquignons-amateurs, ils avaient tous une pointe de Champagne, et se conduisaient comme des étudiants à Bullier.

A de rares exceptions, ils se tutoyaient tous, s'interpellant dans un idiome bourré de mots que les collégiens ont la déconvenue de ne jamais trouver dans leur dictionnaire.

C'était féerique !

Octave se sentit renaître, dès les premiers pas. Toutefois, apostrophé par quelques dames, il sentit qu'il n'était pas dans le ton, lui qui avait dîné en famille. La buvette était là, heureusement. Ce fat l'affaire d'un moment; après quoi, ayant allumé un cigare, il rentra dans le salon.

A ce moment, il aperçut, sortant de la mêlée, sa petite amie Alice-la- Mioche, qui venait de valser avec l'Allemand. Sans autre formalité, il s'élança vers elle et, lui entourant la taille, il l'entraîna de nouveau dans le tourbillon de la danse.

Ce sont, à vrai dire, façons un peu sans gêne, qui n'ont rien de rare à l'habitude. Les femmes qui viennent là sont, à peu près, du domaine commun, et l'on n'y regarde pas de si près. A moins de ridicule, on doit tolérer qu'elles

passent de main en main, pour la valse et le cotillon.

On est de la même tribu, tous plus ou moins amis, et ces dames, au surplus, entendent garder leur indépendance d'allures. Au demeurant, l'action d'Octave n'était rien qu'une bagatelle : il se fait bien d'autres passades!

Mais Steïnburg n'était l'ami de personne ici. Poursuivant son projet, il se crut autorisé à relever le procédé, un peu bien cavalier, de ce jeune homme qui, sans s'inquiéter de rien, sans le saluer même, s'était emparé de sa danseuse.

Tout en le suivant du regard, à travers les couples tournoyants, il réfléchissait mûrement, hésitant encore à provoquer un éclat entre Octave et lui. Ce qu'il savait du caractère légèrement naïf de ce garçon, de sa situation de famille, de sa fortune, l'amenait à se demander s'il n'y aurait pas meilleur profit à s'autoriser de la circonstance, pour se faire bien venir de lui ?

Malheureusement, l'action d'Octave avait été remarquée. Steïnburg vit qu'on s'en entretenait à voix basse, sur un ton goguenard. Évidemment cela passait pour une sorte d'affront, qu'on paraissait content de lui voir subir.

La valse cessa. Les danseurs revinrent. Parmi eux, Octave, tenant Alice à son bras, regarda le

Bavarois avec une nuance de raillerie. Celui-ci se détermina.

Il attendit qu'Alice se fût éloignée.

Elle avait demandé sa pelisse, qu'Eugène avait dû apporter, en venant l'attendre, avec le coupé.

Alors, l'Allemand s'approcha d'Octave :

— Monsieur, lui dit-il à mi-voix, je désirerais vous dire un mot.

Celui-ci le toisa en souriant :

— J'écoute, répondit-il.

Un grand silence s'était fait. Tous les assistants avaient les yeux sur eux.

— Vous venez, reprit Steïnburg, de vous permettre une inconvenance, qu'il ne faudra pas renouveler.

— ■ Parce que?

— Parce que je serais obligé de vous en faire repentir.

Octave, de pourpre qu'il était, devint livide.

— Et comment vous y prendriez-vous? demandat— il, en faisant un pas vers l'Allemand.

— - En vous tirant les oreilles, répliqua celui-ci, d'une voix un peu émue, qui contrastait avec son apparence calme et froide.

Il n'avait pas achevé, qu'Octave lui cinglait le visage d'un revers de main.

On les sépara instantanément.

Si la voix de Steïnburg avait légèrement tremblé, c'est qu'on ne va pas, de. gaieté de cœur, au-devant d'un soufflet, et ce soufflet, il tenait à le recevoir. Ce soufflet lui valait les avantages attachés à la qualité d'insulté, qu'elles qu'eussent été ses provocations précédentes.

Le premier résultat de cette affaire fut précisément celui que le Bavarois en avait espéré. Le fait, en soi, partagea l'assemblée en deux camps. Les femmes, surtout, blâmèrent Octave de s'être oublié jusqu'à des voies de fait.

— « Ce n'est pas comme-il-faut, » répétaient ces dames, filles de concierges pour la plupart; et bon nombre de coulissiers, de maquignons et de fils de tailleurs enrichis étaient de leur avis.

Au moment où Octave souffletait l'Allemand, Alice rentrait dans le salon. Elle ne comprit pas d'abord. Puis voyant qu'on séparait les adversaires, et qu'Octave lançait sa carte à Steïnburg, par dessus l'épaule de ceux qui le retenaient, un brouillard passa sur les yeux de la jeune fille. Le souvenir de ce que le docteur Grivel avait dit, des projets d'intimidation du Bavarois, lui revint en mémoire. Toutes les impressions qui lui déchiraient le cœur, au sujet de la mort de Caudheille, se ravivèrent brusquement, lui étreignant le cerveau. Pour elle, Octave était dès maintenant

un homme mort, et c'est elle qui était cause de ce duel !

Une douleur horrible lui arracha un cri. Elle tendit les bras, en rejetant la tête en arrière, et tomba, comme une masse, sur le parquet.

Quand Alice revint à elle, le salon de Cellarius était désert et sombre. On avait envoyé chercher le docteur Grivel, qui était seul à ses côtés, au moment où elle rouvrit les yeux.

— Eh bien ! mon petit chat, lui demanda-t-il , comment vas-tu, maintenant?

Quoiqu'elle se le fût entendu dire bien des fois, et par toutes sortes de gens, ce « mon petit chat, » il lui fut'particulièrement désagréable en ce moment.

A la fin d'un évanouissement, les fonctions sont encore engourdies ; la mémoire de certains faits n'est pas présente. Alice en était là. Elle se sentait être; mais elle ne se souvenait pas encore de la

condition dans laquelle elle s'était échouée. Elle avait oublié Alice-la-Mioche ; elle n'avait conscience d'être que mademoiselle Alice Maroteau, fille du juge de paix de la Châtre : une personne de la première société, qui avait, pour amies de couvent, les filles de la relative aristocratie locale.

Pourquoi donc ce monsieur la tutoyait-il, et l' appelait-il « mon petit chat? » Une vague impression, très-pénible, dominait ses sensations.

De fait, où était-elle?

L'entrée de Fulgence, sa femme de chambre, lui remit en souvenir les dernières pages de son histoire. Elle se reconnut, elle se retrouva. Alice Maroteau disparut, faisant place à Alice-la-Mioche, la femme chique, qui avait chevaux et voitures et des rentes au Grand-Livre.

Dès lors, ce « mon petit chat » n'aurait plus dû la choquer. C'était une appellation caressante, que le bon docteur Grivel prodiguait à celles de ses clientes pour qui il se sentait de la sympathie.

Cependant l'impression première, loin de s'effacer dans l'esprit de la jeune fille, ne fit que s'accuser davantage. Peut-être une sorte d'intuition T avertissait-elle de l'horreur, qu'elle ressentirait bientôt, à être comme poursuivie par cette familiarité, à laquelle les circonstances devaient donner un caractère d'une humiliation atroce.

Tout à coup, la mémoire lui revint en entier. Un serrement de cœur la secoua, comme eût fait un coup de fouet.

— Où sont-ils? demanda-t-elle en se redressant, d'un mouvement nerveux.

— Qui?

— Octave et Steïnburg ?

— Calme-toi, fit Grivel. Te voilà sortie de la crise ; mais il faut prendre des précautions. Tu n'as pas encore la tête solide.

A vrai dire, il n'en savait rien. Mais, du moins, il ne le lui disait pas méchamment, au contraire.

Les gens de la maison ne purent, ou ne voulurent, rien lui dire, au sujet de ce qui semblait la préoccuper exclusivement. Une sorte d'irritation la prit et lui donna un impérieux besoin de se délivrer de ces soins, qui ne la touchaient point.

Grivel approuva son désir de rentrer chez elle. On l'enveloppa, presque de force, dans des cachemires, et elle monta dans son coupé.

Malgré tout ce qu'elle lui dit de rassurant, Grivel tint à l'accompagner. Pensant en avoir plus tôt fini, 1 elle se mit au lit, en arrivant, et parut prendre du repos. Enfin, le docteur se retira.

A peine était-il dehors qu'Alice sonna Fulgence et se leva.

— Ah ! ma fille, lui dit-elle, pour couper court

à toute remontrance, si affectueuse Qu'elle fût, ne me dites rien, je vous en supplie. Aidez-moi à m'habiller, car je suis rompue, et demandez au nouveau cocher, s'il lui est possible, sinon de me conduire, du moins de me trouver une voiture de louage, pour le reste de la nuit. Quelle heure est-il? Fulgence consulta sa propre montre. On l'a dit : aucune des pendules ne marchait.

— Deux heures et quart, madame.

Alice réfléchit un moment sur ce point d'interrogation :

— Où rejoindre Octave?

Tout, pour elle, se résumait dans ce fait. Il fallait qu'elle trouvât le jeune homme, et qu'elle lui parlât. Cela suffisait, pensait-elle, pour empêcher les suites de la provocation, à laquelle elle avait assisté, chez Cellarius, et dont elle était, non pas la cause, mais le prétexte. Elle ne pouvait s'y méprendre : le Bavarois avait voulu ce duel; à son tour, elle ne voulait pas qu'il eût lieu, et elle se croyait en situation de faire prévaloir sa volonté. Le tout était de rencontrer Octave.

Elle savait que celui-ci habitait à Chatou, à cette époque de l'année. Mais outre qu'elle n'avait pas à se permettre d'aller le demander dans sa famille, il était probable qu'après ce qui s'était, passé au double cours, Octave serait resté chez lui. Déjà,

sans doute, ses témoins, après s'être concertés, étaient allés se mettre à la disposition des amis de Steïnburg. Pour elle, il ne devait y avoir qu'à convenir des conditions du combat. Quant à l'heure : « au petit jour, » c'est traditionnel. Il fallait donc se hâter.

Le bon Eugène qui, comme de juste, savait toute l'affaire, pensa qu'il ne se repentirait pas de se montrer empressé. Il attela de nouveau le coupé, qui, en dix minutes, fut prêt.

Alice, tremblante d'impatience, s'y blottit en hâte, et la voiture brûla le pavé, vers la demeure d'Octave.

Parmi les cabarets nocturnes, qui ne sont pas une des moindres curiosités parisiennes, le Café Anglais se distingue par la variété de sa clientèle. Elle se renouvelle plusieurs fois en vingt-quatre heures, et, bien qu'elle appartienne plus ou moins à ce qu'on appelle « la haute société, » elle se succède, sans se mêler jamais.

Au déjeuner, vous trouverez dans les salles des étrangers de distinction, des hommes d'État, des gens de iinance et de grands industriels. Le député de la droite n'y est pas rare. Enfin, si vous y apercevez des jeunes gens, ce seront des fils de famille, en compagnie de grands parents.

Au dîner, il y a une sorte de mélange. Les fa-

13 ï LE MONDE GALANT.

milles sont moins nombreuses ; mais beaucoup de tables sont occupées par des couples de bourgeois cossus. Puis des gens d'affaires, qui traitent un correspondant étranger.

Dans les cabinets, les réunions sont d'une catégorie plus relevée. La noblesse y abonde, la nouvelle surtout, mais en semaine seulement; le dimanclie étant affecté, non pas au petit monde riche, qui tranche du grand seigneur, le jour du repos dominical, mais à la jeunesse demi-tapageuse, que les parties improvisées sur le turf y font affluer : avoués, dont les femmes sont à Dieppe, commissionnaires en marchandises, agents de change ; toutes gens qui pouvant prétexter une obligation professionnelle, y font volontiers l'école buissonnière, en compagnie de personnes de discrète galanterie ; de celles dont Dumas fils peuple son demi-monde. Déjà raisonnables, aspirant à la considération, il leur faut le huis-clos, la débauche à petit bruit, la gaudriole à mots couverts, chantée à mi-voix, en appuyant fortement la pédale sourde du piano.

Mais la nuit, dès onze heures, cette maison, si calme et si sombre à l'extérieur, ruisselle de lumière et retentit de bruit. L'équipe nocturne des garçons grimpe en hâte l'escalier, recouvert d'un tapis qui assourdit les pas.

A tout instant, viveurs des deux sexes et de toutes

sortes surgissent dans le corridor. Ceux-ci se sont échappés d'une réception de famille, ou d'un bal officiel; ceux-là sortent des Italiens, ou de l'Opéra, et viennent souper, en compagnie des premières amies qu'il rencontreront là ; faute de quoi ils se rabattront sur le cercle.

Tous ont l'habit noir, le camélia à la boutonnière. Ernest — le maître d'hôtel des nuits — leur indique les cabinets où ils ont des connaissances. Le couloir ressemble un peu à celui du foyer, durant les bals de l'Opéra. On y arrête celles ou ceux qui passent; on plaisante, on se raille, et l'on se groupe au hasard de sa bonne étoile.

Ces derniers sont le fond des habitués. Rien ne les presse de s'attabler. A peine consomment-ils ; une tasse de thé, un fruit en hiver, c'est tout.

Dans les cabinets, ce sont des parties organisées à l'avance; le produit d'un pari gagné défraie une société ; parfois la pendaison d'une crémaillère, ou bien la célébration de quelques fiançailles. A défaut d'appétit, la soif paraît grave, et l'on n'a pas fini de l'étancher que les tentures en entendent de belles, au milieu du tohu-bohu de paroles, de chants et de cris qui étourdissent, à tout le moins, autant que les fumées alcooliques.

Où qu'on l'observe, la « noce » a son caractère propre. En habit ou en blouse, vêtue de satin ou

d'indienne, l'homme et la femme avinés ne sont guère dissemblables. C'est exactement le même vacarme, le même débraillé et — ce qui pourrait surprendre — le même vocabulaire, provoquant une répulsion identique.

Par hasard, cette nuit-là, les hôtes étaient rares. Les dîners s'étant prolongés, il ne s'était pas trouvé de cabinets libres, pour les soupeurs.

Les garçons, adossés aux lambris, ou couchés sur les banquettes du couloir de l'entresol, devisaient entre eux de « l'affaire » Octave etSteïnburg. Subissant l'influence de l'air ambiant, où leur industrie s'exerce, ils formulaient leur opinion, en termes qui eussent pu donner le change à qui les eût entendus sans les voir. En fermant les yeux, on eût cru être en présence de « ces messieurs. » Mêmes préjugés, même façon de comprendre le point d'honneur; même sentiment de ces choses.

Seul, Ernest, impassible et muet, fatal comme Y addition, qu'il personnifie à ces heures, Ernest ne soufflait mot et surveillait le service, avec autant de ponctualité que si l'on eût été en plein coup de feu. Il en a tant vu de ces « affaires, » le brave garçon ! Il sait si bien ce que cela dure, et comment cela tourne ! Cependant, il n'était pas sans appréhension cette fois.

C'est qu'en dépit de son visage, d'une dignité

glaciale, de son attitude extra-discrète, il a ses préférences. Octave avait gagné sa sympathie. Outre une politesse aisée et bienveillante, celui-ci avait l'avantage d'être au rfombre de ces clients sérieux qui, payant largement et a heure dite, ne provoquent jamais l'ombre d'une observation. Jamais il ne faisait, à ce point, tapage qu'on eût à le prier de se calmer. Jamais on n'avait à le tirer de dessous la table, pour le faire rentrer chez lui. Il était de ceux qui, au point culminant de l'orgie, ferment les fenêtres du cabinet, pour ne pas attirer l'attention des rondes de police. Un homme vraiment comme-il-faut ; pour Ernest du moins,.

Par contre, le Bavarois lui déplaisait ; il lui inspirait, au suprême degré, cette méfiance qui nous prend en face des étrangers. Si grands seigneurs qu'ils soient, si discrets et courtois qu'ils se montrent, ils ont une manière d'être que nous ne comprenons pas. La manifestation de leurs sentiments nous surprend et nous laisse indécis. Ils ne rient pas en français, et, parfois, ils sont fâchés tout rouge, sans que nous sachions si ce n'est pas une plaisanterie. Dans la vie de plaisir, principalement, ils nous choquent, en cela que leur façon de s'amuser nous est incompréhensible. La raideur des uns, l'excès d'animation des autres nous embarrassent et nous inquiètent. Ce qu'ils expriment nous met

lo8 LE MONDE GALANT.

si mal au fait de leurs intentions, qu'au moment de se laisser embrasser par l'un d'eux, certaines femmes ne sont pas bien sûres qu'il ne va pas les mordre.

Euphémie poussait les choses si loin, à cet égard, qu'elle n'admettait même pas qu'ils se comprissent, quand ils parlaient, entre eux, dans leur idiome.

ce Des poseurs! disait-elle, qui font semblant de s'entendre pour nous étonner ! Mais je ne crois pas à ça, moi ; dès que nous n'y sommes plus, ils parlent français ! . . . Et trop heureux ! »

D'ailleurs, pour elle, l'échelle de la civilisation se résumait ainsi :

« Les singes, les étrangers, les Auvergnats et les Français. »

Encore qu'en dehors des Parisiens il n'y eût guère, à son sentiment, que des sauvages.

Ernest pensait probablement comme elle, à ce sujet. En tous cas, Steïnburg n'avait jamais été dans ses petits papiers. Plus d'une fois il avait craint qu'il ne demandât crédit. Sa venue lui était désagréable. Il sentait vaguement que cet homme cherchait une occasion quelconque de faire quoi que ce soit, dont il résulterait du désagrément, sinon pour la maison, du moins pour les habitués.

Mis au fait de ce qui venait de se passer chez Cellarius, il en augura mal pour Octave. Avec un

tel adversaire, il n'en irait pas comme à l'habitude.

Vers trois heures du matin, la sonnette retentit violemment. Les garçons quittèrent, d'un même mouvement, leur attitude endormie, et Ernest s'avança vers l'escalier, entendant des pas précipités.

C'était Alice qui, n'ayant pas trouvé Octave à son domicile, pensait le rencontrer, lui ou ses témoins, au Café Anglais.

— Qui y a-t-il ici? demanda-t-elle fébrilement.

— Personne des amis de madame, répondit Ernest.

— M. Octave Hépheil n'est pas venu ?

— Non, madame.

Alice s'appuya contre le mur. Elle était rompue et accablée, par une incertitude poignante. Que se passait-il ? Ne pourrait-elle rien pour empêcher le malheur qu'elle appréhendait ? Fon joli visage trahissait une anxiété mortelle.

Ernest en eut pitié.

— Peut-être, dit-il, madame aurait-elle quelque renseignement de madame Léonie Boutelier.

— Elle est là? Avec qui?

— Seule.

Ce disant, Ernest ouvrit la porte'd'un des petits cabinets de cet étage.

Sur le divan, une femme était étendue, sommeillant à demi, devant une tasse de thé et des cigares.

Cette femme n'était plus toute jeune. Elle avait encore de la beauté; mais ce qui la rendait remarquable, c'était une distinction excessive, non-seulement dans ses mouvements et dans son air, mais encore dans son langage. Devant elle, on se tenait.

Cadet-Rousseau en disait :

— Il y a des moments où, venu chez elle pour dire des bêtises, en prenant l'absinthe, je me demande si je ne suis pas en visite chez une amie de maman. Et, ma parole d'honneur, quand je la quitte, ces jours-là, « j'ai l'honneur de lui présenter mes respects. »

Elle était pourtant bien du monde galant et « femme chique » clans la plus complète acception du terme. Mais elle avait été bien élevée, et il lui en restait ce quelque chose qui impose de la tenue à l'entourage.

C'était encore une victime de la manie, qu'ont les parents, d'élever leurs filles au-dessus de leur condition. Celle-ci, orpheline d'un officier supérieur, avait dû se réduire à se faire institutrice. Dans une famille anglaise, où on l'avait placée, il se trouva que le fils s'éprit d'elle et l'enleva.

Les successeurs de celui-ci ne durent pas se

donner tant de peine. La soif du luxe et l'humiliation de servir la rendirent accommodante. Aujourd'hui, elle était hors de passe, riche, entourée, et elle ne paraissait plus dans son monde, que par échappées.

Retirée à Saint-Gratien, dans une fort belle propriété, qui lui avait été donnée, avec de quoi l'entretenir, elle s'observait au point que déjà, l'hiver, quelques voisins l'avaient à peu près accueillie. Elle rendait le pain bénit, comme tout le monde. M. le curé avait été quêter chez elle. Le médecin avait eu à soigner son fils, un beau petit homme de dix ans, dont, après tout, ce n'était pas la faute, et qui plaisait généralement. Tout cela, et d'autres petites causes encore, avaient valu quelques saluts à Mme Léonie Boutelier, qui, grâce à un tact inné et sur, y avait répondu avec réserve et modestie. On s'en était senti rassuré, et l'on faisait mieux que la tolérer dans le pays.

Quand ses amis venaient chez elle, ils subissaient plus ou moins l'influence de l'impression qu'avait traduite Cadet-Rousseau. Certes! on riait; certes! on prenait ses coudées franches; mais il n'en passait rien par-dessus les murs. Point capital.

Cependant Léonie n'entendait pas avoir rompu toutes ses attaches à la vie de plaisir. Les solen-

nités hippiques, principalement, l'entraînaient irrésistiblement.

C'est pourquoi elle n'avait pu se tenir d'assister à la première course de printemps. Elle eût pu y venir dans sa voiture ; mais elle devenait, sinon économe, du moins sage. De Saint-Gratien à Longchamps, et retour, c'est beaucoup pour un attelage de prix. Elle avait préféré louer une calèche chez Brion, pensant rentrer dîner à la campagne.

Mais le moyen ? Au champ de courses, elle avait été entourée, fêtée. Il avait fallu dîner avec d'anciens amis. Le dîner s'était prolongé. Un baccarat avait fait le reste. Tant et si bien qu'elle avait manqué le dernier train.

En un autre temps, elle fût retournée au jeu ; mais ses camarades, déjà suffisamment lestés, au dîner, avaient grand'soif, en jouant. Les têtes étaient montées. On parlait gras, on criait fort. Léonie n'avait jamais eu le goût de ce diapason. Tout sagement, elle pensa qu'il valait mieux, à tous égards, se reposer, en attendant le premier départ du matin. Et elle était venue au Café Anglais.

En entendant ouvrir la porte de son cabinet, elle se redressa à demi :

■ — Comment! c'est toi, ma belle, dit-elle, en reconnaissant Alice. Quelle bonne idée ! Entre. Assiedstoi. Tu es toute pâle, ajouta-t-elle, en attirant la

jeune fille à côté d'elle, par un mouvement de bonté. Qu'arrive-t-il, mon cher enfant?

— Il arrive, répondit Alice, que deux hommes veulent se battre à mon sujet.

■ — Encore!... fit Léonie Boutelier, se souvenant de la mort de Caudheille.

— Encore ! oui, répéta la jeune fille avec amertume. Mais c'est trop d'une fois, reprit-elle en s'animant, et il faut que j'empêche ce duel à quelque prix que ce soit.

Léonie la contempla, avec une bienveillance nuancée d'une grande commisération. La sincérité d'Alice ne faisait pas doute ; mais Léonie avait vécu, et, bien qu'elle eût su se faire accorder une somme d'égards, de la part des compagnons de plaisir auxquels ces femmes sont vouées, elle ne s'illusionnait pas, sur le degré d'influence qu'elles peuvent avoir, dès qu'il ne s'agit plus de folies, de parties ou de ripailles.

Toutefois, elle eut scrupule de contrister cette innocente, en lui livrant le résultat de son expérience. Elle lui laissa son espoir d'être en situation d'intervenir, dans l'affaire qui lui tenait au cœur.

— Qui est-ce? demanda-t-elle.

— Octave Hépheil!...

— Et Steïnburg, acheva Léonie.

— Tu sais ce qui s'est passé?

— C'est la première chose qu'on m'ait dite, en arrivant ici. Cependant, je ne sais que le fait delà provocation, et j'ignorais que tu y fusses pour quelque chose.

Alice lui conta toute l'histoire. L'accident de la porte d'Auteuil, le dîner chez Voisin, les confidences du Bavarois, pour en venir à connaître son avis sur la valeur de ses soupçons, au sujet du parti pris de Steïnburg.

Léonie crut aisément que celui-ci agissait, en tout cela, d'après un plan fermement voulu. Mais elle en tira cette conséquence, qu'il lui semblait d'autant plus impossible d'éviter le duel.

— Et pourtant, répondit vivement Alice, je l'empêcherai !

— Comment?

— Je ne sais encore ; mais je l'empêcherai ; je le veux; il le faut! Si Octave- va sur le terrain, il y restera. Cela, je ne le veux pas; cela ne sera pas ! J'irai plutôt prévenir sa mère et ses sœurs !...

Léonie vit que, pour le moment du moins, la discussion ne donnerait rien de bon. Cette enfant était buttée sur une idée fixe; elle n'olfrait aucune prise.

Puis elle pensa qu'en somme, ce Steïnburg, repoussé par les membres de deux cercles, donnant matière à des défiances, à des commentaires fâcheux,

pouvait fort bien être convaincu d'indignité. Étaitce, n'était-ce pas un chevalier d'industrie? Pour arriver au but que se proposait Alice, avec une résolution extraordinaire, il fallait, avant tout, éclaircir ce point. Si le Bavarois était un homme taré, pas d'affaire d'honneur avec lui. Là était l'issue, et Léonie n'en apercevait pas d'autre.

En tous cas, il fallait agir vite.

— Attends! dit-elle.

Et elle sonna. Ernest se présenta aussitôt.

— Mon ami, lui dit Léonie, nous avons un intérêt grave à savoir où en sont les choses, quant à l'affaire de M. Hépheil. Avez-vous quelques renseignements?

— Je ne sais qu'une chose, répondit le maître d'hôtel : c'est que la première entrevue des témoins de ces messieurs aura lieu demain, à midi.

— Bon ! fit Léonie ; nous avons du temps devant nous.

— C'est bien sûr? demanda Alice, craignant instinctivement que, par pitié pour elle, on ne cherchât à lui donner le change.

— C'est M. le comte d'Iosk qui l'a dit, tout à l'heure, à plusieurs cie v,es messieurs.

— Anatole?... reprit Léonie. Que fait-il dans tout cela?

— Il est, je crois, l'un des témoins de M. Hé-

pheil. M. le comte et M™ ]a comtesse ont dîné en haut, avec de leurs amis. On a joué ensuite. A une heure du matin, à peu près, un envoyé est venu chercher M. le comte, toute affaire cessante, de la part de M. Octave. Et c'est à son retour qu'il a annoncé l'heure de la première conférence des témoins.

— Merci, fit Léonie.

Puis, dès qu'Ernest fut sorti :

— J'ai une idée, dit-elle à Alice, avec le ton d'une personne à qui il est venu une excellente inspiration. Octave n'est-il pas très-affectueusement lié avec ce jeune médecin qui t'a soignée, lors du duel de Caudheille ?

— Adrien Revel?

— Oui.

— C'est vrai, dit Alice avec une émotion secrète et profonde. Ils se sont liés à l'École de médecine. Octave a suivi, parfois, les avis de son ami. Il l'a présenté dans sa famille... Je te comprends, ajoutât-elle. Adrien sera certainement prié par Octave de l'assister sur le terrain, ne fût-ce qu'en sa qualité de médecin...

Pendant qu'elle suivait ses pensées, combattant ce qu'elles avaient de pénible, Léonie, ouvrant ellemême le cabinet, se faisait donner du papier et de l'encre.

Alice, après avoir hésité encore un moment, prit la plume et écrivit :

« J'ai une grâce suprême à vous demander. Un homme que vous aimez est en danger. A quelque heure que vous receviez ce mot, venez; je vous en supplie à mains jointes.

« Alice. »

Le chasseur, mandé parLéonie, attendait. Alice lui remit le billet et lui donna cent francs.

— Prenez une voiture, lui dit-elle. Faites-vous conduire, 40, rue Pigalle. Demandez le docteur Revel, et tâchez de le ramener chez moi. Je rentre à l'instant. t

— Il faut tout prévoir, madame, dit le chasseur.

— Quoi ?

— S'il n'y était pas ?

■— S'il n'y est pas, et si l'on ne peut ou ne veut vous dire où le joindre, attendez dans la voiture jusqu'à ce qu'il rentre.

■ — Bien, madame, fit le chasseur en s'éloignant vivement.

Alice n'attendit pas qu'il eût tiré la porte du cabinet pour céder à son émotion. Venant d'un mouvement à Léonie, elle se jeta à son cou et l'embrassa, avec l'effusion d'une reconnaissance dont celle-ci ne pouvait deviner la portée, mais qui ce-

pendant la toucha. Elle la soutenait comme elle eût fait de sa fille, extrêmement troublée de sentir les larmes d'Alice lui mouiller la joue. Pas un mot n'avait été prononcé. Pourtant la même pensée les avait envahies toutes deux; une pensée amère, qui leur fit baisser les yeux, quand elles se regardèrent.

— Nous sommes des malheureuses ! dit tout bas Léonie.

Quelques minutes plus tard, Alice rentrait chez elle. Elle trouva Fulgence endormie dans son boudoir.

— Ma pauvre fille, lui dit-elle, vous pouvez aller vous reposer.

— Je déshabillerai madame?

— Non, j'attends quelqu'un.

Le fait était inusité. Fulgence regarda sa maîtresse, et celle-ci sentit la rougeur lui monter au front, en pénétrant l'étonnement de sa femme de chambre.

— Le docteur, ajouta-t-elle vivement.

— Je resterai pour introduire le docteur, dit Fulgence. Je neveux pas que madame aille ouvrir elle-même.

Alice l'entendait à peine. Elle ne répondit rien, et se laissa tomber sur un fauteuil, pendant que la domestique se rendait à l'office.

Dans Tâtre, où} en toute saison, il y avait du feu

le soir, les étincelles dansaient, avec de petits claquements, et la flamme multicolore gambadait de ci de là, surmontée d'un panache de fumée grasse, dont les flocons roulaient les uns sur les autres, entraînant le regard à les suivre, la pensée à se perdre dans leur tourbillon.

Le silence était partout, à peine interrompu, au dehors, par le roulement d'une voiture de louage, rentrant au dépôt. L'oreille a sa mémoire comme les autres sens. Certain bruit rappelle des heures passées, des impressions de l'autre temps. Que de fois, jadis, Alice était restée ainsi dans sa chambrette de la rue Lepic, devant un petit feu, enfoncée dans l'unique fauteuil que lui avait abandonné sa mère, écoutant les bruits de la rue déserte, en suivant des rêves, radieux alors!

C'était au temps de ses aspirations artistiques; le temps où, se croyant douée d'une voix et de moyens supérieurs, elle se berçait d'illusions triomphantes. Toutes lui revenaient à l'esprit, en cet instant. Elle se retrouvait crédule et enthousiaste en face d'un avenir enchanté de promesses éblouissantes. La gloire ! la fortune ! la considération ! Elle se voyait acclamée, rentrant près de la veuve Maroteau, à qui elle jetait ses couronnes et ses bouquets. Elle voyait celle-ci heureuse, comblée de soins, entourée de luxe, servie, honorée. Elle se

voyait, elle-même, l'objet d'égards inouïs de la part d'un monde aristocratique et respectueux. Des rois venaient à elle pour la féliciter. Quelque fils de grande maison la suppliait de lui sacrifier ses succès, et de porter son nom. Et elle ne chantait plus que pour les pauvres !

Ah ! les beaux songes, poursuivis jusque dans la confusion du premier sommeil ! Les voilà revenus, ressaisis. Elle s'y laissait aller, perdant, à mesure, la notion du présent et des fait récents.

Puis, toute cette aurore magique s'assombrit. La triste et amère réalité se dressa en face de sa raison interdite, avec le caractère d'une déduction fatalement logique. Ces beaux songes avaient amené la situation présente, où elle se débattait, comme en un bourbier, où il semblait qu'il n'y eût plus moyen d'enfoncer davantage, et, encore moins, de sortir jamais.

Où étaient-ils les triomphes inouïs ? Où les hommages passionnés? A leur lieu et place, le début glacial de Bruxelles, la chute de Marseille! Les ovations s'étaient changées en murmures blessants ; le triomphe, en confusion.

La misère de ses succès mesquins, durant le temps où elle avait fait partie de la troupe ambulante, lui était comme une chose douce, en comparaison de ce qui avait précédé, et, surtout, de ce qui avait suivi.

Ah! ce qui avait suivi! Elle en éprouvait une horreur effroyable, à présent. Mais absorbée par ses souvenirs, il lui semblait que cela ne durait plus ; que c'en était fini ; que cela était du domaine de l'autrefois.

Le craquement d'un meuble, en la faisant tressaillir, l'arracha à cette dernière erreur. En jetant un coup d'œil autour d'elle, ce boudoir lui rappela l'atrocité de sa situation. Non! ce n'était pas fini. Non, elle n'était pas la fille repentante, la Madeleine pleurant ses chutes, dans quelque désert purifié. Madeleine ? non ; mais Alice-la-Mioche, toujours et quand même! Une créature honteuse, faute de s'être suffisamment bronzée, dans ces atmosphères fétides ; un être misérable et méprisé, par ceux-là mêmes qui la poursuivaient d'hommages, par ceux-là mêmes qui la servaient, par le monde entier!

Le sentiment de sa dégradation l'accabla outre mesure ; puis un revirement désespéré se produisit dans son esprit. Il lui sembla que la seule chance qu'elle eût de se dérober à de si cruels tourments, était de dominer tout scrupule et tout remords. Quelle autre issue? Elle n'en apercevait aucune. Autant valait donc, pour n'y pas succomber, pour ne pas devenir folle de regrets et de douleur, autant valait accepter, nettement et bravement, son

abjection ; imiter la voisine, et, cessant de gémir, se rouler en pleine boue, en regardant la société en face. Entrée, par telle circonstance que ce fût, dans une impasse, bien certaine de l'impossibilité de revenir sur ses pas, de quoi servait de s'accroupir, à mi-chemin de la pente, et de pleurer en se frappant la poitrine? Qui lui jetterait un regard de compassion? Qui lui tendrait la main? Personne.

Pas de milieu : il fallait, pour se soustraire à la douleur morale qui lui déchirait le cerveau, avoir l'énergie ou de se tuer, pour en finir, pour ne plus penser, pour ne plus se repentir ; ou, étouffant dans le bruit, dans les amours déréglées, les révoltes de sa conscience, il fallait se lancer en avant, tête baissée, et plonger jusqu'au plus profond du cloaque de la débauche.

Se tuer ! Le suicide?... Pour la première fois de sa vie, elle analysa cette pensée, s'y arrêtant avec une sorte de curiosité, se demandant s'il était facile ou non de mourir, par sa propre volonté.

Au fait, comment peut-on se tuer? Ce n'est pas tout que de décider qu'on veut mourir; il faut en venir à une action effective, à laquelle elle n'avait jamais songé.

Curieusement, elle passa en revue les différents procédés, offerts à la créature, par sa propre industrie, pour se délivrer de l'existence. Mais loin de

s'habituer à l'idée de la mort, la peur l'envahit. Il lui courut des frissons par tous les membres, son visage se contracta; on eût dit qu'elle allait crier, appeler au secours. Et il lui sembla bien plus aisé de trouver l'oubli de soi, de dompter sess^crupules, en s'abrutissant par le dérèglement excessif.

Aux tableaux lugubres succéda, dans son imagination, la fantasmagorie des orgies, sur lesquelles elle se rabattait. Elle s'apercevait en bacchante échevelée, la poitrine au vent, riant, buvant, chantant, debout sur une table, jonchée de bouteilles et de mets gaspillés. Des amis, des amants l'entouraient, applaudissant, l'excitant davantage. Ils la proclamaient reine, et voulaient la porter en triomphe, sur quelque plat d'argent : pavois classique des courtisanes.

L'un d'eux grimpait, déjà, sur un siège, pour la saisir et la couronner de fleurs. Et, sans interrompre sa chanson lubrique, elle tournait la tête vers lui... Horreur ! c'était le spectre de Caudheille; pas même lui : ses ossements, qui s'agitaient en craquant, sous ses habits de fête.

Le cri qu'elle poussa la tira de ce cauchemar, qui l'oppressait à l'étouffer. Elle se leva vivement, cherchant un livre, pour ne pas retomber dans ce courant d'idées abominables. Mais elle ne parvint pas

à comprendre le texte, que ses yeux suivaient machinalement.

Puis elle réfléchit encore, et, faisant la somme de tout ce qu'elle souffrait, elle dit lentement :

■ — Qui donc nous a appelées des filles de joie?...

Un coup de sonnette retentit à l'antichambre. C'était Adrien qui venait à son appel. Il était quatre heures et demie du matin.

Après avoir ramené la veuve Maroteau chez elle, le jeune docteur était rentré, et, selon son habitude, il s'était mis au travail, s' absorbant, en dépit des rires, des cris et des chants bachiques de ses trop nombreuses voisines, chez qui il y a réception tous les soirs. Et tandis qu'on s'interpellait d'une fenêtre à l'autre, demandant à s'emprunter toutes sortes de choses (y compris les invités, parfois!), il parvenait à fixer ses facultés sur un point d'étude.

Vers deux heures, sentant s'accuser la fatigue, il avait quitté son cabinet, pour rentrer dans sa chambre, qui donnait sur la rue. De ce côté, le calme s'était relativement produit. A peine l'éclat de voix de deux amis, fortement rafraîchis, qui

s'expliquaient leur caractère; le bruit d'une porte cochère retentissant dans l'obscurité; le chuchotement de deux amoureux qui se disent : « A dimanche ! » et le pas vainqueur d'un don Juan satisfait, qui regagne son quartier, en pestant contre lui-même sur ce qu'il a oublié de prendre du feu, chez sa Dulcinée, pour allumer le cigare, qu'il mâchonne avec dépit.

Adrien, accoudé à la fenêtre, humait la brise qui rafraîchissait son front, laissant son regard errer dans les profondeurs du ciel, plein d'étoiles brillantes.

Plongé dans ces vagues réflexions que procure la contemplation des mondes célestes, il ne prit pas garde à deux ombres qui, ayant tourné le coin de la rue Labruyère, s'étaient arrêtées de l'autre côté de la rue. Cependant, l'appel de son nom le tira de ces hauteurs.

— Adrien! fit une voix. Est-ce vous, docteur?

— Oui, répondit-il. Qui est là?

— Octave.

— Montez, dit le jeune docteur, pressentant quelque raison grave à cette visite inattendue.

Un moment après, Octave et le bon comte d'Iosk entraient dans son cabinet.

Octave venait lui demander de lui servir de second. Adrien refusa net.

— Pourquoi ? demanda le jeune homme, dissimulant mal son déplaisir.

— Parce que, répondit Adrien, je vous aime beaucoup; parce que madame votre mère me reprocherait, très-justement, de vous avoir facilité les moyens de commettre une mauvaise action envers elle; parce que, encore, le motif delà provocation est une gaminerie de viveurs en goguette, et eniin parce que — pardonnez ma netteté — parce que je ne suis pas assez sûr que toute cette grave affaire n'ait un dénoûment pitoyable.

— Quoi ! fit Octave, me supposeriez-vous disposé à me prêter à une comédie ?

— Il me semble, ajouta l'époux de la « belle Euphémie, » que l'attitude, prise par moi, en cette affaire, vous couvre suffisamment, docteur.

— Qu'elle me couvre, reprit Adrien en souriant intérieurement, j'en suis à peu près certain. Mais me couvre de quoi?... Si c'est de gloire, j'en serai bien surpris, je vous l'avoue, mon cher comte. Non, ajouta-t-il avec fermeté, je ne puis accepter le rôle que vous m'offrez, et vous devriez, de même, refuser votre concours au bouillant Octave, qui a tous les torts, au surplus : tort d'avoir pris si cavalièrement la danseuse d'un « gentleman qui ne lui avait pas été présenté ! » fit-il en appuyant ironiquement; tort enfin de s'être oublié jusqu'à

se conduire

fait, Octave n'a besoin ni de vous, ni de moi. Il est l'offenseur; il n'a qu'à se mettre à la disposition de son adversaire, et, l'heure de celui-ci prise, se rendre au rendez-vous, après avoir prié les deux: premiers soldats venus de l'accompagner. Voilà mon avis!

Octave et le comte se regardèrent, ne sachant que répondre, mais bien décidés à ne pas du tout suivre cet avis, qui, si crâne qu'il fût, n'était pas pour les satisfaire. Ce n'était plus « une affaire, » cela, une « affaire d'honneur! » Plus de pourparlers, d'entrevues, de procès-verbaux ! Plus moyen d'accaparer, pour un moment, l'attention de la galerie. Anatole d'Iosk, principalement, lui qui était avide de notoriété, ne s'arrangeait pas d'un tel programme, et il se répétait dans son for intérieur, avec une bonne foi parfaite :

— Mais non! ça n'est pas ça! Il n'y est pas du tout, le docteur !

Il allait même prendre la parole pour plaider sa thèse, quand le portier pria Adrien de sortir un moment.

Sur le carré, celui-ci trouva le chasseur du Café Anglais, qui lui remit le billet d'Alice. Seulement, l'ayant reçu des mains de Léonie Boutelier, il dit venir de la part de celle-ci.

— Tenez, Tit le jeune docteur, en revenant dans son cabinet, et en mettant sous les yeux des jeunes gens le billet qu'il venait de recevoir, voici de quoi me confirmer dans ma détermination, s'il me restait une hésitation. L'étrange « affaire d'honneur ! » à laquelle des Léonie Boutelier et des Alice-la- Mioche sont mêlées ! Et remarquez que rien n'^ manque : ces dames s'en mêlent d'un des cabinets du Café Anglais! Elles ont dû en conférer avec Ernest. Qui sait si le chasseur n'a pas donné son conseil? Allons ! fit-il, vous êtes fous ! Je ne puis rien pour vous, mon pauvre Octave. Vous avez fait une sottise, et je crains bien que vous n'y risquiez qu'un peu de ridicule. Pour moi, je vous aime assez pour vous le souhaiter sincèrement. Mieux vaut cela que d'exposer votre mère et vos sœurs à un chagrin. Toutefois, si le ciel méconnaissait la ferveur de la prière que je lui adresse, si vous allez sur le terrain, en un mot, je vous y accompagnerai, mais en ma qualité de médecin, pas autrement.

Octave parut froissé.

— Comment! fît-il en soulignant, « si je vais sur le terrain? » En doutez-vous?

— Ne vous méprenez pas sur la portée de mes paroles, répondit Adrien. Si l'on vous y appelle, je n'ai pas à supposer que vous vous y fassiez at-

tendre. J'espère même que vous vous y conduiriez de façon à faire oublier les raisons qui vous y auraient amené ; mais je ne vous blâme pas moins de vous être mis en situation d'y être conduit en cette posture.

Octave, qui était entré chez Adrien d'un pas délibéré, un peu bouffi d'une certaine fierté, qu'il croyait sincèrement chevaleresque, sortit dérouté, confus, presque penaud. En dépit de ce que lui rabâcha son premier témoin, en redescendant au boulevard, il se vit dans une nasse assez sotte. De quelque manière que les choses tournassent, il sentait, à présent, qu'il n'y aurait guère qu'un rôle misérable. Et si, pour comble, il allait se faire pourfendre ?

Le souvenir de sa mère et de ses sœurs, qu'Adrien avait évoqué, le troublait infiniment ; car la vie imbécile, qu'il menait, ne l'avait encore ni corrompu, ni abêti complètement.

Et puis, il se souvenait de propos et d'appréciations entendus, à la suite d'affaires semblables, arrivées à d'autres : du duel de Caudheille, par exemple.

— « C'est un sot! avaient dit certains jeunes gens, qui peut-être tenaient pour son adversaire. Il n'a eu que ce qu'il méritait. »

C'est à peine, d'ailleurs, si l'on en avait parlé

deux jours, et, en buvant, en faisant la partie; entre deux vins, entre deux coups de cartes !

Ainsi, voilà tout ce que rapporte une affaire si grave, où la vie est en question ! Quelques commentaires, plus ou moins malveillants. Un jeu de dupe en ce cas ! À quoi avait-il songé, en s'empêtrant dans une si piètre et lugubre aventure? Il s'en voulait à mort, et il se jurait bien ses grands dieux de ne jamais recommencer, si...

Mais voilà : « Si !.. . »

Et, avec une singulière attention, il repassa dans sa mémoire tout ce qu'Adrien venait de lui débiter. Dans les reproches de celui-ci, n'y avait-il pas de même un « si?... » mais plus rassurant, ce dernier, s'il s'en fiait à l'impression qu'il lui en restait? Certainement, Adrien avait laissé percer un doute sur l'issue de l'affaire. C'était même l'une des raisons, qu'il avait données, pour refuser d'être témoin. Le docteur pensait-il donc qu'on pouvait ne pas aller sur le terrain ?

Mais non! c'était impossible. Le duel était inévitable. Le moyen que Steïnburg ne poussât pas les choses jusque-là? Adrien n'avait pas compris la gravité de l'affaire; il s'était trompé...

A cette pensée, Octave eut beau faire, une voix intérieure, celle d'une sorte de Second-Moi, murmura tout bas :

— « Tant pis ! »

Le pauvre garçon réagit, du moins, contre ce cri de la bête, qui est en nous ; contre cette explosion de notre plus persistant instinct, celui de la conservation. Il se raidit contre toute faiblesse et se sentit prêt à aller jusqu'au bout. Mais le Second- Moi ne se domine pas du premier coup ; il reprend en sous-œuvre, insinuant et vivace :

— « Cependant, murmurait-il, le docteur n'est pas un garçon léger, qui parle pour ne rien dire ! Pourquoi aurait-il répété : « Je crois que vous vous conduirez convenablement sur le terrain, si Von vous y appelle? »

Ce conditionnel ne permettait-il pas un vague espoir?

Ah !• le dur moment, même pour les plus braves ! Que de retours sur soi-même, que d'anxiétés, d'angoisses ! Et que ne donnerait-on pas pour croiser le fer, sur l'heure, et en finir, dans le moment !

A la fin, Octave se secoua et se ressaisit pleinement. Il ne voulut plus penser au docteur. Un fait était là : il lui manquait un témoin ; il fallait se le procurer.

A tout hasard, il entra, avec le comte d'Iosk, à la Maison-Dorée. En y apprenant la présence de bon nombre de ces messieurs, il pensa n'avoir que l'embarras du choix. Cependant, il débuta par

essuyer trois refus, déguisés sous des prétextes d'ailleurs plausibles, et il dut s'estimer heureux d'avoir enfin parole de Cadet-Rousseau, qui, malgré tout l'esprit qu'il s'accordait, ne sut qu'imaginer, pour décliner la corvée.

Après le départ d'Octave et du comte, Adrien froissa violemment le billet d'Alice.

— Certes, non! s'écria-t-il, je n'irai pas!

Et pour être sûr de ne pas faillir, il commença à se déshabiller, afin de se mettre au lit.

Pourtant, il avait changé de résolution, ainsi qu'on l'a vu à la fin du chapitre précédent. C'est que, en dépit des plus beaux raisonnements du monde, la femme qui nous occupe et nous possède, fût-ce malgré nos dents, exerce un empire souverain sur nos facultés. Et quoi qu'il dit ou fit, Arien adorait Alice, d'autant plus, qu'elle ne lui avait jamais valu que des douleurs. La raison pourra paraître illogique, et pourtant, c'est une loi naturelle, partout et toujours vérifiée : nous aimons en raison directe de ce que l'objet aimé nous coûte.

C'est l'explication de la préférence des parents pour le plus chétif des enfants. Et si l'on y regarde de près, rien n'est plus simple, ni plus juste au total. Voyez, par contre, combien l'objet aisément accessible lasse ; combien la délectation, la possession refroidissent. Vous souvient-il d'avoir été disposé à

toutes les extravagances, à tous les sacrifices, pour toucher un cœur qui paraissait vous échapper? Souvenez-vous du lendemain du triomphe : « Ce n'était que cela !... »

Toutefois, le jeune docteur, si épris qu'il fût, avait cette puissance de volonté, ce sentiment de sa propre dignité, qui préserve des chutes. Mais ce n'était ni sans lutte, ni sans souffrances intellectuelles qu'il parvenait à se maîtriser, et chaque crise l'attachait davantage, et bien contre son gré, à cette « misérable fille » qu'il s'efforçait de mépriser, sans jamais pouvoir arriver à se la rendre indifférente.

Après s'être couché, il sentit si bien sa résolution chanceler, qu'il se releva, rallumant sa lumière, pour rechercher, dans les cendres de l'âtre, le mot qu'elle lui avait écrit. Il le relut. Il en pesa les termes, tant et si bien que, un peu furieux contre lui-même, il remit ses vêtements et partit.

Il cédait. Mais ce n'était pas sans une honte intime qui, à son arrivée chez elle, lui fit affecter une brusquerie déplaisante. Que lui voulait-elle? Qu'y avait-il donc de si grave, pour qu'elle le dérangeât ainsi ? Ce duel ? Eh bien, en quoi cela la regardait-il?...

Il la rudoya presque.

— Adrien, lui dit-elle, vous avez tous les droits

du monde de me froisser et de m'humilier. Je ne me plaindrai jamais des duretés que vous ne croirez pas devoir m'épargner. Mon silence est la seule manifestation de reconnaissance, qui me soit permise envers vous.

— Ni reconnaissance ni autre chose ! réponditil brusquement. Je sens ce à quoi vous faites allusion : l'amitié respectueuse que je garde à votre mère, n'est-ce pas ? Mais si vous voulez ne m'en pas décourager, ne m'en parlez jamais: cela est entre votre mère et moi, sans plus.

— Soit! fit Alice, je n'y reviendrai pas. Du jour où je suis partie, je ne compte plus pour elle, ni pour vous : c'est justice. Mais ce qui est antérieur, Adrien, permettez-moi de l'évoquer. Permettez-moi de vous rappeler que vous avez été mon ami, un ami méconnu sans doute, mais...

— Il n'importe pas! dit le jeune homme en l'interrompant, poursuivez. Qu'attendez-vous de moi?

Il n'avait jamais été si rude ni si cassant envers elle. La pauvre fille, déjà trop secouée par les ; événements de cette soirée, ne put se maintenir. Un sanglot lui échappa.

Adrien s'en sentit, à ce point, troublé qu'il faillit faire un mouvement vers elle. Mais ce ne fut qu'un éclair, que la colère domina aussitôt. N'allait-il pas avoir la lâcheté de s'attendrir sur cette créa-

ture odieuse d'imbécillité qui, aimée, honorée par un brave et honnête garçon, disposé à tout entreprendre, pour lui procurer les douceurs d'une existence brillante, avait été, de propos délibéré, se rouler dans le vice le plus bas? Il s'indignait contre lui-même, de la fugitive défaillance, que ses pleurs lui avaient fait éprouver, et son visage ébaucha un sourire blessant. Qu'allait-elle aussi rappeler ce passé que, dans le secret de sa conscience, à lui, il regrettait de jour en jour plus douloureusement?

En apercevant ce sourire insultant, Alice essuya ses larmes et se redressa légèrement.

— Écoutez, dit-elle, c'est trop, et vous y mettez de la cruauté. Pourtant, il faut m'écouter jusqu'au bout; il faut souffrir que je vous apitoie sur moi. Si indigne que je sois, vous ne pouvez pas vouloir me réduire à la dernière extrémité du désespoir, en refusant de m'entendre. Quoi que je vaille, à quelque avilissement que je sois tombée, il y a un fait contre lequel je m'insurge : c'est qu'on m'interdise le droit d'empêcher qu'un homme soit tué à mon sujet. Je consens cependant à ne pas me mettre en cause; je ne cherche pas à provoquer votre compassion. Laissez -moi à ma fange ; mais ayez pitié de ce malheureux garçon, ayez pitié de sa mère, de ses sœurs... Ah ! fit-elle

en se tordant les bras, j'oublie!... j'oublie qu'une fille comme moi salit tout ce qu'elle touche. Soit encore ! Aussi bien, reprit-elle d'une voix vibrante et en s'approchant d'Adrien, aussi bien, ce n'est pas vrai, c'est moins pour ces personnes, c'est moins pour Octave que pour moi, que je vous supplie de vous employer à empêcher ce duel. Je vous fais horreur; je ne vous inspire que du dégoût : tant pis ! Mais j'ai peur ; mais je suis folle de douleur, et me voilà à vos pieds, vous suppliant, à mains jointes, de ne pas laisser votre ami aller sur le terrain. C'est un homme mort, vous dis-je ! L'autre le tuera comme un chien, froidement, en vue de calculs fermement arrêtés. Eh bien! moi, je ne le veux pas; moi, je vous conjure d'intervenir, de le sauver, de m' éviter, à moi, le plus cruel châtiment que je me sois encore attiré ; voilà tout.

Le jeune homme avait tourné la tête et restait silencieux.

— Adrien, dit-elle en s'approchant encore, au point d'être accroupie devant le fauteuil où il s'était laissé tomber ; Adrien, il n'est pas d'humiliation que je n'accepte de votre part; je ne m'illusionne pas, d'ailleurs, sur le degré de répugnance que tout cela vous inspire : c'est misérable et honteux, c'est ma faute, je suis cause de tout;

mais je suis éperdue, je demande grâce. Sauvezmoi d'une fin horrible, épargnez-moi des remords épouvantables.

Sans y prendre garde, elle avait appuyé ses mains suppliantes sur le genou du jeune homme, et, baissant la tête, elle pleurait en cette attitude.

Adrien ramena son regard vers elle, et il la contempla en silence, songeant, avec plus de calme, au sentiment qui dictait les paroles de la malheureuse. Puis, de pensée en pensée, il en vint à se demander si, dans sa sévérité, à lui, il n'y avait pas l'élément d'une excitation spéciale et intéressée. L'eût-il si fort repoussée, s'il ne l'eût jamais aimée ? Ne serait-il pas, jusqu'à un certain point, touché de ses scrupules, si elle lui eût été toujours indifférente ?

Et puis encore, était-elle seule coupable de la dégradation à laquelle elle en était venue, et dont, lui, se sentait si excessivement blessé? L'éducation que cette jeune fille avait reçue, l'insuffisance de Mme Maroteau n'étaient-elles pour rien dans la chute de cette courtisane éplorée? Et qui sait si les choses eussent tourné de cette façon lamentable, au cas, où lui-même, au lieu de renfermer les sentiments qu'il lui avait voués jadis, se fût ouvert, à elle ou à sa mère, des espérances qu'il caressait alors?

Tout à coup, un éclair de joie indicible illumina l'âme de la triste fille. Abimée dans ses réflexions lugubres, doutant de le voir fléchir, elle avait senti, sur ses mains croisées, l'impression humide et tiède d'une larme. Elle releva vivement la tête. Elle ne s'était pas trompée : Adrien pleurait.

Le mouvement qu'elle fit le rappela à la situation, et se levant, il alla reprendre son chapeau.

— Prenez un peu de repos, lui dit-il; je verrai Octave et ferai de mon mieux, pour vous satisfaire.

Elle avait envie de lui baiser les mains. Elle se tut cependant. Il sortit.

Au lieu de remonter les hauteurs, par le quartier Saint-Lazare, il tourna vers les boulevards. Ce n'est pas qu'il l'eût décidé ; il ne savait trop où il en était, inconscient de l'heure et de la route qu'il suivait. En telle circonstance, c'est un instinct bien parisien qui vous pousse aux boulevards ; il semble que ce soit, non le plus court, mais le plus sûr. Où qu'on loge, une fois là, on se tient pour arrivé. C'est comme un pôle, vers lequel on se tourne machinalement.

Déjà, quelques-uns de ces employés, dont le labeur commence à l'aube, arpentaient les trottoirs d'un pas pressé. Un ou deux fiacres, dont le cheval et le cocher dormaient, stationnaient à la porte d'un restaurant. Des voitures de bouchers filaient

grand train, sur la chaussée, que balayaient les escouades municipales, et les premiers rayons du soleil teintaient gaiement les girouettes des hautes maisons, pendant que, par bouffées, la brise un peu vive apportait, des plateaux qui couronnent la ville, ces vagues senteurs de la première sève des bois.

Le silence de ces grandes voies, bordées de massives constructions silencieuses et closes, faisait croire à une ville abandonnée; sorte de Babylone décimée par quelque fléau.

Au tournant de la Chaussée-d'Antin, le docteur vit déboucher un étrange équipage, bondé de gens plus étranges encore. C'était une de ces vieilles calèches sonnant la ferraille, dont les roues tournaient en zigzag, sur un essieu faussé. Le cheval boitillant, dans ses harnais trop larges et rajustés avec des bouts de ficelle, trottinait, la langue pendante, et montrant une insensibilité stoïque aux coups de fouet, qui semblaient lui procurer, tout au plus, la sensation d'un chatouillement superficiel et non autrement fâcheux.

Sur le siège, à la place du cocher, qui était relégué au plan de valet de pied, Ben-Ghi-Chef, un peu ivre, tranchait du sportman, en exagérant à dessein, pour rire, la prétentieuse raideur des cochers anglais.

Dans la calèche, un pêle-mêle de jeunes gens débraillés, pris de vin, chantant et criant des insanités licencieuses. Ils étaient bien six, empilés sur les banquettes, portant leur chapeau au bout de la canne, suçant des cigares éteints, laissant pendre une jambe, en dehors du véhicule démantibulé, et se vautrant plus ou moins, sur les jupes et les dentelles d'une pauvrette, qu'ils appelaient tantôt « mon ange, » tantôt « ma vieille, » en la tutoyant de toutes les manières.

Enroulée dans une sortie de bal, abominablement chiffonnée, celle-ci ne ripostait guère, se contentant de sourire, par complaisance, aux sottises qu'ils débitaient. On voyait qu'elle était de sang-froid, au milieu de ces « pochards distingués » qui, à tout prendre, l'incommodaient à tous égards. Ses grands yeux, battus par l'insomnie, contemplaient, avec une nuance de dégoût aggravé d'inquiétude, ces pâles jocrisses, qui s'imaginaient faire de l'originalité et s'amuser en gentilshommes.

De temps en temps, elle avait la mortification d'en rappeler quelqu'un à une certaine mesure. Et d'un ton de prière, elle répétait, à celui qui conduisait la fournée :

— Je t'en prie, Ben-Chi-Chef, ramène-moi chez moi.

— Pas du tout !

— Jamais !

— Elle serait bonne, celle-là !

S'écriaient ses compagnons en chœur.

— Je n'en peux plus! faisait-elle. J'en serai malade. Je veux rentrer!

— Au bois ! hurlaient les autres.

Et Ben-Chi-Chef, faisant des mines de paillasse, se croyait le plus plaisant du monde en répondant :

— On y va, mon bourgeois.

De fait, le véritable cocher le trouvait très-spirituel et amusant.

Le docteur pensa que tout n'est pas couleur de rose, pour les femmes de ce monde-là!

Ayant pris la rue Laffite, gravi la pente Notre- Dame-de-Lorette, il fut tout surpris de constater une grande animation dans la rue Pigalle, devant sa maison même. Beaucoup de locataires étaient aux fenêtres, et des groupes, maintenus par des agents de police, encombraient la chaussée.

En approchant, il aperçut, rangées le long du mur, une quarantaine de femmes en piteuse posture, vêtues, à la diable, de robes trop luxueuses ; la plupart tenaient un petit paquet à la main. Le plus grand nombre, des enfants de vingt ans, avaient les yeux baissés. Deux ou trois, pis que mûres, regardaient la foule d'un air gouailleur et effronté. Les curieux les insultaient.

De moment en moment, les agents en amenaient une nouvelle, qu'on accueillait par des quolibets et des ricanements.

C'était une rafle de police; opération qui consiste à fouiller les garnis de certains quartiersgénéraux de la galanterie de bas étage, afin d'enrôler, de force, les femmes qui se soustraient à la surveillance de la Préfecture. Un spectacle écœurant et qui n'est pas sans révolter, quand on pense que la majeure partie des spectateurs est composée de ceux-là mêmes qui logent, nourrissent et exploitent l'industrie de ces malheureuses.

Et le docteur pensa à ces jeunes gens de la calèche, qui n'étaient pas exposés, eux, à pareille avanie ! Cela ne lui sembla pas bien juste, que ceux qui entraînent ces femmes, et se roulent avec elles dans ces malpropretés, n'eussent qu'à secouer la poussière de leurs chaussures, pour en sortir indemnes.

En rentrant chez lui, il se jeta sur son lit tout habillé, se proposant d'aller trouver Octave quelques heures après. L'esprit agité, les nerfs tendus, il tomba dans une somnolence factice, pleine de rêves incohérents, où ce qui le préoccupait se traduisait en tableaux fantastiques.

Le spectacle de ces créatures, arrêtées par l'autorité, partant deux à deux, à travers des curieux

agressifs, lui restait en mémoire, d'une façon persistante et pénible. Il les voyait défiler devant lui, une à une ; toutes avaient le visage d'Alice ; toutes tournaient, vers lui, des regards suppliants, lui répétant ce que celle-ci lui avait dit, cette nuit même. Et il s'apercevait insensible et cruel, se joignant à la foule, qui les accablait de sarcasmes. Il avait honte de lui-même et suffoquait de ne pouvoir rompre cette vision douloureuse, où il avait un rôle odieux.

Le cauchemar continuant, il voyait, derrière le convoi, mené par les agents, comme à la chiourme, une vieille femme désolée, qui priait le commissaire de faire grâce à l'une d'elles, de lui éviter l'infamie de la prison.

Cette vieille, il ne parvenait pas avoir ses traits. Tout à coup, rebutée par le fonctionnaire, elle s'approchait de lui, et il reconnaissait la veuve Maroteau.

— « La laisserez-vous aller? lui disait-elle. Ne l'arracherez-vous pas à cette honte? Et sommesnous bien innocents, vous et moi, de son inconduite? Qu'avons-nous fait pour l'armer contre elle-même? »

Et puis, on arrivait devant une sorte de juge : c'était Adrien qui se trouvait l'accusé.

— « Quoi ! disait le magistrat, vous avez aimé

cette fille, et vous n'avez rien entrepris pour la tirer de la débauche ! . . . a

Quand il s'éveilla, son front ruisselait d'une sueur glacée, ses membres étaient brisés, et un cercle de fer étreignait ses tempes.

Il eut peine à se ressaisir; une souffrance morale s'imposait à lui, dominant sa volonté, l'obligeant à examiner les choses à fond, afin de se soustraire à une torture vague, mais persistante, qui lui devenait insupportable. Il fit son examen de conscience, hardiment, sans arrière-pensée. Il s'avoua qu'il n'avait pas cessé d'adorer Alice ; mais il constata de même que cet amour était désormais, et définitivement, sans issue.

En effet, il ne se pouvait pas qu'il pardonnât, au point de jamais donner son nom à une femme qui se trouvait avoir été appelée « Alice -la - Mioche, » à une courtisane en renom. C'eût été briser sa carrière ; mais, bien plus, c'eût été se condamner à un martyre incessant. Quant à en faire sa maîtresse, il se défendait de cette idée, comme d'une indignité ; toutefois, le cœur humain est ainsi fait, qu'il était obligé de s'en défendre.

C'est que nos désirs, nés d'instincts, qui se dérobent à la volonté, ne sont pas sans influence sur elle. Tout ce qui, en nous, est du domaine de ce que les physiologistes ont nommé le grand

sympathique, réagit sur le cerveau, lui prodiguant des incitations qui, dans une certaine mesure, l'oppriment, et en plus d'un cas, le domptent, suggérant ces compromis, qui étonnent de la part de certains caractères, qu'on croyait fermement trempés, excitant la conscience à contourner les difficultés, à trouver des biais, à s'accommoder de pis-aller étranges.

C'est que ce grand sympathique, puisque grand sympathiqne il y a, fait bon marché des préjugés, des lois sociales, voire de la morale courante. Étranger aux nécessités de la vie de relations, il n'a que des appétits, ardents comme la soif, persistants et d'une ténacité menaçante. C'est lui qui, durant la veille laborieuse, fait danser, dans la pénombre, les attraits fantasmagoriques de ce qu'il souhaite ; c'est lui qui tourmente le penseur et qui, plus souvent qu'on ne le suppose, domine le poète.

C'est « la bête, » c'est ce « Second-Moi » qui nous mène, en dépit de notre raison, et que les écrivains modernes ont trouvé plus commode de poétiser, d'idéaliser, y trouvant facile matière à sorties déclamatoires, et à revendications, soi-disant éloquentes et philosophiques.

Bien peu de natures d'hommes sont à l'abri de ce phénomène, peuvent toujours interdire la pa-

rôle à ce mauvais conseiller intérieur, qui sait exactement le fond des choses, connaît les côtés faibles, et se fait d'autant mieux entendre, qu'il parle au nom d'inspirations naturelles, de besoins innés.

Cet instinct avait bien souvent tourmenté le jeune docteur, qui n'était pas parvenu à le décourager définitivement. Cette fois encore, il le sollicitait à ne pas trancher la question, sans examiner les choses. Qui sait ! peut-être est-il possible de concilier les projets d'avenir, les obligations professionnelles, avec cet amour indomptable? Qui forçait Adrien à l'étaler au grand jour ? Ne pouvait-il faire plusieurs parts de sa vie? La plus grande réservée aux sciences, au travail, et quelques heures de repos à cette femme, mise à l'abri de la débauche, dans un réduit discret et à mesure plus cher à son cœur?

Après la tourmente des premières années de sa

jeunesse, Alice vivrait là paisiblement, avec une

dignité relative, éprise en raison de la gratitude

» qu'elle garderait à l'homme qui, jusque dans une

certaine mesure, l'aurait réhabilitée.

La réhabilitation! Grande idée presque à la mode, dans la littérature contemporaine.

Cependant la raison se cabrait, trahissant des répugnances énergiques : le souvenir de Caudheille

surgissait, menaçant de déconcerter les instincts les plus obstinés. Caudheille! cela voulait dire : un amant !

Eh ! oui, un amant ! Pas à nier ; un amant ! Mais un seul ! ... Et mort ! . . . Après tout, on s'éprend bien d'une veuve ! Et puisqu'il n'était pas question d'épouser...

Peu à peu, comme on voit, le pauvre garçon glissait sur la pente. Déjà, il imaginait, aux environs de Paris, une maisonnette, décente et silencieuse, ombragée d'arbres verts, où il revenait, en hâte, le soir, après tout un jour de travail. Par la grille, ses yeux entrevoyaient, en imagination, Alice, transfigurée, brodant au pied du perron, dans l'attitude de la Madeleine pardonnée, absoute, purifiée. Eh! mon Dieu ! oui, purifiée par l'amour; mieux encore, par la maternité ! Un bel enfant jouait dans les plis de sa robe.

— Ah ! s'écria-t-il en se prenant la tête à pleines mains, c'est atroce! Non! encore une fois, jamais! Non, cet amour m'obsède. Il faut l'arracher violemment de mon âme, quitte à la mettre en lambeaux. Non, je suis fou ; je suis lâche; il faut me sauver de moi-même. Il faut partir, rester absent durant des années, mettre l'Océan entre nous ; il faut l'oublier à tout prix !

Partir!...

L'instinct rebondit à ce mot.

— « Partir ; soit ! murmurait une voix mystérieuse, à l'oreille du pauvre garçon. Mais partir... seul? Pourquoi pas avec elle? Ce serait, plus sûrement, la tirer du gouffre où, dans son abandon, elle peut se laisser sombrer à jamais ; au point d'être rencontrée, quelque jour, dans la situation de cette pauvrette, aperçue, tantôt, dans cette calèche détraquée, où grouillaient des viveurs ivres; . au point d'être, à son tour, traînée à travers Paris, jusqu'à la Préfecture, entourée d'argousins ! »

L'infortuné, subissant le courant d'idées, se prenait à songer à la posture qu'elle pourrait garder en exil, en des pays où l'on ne connaît pas les « Alice-la-Mioche. » Ne pourrait-on pas, là, lui faire une personnalité nouvelle ; la remettre d'aplomb, la relever assez, pour que la réhabilitation soit à la fin complète?

L'exil ! mais l'exil éternel ; voilà le seul moyen qui restât. Et il y arrêtait sa pensée, non sans une acre satisfaction, qu'il se reprochait en même .temps.

Cependant, à la fin, l'orgueil se révolta. Était-il fait pour un rôle de cette sorte ? Instruit, intelligent, laborieux, fallait-il sacrifier des gloires possibles à je ne sais quelle incitation sentimentale, dont, après tout, le temps devait avoir raison?

Eh bien! non, encore! Non, mille fois! Qu'il eût de la pitié pour les scrupules de cette fille, soit; qu'il l'aidât, si l'occasion s'en trouvait, à sortir du bourbier, soit encore ; mais il ne devait pas aller au delà. Et, d'une voix ferme et calme, sans exaspération d'aucune sorte, il répéta :

— Jamais!...

Il sentait sa colère éteinte. Il pensait pouvoir se faire l'ami de cette égarée repentante et lui accorder du secours, pour la faire rentrer dans une voie moins ignominieuse. Cela bien résolu, il s* crut fort et bien préservé contre de nouvelles dé faillances.

L'heure étant venue, il prit son chapeau pour aller trouver Octave.

A peu près au même moment, le coupé d'Alice, remontant la rue de l'Arcade, gagnait les hauteurs de Batignolles, se dirigeant, au grand trot, vers Clichy.

Eugène ne revenait pas de sa surprise. Depuis son entrée en fonctions, il n'avait pas eu quatre heures de repos, et voilà que, dès le grand matin, il avait fallu remonter sur son siège. Où diable le palefrenier avait-il pris qu'on n'avait jamais les ordres avant l'après-midi?

Cependant, il prenait [son mal en patience, et n'épargnait pas le chic, quoique ce fût visiblement en pure perte, à un tel moment et dans un quartier aussi populeux. Pouah ! il en était contrit, le

brave garçon ! Ses narines se scandalisaient des senteurs de soupe à l'oignon, qui s'épandaient dans l'atmosphère. Son père, au contraire, s'en fût pourléché les babines. Tout progresse en cet heureux temps !

Il arriva bientôt à la Seine, et se présenta au pont qui relie le nouveau pays de Levallois au village d'Asnières ; puis, ayant traversé, il tira sur la gauche, passa sous le chemin de fer, et tournant à droite, il prit une avenue qui grimpe, en pente douce, jusqu'au petit coteau de Courbevoie.

Bientôt, il arrêta son cheval, se rangeant le long du trottoir, devant une grille garnie de persiennes, que la vigne vierge envahissait de toutes parts. De grands peupliers, surgissant de touffes d'acacias, encadraient et ombrageaient une maisonnette, d'assez agréable apparence.

Alice descendit de voiture et sonna. La grille s'ouvrit d'elle-même devant la visiteuse, qui, n'apercevant personne, ferma la porte et suivit une allée encombrée de plantes parasites, qui conduisait directement à un perron, sur la rampe duquel séchaient quelques torchons en loques.

Comme la jeune fille mettait le pied sur la première marche, un vacarme étourdissant de japements suraigus l'intimida légèrement, et elle vit sortir de l'habitation une ribambelle de chiens

épagneuls, havanais, carlins, qui se bousculaient à l'envi. Dans le nombre, il y avait une chienne aveugle, qui suivait les autres au flair, et la plupart avaient des plaques dénudées, qui trahissaient une maladie de la peau. Tous, au surplus, marquaient une obésité précoce et répandaient cette odeur rance, qui est spéciale à la race canine extradomestiquée.

— Louloute ! Gusman ! ici, mes chéris, fit une voix de femme, qu'Alice fut heureuse de reconnaître, tant elle craignait s'être trompée de maison.

Les chiens n'en tirent ni plus ni moins, à cela près qu'ils battirent en retraite, en s' élançant sur tous les meubles d'un salon, où la jeune femme pénétra à leur suite.

Ce salon, qui eût pu être un salon comme un autre, et même assez luxueux, avait ce cachet particulier aux intérieurs des êtres qui, partis d'une loge de portier, sont parvenus à une situation de fortune inespérée. C'était un encombrement disparate, qui eût été peut-être d'un effet, à certains égards, comique, n'eût été la malpropreté générale, de fondation, et visiblement consentie par les habitants. Un véritable chenil, tant à cause des miasmes, que les chiens galeux y répandaient, qu'à cause du pêle-mêle indescriptible, qui surchargeait sièges, tables et consoles. Des paquets

de vieux journaux, empilés enlre la pendule et les candélabres de la cheminée, montaient en colonne inclinée, jusqu'au milieu d'une glace de Venise. Aux branches des girandoles, une casquette graisseuse était accrochée. Sur le piano, des espadrilles, à côté d'un corset de satin éraillé, d'une capacité rabelaisienne. Une pipe juteuse placée dessus, bavant la cendre du culot sur le clavier, taché de bougie, dont quelques touches avaient été roussies par le dépôt d'un cigare.

Le divan, en damas de soie, supportait, outre les chiens teigneux, blottis dans les creux, un fouillis de vieilles nippes, qu'émaillaient un reste de linge récemment revenu du blanchissage, une brosse chauve, une jumelle, des parapluies ; objets entre lesquels se calait un pot à tabac gigantesque.

Au bas, sur le -tapis d'Aubusson, dont les dessins avaient disparu sous la poussière et les incongruités de toutes sortes, une assiette de Sèvres égueulée contenait un reste delà pâtée des chiens.

A l'entrée d'Alice, un énorme lapin, parait-il, apprivoisé, le préféré des hôtes du lieu, flairait, en grimaçant, cette répugnante popotte.

Mais la ménagerie ne s'en tenait pas là. Un vieux singe pelé, attaché, par le ventre, à l'espagnolette de la croisée, était accroupi sur le dos

d'une chaise, offrant, dans son immobilité, les signes d'un ramollissement cérébral caractéristique. En face, une perruche se pendait, par le bec, au zinc de sa mangeoire, en poussant des cris stridents. Et ce n'était pas encore tout, car on apercevait, perché sur le cadre d'un portrait de femme, dont les traits vulgaires annonçaient quelque garde-malade endimanchée, on apercevait, dis-je, un moineau-franc, qui, le long du jour, voletait d'une saillie à l'autre, laissant, partout, les traces d'une éducation incomplète.

Au milieu du salon, deux êtres mal peignés, en linge douteux, fumant des cigarettes, se faisaient face, pour une partie de grabuge, sur une table à manger, où l'on voyait des verres d'absinthe aux trois quarts bus.

Ces deux êtres qui, au premier abord, ne se rattachaient à l'espèce humaine que par la coupe de leurs vêtements, si tant est qu'ils pussent passer pour vêtus, étaient de sexe différent : un homme et une femme.

Ah ! certes ! ils ne paraissaient pas déplacés dans ce cadre nauséabond ; on sentait, au contraire, qu'ils étaient, là, dans l'élément qui leur était propre, et qu'ils s'y complaisaient.

L'homme, sec comme un pendu, d'un teint plombé, ridé comme une pomme d'hiver, avait ce

regard éteint et vague, que procure le rachitisme à son plus haut période. De temps en temps, il poussait un petit aboiement nerveux, qui faisait impression sur le singe, à qui, du reste, il ressemblait un peu. A le voir, dans ce qu'il croyait n'être qu'un « négligé » du matin, on se demandait par quel phénomène, ou quelle négligence, ce semblant d'animal n'était pas encore enterré.

Quant à la femme, c'était Mme la comtesse d'Iosk, ou, plus exactement, en ce lieu, et dans cet accoutrement, « l'ancienne plus jolie femme de Paris : » ce qui subsistait, pour ses péchés, pour l'édification des nouvelles générations, comme preuve de l'inutilité, du double emploi, d'un châtiment d'outre-tombe, ce qui subsistait de « la divine Euphémie ! »

Il serait superflu de la décrire. On le connaît, ce type de farceuse, à l'apogée de sa décrépitude. A vrai dire, il était au complet, ici. Rien n'y manquait, pas même certaines rugosités bronzées de l'épiderme, qu'expliquait la présence, dans un coin de la cheminée, d'une bouteille étiquetée : « Sirop de salsepareille. »

C'est là, c'est dans ce nid, aimable Éden, que, durant la belle saison, la digne dame mettait la dernière main à la félicité du fortuné comte d'Iosk, son légitime époux,

Néanmoins, il ne faut pas croire que la paix régnât toujours dans le ménage. C'eût été un déni de justice naturelle, une infamie, pis encore, une absurdité, à faire douter que deux et deux fassent quatre. Rassurez-vous ! La logique est imperturbable : le mari et la femme, en dépit de leur tenue au dehors, étaient affreusement malheureux, et ils se détestaient à plein cœur.

Le doux Anatole d'Iosk n'en était plus à se méfier d'avoir fait une bêtise, en se laissant conjoindre à la dame. Mais comme il n'osait encore lui tenir tête, ou tirer sur la longe au point de rompre le licou, il lui souhaitait toutes les maladies les plus abominables, aspirant au retour d'une bonne épidémie, se tenant à quatre pour ne pas faire brûler des cierges, en faveur du saint qui serait capable de le prendre en pitié et de le débarrasser de cette péronnelle caduque. Pas un mois ne se passait sans qu'il consultât les somnambules. Il ne leur posait qu'une question :

« Est-il à craindre que je ne devienne veuf? »

Les réponses rassurantes le mettaient au désespoir; car, en attendant, il fallait ronger son frein. La patronne connaissait son pèlerin, et à grand renfort d'avanies quasi publiques, elle le maintenait à l'attache, bon gré mal gré ! Elle avait poussé les choses jusqu'à l'appréhender au collet, au café

du pont d'Asnières, où il s'était attardé un soir. A travers les vitres, elle l'avait aperçu, assis à une table, en compagnie de voisins, qui ébergeaient des femmes. Et crânement elle était entrée ; sur quoi, le voyant blêmir, elle lui avait intimé l'ordre de réintégrer, sans plus, le foyer conjugal, et non tout à l'heure; mais bien sur-le-cbamp, de gré ou de force. Ce fut de force; il y parut : elle le fit filer devant elle.

Depuis ce temps, les galopins du pays le surnommaient : « le comte Azor. »

La crainte, à tout le moins plausible, qu'il ne lui échappât finalement, constituait le châtiment, Ta torture de la belle Euphémie. Elle ne s'illusionnait pas sur les moyens dont elle pouvait encore disposer, pour le retenir. Pas le choix ; un seul : la terreur!

Elle sentait qu'il l'exécrait maintenant; qu'elle lui inspirait une répulsion insurmontable. Elle savait qu'entre quatres yeux avec ses intimes, il la raillait même. On lui avait rapporté qu'à un déjeuner de chasse, faisant allusion à son embonpoint intempestif, il avait dit : « les lards de ma femme. »

Après ce « les lards, » il était clair qu'au premier pas, qu'elle lui laisserait faire dans la voie de l'émancipation, il irait un train de vapeur, et que

plaidant à outrance, usant et mésusant des roueries de son avocat, il la reléguerait dans un coin, méchamment obscur; la réduisant à la portion congrue : le pain et le sel. Il fallait donc lui river le joug, dût-elle le gifler en pleine rue ; car, pour ce qui est des grandes scènes dramatiques, où, prétextant la jalousie, on éparpille ses cheveux, en saisissant une arme, dont on menace l'inconstant, en jurant ses grands dieux qu'on se suicidera ensuite, il y était devenu d'un froid du diable. Le compère n'en croyait plus un traître mot. Non ! il n'y avait rien à faire, que le battre et l'humilier.

Toutefois, elle n'avait pas perdu tout espoir de conjurer la crise, et jusque-là, elle le soumettait à un régime préventif, qui, peut-être bien, parviendrait à l'abrutir, assez absolument, pour que la résistance ne fût plus qu'apparente. Le fond du traitement consistait à le tenir dans une demiébriété constante. Déjà l'abus des alcools lui avait valu un léger tremblement nerveux, qui semblait de bon augure. Le grabuge et le bésigue acharnés ne produisaient pas peu non plus, et la nicotine brochant sur le tout, permettait de caresser l'espérance d'amener le patient à cet état d'idiotisme qui, seul, pouvait assurer la sécurité des vieux jours de sa tendre épouse.

Pour toute compagnie, à l'intérieur, elle ne lui

offrait que sa parenté, à elle : l'oncle Bricodet et sa fille, qui était première demoiselle chez un bandagiste-droguiste, dans l' arrière-boutique de qui se donnaient des consultations de magnétisme et des séances de spiritisme. Laide, à ne pas trouver à s'établir dans un lieu de déportation, méchante et prétentieuse, elle était la seule personne jeune qui pénétrât jusqu'au cœur du foyer domestique. Le père qui, depuis l'âge de connaissance, avait tourné des bâtons de chaise pour les ébénistes de la rue Chapon, n'était pas gênant du moins ; dès le dessert, il s'endormait religieusement, continuant, par une faculté précieuse, à fumer sa pipe. A ces deux parents s'ajoutait, le dimanche, la sœur de ce dernier, la propre mère de Mme la comtesse : « Ma bonne mère ! . . . » comme elle disait, en la présentant aux étrangers. Ce n'était rien qu'elle fût la « bonne mère » d'Euphémie ; mais en tant que belle-mère du comte d'Iosk, elle était extrêmement remarquable. Elle en était profondément honorée, et ce n'était point du tout, en cela, une « mère d'actrice » pour qui sa fille est tout au monde, par conviction ou intérêt bien compris. Loin de s'imposer comme parente à son gendre, elle gardait la distance, s'empressant à le servir comme une domestique, ayant l'air de lui dire : — « N'en croyez rien, c'est pour rire!... »

Originaire de la Bretagne, elle avait dans le sang le respect superstitieux de la noblesse. Elle ne croyait pas du tout qu'elle fût d'une pâte pareille à celle dont M. le comte était pétri, et c'était merveille de la voir et de l'entendre protester de son indignité, au moindre égard que celui-ci croyait parfois devoir à son âge.

— « Monsieur le comte badine ! » s'écriait-elle, en faisant force révérences de son pays, si seulement Anatole l'invitait à s'asseoir.

Jamais elle n'avait consenti à dîner à table.

— « Ma place est à la cuisine ! » disait-elle, avec une obstination inébranlable.

Et, de fait, elle n'en sortait pas, lavant la vaisselle, pour aider la bonne, qui, au départ, la bourrait de paquets, contenant des nippes de rebut et les restes de la table.

L'aspect était le plus burlesque qu'on pût imaginer. Drapée d'une vieille robe de soie, voire de velours, dont sa fille avait traîné la queue sur tous les trottoirs, comme la bonne vieille n'en modifiait pas la coupe, pour son usage, elle avait l'air d'un chien savant, qui va danser, au son de l'orgue d'un Savoyard.

Malgré cela et malgré d'autres détails non moins comiques, elle n'avait jamais provoqué le rire chez l'époux de sa fille. Le dimanche devenait un jour

néfaste à celui-ci. Dès qu'il voyait arriver la bonne vieille, il souhaitait de s'enfoncer à cent pieds sous terre. Mais non! il fallait recevoir ses saluts, voir ses révérences, essuyer les formules de son humilité agaçante. Encore une dont il eût porté le deuil avec plaisir !

La brave femme, à vrai dire, en usait d'autres façons, une fois rentrée dans son milieu, et l'on voyait qu'intérieurement, elle se prévalait de l'alliance. Mais elle avait des moyens à elle de faire sonner haut la parenté. C'est ainsi qu'elle ne disait pas « Euphémie, » ou « ma fille, » pour désigner celle-ci. Elle usait d'une tournure de phrase, qui mettait les choses dans le relief voulu, au gré de sa gloriole intime, et jamais elle ne disait que : — « Madame la comtesse d'Iosk, la femme de mon gendre... »

Le but de « la divine Euphémie, » en attirant sa famille, était de décourager son mari d'amener des amis de leur monde. Les amis ne seraient pas venus seuls ; une maîtresse de maison a fort à faire de droite et de gauche, quand elle traite, et sait-on ce qu'on peut se dire, dans l'embrasure des portes! C'était bien assez qu'il vît des femmes jeunes chez ces mêmes amis. Mais, du moins, elle pouvait ne pas perdre son mari de vue.

Cependant c'eût été, pour elle-même, un métier

de galère que de se condamner au tête-à-tête à perpétuité. Elle admettait la présence des tiers entre eux ; le tout était de choisir.

Longtemps, elle s'en tint aux chiens, au lapin, au singe et au perroquet. Hélas! il fallut reconnaître, sans y mettre de parti pris, que ces hôtes, parfois même indiscrets, étaient, en somme, d'un commerce monotone, à la longue.

Heureusement le ciel, qui lui voulait du bien, lui procura la bonne fortune de retrouver, à la table de la mère Nivelon, un vieux camarade des beaux jours, qui s'était montré gracieux envers elle, alors qu'enrégimenté dans la lionnerie de l'époque, il croquait les économies de ses grands parents. Le malheur des temps l'avait bien détérioré, le pauvre diable ! Abîmé, piteux, il vivait on ne sait comment, tripotant, peut-être, dans la cagnotte des tables d'hôte extra-muros, en concurrence avec le traditionnel Polonais.

Elle l'invita à passer quelques jours à la campagne, et, depuis, il n'était pas rentré chez lui, mettant les chemises du comte et chaussant ses ■ savates; s'accommodant fort bien du régime que lui valait son rôle officieux de « monsieur de compagnie. »

Il avait le petit mot pour rire et connaissait les bons endroits, pour pêcher une friture. Et puis son

long frottement du monde l'avait doué d'aimables petits talents de société : il imitait la mouche qu'on poursuit, entre la vitre et le rideau, ainsi que le glou-glou d'une bouteille qu'on verse; mais, vous savez : à s'y méprendre !

N'était qu'il avait l'arrière-gorge susceptible, à cause d'accidents, qui l'avaient fort incommodé récemment encore (preuve qu'il y a beaucoup à rabattre sur l'efficacité de la salsepareille), il était homme à faire passer une soirée délicieuse, avec des scènes de ventriloquie. Un garçon charmant! et de ressources; d'autant qu'il jouait le piquet comme un ange.

Eh bien, voyez ! Malgré tout, malgré ses talents et sa complaisance, ce vieil ami ne suffisait pas à rendre l'intérieur attrayant, pour le comte. La scène de la mouche, la scène du glou-glou, le faisaient à peine sourire à présent. La friture n'avait plus qu'un charme restreint, et il restait glacial à la ventriloquie.

Euphémie, désolée, voyant que l'abrutissement marchait avec lenteur, accueillit la pensée de se procurer un enfant !

Elle était en marché pour en acheter un : une fille, vous pensez !

Quelle pitié ! Et la pauvre innocente, qu'on allait transplanter dans cette bourbe infecte ! . . .

Mais que l'expédient était bien logiquement déduit : du chien puant au pierrot malpropre; du pierrot au vieux complice des écarts joyeux, et de ce dernier à l'enfant qu'on achète, moyennant une rente, à des malheureux, assez Lâches pour reculer devant le travail nécessaire à l'élevage de leurs petits !

Pour Euphémie, rien de plus simple. Un enfant concilierait tout. Ce lui serait, à elle, un maintien, une distraction, un souffre-caprices. Et puis, Anatole s'y attachant, c'était un lien. Belle et digne combinaison, qui est le propre de ces dévergondées, devenues stériles, pour avoir rôti le balai.

Alice ne se doutait pas de ce côté de l'existence de la comtesse. Du premier coup d'œil elle en devina les vilenies, et un peu décontenancée, elle regretta d'être venue.

Euphémie, qui ne s'attendait pas à pareille visite, se trouva, elle-même, légèrement confuse. Sur un signe, qu'elle lui fit du coin de l'œil, le ci-devant lion, contemporain des splendeurs du café de Paris, se leva, et saluant en silence, gagna le jardin, suivi du lapin et des chiens malades, qui semblaient le tenir en particulière considération. Qui sait? la scène des glous-glous et la ventriloquie leur étaient peut-être agréables, ou bien se sentaient-ils une

parenté mystérieuse avec ce parasite endolori, victime du chic de son temps ?

— Ah! ça, dit la comtesse, une fois seule avec son amie, tu as la mine à l'envers, toi; qu'est-ce qui se passe?

— Où est ton mari? demanda la jeune femme.

— A Paris, chez Octave. Pourquoi?

Alice lui dit en peu de mots l'objet de sa démarche.

En l'entendant répéter sa ferme volonté d'empêcher le duel, Euphémie ouvrit de grands yeux étonnés.

— Mais, dit-elle, qu'est-ce que ça peut te faire, à toi, qu'ils se battent, mon petit chat?

Absorbée par l'idée fixe, Alice ne prit pas garde à cette appellation, qui l'avait si péniblement impressionnée la veille, dans la bouche du docteur Grivel. Ce qui la touchait, c'est qu'on fut surpris de ce qu'elle ne voulait pas qu'un pauvre diable fût tué à son sujet. Et, sentant que son scrupule ne serait pas compris ici, mais poursuivant son idée d'intéresser des tiers à sa cause, elle se rabattit sur des raisons d'un ordre, qu'elle tenait pour élevé : la famille de ce garçon, la douleur de sa mère et de ses sœurs.

— Qu'y faire ? répondit la comtesse. C'était à lui d'y songer.

Puis s'animant à son tour, avec le caractère d'une sincérité parfaite :

— i Tu es vraiment bien bonne enfant, lit-elle, de te tourner les sens pour un de ces cocodès-lh ! Belle engeance, qui doit fort nous intéresser, parlonsen ! Eh! qu'ils se tuent, ma fille, qu'ils s'écharpent : il ne leur en arrivera jamais assez, à mon gré ! Ça vient nous entortiller, toute petite, nous promettant monts et merveilles, le mariage pardessus le marché, et ils nous pervertissent, en attendant ; car la fille de portier, que nous sommes, ne saurait flatter leur vanité, tu penses ! Ils descendent des preux, ou d'un juif qui prêtait à la petite semaine. Quel honneur ! Malgré ça, on consent à filer le parfait amour, en robe d'indienne, dans une soupente, en travaillant toute la semaine, pour ne leur rien coûter, que le dîner au jinglet, dans quelque bouchon de banlieue. Oui, vas-y voir ! Ils nous forcent à nous endetter, pour les suivre à Mabille. Les aimer? Je t'en souhaite! Il faut les amuser, parler leur argot, porter leur livrée, les réjouir et les dégourdir, en se laissant accommoder à la sauce extra-épicée, qui leur ravigote l'imagination ! Travailler? Pouah ! Attendre à dimanche? Vous n'y pensez pas! Ils sécheraient d'ennui tout seuls ! Non, non ! En avant la sarabande sans fin, les orgies nocturnes, tout le tremblement de la fré-

nésie. Un sabbat du diable, pour lequel nous devons être toujours prêtes, où les gros mots, les injures; les hurlements, se mêlent aux hoquets etau*attaques de nerfs. Qu'importe! ris, ma fille! Ils paieront l'addition, tu dois les divertir! Ils ont payé la robe, ils ont le droit de la déchirer. Bien heureuse s'ils ne te l'arrachent des épaules, s'ils ne te troquent séance tenante, ou ne te jouent à rouge et noir. Ris donc, ris toujours ! tu n'es pas là pour autre chose, et c'est ton métier désormais!...

— Ah ! les bandits ! reprit-elle, nous en font-ils avaler! Puis, un beau matin, les écus devenant rares, les créanciers se faisant foule, ils n'ont qu'à mettre des gants, pour se tirer de l'égout, où ils nous laissent, après nous y avoir entraînées. De vieilles gens, qui n'ignorent rien des turpitudes de ces messieurs, leur confient une pauvre niaise, en leur graissant la patte. Quelques-uns nous reviennent, il est vrai, après ce coup-là. Mais les autres? Les voilàblancs comme neige, honorés, honorables ; des citoyens, des gens du monde! Et nous? Nous? qui ça? Nous, des « femmes? » Au ruisseau, mes sœurs! et gare à la police, gare à l'hôpital, gare à la vieillesse! Il t'a quittée? Prends-en un autre. Il t'a ruinée ? Recommence, et sois drôle ; car ta beauté passe, et la fatigue ternit tes yeux. Allons ! damnée, bête de somme, gambade, chante et re-

double d'entrain : la logeuse n'entend pas la plaisanterie, et Barbillon a fait la grimace, en renouvelant ton dernier billet.

Elle frappa violemment sur la table, et se dressant en face d'Alice :

— Voyons; là, franchement, s'écria-t-elle, c'est donc juste, tout ça? Et il y a des écrivains qui se font des rentes, à déblatérer contre nous, chez le libraire et au théâtre. « Filles sans cœur! rabâchent-ils; vampires, qui se repaissent du plus pur sang de ces agneaux ! » Ah ! ça, ils n'ont donc jamais mis le pied dans notre enfer, ou n'ont-ils pas l'ombre de bon sens? Car enfin, sans être bien malin, on pourrait s'aviser de penser qu'il n'y aurait pas d'entretenues, s'il n'y avait pas d'entreteneurs ! Le bon Dieu ne nous a pas faites ce que nous devenons ; il a bien fallu qu'on vînt nous tenter ; les filles de portiers, pas plus que les autres demoiselles, n'ont, pour idéal du premier amour, de proposer aux passants de se rouler ensemble dans la boue. Et puis « du cœur!... » Allez donc en montrer! Il ne s'agit pas de ça. Du cœur! pourquoi faire ? Ces messieurs veulent « la noce ! »

La tirade l'avait altérée, car, se trompant de verre, elle avala d'un trait l'absinthe de son partenaire absent.

— Va! va! reprit-elle, en posant sa main sur le

bras d'Alice, ne te tracasse pas pour ces cadets-là. Laisse-les se pourfendre à leur aise; autant de moins ! Pense plutôt au sort qu'ils nous font, à la fin qu'ils nous préparent à presque toutes; car ils sont encore rares, les comtes d'Iosk, sur qui l'on se venge, et ce n'est qu'une faible consolation que de contempler, du sein de sa misère, l'avachissement d'un « vieil Arthur, » comme celui que tu viens de voir, et qui, pour le quart d'heure, se goberge à mon râtelier !

Si frappée que fût Alice de ce qu'elle entendait, sa situation d'esprit ne lui permit, sur le moment, de n'en retenir qu'une chose, à savoir que le mari d'Euphémie était chez Octave. Elle consulta la pendule, et vit qu'elle avait le temps de le joindre, avant qu'il se rendît à la première entrevue des témoins, entrevue fixée à midi, selon ce que lui en avait dit Léonie Boutelier. Elle prit congé d'Euphémie et remonta en coupe.

Ce fut seulement durant la route, qu'elle put repasser dans sa mémoire ce que venait de lui débiter la comtesse. Le tableau lui parut effrayant, mais, hélas ! d'une vérité incontestable. Elle n'avait jamais songé au dénoùment de cette vie épileptique. Quand on est englobé, soi-même, dans le tourbillon, on ne voit que ce qui est proche. Elle n'avait vu que des femmes plus ou moins belles, plus ou

moins fortunées, surexcitées par le plaisir, qui semblait leur unique aspiration. Mais à présent, elle se souvenait de quelques-unes qui, tout à coup, avaient disparu, sans qu'on y prit garde. Qu'étaientelles devenues?

L'une, compromise par ses relations avec quelque escroc élégant, faisait des chaussons de lisières dans la prison de Clermont. L'autre, terrassée par la maladie, expulsée durant l'agonie par ses créanciers, avait été transportée à l'hôpital, sur une civière, et était morte en arrivant, ne sauvant pas même ses restes de l'amphithéâtre de dissection. Cette autre, vieillie, défigurée, faisait des ménages, s'entremettant pour le compte de Lovelaces de bas étage. Les plus à plaindre étaient celles qui, riches d'une épargne honteuse, s'étaient fait épouser par un « Isidore » de barrière, qui, le magot croqué, non sans scènes ni sans taloches, en avaient fait les servantes de leurs maîtresses. Et celles dont les filles, continuant la tradition maternelle, les traînaient, à la suite, en tiers dans les tête-à-tête galants!...

Et cette Euphémie, elle-même, qu'à la superficie on aurait pu croire triomphante!...

Alice fut prise d'un frisson de terreur. Était-ce donc une fin analogue, qui lui fût réservée? Étaitce donc l'issue fatale, inévitable? Non! Léonie

Boutelier, par exemple, n'était point menacée d'un tel châtiment. Léonie était à l'abri de la misère et d'un excès de mépris. On saluait Léonie, on la tolérait tout au moins. Elle était heureuse...

Heureuse ! qui sait ?

Qui sait de quels cauchemars ses rêves étaient agités ; quelles pensées la poursuivaient, durant les heures de solitude et les insomnies ? Qui sait ce que lui réservait de larmes, de hontes, de désespoir, ce garçonnet de dix ans, qui jouait encore dans son parc, quand son origine lui deviendrait un obstacle et lui serait une humiliation? Déjà son baiser du matin devait la troubler. Plus elle relevait convenablement, plus il était à craindre qu'elle ne devînt, pour lui, un objtt de dégoût.

Alice savait qui était le père de cet enfant : un magistrat, intègre, qui appliquait la loi de son pays; un homme fort estimé, je vous assure, et qui avait beaucoup de croix.

Elle pensa qu'Euphémie avait peut-être bien raison de trouver que « tout cela n'est pas absolument juste ! »

Le coupé arriva rue Taitbout, et la jeune femme s'élança jusqu'à l'appartement d'Octave. On ne fit point de difficulté pour la laisser entrer. Dans le salon du jeune homme, elle aperçut d'Iosk etCadet- Rousseau, les témoins, puis Ben-Chi-Chef qui, ayant

pansé les chevaux à son régiment, se reconnaissait une certaine autorité, dans les questions d'honneur. Bien qu'il fût un peu mortifié de n'avoir pas été choisi, il avait offert ses conseils ; d'autant qu'à tout prendre, il y avait là un excellent prétexte de n'aller pas à son bureau.

Alice, à son étonnement, ne leur trouva pas la tenue de gens qui se disposent à faire tuer un homme en cérémonie. Ils faisaient un whist à eux trois. Seulement, comme Ben-Chi-Chef ne pouvait pas perdre, et qu'il ne voulait pas gagner, il était toujours le partenaire de celui des joueurs qui était contre le mort. En fait, il tenait les cartes gratis, et cela lui semblait très-digne !

La jeune femme apprit d'eux qu'Adrien était venu, et que, sur une révélation de lui, il était question de récuser un des témoins de Steïnburg.

— Qui? demancla-t-elle.

Ils se consultèrent du regard, en prenant un air de diplomate, se demandant s'il convenait de faire pénétrer « une femme » plus avant dans des choses si « sérieuses. »

Ben-Chi-Chef n'en fut pas d'avis.

— Mon petit chat, lui dit-il du haut de sa bienveillance, tu en demandes trop long.

Ainsi, ce viveur-nécessiteux, qui faisait du genre et s'amusait dans l'ombre du plaisir des autres, ce

pauvre honteux, qui ne répugnait pourtant pas à se régaler aux déjeuners d'une Alice-la-Mioche, cet indigent, qui tenait les cartes du voisin, et qui, s'accrochant aux uns et aux autres, hommes ou femmes, ne rougissait pas de la fausse position qui, malgré tout, lui valait de petits grapillages, cette variété de pique-assiettes, enfin, se croyait encore si au-dessus de celles, dont, à l'occasion, il recevait la charité galante, qu'il se croyait autorisé à les tenir à distance de ce qu'il tenait pour choses d'honneur! Et, soyez-en sûr! il était sincère.

Il fallait néanmoins que sa qualité de paria fût bien apparente, car Alice ne se sentit pas atteinte. Le « mon petit chat » seul lui sonna désagréablement à l'oreille, en cela qu'il ravivait des impressions pénibles, sur lesquelles elle avait réfléchi.

Elle demanda à voir Octave.

Celui-ci était dans une pièce voisine, enfermé avec un prévôt de salle d'escrime, qui lui enseignait un coup perfide, toujours à propos d'une « affaire d'honneur ! »

La jeune femme força la porte, et insista pour avoir un entretien secret. Il fallut la satisfaire.

Alors, cédant au sentiment qui la possédait, elle conjura ce garçon d'en rester là de cette affaire,

lui faisant part de ses scrupules, le priant en grâce.

Tout d'abord, Octave, flatté d'une telle marque d'intérêt, se fit légèrement tendre. Ne se pouvait-il pas que, revenant sur sa réserve passée, elle se fût éprise de lui? Peut-être, ce qu'il avait fait la veille, une action, à son sens, assez proche parente de l'héroïsme, avait-elle ébloui la jeune femme.

Mais Alice, continuant, lui ôta cette illusion ; ce qui le refroidit. Il ne s'agissait ni d'amour, ni de caprice; rien de flatteur. Elle n'agissait qu'cà son propre point de vue, à elle, tout bonnement parce que sa conscience criait.

Octave trouva le cas original : une créature, de cette espèce, se faire scrupule d'exposer la vie d'un camarade! Songez donc ! -Toutefois, elle devait bien penser qu'il y avait des considérations d'un ordre autrement supérieur à observer ; considérations, au surplus, qu'il ne daigna pas préciser, tant elles sont hors de la portée des femmes, et des « femmes chiques » encore bien plus!

Tout ce qu'il lui répondait, pour reconduire, avait un caractère méprisant et blessant. Au lieu d'être touché et de la payer d'assurances propres à la rassurer, quitte à ne rien tenir de ce qu'il eût fait semblant de promettre, il se posait en vaillant che-

valier, qui n'entend pas raillerie sur ces choses ! Y pensez-vous? Lui, un homme chic! un commissaire des régates ! un garçon dont le phoney, en acajou, avait eu le second prix aux courses du Havre ! lui, il admettrait qu'on parlât de tempéraments, dans un conflit de cette nature! Non point, s'il vous plaît! Non! Alice, certainement, était bien gentille, un peu bêtasse même, de faire cette démarche, qui dénotait un bon petit cœur; mais... mais!...

— Mais, fit-il en concluant, ces affaires-là ne regardent pas les « bons petits chats » comme toi.

L'insulte, si profondément sentie qu'elle fût, ne la découragea pourtant pas. Ne relevant rien, elle parla de Steïnburg, de ses projets, du plan qu'il avait suivi, de l'éclat qu'il lui fallait, pour intimider ceux qui le repoussaient.

Quoique devenu pâle à certains mots de la jeune femme, Octave se redressa de toute sa hauteur, et, se drapant dans sa dignité, il la pria de ne pas poursuivre. Fallait-il donc qu'il redoutât son adversaire? Pour qui le prenait-elle?

N'écoutant rien, Alice se jeta à genoux, le suppliant, se roulant à ses pieds, lui parlant de sa famille.

Presque brutalement, le jeune homme lui imposa . silence. Lui, qui lui avait tant parlé de sa mère et

de ses sœurs, en vue de l'attendrir, quand il lui faisait la cour et qu'il s'appliquait à la toucher, pour qu'elle devînt sa maîtresse, il lui interdisait de prononcer leur nom maintenant.

— Ah! s'écria la malheureuse, au paroxysme de l'humiliation, c'est abominable ! Ils nous livreraient la dot de leur mère ; ils feraient des faux à certains moments, et, dès qu'il ne s'agit plus de nous avoir, ils nous repoussent du pied ! . . .

Octave, troublé au fond, et pour plus d'une cause, ne sachant plus que faire ni que dire, profita de ce qu'elle pleurait, étourdie, abîmée sur le parquet, pour se retirer.

La jeune fille se releva après un moment. Elle ne pleurait plus. Son visage, livide et contracté, trahissait une résolution désespérée, mais définitive et inébranlable.

— Eh bien! non! se dit-elle, il ne se battra pas ! . . .

Elle revint au salon, qu'elle traversa sans mot dire, et sortit.

Comme elle tirait la porte sur elle, une voix de femme disait, sous le péristyle :

— Mon fils est-il chez lui?

■ — M. Octave? Oui, madame.

Alice descendit vivement quelques marches, espérant se dissimuler. Mais déjà une vieille dame,

encore agile, gravissait l'escalier. En l'apercevant, la jeune fille resta immobile, s'aplatissant contre le mur, baissant les yeux.

La vieille dame crut à une manifestation de politesse. En passant à côté d'Alice, elle salua, disant:

— Pardon! madame.

Selon sa promesse, Adrien Revel s'était rendu chez Octave, dans le but de faire de son mieux pour éviter la rencontre, s'en fiant au hasard pour y créer des obstacles, ou, ce qui eût mieux valu, pour trouver un biais, qui donnât le beau rôle au jeune homme, sans exposersa vie. Mais quoi? qu'inventer? que susciter? 11 n'en avait pas idée; pourtant il n'avait pas trop d'inquiétude. Une affaire aussi nette, qui n'aboutit pas séance tenante, n'est pas de celles qui n'admettent aucune intervention. Et puis Octave lui avait paru légèrement théâtral, en lui exposant son rôle dans tout cela.

Restait Steïnburg. Si réellement celui-ci avait fait naître la provocation, dans le dessein d'intimi-

dation qu'on lui attribuait, aucune considération n'aurait prise sur lui. Ce devait être un homme déterminé à jouer son va-tout, et dès lors, incapable de se laisser ravir l'occasion ; occasion excellente, en cela que sa situation d'insulté lui procurait certains avantages matériels, qui lui mettaient les atouts dans la main.

Mais, encore une fois, pourquoi, après une telle insulte, avait-on remis la première conférence des témoins au beau milieu de la journée du lendemain? Si tant est qu'il eût le projet d'intimider la galerie, il devait désirer le faire d'une façon foudroyante. Les choses, qui traînent en longueur, perdent moitié de leur importance chez nous. Si Bavarois qu'il fût, Steïnburg devait savoir cela.

Adrien ne voyait qu'une explication : la difficulté de trouver, en pays étranger, deux témoins qui l'assistassent.

La première question, que le jeune docteur posa à Octave, eut trait à ces derniers. Qui étaient-ils?

— L'un, répondit Octave, est un de ses compatriotes, que nous ne connaissons pas. L'autre est Alphonse Destanche, qui m'a fait dire n'avoir pu refuser, en raison de relations précédentes.

Le nom de ce dernier mit, tout d'abord, Adrien ta son aise. C'était de quoi obtenir un premier atermoiement, car il était résolu ta lever un incident, à

propos de Destanche, dont le passé était, à la connaissance d'Adrien, de nature à le faire récuser. Mais avant de s'en ouvrir à Octave, il voulut se rendre compte de l'influence que pouvaient avoir eu, sur ce dernier, quelques heures de solitude, sinon de sommeil. En apprenant que l'on s'était adressé à Cadet-Rousseau pour jouer le rôle que lui, Adrien, avait décliné, il s'imagina qu'il ne serait peut-être pas si malaisé qu'on pouvait le craindre, d'arriver au but qu'Alice voulait atteindre à toutes forces.

Il dit, alors, ce qu'il savait sur Alphonse Destanche, et Octave s'éleva très-vivement contre la possibilité de traiter des conditions d'un duel, avec un homme dont la vie était entachée d'indélicatesse.

En effet, c'était là le cas du malheureux. Les appétits factices, la gloriole de se distinguer, l'avaient poussé à disposer de fonds, confiés à sa probité. Gomme un vulgaire caissier d'agent de change, il avait puisé dans la caisse d'un de ces banquiers louches, dont le monde financier est plein, et chez qui il était employé. Par chance pour lui, les banquiers, de cette sorte, ont un intérêt de premier ordre à ne pas trop éveiller l'attention, et surtout à ne pas provoquer d'enquête judiciaire, fût-ce à leur bénéfice.

Si bien que Destanche en avait été quitte pour une reconnaissance, signée à genoux, dans le cabinet

du banquier, par laquelle il avouait sa culpabilité. Après quoi : « Vas te faire pendre ailleurs ! » Il pensait qu'en dehors des intéressés, l'avanie était restée secrète; mais ces choses-là se savent toujours, et Adrien avait été mis au fait de son cas, par une de ses clientes, qui lui avait conté cela, comme elle lui eût parlé du derby.

Cadet-R.ousseau et le comte d'Iosk, ainsi que Ben-Chi-Chef, avaient partagé l'avis d'Octave, renchérissant encore sur les susceptibilités de leur ami. Mais ils se refroidirent brusquement, quand il s'agit de procéder. Qui irait déclarer à ce garçon qu'il était indigne? Quelle preuve fournir? Et s'il niait, s'il allait se fâcher et demander réparation, lui aussi? C'étaient des gens paisibles, après tout, plutôt conciliants et assez philosophes pour tenir le duel à l'état de « vestige d'une civilisation surannée, s> vestige inévitable, il est vrai ; la preuve en était là, car ils reconnaissaient qu'Octave ne pouvait, d'aucune autre façon, satisfaire l'homme qu'il avait publiquement claqué.

Mais, pour eux, visiblement, s'ils consentaient à servir de seconds, ils manifestaient moins d'empressement à s'exposer à devenir « premiers ! » Au demeurant, tout cela ne les touchait pas, ne les regardait guère. Mettez-vous à leur place !

Adrien vit qu'ils n'eussent pas demandé mieux

que de la lui céder en effet. Il s'y prêta, en apparence, de bonne grâce, quoique sa répugnance s'accentuât davantage à mesure.

— Je m'en charge, dit-il.

Et, de fait, s'armant du courage qu'il fallait pour aborder un tel sujet, il attendit la venue des témoins de Steïnburg et porta la parole d'une voix émue, tant, malgré tout, il se sentait de pitié, pour celui qu'il allait accabler.

Le voyant pâlir dès les premiers mots de son accusation, Adrien maudit les circonstances qui le condamnaient à cette cruauté. Cependant, l'autre redressant la tête, au lieu de s'humilier, il crut qu'il allait payer d'effronterie et demander qu'on lui rendit raison, comme les amis d'Octave l'avaient craint. Mais non! pas même cela! Destanche se contenta de se retrancher dans sa dignité.

— Ce n'est pas la première fois, dit-il, que cette histoire, répandue par des personnes, qui ont des raisons de me déconsidérer, m'est rapportée. L'heure n'est malheureusement pas encore venue de prouver qu'il n'y a rien, là, qu'une calomnie odieuse, une trame épouvantable, dont on veut me rendre victime. Mais, bientôt, messieurs, bientôt je prouverai que ce soupçon est mensonger, et que je n'ai jamais démérité de l'estime des honnêtes gens.

Il ajouta d'autres protestations aussi vagues et

embarrassées, qu'on eut la charité d'écouter en silence, puis il se retira, avec une sorte d'aisance, qui démontrait qu'hélas ! il avait dit vrai, en avouant que ce n'était pas « la première fois » qu'il avait à subir un tel affront !

Allez, lecteur, ce n'est pas toujours brillant, la vie élégante et galante! Ces jeunes hommes qui tiennent le haut du pavé, tranchant sur la foule, comme le type de l'aristocratie moderne, et que nos fils ne contemplent pas sans une sorte d'envie admirative et candide, portent parfois des plaies secrètes, que rien ne peut cicatriser. Il est bien difficile que cette existence soit inoffensive, pour ceux qui la mènent!

Les plus solidement trempés y laissent le meilleur d'eux-mêmes. Combien y sombrent à tout jamais! Car, en somme, les Destanche fourmillent, dans ce milieu incohérent, accessible à toutes les prétentions comme à toutes les duplicités.

Que ne doivent pas redouter des gens, qui n'ont qu'un seul dieu : le plaisir ; une seule loi : le caprice; une unique aspiration : paraître!

Mais du moins, là aussi, la logique — qui n'est vraisemblablement que la justice, et toute la justice — reste inflexible. Là aussi, deux et deux font quatre, et rien que quatre. Là aussi, enfin, on ne récolte que ce qu'on a semé ; ce qu'il faut dire,

répéter et prouver, pour la sécurité de conscience des gens de bien. Et si la pauvre Euphémie avait eu la vue plus longue, elle eût dû étendre à « ces messieurs » les doléances philosophiques, qu'elle rééditait volontiers, sur les conséquences finales de la vie galante.

Alphonse Destanche parti, le jeune docteur estima que les choses étaient en bonne voie, à son point de vue secret. Pour s'être adressé à ce garçon, il fallait que Steïnburg n'eût pas précisément le choix; donc, la nécessité de remplacer le témoin récusé devait lui occasionner assez de pas et de démarches, pour qu'on eût vingt-quatre heures de répit. Résultat important, à son estimation. Pendant ce temps, l'effet de l'appréhension vague, qui possède le plus brave, en face de la grave incertitude d'un combat, tiendrait lieu, pensait-il, de potion calmante.

L'homme qui, sur le premier moment, entendait tout massacrer, ne pouvant se maintenir des jours et des nuits dans cet état de surexcitation violente, devient tout au moins abordable. Du duel cà mort, sans merci ni quartier, qu'il réclamait à toute outrance, il passe à des conceptions moins funèbres. La mise hors de combat ne pourrait-elle pas suffire? Au réveil de la seconde nuit, passée dans cette attente inquiète, la condition de mise hors de combat parait, vraiment, bien dure encore, et il semble

que le premier sang est déjà chose fort honorable. Pour peu qu'il faille dormir là-dessus encore une fois, il est à parier que plus d'un se dira qu'avec des excuses on pourrait en finir, et si la partie adverse propose des « regrets, » ma foi ! que voulezvous?..:

— En tout cas, pensait Adrien, le beau rôle est du côté d'Octave ; il ne risque rien aux temporisations.

Et il envoya un petit mot rassurant à Alice, espérant n'avoir plus à s'occuper de cette histoire, qu'il supposait, à présent, devoir aboutir à peu près pacifiquement. Aussi ne fut-il pas peu surpris de trouver chez lui, en rentrant après le dîner, un mot laconique d'Octave, qui lui rappelait sa promesse de l'assister sur le terrain, en qualité de médecin.

Le billet était ainsi conçu :

« Mon cher Adrien,

« Le duel aura lieu demain, au petit jour. Je réclame votre assistance amicale. S'il m' arrivé malheur, vous saurez, mieux qu'un autre, préparer ma mère à en apprendre la nouvelle. Soyez, je vous prie, à minuit, au Café Anglais; je vous dirai le lieu du combat.

« A vous de cœur.

« Octave.

— C'est une chose curieuse, pensa le jeune docteur, qu'il faille absolument que le Café Anglais soit toujours fourré là-dedans!

Toutefois, les choses étant à ce point avancées, Adrien voulut s'enquérir. Il descendit à Tortoni.

Il apprit, là, de Ben-Chi-Chef, qui regardait ses amis prendre le café, que le Bavarois s'était tiré sur l'heure, de l'embarras qui lui avait été suscité, par la récusation de Destanche.

En effet, une heure à peine après le départ du jeune docteur, le compatriote de Steïnburg s'était présenté de nouveau, flanqué, cette fois, d'un Hongrois, qui se donnait pour capitaine, était décoré, et portait des moustaches, auxquelles il était aisé de voir qu'il s'entendait aux choses de l'honneur.

La conférence avait été courte, ces messieurs n'ayant mission que d'engager l'affaire, en déclarant formellement que leur client réclamait réparation, par les armes, de l'insulte qui lui avait été faite.

Il leur fut répondu qu'on se tenait à leurs ordres.

Ils déclarèrent ensuite que Steïnburg, étant l'offensé, entendait user de tous ses droits. Et comme ^on n'y faisait point de difficultés, ils déclarèrent choisir le pistolet, fixer l'heure au lendemain matin, à l'aube, et proposer, pour terrain, l'île de Croissy.

Sur ce point seulement, une objection fut élevée par les amis d'Octave. Le voisinage de l'habitation

de sa mère lui faisait désirer qu'on se battit autre part. Connu de toute la population, il ne voulait pas, au cas où le sort lui serait funeste, que sa famille en fut informée par la rumeur publique.

Cadet Rousseau, qui n'était pas sans avoir réfléchi aux déplaisirs que vaut, aux témoins d'un duel, l'action judiciaire qui s'ensuit, parla même d'aller jusqu'en Belgique. Il avait d'ailleurs un ami par là, et, mon Dieu ! par la même occasion, il lui eût fait une petite visite économique.

Mais le Hongrois fit repousser cette idée, allant même jusqu'à prétendre que son client n'avait pas à tenir compte des susceptibilités sentimentales d'un adversaire aussi agressif que l'avait été Octave, et qu'il lui semblait bon de maintenir la désignation du lieu proposé.

Cadet Rousseau avait un mot très-spirituel à riposter ; toutefois, comme l'autre frisait sa moustache en confirmant sa prétention, il crut convenable de réserver son mot pour un autre moment.

Mais le comte d'iosk intervint alors, et cédant à un mouvement de vivacité, il déclara que si Steïnburg s'obstinait à vouloir se battre à Croissy, tout ce qu'on avait accordé jusqu'ici était purement et simplement remis en question, et que la conférence était close.

Le Hongrois eut beau se friser les deux mous-

taches à la fois, le frêle et précieux Anatole n'en démordit point. Il ajouta même que ces concessions étaient faites, en somme, contre son gré, attendu que si Steïnburg pouvait se prévaloir d'une voie de fait, Octave avait été non moins profondément insulté, et qu'on devait lui savoir gré de l'excès de grandeur d'âme qui le poussait à ne pas discuter les conditions, et particulièrement le droit au choix des armes.

Le mot « voie de fait » amena un léger incident. Le Hongrois crut devoir spécifier.

— Un soufflet ! dit-il.

— Une voie de fait, répéta le comte d'Iosk.

— C'était parfaitement bien un soufflet ! vociféra le capitaine en roulant des yeux indignés.

— La preuve? fit sèchement Anatole. Vous êtes intéressé à faire prévaloir votre dire, je le conçois, et nous n'allons pas officiellement à rencontre. On vous l'accorde donc : pour le public, vous avez été souffleté; c'est ce qui constitue votre droit. Mais en dehors de l'affaire, je dis : « voie de fait, » et je ne permets à personne de contester la justesse des expressions que j'emploie.

Le Hongrois devint violet. Cependant, se rappelant peut-être de quels intérêts de premier ordre il était chargé, il parut faire abnégation de lui-

Cadet-Rousseau intervint du reste, soutenu, en cela, par le compatriote de Steïnburg, qui n'avait pas encore ouvert la bouche.

— Puisque ces messieurs, dit ce dernier, nous accordent le bénéfice du soufflet, il n'y a rien à débattre. Pour tout le monde, nous sommes souffletés ; ces messieurs nous en font la grâce, et nous avons le choix des Srmes : voilà l'important.

— Sans doute, sans doute ! répliqua le Hongrois, sur un tout autre ton. Je ne comprenais pas; excusez, je vous en supplie. Je suis étranger, voyez-vous, ajouta-t-il, en souriant particulièrement au comte.

Pour un peu, il allait l'appeler « mon cher ami ! » C'était un de ces caractères que l'on nous propose pour exemple assez souvent. Un peu vifs, mais la main tournée, ils n'y pensent plus. Et puis, tout cœur ! . . . surtout envers ceux qui leur montrent les dents.

Se résumant, et l'incident vidé, les amis d'Octave maintinrent leur parole sur ce qui était octroyé, mais à la condition que le lieu du combat serait changé.

Ils proposaient le parc d'un ami, à Ville-d'Avray.

Le Hongrois et son acolyte demandèrent la permission d'en référer à leur client, et il fut convenu qu'on aurait, à cet égard, une dernière entrevue, à minuit, au Café Anglais.

Adrien réfléchit mûrement à cette relation, pesant chaque détail, afin de se rendre un compte exact des dispositions de chacun. Il craignait à présent d'avoir auguré trop légèrement de l'issue comicopacifique de cette affaire. Les conditions proposées et acceptées semblaient dénoter de la résolution des deux parts. L'arme choisie prouvait que les combattants n'entendaient point s'en tenir à une égratignure. L'inquiétude le prit. Cet Octave, qu'il avait malmené, qu'il avait refusé de servir, s'il était vain, futile et un peu niais, avait à tout prendre des qualités de cœur, qui permettaient qu'on eût de l'amitié pour lui. Allait-il donc se faire tuer par une sorte d'aventurier, qui devait avoir d'excellentes raisons pour choisir le pistolet?

Par une réaction naturelle, le jeune docteur en venait à se reprocher de lui avoir refusé son concours. Ses témoins lui semblaient un peu bien faciles, non-seulement envers l'adversaire, mais aussi à l'égard des intentions de leur ami ; intentions qu'ils ne devaient pas avoir discutées, pas même examinées peut-être. En tous cas, il était certain qu'ils n'avaient tenu que peu de compte du plan qu'on attribuait à Steïnburg, puisque rien n'avait été tenté pour éclaircir ce point. Si pourtant il n'y avait là, de sa part, qu'une tactique lugubre, un expédient d'intrigant spadassin, allaient-ils se

prêter à fournir la victime nécessaire? Qu'Octave ne crût pas devoir apporter de restrictions à la satisfaction que réclamait un personnage, quel qu'il fût, qu'il avait frappé publiquement, soit ! cela se comprenait.

Mais que ceux à qui il s'en était remis de son honneur et de sa vie n'y prissent pas plus garde, c'était d'une coupable légèreté. Avaient-ils le droit de tenir, sans examen, le Bavarois pour un homme quelconque, à qui leur client devait raison de l'injure qu'il lui avait faite? Ou bien, s'ils avaient des doutes sur son honorabilité, s'ils admettaient, fûtce vaguement, qu'il eût l'arrière-pensée d'intimidation qu'on lui prêtait, ne s'exposaient-ils pas à l'accusation d'avoir envoyé leur ami à la mort?

Adrien sentit son âme s'emplir de tristesse. De lui-même, il s'était mis dans l'impuissance de tirer ce pauvre diable du mauvais pas où il se trouvait, finalement, pis que fourvoyé. En présence des conventions déjà admises de part et d'autre, il ne voyait pas le moyen de rien remettre en question, ni de gagner du temps, car il n'était pas présumable que Steïnburg compromît ce qui lui était accordé pour la quasi-indifférente question de l'endroit à fixer.

Tout en s' absorbant dans ces pénibles réflexions, desquelles il ressortait une reprise d'estime affectueuse pour cet Octave, qu'il avait cru capable de

tergiverser au dernier moment, il suivait le boulevard. A la Chaussée-d'Antin, une main se posa amicalement sur son épaule, et s'étant retourné, il se trouva en face d'un des professeurs de l'École de médecine, dont il avait été l'interne à Lourcine. Celui-ci, jeune encore, était ce qu'on appelle un spécialiste, et la nature de sa spécialité, où il faisait autorité, amenait à ses consultations la majeure partie de cette tapageuse jeunesse. Spirituel et doucement gouailleur, il appréciait, avec une bonhomie maligne, la valeur et le caractère de ce monde-là, et s'il soignait ses clients de tout son cœur, il les persiffîait sans scrupules, n'y prenant guère d'intérêt qu'en raison des cas remarquables, qu'ils pouvaient offrir à son observation.

— A la bonne heure! disait-il parfois à l'un d'eux; voilà qui vaut la peine : mes compliments!

A d'autres, que le diagnostic poussait à des hélas intempestifs, il répondait en souriant :

— Règle générale : sur le premier moment, on veut toujours se brûler la cervelle, et, le mois d'après, on ne suit plus le traitement. Il n'y a guère 'qu'à la seconde fois qu'on prenne la chose au sérieux. Vous verrez!...

Il avait pris le bras d'Adrien, et, tout en passant avec lui devant ces innombrables cafés dont les tables encombrent la promenade, il le questionnait

avec intérêt sur ses travaux et ses projets. Il lui donnait des conseils pratiques sur la conduite à tenir, sur l'attitude à prendre dans le monde scientifique, le poussant à prendre les choses de haut.

En l'écoutant, le jeune homme se dégageait peu à peu, et avec quel soulagement intime ! des pensées dont il se sentait oppressé, un moment auparavant. Et quand elles lui revenaient à l'esprit, comme par bouffées, combien toutes ces choses lui semblaient petites, mesquines et sottes au fond !

Quoi de plus misérable, en effet, que ces querelles de gamins? Quoi de plus burlesque que ces points d'honneur insensés, ces considérations d'une futilité pernicieuse? 11 ne comprenait plus qu'il eût pu s'en émouvoir. De qui s'agissait-il donc? De quoi était-il question? Il se faisait l'effet d'un être de bon sens fourvoyé parmi des maniaques, des pantins, des fous plus ou moins dangereux. Il ne fallait que des douches à ces bobèches, pris de frénésie batailleuse. Et qu'allait-il faire, lui, dans cette bagarre? En avait-il donc été dupe? Leur dérangement cérébral l'avait-il gagné, pour qu'il eût oublié, si longtemps, le but élevé de sa vie, les grands intérêts qu'il' avait adoptés, en se consacrant aux sciences ?

Quoi ! lui que, dans une certaine mesure, l'humanité pouvait compter au nombre de ses serviteurs

appelés à l'honorer; lui, que ses premières publications avaient mis en évidence dans le corps médical, i\ en était à n'avoir en tête, depuis des heures, qu'une aventure de gens frivoles, mêlés à des coquins et des filles perdues !

Il avait honte de lui-même, à ses propres yeux, si bien que le professeur, remarquant sa tension d'esprit, et lui posant une question à cet égard, Adrien fut pris de confusion à la pensée de lui dire la cause de sa préoccupation.

— Ce n'est pas, dit le professeur, que je ne comprenne les appréhensions qu'on puisse avoir, quand tout un avenir est là, offrant tant de routes à suivre, présentant un horizon si vaste. Le premier pas est grave; il engage, et l'on doit profondément se recueillir ! Tout comme vous, ajouta le spécialiste, j'ai mes heures de doute et d'incertitude. Du moins j'ai cette ressource, qu'il me suffit de passer sur ce boulevard, pour reprendre confiance.

— Et comment? demanda Adrien, ne comprenant pas le sourire par lequel son maître avait nuancé ses dernières paroles.

— Voyez, reprit celui-ci, en lui montrant les femmes attablées sur l'asphalte; le fonds ne peut manquer, tout cela travaille pour moi !

Malgré sa discrétion naturelle, Adrien ne put s'empêcher de lui dire quelques mots au sujet du

duel d'Octave, qui, grâce aux études médicales qu'il avait commencées, était connu du docteur. Celuici, soit qu'il fût trop au-dessus de telles bagatelles, soit que la profession l'eût rendu sceptique, ne parut pas partager les craintes de son jeune ami. Adrien eut beau entrer plus avant, en lui présentant Steïnburg sous les traits d'un aventurier contraint de brûler ses vaisseaux ; il ne parvint pas à faire prendre l'affaire au sérieux.

— Bah ! lit le professeur, c'est un déjeuner qui chauffe !

Et comme Adrien ne paraissait pas convaincu :

— C'est à vous, dit-il, d'amener les choses à ce réconfortable résultat. Quoique le bouillant Octave ne soit pas autrement intéressant, puisque vous lui portez de la sympathie, il ne faut pas le laisser éclopper par cet autre animal.

— Que faire, pour le lui éviter?

— Tous moyens sont bons. Vous n'avez pas, je suppose, la candeur de vous préoccuper de la dignité de sires qui mettent leur gloire à être habillés par le bon faiseur, et à éblouir les habitués de Habille? Servez-leur un plat de votre façon. Pourvu qu'il soit bien établi qu'ils auront eu une « affaire, » ils goberont toutes les pilules que votre malice se plaira à leur préparer... Tenez, fit-il en souriant, Devisme a des pistolets que je vous recommande.

A la sortie du canon il y a, à la partie inférieure , un léger renflement, qui procure à la balle la trajectoire la plus rassurante. Avec ces pistolets-là, on ne peut guère toucher que les oiseaux de haut vol... ou un témoin, quand on a la main malheureuse. Donnez-les-leur; ces messieurs en seront enchantés... 0 cher naïf! lit-il en terminant, je vous dis qu'ils ne demandent qu'à déjeuner! Faites-les trinquer : ce sera la punition de votre ami Octave.

Le professeur partit là-dessus.

— Ma foi! se dit Adrien, il a pleinement raison. Tout ça n'a ni bon sens, ni importance. J'arrangerai cela à minuit. Pensons à autre chose; c'est trop bête que je me mette martel en tête, pour de telles niaiseries !

Et il regagna sa demeure, afin d'occuper son temps jusqu'à l'heure du rendez-vous des témoins.

Mais il était écrit qu'il ne s'en tirerait ni si vite, ni à si bon marché. Le portier lui remit une lettre qu'une dame, venue en coupé de maître, avait apportée. A la clarté du réverbère, il lut :

« Vous m'avez trompée, Adrien; on se bat demain au pistolet. Pour moi, je suis déterminée à empêcher cette rencontre, à quelque prix que ce soit. Cependant, je n'en suis plus à ignorer les inconvénients qu'il y a à ce qu'une femme de ma con-

dition paraisse dans une affaire de ce genre, et, au risque de vos duretés, je voudrais vous voir, avant la conférence où le lieu du combat doit être arrêté. Si vous ne daignez pas venir avant minuit, j'agirai.

« Alice. »

Après sa démarche près d'Octave, la jeune fille était rentrée consternée. Le salut de la mère de celui-ci, simple coïncidence fortuite, il est vrai, lui avait causé une impression inconnue, l'enfonçant plus profondément encore dans des réflexions vertigineuses. Tout ce qui lui arrivait, depuis la veille, lui dévoilait, sur sa situation, des choses qu'elle n'eût jamais imaginées, quoiqu'elle eût toujours eu l'intuition d'une certaine honte latente, en songeant à la catégorie dont elle faisait partie ; mais cela était resté vague et embrouillé.

A présent, après la sortie d'Euphémie, après les paroles d'Adrien, après la conduite d'Octave, elle avait vu la misère ignominieuse où elle était plongée ; elle comprenait l'horreur de sa dégradation; elle se sentait marquée de stigmates indélébiles et infamants. La douleur en était si vive, qu'elle se fit l'effet d'un monstre, de souffrir en silence qu'une femme, respectable par l'âge, les mœurs et la maternité, la saluât en passant devant elle. Elle se reprochait de ne pas lui avoir crié :

— Ne me saluez donc pas : je suis une courtisane ; maudissez-moi plutôt : je suis cause que, demain, vous serez en deuil de votre fils!...

Elle rentra chez elle, sous l'empire de cette impression, et il lui vint la volonté de rompre avec ce présent fangeux, de s'arracher à ce milieu ignoble. Quant à la question des moyens, force lui fut de remettre à un autre moment, pour les examiner. La préoccupation d'empêcher que Steïnburgn' arrivât à ses fins dominait dans son esprit.

Le petit mot rassurant d'Adrien lui procura, heureusement, un peu de calme. El]e .en avait un impérieux besoin. Ses nerfs se détendirent, et elle tomba dans une sorte de prostration morale et physique, qui lui parut douce.

Jusqu'au dîner, tout alla bien. Elle prit un peu de nourriture, et comme elle allait s'étendre sur un divan, en attendant la confirmation de l'espoir que le docteur lui avait fait concevoir, on lui annonça une visite.

Elle fronça le sourcil. Cependant, apprenant que la personne qui se présentait était Euphémie, elle 'se souvint que le comte était témoin d'Octave, et elle pensa qu'elle aurait, peut-être, de bonnes nouvelles à lui donner.

— Eh bien ! fit Alice, en allant au-devant de la comtesse, c'est fini?

— Fini? répondit l'ancienne plus jolie femme de Paris, je t'en moque ! Au contraire.

Et la comtesse l'informa du point où en étaient les choses, à savoir, qu'à part le lieu du combat, tout était convenu.

— Ma foi! ajouta-t-elle, je ne m'attendais pas â cela de la part du petit Octave. Je lui rends mon estime.

L'estime d'Euphémie ! Il y a des mots inconscients qui résument tout une situation.

Alice restait muette, atterrée, se demandant quelle avait été l'intention d'Adrien, en lui faisant penser que tout s'était arrangé.

— Ainsi, dit-elle, c'est certain? Le duel est arrêté?

— Puisque je te le dis! répondit la comtesse. C'est à cause de cela que je couche à Paris. Anatole a mené Octave au tir, afin qu'il se fit la main. J'irai le retrouver au Café Anglais, à minuit. Il est décidé qu'on soupera, jusqu'au moment d'aller sur le terrain, et tu penses que je ne veux pas laisser mon mari faire le joli cœur.

Malgré tout, Alice fut étonnée qu'on se préparât de cette façon à un acte dont la mort d'un homme devait être le résultat.

— Quoi! dit-elle, il y aura des femmes à ce souper ?

— Pardine ! fit l'autre, preuve que rien là n'allait contre ses sentiments. Au fait, ajouta-t-elle, viens-y.

— Moi? s'écria la jeune fille, absolument déroutée et comme affolée de terreur.

— Tu n'as pas besoin d'invitation, reprit Euphémie, se méprenant sur l'expression de la malheureuse. N'es-tu pas l'héroïne de la fête?

Le coup lui fut trop dur. Elle se révolta.

— Ah ! ça, dit-elle, en saisissant le bras de la vieille commère, tu es donc stupide? Tu ne vois donc pas que je suis à moitié folle et que tu me tortures? Mais je te dis que je ne veux pas qu'on se batte, et l'on ne se battra pas, entends-tu? dusséje mettre le feu aux quatre coins de Paris ! Comprends-tu, à la fin?

Elle était pâle, et ses yeux, brillants de fièvre, exprimaient une volonté irrésistible, qui intimida la comtesse.

— Voyons, voyons ! fit celle-ci ; c'est donc sérieux ? Ça te chiffonne à ce point-là? Au fait... tu sais, moi, qu'est-ce que ça me fait? Si je puis t' aider,

'parle. Que comptes-tu faire?

— Hélas ! répondit Alice, je ne puis encore rien résoudre, puisque le lieu de la rencontre n'est pas fixé.

— Je te le ferai dire, moi.

— Mais après minuit !

— Dame !

— N'importe! s'écria la jeune fille. Je puis être à Ghatou en trois heures.

— Que veux-tu donc? demanda Euphémie.

— Je veux prévenir la mère d'Octave ; je veux qu'il la trouve sur le terrain.

La comtesse l'examina Un moment, puis elle haussa les épaules.

— Tu ne feras que reculer la chose, dit-elle, en souriant d'un air malicieux. Et si tu crois que la bonne dame t'offrira à te rafraîchir, tu es encore de ton pays, toi, par exemple.

Alice, frappée de l'objection première d'Euphémie, ne céda pourtant pas au découragement. Quel autre moyen, d'ailleurs?

— Que ferais-tu, toi ? demanda-t-elle, pour connaître à fond la pensée de la comtesse.

Celle-ci se reprit à sourire, d'un air de supériorité maligne.

— Et les bons gendarmes ! fit-elle d'une voix goguenarde. Tu l'oublies, cette institution tutélaire ! La joie des parents; la tranquillité des familles!...

Alice avait poussé un cri, et s'était jetée à son cou. Elle l'embrassait avec transport.

— Tu me sauves! dit-elle.

— Ah! répondit la comtesse, je ne l'ai pas inventé, et je te le donne pour le prix qu'il m'a

coûté. Est-ce que tu crois que j'hésiterais, si Anatole se passait le genre d'une comédie de cette espèce? Oh ! mais non ! Un mot à la Préfecture. C'est simple comme bonjour. Un bon agent se plante à la porte de chaque combattant, et vous le file en douceur durant des semaines. De cette façon, tu n'as même pas besoin d'indiquer le lieu du rendez-vous. Ils y seront de compagnie, car tu sais où demeure le Bavarois, et l'on n'aura qu'à prendre Octave h sa sortie du Café Anglais. Par exemple, il t'en voudra, je crois, celui-ci. Il est si fier d'avoir une affaire !

La jeune fille ne l'entendait plus ; elle se demandait sous quelle forme et à quel moment il convenait de faire cette communication à la Préfecture. Une crainte lui vint : n'était-il pas une heure trop avancée?

— Rassure-toi, dit Euphémie, la police ne dort jamais que d'un œil!

Calmée sur ce point, Alice eut une autre inquiétude. Sa condition de femme équivoque permettaitelle qu'une Administration reçût l'avis qu'elle voulait lui fournir?

Et la comtesse, naïvement cynique, ne se doutant pas, au surplus, ulcs humiliations que la jeune fille avait subies, répondit encore :

— N'aie pas peur ! Nous comptons pour les

mouchards!... plus que nous ne voudrions, parfois ! . . .

A ce moment, Fulgence annonça :

— Le docteur Revel.

Alice eut un frémissement. Un pressentiment l'avertissait de l'approche de nouvelles tristesses, de nouveaux obstacles peut-être. Elle hésitait à le recevoir; cependant elle s'y résolut, en s' armant à l'avance contre les émotions qu'elle appréhendait d'instinct.

— ■ Passe dans le salon, dit-elle à Euphémie, et ne t'en va pas; j'ai grand besoin de toi.

Demeurée seule, elle se composa un visage, et dit à Fulgence d'introduire.

Quoiqu'il se fût efforcé de prendre les choses de haut, Adrien venait chez Alice, poussé par une vague inquiétude. Le dernier mot de la lettre de la jeune fille l'avait frappé. Qu'avait-elle entendu, en écrivant : « J'agirai? » L'acte, qu'elle ne précisait pas, et qu'elle déclarait tenir en réserve, à la dernière extrémité, avait-il donc un caractère désespéré? En y réfléchissant, il concluait, il est vrai, à l'impossibilité absolue, pour elle, de rien faire d'effectif; pourtant, il éprouvait le besoin de se renseigner. Les femmes ont des idées si étranges, qu'on ne parvient pas toujours à les prévoir, et il lui paraissait certain que celle-ci projetait quelque coup de tête. Mais quoi? Il tenait à le savoir.

— Avant tout, lui dit-il, en s' asseyant près d'elle, vous vous méprendriez sur mes intentions, si vous m'attribuiez la volonté de vous tromper. A l'heure où je vous ai écrit, je croyais, soyez-en sûre, que cette sotte histoire aurait le dénoûment qui, plus que tout autre, lui convient.

— Si je vous ai froissé, répondit Alice, je vous prie de m' excuser; je me plaignais bien plus que je ne vous accusais. Vous êtes homme; vous devez avoir, sur les choses de point d'honneur, des préjugés innés, que je ne me permets pas même d'examiner. Mais ce qu'ils vous interdisent de faire n'est pourtant pas impossible, ni sans efficacité.

— Et quoi, par exemple ? demanda le jeune homme.

Alice baissa les yeux et se tut.

L'inquiétude d'Adrien prit un peu plus de consistance. Elle avait donc un projet arrêté de toutes pièces? Il avait beau se persuader qu'au demeurant, son action serait stérile; il n'était pas rassuré.

— Prenez garde du moins, dit-il, de ne rien faire qui place celui à qui vous vous intéressez dans une position fausse. Après tout, ajouta-t-il en changeant de ton, le duel n'est pas si certain que vous l'imaginez, et, pour moi, je compte ne rien épargner pour éviter cette extrémité.

— Et si vous n'y parvenez? demanda Alice.

— Que voulez-vous? répondit le jeune homme.

— 11 aura lieu?

— Dame!...

Alice changea d'attitude à son tour.

— Je vous remercie, dit-elle ; je suis fixée maintenant... fixée et déterminée.

— Déterminée! répéta Adrien, soit; mais il ne suffit pas de prendre une détermination, pour faire prévaloir ses préférences, en pareille matière. Tout comme vous, j'ai ces préférences. Mais si je me heurte à une décision formelle des deux adversaires, force m'est de m'incliner, puisqu'il n'est pas au pouvoir d'un tiers d'empêcher les fous de faire des sottises.

Alice ne répliqua pas.

— Tenez, reprit le jeune homme, je vous le dis franchement, Alice, votre silence me cause de profondes appréhensions ; et je donnerais tout au monde pour vous convaincre de l'inutilité de l'intervention, que vous vous proposez, quelle qu'elle soit. Vous vous en taisez ; j'en conclus qu'elle est d'une nature qui n'est pas nette. Je crains que vous n'en ayez pas aperçu et pesé toutes les conséquences. Voulez-vous me faire une grâce?...

— Parlez, dit la jeune fille, intérieurement émue de la douceur de sa dernière phrase.

— Eh bien ! ajouta le jeune docteur, remettez-

vous-en à moi. Je m'engage, sur l'honneur, à ne m' arrêter à aucune susceptibilité mondaine, pour amener un résultat pacifique.

— Qu'espérez-vous? demanda-t-elle à son tour.

— Fiez-vous à ma parole.

Alice le regarda, hésitante, tentée de s'en remettre à lui complètement. Mais la puissance de l'idée fixe prit le dessus.

— Écoutez, répondit-elle, je ne puis surmonter la défiance qui me possède. Je crois bien que vous vous emploierez avec persistance à éviter la rencontre. Mais, comme vous le dites, si vous vous heurtez à une volonté absolue, vous laisserez faire. Eh bien, moi — je vous le dis avec calme — moi, je ne veux pas qu'on aille sur le terrain, et malgré Octave, malgré Steïnburg, malgré vous, j'empêcherai le malheur que je redoute.

— Vous êtes folle ! fit Adrien, légèrement impatienté. Certes! on doit vous savoir gré de votre intention; mais au cas où je serais impuissant, que pourriez-vous faire, vous?

Et voyant qu'elle allait répondre, il l'interrompit, pensant couper court à la discussion.

— Rien! fit-il; rien absolument!

— Je les dénoncerai! s'écria-t-elle, avec une fébrile animation.

A ce mot, Adrien eut peur.

— Vous ne ferez pas cela ! dit-il.

— Pourquoi?

— Parce que c'est une infamie !

— Une infamie?...

— Eh ! oui ! reprit-il avec violence, rien de moins. Vous allez tout bonnement à déshonorer ce garçon, qu'on croira de connivence avec vous et qui passera pour un lâche. Qui donc croira jamais aux scrupules de conscience d'une femme en révolte avec les mœurs régulières? On supposera que vous êtes sa maîtresse et que, s'il ne vous a conseillé cette indignité, il vous a, du moins, laissé faire. Et, en somme, qu'il soit ce qu'on voudra : frivole et vain, ridicule même, il appartient, malgré tout, à une famille honorable, et vous n'avez pas le droit de lui infliger la honte de votre intérêt excessif.

Voyant qu'en dépit des duretés qu'il lui prodiguait, il ne l'avait pas réduite, il se leva comme pour se retirer.

— Quant à moi, ajouta-t-il d'un ton menaçant, si, contre la défense formelle que je vous fais d'intervenir, d'une façon quelconque, dans tout ceci,

'vous persistez dans votre intention, je vous jure que j'en préviens Octave à l'instant, et que le duel aura lieu à l'étranger.

— Adrien! s'écria la jeune fille, je vous en supplie à mains jointes ! . . .

Elle se jeta à genoux, le visage ruisselant de larmes.

Pensant en avoir eu raison, il la releva et s'adoucit.

— Je suis désolé de m'être emporté, lui dit-il, et je vous demande pardon; mais vous m'avez effrayé. Je vous le répète, je veux tenter l'impossible; je vous le jure, je ne m'arrêterai devant aucun préjugé courant. Pour vous rassurer, j'ajoute : s'il faut à toute force qu'Octave aille sur le terrain, je ferai en sorte qu'il en revienne sain et sauf. Est-ce assez vous dire? Mais n'en demandez pas plus long.

Alice le contemplait sous l'impression d'un sentiment indéfinissable. Avec la logique des êtres simples, elle ne comprenait pas qu'il se fût si fort élevé contre son projet, à elle, pour en arriver à une solution de ce genre. Gomment! lui, si sévère à certains égards, si sérieux en toutes choses, il se prêterait à une comédie ! Car elle devinait qu'il se proposait de combiner un simulacre de combat. Et cette farce, il la dévoilait à l'avance? Il en partagerail le secret avec les quatre témoins, parmi lesquels se trouvait un garçon de l'acabit de Cadet-Rousseau, dont le défaut dominant était de se moquer de ses camarades?...

Ce n'est pas qu'elle répugnât à cette solution. Toutes lui étaient bonnes, pourvu qu'elle n'eût pas

la mort d'un homme à se reprocher. Mais qu'Adrien imaginât un tel expédient, recourût à un tel stratagème !... Elle ne l'admettait pas. Donc il la berçait d'espérances vaines; il la trompait encore, s' efforçant de lui inspirer confiance, afin de l'empêcher d'agir.

Si, en effet, le jeune docteur avait cette arrièrepensée, il avait manqué son but. Alice se sentait plus décidée que jamais à recourir à la suprême ressource que lui avait suggérée la « divine Euphémie, » à cela près, qu'elle brûlait de se retrouver seule, pour chercher un moyen d'éviter qu'on crût à un accord entre elle et Octave. Elle avait l'espoir de le trouver aisément, ce moyen. Pour le moment, il fallait qu'Adrien n'eût pas de raison d'exécuter la menace, qu'il lui avait faite, de prévenir les adversaires et de les décider à se battre hors de France. Prête à tout, pour toucher au but, elle surmonta sa répugnance et se décida à recourir à l'habileté. Que fallait-il? Qu'Adrien pensât l'avoir intimidée et convaincue. Elle se résolut à simuler la confiance, ^et comme le jeune homme, lui tendant la main, lui disait :

— Est-ce convenu?

Elle répondit :

— Soit!

— Eh bien! reprit celui-ci, voici l'heure qui

approche. Je vais au Café Anglais. Dans tous les cas, je viendrai vous instruire de la situation, avant quatre heures du matin.

— Bien, répondit Alice.

Adrien lit quelques pas, puis, se retournant :

— Vous me promettez, dit-il, que vous attendrez mon retour?

— Oui, fit-elle, je vous le promets. Je reste là; je vous attends.

La satisfaction d'être parvenu à ses fins entraîna le jeune homme à lui sourire, comme autrefois, quand il partait, le soir, du cabinet de lecture.

Elle prit un flambeau et l'éclaira jusqu'à l'antichambre. Quand il eut fermé la porte, elle resta un moment immobile, puis, le suivant en imagination, elle lui envoya un baiser passionné.

Pendant ce temps, Euphémie revenait dans le boudoir. Elle avait écouté la conversation des deux jeunes gens, et résumant son impression au retour d'Alice :

— Ah! ma fille! lui dit-elle, tu peux te vanter d'avoir là, pour ami, un gaillard bien aimable !

— Tu l'as entendu?

— Du cœur et des oreilles !

— Quelle est ton opinion?

— Il s'est moqué de toi.

— Il ne tentera rien pour empêcher ce duel,

n'est-ce pas? fit Alice, désireuse d'être confirmée dans son appréciation.

— Sous quel prétexte? répondit la comtesse. Et, en forgeât-il un, que pourrait-il entreprendre, quand tout est décidé? Non! Il sait bien qu'il n'y a rien à faire devant un soufflet donné! Ah! s'il n'y avait pas le soufflet!... peut-être! car, après tout, c'est des polichinelles, ces viveurs-là ; ne nous y trompons pas! Mais il y a soufflet, et soufflet... public! Octave ne peut pas le reprendre. Ton docteur, lui-même, le vilipendrait s'il ne s'exécutait pas. Il t'a jouée. Et si les gracieusetés qu'il t'a dites, jointes aux aménités dont Octave t'a régalée tantôt, ne t'ont pas découragée de tendre la perche à celui-ci : en un mot, si tu n'as pas encore la mesure de ces honorables personnages, écris au Préfet de police ; il n'est que temps.

La jeune fille garda le silence à dessein. Elle avait réfléchi et s'était avisée qu'au total, Euphémie n'agissait, en tout ceci, que par occasion. Ni amitié, ni intérêt ne la guidaient. Or, puisque dans un moment elle allait rejoindre Octave et ses amis, qui assurait que, par envie de parler, de faire l'importante, elle ne trahirait pas, dans une proportion quelconque, le secret d'Alice? Au risque de pousser la prudence à l'excès, elle prit le parti de lui donner le change sur ses dispositions définitives.

— Non, répondit-elle, je ne puis croire qu'Adrien ait F arrière-pensée que tu lui prêtes. Il m'a fait promettre d'attendre son retour; j'attendrai.

La comtesse l'examina; puis, grâce à une philosophie, qu'en dehors des infidélités possibles d'Anatole, elle apportait dans la généralité de ses actes et de ses sentiments, elle renonça à produire les arguments qui lui venaient en foule.

— Après tout, fit-elle, tu sais, ma fille, moi, je m'en moque. Qu'est-ce que ça me fait, bon Dieu ! . . . Qu'ils se battent, qu'ils ne se battent pas, c'est comme si tu me chantais « fleuve du Tage. » En ce cas-ci comme en ce cas-là, il n'en sera ni plus ni moins, le lendemain; les jolies filles seront toujours dupes de ces gracieux gentlemen, et je veux être pendue si la Renommée s'en occupe plus de vingt-quatre heures. Crois donc ce que tu voudras, mignonne, et décide tout ce qu'il te fera plaisir; je n'en maigrirai pas d'une once.

Et comme Alice gardait le silence :

— As-tu toujours besoin de moi? ajouta l'ancienne plus jolie femme de Paris.

La jeune fille se consulta; puis, sortant de sa rêverie :

— Non, dit-elle, je te remercie.

— En ce cas, adieu !

— Adieu! fit Alice.

La comtesse reprit son manteau et se coiffa.

Alice, voyant qu'elle lui tendait la main, la lui prit, et, par un mouvement spontané, l'attira contre elle, pour l'embrasser.

La comtesse sourit de cet élan, et la retenant par les épaules :

— Pauvre gamin ! fit-elle, avec une bienveillance nuancée de pitié quasi-maternelle, que diable es-tu venue te fourvoyer dans cette galère? Tu es faite pour « la noce, » comme moi pour chanter les vêpres ! Et tu n'es pas au bout de tes déboires. Quel dommage ! Quelle bonne petite femme honnête tu aurais pu être, toi ! Comme on voit que ta vocation était la « popotte, » avec des marmots h. bichonner ! . . .

Les larmes perlèrent aux yeux d'Alice, et roulèrent lentement sur ses joues.

— C'est que tu pleures pour de vrai ! ajouta la vieille courtisane, émue malgré elle. C'est que tu as de la peine! Et pour qui?... Bon Dieu! pour qui?...

Elle la serra sur sa poitrine, et l'embrassa dans les cheveux.

— Ya-t-en ! lui dit-elle tout bas ; sauve-toi de ce carnaval infect et écœurant; va t' enfouir dans un petit coin ignoré; tu es si jeune! On t'oubliera, tu oublieras...

— Jamais! fit Alice.

— Qui sait? répondit l'autre. En dehors du monde chic, il y a des hommes si bons ! Seulement, ajoutât-elle, pour se soustraire à l'attendrissement, qui l'avait gagnée, ne fais pas comme moi : ne te marie jamais!...

Comme elle s'éloignait, Alice la retint, et détachant une bague de ses doigts, elle la glissa à l'un de ceux d'Euphémie.

— Qu'est-ce que tu fais donc? dit celle-ci.

— Garde cette bague en souvenir, lui répondit la jeune fille. Je t'en prie.

Elles se séparèrent.

Cependant la comtesse n'était pas dupe de l'apparente quiétude de la jeune fille. Elle avait changé si brusquement de visée! Et puis, pourquoi cet élan attendri? Pourquoi cette bague en souvenir?

Euphémie restait persuadée qu'Alice avait une arrière-pensée.

C'était la vérité. Elle avait mieux qu'une arrièrepensée : elle avait pris un parti violent.

Une seule chose, de ce que lui avait dit Adrien, l'avait frappée ; mais au plus profond d'elle-même : le risque d'exposer Octave au soupçon avilissant de connivence avec elle, au cas où elle eût informé la police de la rencontre projetée. Cette considération s'était d'abord dressée devant elle, comme une im-

possibilité insurmontable. Mais alors, quoi? Qu'y avait-il à faire? Piien. Force était de laisser aller lçs choses, et, selon sa conviction, laisser aller les choses équivalait à permettre que la vie d'Octave fût sacrifiée, purement et simplement, aux intérêts coupables d'un aventurier aux abois. Cela, elle ne l'admettait pas un instant.

Elle en venait à regretter que le jeune docteur lui eût dévoilé l'inconvénient de la dénonciation, qu'elle avait résolue. Tout s'arrangeait si bien, sans cela ! La police, instruite, s'attachait aux pas d'Octave. D'autre part, ce qu'elle se croyait autorisée à dénoncer, du caractère et de la situation de Steïnburg, motivait une enquête, ensuite de laquelle il était vraisemblable de supposer que, par mesure de sûreté, le Bavarois serait expulsé de France. Dès lors, plus de nécessité, pour lui, de réclamer une réparation, devenue inutile, pour la réussite de projets, ruinés à tout jamais.

Et voilà que, crainte d'entacher le caractère d'Octave, elle était contrainte de renoncer à cet expédient. Eh bien ! non! elle n'avait pas abandonné la partie; elle avait seulement modifié les termes du problème à résoudre. Il ne s'agissait pas seulement de soustraire le jeune homme au danger qui le menaçait ; il fallait l'y soustraire et le mettre à l'abri d'une suspicion déshonorante; il fallait tou-

jours dénoncer le duel; mais il fallait, surtout, qu'une manifestation quelconque prouvât, à première vue, qu'il n'y était pour rien.

Et c'est parce que, séance tenante, elle avait torturé son esprit, pour découvrir un moyen qui satisfit à tout, qu'elle avait à peine entendu la seconde partie de ce que lui avait dit son ami d'enfance.

Ce ne fut qu'au moment de son départ qu'une pensée lui traversa le cerveau. Elle avait trouvé ; mais sur le premier moment, cette découverte la terrifia. Les plus intimes instincts se révoltèrent malgré elle, et un frisson la parcourut, sous l'empire d'un flot de sang, qui lui étreignait le cœur.

Toutefois, l'obligation d'agir vite lui fit dominer cette impression, tout d'abord aveuglante, et, en envoyant un baiser au jeune docteur, sa détermination était irrévocable. Dans sa pensée, elle lui disait adieu!

Ce qu'elle avait trouvé, c'était en finir avec l'existence, après avoir sauvé la vie d'Octave ; mourir, se tuer.

De cette façon, personnelle supposerait qu'Octave fût d'accord avec elle. C'est tout ce qu'il fallait. Du reste, elle se promettait d'expliquer ses raisons par un mot.

Mourir ! Si, à l'instant où cette pensée lui était

venue, tout son être avait subi une réaction générale, la réflexion avait aisément eu raison de son trouble. Tout s'était groupé, depuis deux jours, pour lui inspirer le dégoût de la vie qu'elle menait et de sa condition ici-bas. Quel attrait pouvait la retenir? Quel espoir pouvait-elle caresser? Qui ou quoi était de nature à légitimer un regret?

De quelque côté qu'elle se tournât, rien de consolant; rien qui valût la peine d'être tenu en considération.

Méprisée du monde entier, jouet pour les uns, cause de chagrin et d'humiliation pour d'autres, qui lui étaient chers, que pouvait-elle attendre de l'avenir? Un mari à la façon d'Anatole d'Iosk, avec des animaux grouillant autour d'elle; le châtiment de la stérilité, avec la consolation répugnante du rôle de bienfaiteur envers ce que Euphémie appelait « un vieil Arthur » aux deux tiers lépreux; ou encore le châtiment plus épouvantable de la maternité, dans les conditions de celle de Léonie Boutelier : l'appréhension d'avoir un jour des turpitudes à confesser à un fils désolé et honteux !

Qui sait, d'ailleurs, si le malaise de sa position ne la désorienterait pas au point d'en arriver à pis encore ? Durant ces quarante-huit heures, n'avaitelle pas accueilli l'intention de se jeter à corps perdu dans la mêlée fangeuse, d'étouffer tout re-

mords gênant et de s'affranchir de toute retenue? Qui assurait qu'un jour, la folie du désespoir, devant certains outrages, ne la pousserait pas à l'exécution? Et alors, jusqu'où descendrait-elle? Comment finirait-elle? Les paroles d'Euphémie se cadençaient dans sa mémoire, sur un rhythme gouailleur : «... Gare à la police! gare à l'hôpital! gare à la vieillesse ! »

Autant valait en terminer, avant que la coupe de l'ignominie fût pleine, puisque aussi bien, sa mort pouvait servir à éviter un malheur.

En revenant à Euphémie, elle était décidée.

Mais après le départ de celle-ci, une question se dressa devant elle : « Comment mourir, et est-il difficile de se tuer? »

— « Nous verrons bien ! » se répondit-elle bravement. Il faut d'abord tout préparer.

Elle sonna.

— Où est le cocher? demanda-t-elle à Fulgence, qui vint à son appel.

— Sur son siège, répondit la femme de chambre. Madame se rappellera qu'elle a demandé le coupé pour dix heures du soir. Voilà bientôt deux heures qu'Eugène attend les ordres.

— Bien ! reprit la jeune fille ; je l'avais oublié . Priez-le de prendre, dans sa chambre, du linge et des habits à son usage, pour quelques jours; qu'il

mette aussi clans le coffre le licou et les objets de pansage. Pour vous, Fulgence, faites un petit paquet de ce qui vous est indispensable, pour le même temps. Puis, cela fait, venez me prévenir.

Fulgence ouvrit de grands yeux. Quoi! on allait se mettre en voyage à minuit? Puis elle pensa que « ces femmes » sont fantasques et ne font rien comme tout le monde. La place était lucrative, après tout. Un petit voyage ne peut guère être qu'un divertissement. Va comme il est dit : on dormira en route.

Restée seule, Alice ouvrit un petit bureau et se mit à écrire.

Ce fut d'abord une lettre courte, qu'elle mit sous enveloppe, et dont l'adresse portait : « A monsieur le maire, premier arrondissement. Paris. »

Elle annonçait sa volonté de se tuer, déclarait abandonner tout ce qu'elle possédait au bureau de bienfaisance, à condition que son nom ne serait prononcé, que pour le besoin des formalités légales, et elle priait le magistrat d'être son exécuteur testamentaire.

En terminant, elle exprimait un vœu. N'ayant rien à léguer qui ne rappelât son inconduite, elle souhaitait que quelqu'un coupât sa chevelure et la tînt en réserve, pour le cas où sa mère, cédant à la pitié, consentirait à garder quelque chose d'elle.

Cette lettre close, se considérant comme séparée de son luxe équivoque, affranchie du harnais de la vie galante, elle rédigea la dénonciation au Préfet de police. Elle y mit quelque temps, car elle voulait ne rien oublier. Elle ne parlait pas de son dessein de mourir, et, pour éviter qu'on ne vînt trop tôt chez elle, elle disait partir sur l'heure, dans sa voiture. &

Enfin, prenant une nouvelle feuille de papier destinée à Adrien, elle écrivit posément :

<r Minuit et demi.

« J'ai trouvé le moyen d'éviter qu'on ne soupçonne personne de complicité avec moi, pour la dénonciation que j'ai résolue : je me tue. En souvenir des premiers temps de majeunes.se, souffrez, je vous supplie, que je sollicite une dernière grâce : dites à ma mère que je lui demande pardon à genoux... »

Arrivée là, décidée â n'en pas dire plus, crainte d'en dire trop, elle hésita longtemps. Fallait-il signer, sans plus? Pouvait-elle se permettre de lui dire un mot affectueux et reconnaissant? Elle n'osait : il lui avait dit, si cruellement, qu'en s'occupant de la veuve Maroteau, il n'en faisait rien que pour lui-même! Pourtant, depuis, dans cette dernière

entrevue, il lui avait parlé avec une sorte de douceur, au dernier moment. Il lui avait souri. Il lui avait tendu la main !

Mais cela n'était-il pas le résultat d'une sorte de politique? En s'adoucissant, n'avait-il pas, pour but unique, de la rassurer, de la persuader, de la contraindre à renoncer à son projet, tout au moins, jusqu'à son retour? Les probabilité étaient favorables à la croyance qu'en s'agissant ainsi, il jouait un rôle, promettant d'agir et de revenir, avec la ferme intention de gagner assez de temps pour que, prise de court, elle fût réduite à l'impuissance.

N'importe ! Elle céda au besoin de mettre, dans cet adieu suprême, quelque chose qui, fût-ce pour elle seule, témoignât des sentiments qu'elle avait pour lui, et d'un trait de plume précipité — comme si elle eût craint de ne plus oser à l'instant suivant, — elle écrivit :

« Je vous embrasse.

« Alice. »

Le tout plié, cacheté, elle sonna de nouveau. Les deux domestiques entrèrent, sur l'ordre qu'elle donna d'amener Eugène.

— Mon ami, dit-elle à celui-ci, vous allez con„ duire Fulgence à la Préfecture de police, où elle

remettra cettre lettre, après quoi Fulgence remontée dans le coupé, vous gagnerez Saint-Germain. Là, vous vous installerez tous deux et attendrez de mes nouvelles.

— Longtemps? demanda Eugène, en la regardant fixement.

Alice baissa les yeux, comme si elle eût peur qu'il ne devinât sa pensée.

Mais, se souvenant qu'elle ne lui avait pas remis d'argent, elle se rassura. Il ne devait y avoir, de la part du cocher, qu'une préoccupation de défiance ! Les femmes de ce monde sont parfois en de telles difficultés de toutes sortes, qu'elles font des victimes à tous les étages.

Alice prit un rouleau de cinquante louis, qu'elle leur partagea.

— Tout au moins, jusqu'à demain soir, ditelle.

Et comme Eugène faisait mine de se retirer.

— Ce n'est pas tout, ajouta-t-elle.

Et elle remit à Fulgence les deux autres lettres :

— Avant tout, reprit-elle, vous jetterez ces deux lettres à la poste. Gela est important.

Fulgence fit observer qu'elles n'étaient pas affranchies, et que, faute de trouver ouvert un bureau de poste, on pourrait, sans trop de dérangement, les porter à domicile.

— Non! dit vivement Alice. Bornez-vous à faire ce dont je vous prie. J'ai des raisons d'y tenir.

— Mais, reprit Fulgence, madame va donc rester seule?

— Je n'ai besoin de rien.

— On pourrait faire descendre la cuisinière...

— Non, non! fit la jeune fille, avec une sorte d'appréhension. Au surplus, je ne reste pas ici; on va venir me prendre.

La femme de chambre n'insista plus. Alice se fit répéter les ordres qu'elle venait de lui donner, et elle les congédia tous deux.

Les entendant tourner et retourner, en causant, à mi-voix, dans l'antichambre, une sorte d'inquiétude la poussa à tendre l'oreille.

Fulgence disait :

— Moi, je ne sais pas pourquoi ; mais tout ça ne me paraît pas naturel. Il y a du malheur dans

'air. Qu'est-ce que vous en dites, Eugène?

— C'est ce duel qui la retourne, répondit celuici. L'innocente !

— Ça, c'est vrai ! qu'est-ce que ça peut lui faire ? Le petit Octave ne lui est de rien, après tout !

Le cocher bâilla.

— Elle n'est pas d'encolure à « mener la vie, » cette petite, dit-il encore. J'ai vu ça tout de suite. C'est un bon « petit chat, » pas méchante, et je

me plairais bien à rester avec elle, quoique là, vraiment, on ne va pas assez se coucher, dans cette maison-ci.

— Qui sait si nous y serons longtemps ! ajouta Fulgence.

— Au fait, reprit Eugène, sur un autre ton, voyons donc à qui qu'elle écrit par la poste...

Alice n'en entendit pas davantage. Ils avaient tiré sur eux la porte de l'escalier de service. Elle courut à la fenêtre, et, écartant le rideau, elle les vit qui causaient encore, semblant se consulter. Enfin, Fulgence monta dans la voiture, et le portier ayant ouvert, ils disparurent.

La jeune fille, après un moment d'examen, n'attacha pas d'autre importance à la curiosité de ses domestiques. Qu'importait qu'ils sussent à qui elle écrivait ? Elle revint à son boudoir et se laissa tomber dans un fauteuil, éprouvant le besoin de se résumer et d'envisager nettement la question, dont elle avait ajourné la solution : « Gomment mourir? »

Durant toute la soirée, il avait fait un de ces temps de printemps pluvieux et gris, qui font désespérer de voir l'hiver finir. A cet instant, le ciel s'était nettoyé, les étoiles brillaient. La lune, éclairant crûment un côté des maisons, laissait l'autre dans une obscurité d'autant plus noire, et le vent

soufflait violemment de façon continue. Un pesant silence régnait. La jeune fille restait immobile, le regard fixe. Parfois le craquement d'un meuble, exposé à un courant d'air persistant, la faisait tressaillir. Le bruit d'une porte qui battait quelque part, dans la maison, l'agaçait vaguement, et, ce qu'elle entendait de plus distinct, c'était le hennissement de ses deux chevaux, restés à l'écurie.

Tout à coup, elle se leva, et allant à une armoire, elle tira, de dessous des piles de robes et d'ajustements luxueux, une boîte de bois blanc léger, soigneusement fermée par une ficelle croisée, dont les bouts libres avaient été cachetés avec de la cire empreinte de son chiffre,

Elle essaya de rompre la ficelle. N'y parvenant pas, elle entreprit de la dénouer. Elle s'y cassa les ongles. Elle espéra la couper à l'aide de ces petits ciseaux élégants et fragiles, dont les femmes se servent pour broder. Mais ses efforts lui démontrèrent qu'elle ne parviendrait qu'à briser ses ciseaux et non à couper la ficelle.

Elle s'en fut à la salle à manger et voulut ouvrir 'un tiroir, afin d'y prendre un couteau de table. Le tiroir était fermé à clef, selon l'usage de la cuisinière qui, responsable de l'argenterie, ne laissait rien ouvert, une fois son service fini.

En désespoir de cause, Alice se rendit à la cuisine,

pensant trouver de quoi rompre le lien, qui l'empêchait d'ouvrir cette boîte cachetée.

En effet, sur une sorte d'étagère, elle aperçut une série de couperets symétriquement rangés, parmi lesquels un joli petit couteau, dont la lame était revêtue d'une gaine.

Elle le prit, et l'ayant tiré de l'étui, elle le contempla longuement. C'était un de ces instruments qu'il faut manier avec prudence et habileté, tant le fil en est fin et la pointe acérée. L'épaisseur de l'acier, à l'opposé du tranchant, rappelle la disposition du rasoir, et permet de faire pénétrer l'instrument, sans qu'il y ait flexion. Une arme terrible, en somme.

Toute à l'idée qui la possédait, la pauvre fille eut un éblouissement ; mais elle le surmonta bientôt, et son visage se contractant d'un sourire nerveux, elle se dit à elle-même, tout haut :

— On dit que les courtisanes n'ont pas de cœur ; nous allons voir!

Alors, elle revint au boudoir, et usant du couteau, elle coupa la ficelle qui fermait la boîte. Elle fut effrayée de la facilité de l'opération. Il lui sembla qu'il avait à peine fallu frôler le chanvre, et, de nouveau, elle contempla cet objet sinistre, qu'elle se voyait déjà planté dans la poitrine. Ses artères battaient précipitamment; ses lèvres étaient blanches.

sa respiration haletante et saccadée; son front se perlait d'une sueur froide, roulant lentement le long de ses tempes, et un effroyable vertige lui tenait les yeux démesurément ouverts. C'était, en elle, un atroce combat. L'instinct de la vie luttait en désespéré, contre la volonté qui semblait plier parfois, et des sanglots comprimés l'étranglaient. A la fin, ses beaux yeux se noyèrent de larmes.

Une horloge du voisinage sonna dans la nuit. Ce lui fut une commotion qui, la rappelant à la dureté de ce présent lugubre, lui rendit son énergie fiévreuse.

Vivement, comme si elle eût redouté d'être surprise, elle enleva le couvercle delaboîte, et, rejetant des papiers disposés de façon à préserver le contenu, elle en tira une modeste robe, fanée, taillée en forme de peignoir.

C'est de ce vêtement qu'elle était couverte, le soir où elle s'était sauvée du monotone asile maternel. Décidée à ne plus penser, pour se soustraire à de nouvelles luttes intérieures, elle ôta lestement la robe dont elle était habillée, et revêtit le peignoir fané. Puis elle se regarda à la glace, et se retrouvant telle qu'elle était autrefois :

— Allons! se dit elle, c'est bien fini. Il n'y a plus d'Alice-1 a-Mioche : c'est un mauvais rêve que j'ni fait.

Alors, et sans trembler, elle saisit le couteau ; elle l'approcha de son cœur, se demandant s'il fallait l'enfoncer d'un mouvement décisif et brusque. Et puis, où était exactement placé son cœur?

De la main restée libre, elle chercha et appuya la pointe du couteau. L'impression lui fit froid jusque dans les os. Craignant de heurter une côte et de se manquer, elle avait reconnu la nécessité de procéder lentement. Mais cette première impression retenait son bras ; elle restait là, immobile, sans appuyer, inerte.

Elle se disait :

— Appuie donc! courage ! Ce n'est qu'un mouvement à faire, qu'une impulsion à donner. Ce n'est qu'un moment! Appuie... appuie!...

Mais non! Elle restait comme paralysée.

— Lâche!... se dit-elle, avec accablement. Puis se répondant à elle-même :

— Eh bien ! oui ; c'est vrai ! je suis lâche ! je ne peux pas ! . . .

Et son bras était retombé.

Pourtant, elle ne reculait pas devant l'idée de mourir; mais ce moyen exigeait trop de calme, une volonté trop soutenue; c'était trop long. Elle sentait le besoin d'une action unique qui, une fois commencée, ne pourrait plus s'arrêter; quelque chose comme un élan qui l'eût précipitée ensuite

malgré elle. Elle pensa à se jeter par la fenêtre ; mais d'un premier étage, c'était d'une réussite incertaine.

Tout à coup son front s'éclaircit. Elle avait trouvé !

Avec une sorte de frénésie, elle prit un bougeoir et s'élança dans son cabinet de toilette. Sur une magnifique table de marbre blanc, elle saisit deux grands flacons de cristal, pleins d'eau de Cologne et d'essences parfumées; puis, revenant à son boudoir, elle les répandit sur sa robe.

Puis, sans plus réfléchir, elle posa le bougeoir à terre, et, d'un brusque mouvement, elle mit l'étoffe en contact avec la flamme qui, se teintant de reflets bleuâtres, commença à gagner l'ourlet de la jupe.

Elle ferma les yeux en poussant un cri étouffé où la terreur instinctive et la satisfaction de n'avoir pas faibli se mélangeaient.

Mais un cri répondit au sien.

Avant qu'elle eût le temps de se reconnaître, elle se sentit prise par un bras vigoureux, qui la renversait, la roulant sur le sol, arrachant ses vêtements, la mettant en lambeaux. Surexcitée jusqu'aux dernières limites, elle n'avait pas conscience de ce qui se passait. L'heure, le lieu, le fait, tout était trouble. A peine avait-elle le senti-

ment de son être. Tout ce qui lui restait de vitalité se concentrait sur un mot, qui lui emplissait la cervelle, bourdonnant à son oreille, comme l'écho du cri qu'elle avait poussé, en pensant que tout était fini. Ce mot était étrange, plein de commisération railleuse,- presque narquois, et elle le répétait mentalement, comme pour en pénétrer la signification :

— « Imbécile!... »

C'est en effet ce mot qu'Adrien avait prononcé d'un ton furieux, comme une imprécation, en la voyant se sacrifier.

Eugène n'était pas seulement un cocher doué de « chic; » c'était encore un garçon avisé. L'ordre qu'il avait reçu d'Alice, cette lettre à porter à la Préfecture, ces deux autres qu'il fallait jeter à la poste, pour qu'elles n'arrivassent à destination que le lendemain dans la journée, — et à qui? L'une au maire de l'arrondissement, l'autre à ce jeune docteur qui. avait le singulier privilège de brusquer la jeune femme ; — ■ tout cela lui avait paru louche.

Et puis, pourquoi lui avoir remis cinq cents francs, rien que pour passer un jour à l'auberge? Il savait d'ailleurs toute l'histoire de ce duel. Fulgence n'était pas sans avoir écouté, un peu, aux portes. Déjà, en demandant s'il faudrait l'attendre

LE MONDE liALANT. Ù53

longtemps à Saint-Germain, Eugène avait un soupçon. Ce que lui en dit la femme de chambre le lui confirma.

Il n'était pas de caractère hésitant; et, persuadé qu'il ne risquait pas grand' chose à se tromper, il commença, à tout hasard, par laisser entr'ouverte la porte de l'escalier de service.

Puis, dans la cour, il consulta Fulgence sur l'idée qu'il avait.

— Il y a du malheur dans l'air, lui répéta-t-il. J'ai envie de passer au Café Anglais, et tout bonnement, de remettre la lettre qui est destinée à ce docteur Revel. Je verrai bien la mine qu'il fera en la lisant, et là-dessus nous aviserons. Hein?

Fulgence en fut d'avis.

Malheureusement il ne put voir Adrien. Depuis quelques minutes, celui-ci était en grande conférence, dans un cabinet, avec Cadet-Rousseau.

C'est que cette affaire, en apparence si simple, puisqu'il n'y avait plus qu'à s'entendre sur le lieu du combat, s'était tout à coup compliquée de considérations de tous ordres. Le temps, les pourparlers, les allées et venues, et surtout les réflexions solitaires, avaient singulièrement tempéré la fougue des intéressés.

Les témoins d'Octave, flattés d'abord de se trouver mêlés à une affaire qui devait faire du

bruit, avaient pensé ensuite à leur responsabilité légale dans un duel dont, généralement, on prévoyait l'issue sinistre.

Ceux de Steïnburg, gaillards de son numéro, dont la situation n'était pas d'une limpidité absolue, redoutaient vaguement des désagréments avec la justice. Ce n'étaient point des gens qui aimassent qu'on mît le nez dans leurs affaires. Ils avaient peut-être la vue tendre; en tout cas, le grand jour leur était déplaisant.

En somme, l'attitude bravache des uns et des autres avait eu pour but d'intimider les adversaires, et, des deux côtés, on avait manqué le but. Dès lors, n'y avait-il pas lieu de se montrer un peu plus conciliant ; d'accueillir certaines raisons d'humanité ; de se souvenir à propos que la philosophie a formulé, sur le duel, de très-remarquables principes? En se retrouvant, pour la dernière conférence, ces quatre estimables gentlemen sentirent que, d'antagonistes courtois, ils n'étaient pas loin de devenir compères.

Adrien ayant trouvé Cadet-Rousseau tout seul, à son arrivée, lui avait insinué l'idée de son professeur, à l'égard de la fameuse paire de pistolets de Devisme, et l'autre ne s'était pas autrement scandalisé ; avouant, en principe, qu'il avait de tout cela par-dessus les oreilles.

Quant à Octave, les balles qu'il avait tirées, chez Rennette, ne l'avaient point du tout mis en confiance. Il avait eu beau s'appliquer, il n'avait pu parvenir à faire un carton présentable. Que serait-ce donc quand l'émotion le galoperait? Toutefois, impossible de reculer maintenant, et il se voyait sinon mort, du moins écloppé. Ah! diable! Il n'était plus si fier, le brillant jeune homme ! Et qui lui eût proposé un moyen honorable (ou à peu près !) d'en sortir, l'eût vraiment obligé. Il en était réduit à ce point que, pour se remonter, il caressait le digne projet de se donner

une forte pointe » à souper!

Restait Steïnburg, qui se voyait à deux doigts du but qu'il s'était proposé. Il l'avait enfin, ce coup d'éclat, grâce auquel il s'imposerait aux timides ; qu'il visât juste, et c'en était fait : il était posé; il perçait la digue qu'on avait opposée à ses ambitions.

Eh bien ! Steïnburg n'était pas plus fier qu'Octave. C'est que les témoins de celui-ci avaient bien , résolument accepté les conditions excessives de la rencontre. Était-ce donc que leur client fût un tireur sûr de lui? Et puis, pour avoir tué un homme, s'il le tuait, forcerait-il la place? Et puis... Et puis un mot de l'ambassade bavaroise l'avait invité à comparaître, dans le plus bref délai, pour

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une communication urgente, et les termes de l'invitation avaient je ne sais quelle tournure impérative, qui sonnait désagréablement à son esprit.

Tant et si bien, qu'après une grande heure de discussion, les témoins avaient permis que Cadet- Rousseau allât conférer, un moment, avec le jeune docteur, qui se tenait dans un cabinet voisin du leur.

C'est à ce moment qu'Eugène demanda à voir ce dernier. C'était impossible. Le cocher réfléchit un moment, et, demandant un crayon, il écrivit ce qui suit, dans une langue et avec une orthographe à lui :

« Monsieur le docteur,

« Madame m'envoie, avec sa femme de chambre, à Saint-Germain. Elle m'a donné une lettre pour vous. Je ne l'ai pas lue; mais il y a à parier que madame va faire un coup de tète. Voilà la lettre avec ce mot, dont je me permets de vous prier j d'en prendre connaissance, à seule fin d'empêcher une catastrophe. (Le mot catastrophe lui avait donné du mal; toutefois, on le devinait, sous les surcharges.) Pour lors, ne pouvant vous parler, je| vous préviens que si c'était que vous vouliez entrer

chez madame, j'ai pas fermé la porte de l'escalier de service.

« Je vous salue.

« Ugène Turpinois,

a Cocher de madame Alice-la-Mioche, »

Comme Eugène se retirait, il aperçut le comte d'Iosk qui, affairé, se faisait ouvrir d'autorité le cabinet du docteur. Il avait l'air grave et tenait une feuille volante à la main.

Le cocher fut tenté de le prier de remettre la lettre d'Alice à Adrien ; mais le comte avait une tenue si majestueusement sévère, en cet instant, qu'il n'osa l'aborder.

— « Au petit bonheur ! » se dit-il.

Le comte avait de bonnes raisons d'être solennel ; il tenait en main un projet de procès-verbal, qui dénouait la situation, et il venait le soumettre a Cadet-Rousseau, ainsi qu'au docteur, dont l'avis n'était point dédaigné par les autres chargés d'affaires.

Le docteur lut ce projet à voix basse. Un imperceptible sourire plissait le coin de ses yeux, et il pensait à ce que le professeur lui avait dit, quelques heures auparavant.

Dans ce procès-verbal, il était établi qu'après

mûr examen, il y avait eu confusion, au début des pourparlers, attendu que jamais, au grand jamais ! il n'avait été donné de soufflet (auquel cas le sang seul eût pu laver l'injure), mais une simple voie de fait, produit d'un mouvement de vivacité; ce qui peut parfaitement arriver à tout le monde. Or, comme chacun sait, la voie de fait, par son caractère même, n'est point du tout pour entacher l'honneur de qui que ce soit; donc...

Donc, il n'y avait, pour Octave, qu'à regretter son emportement. Mais celui-ci, à bien considérer la chose, entre gens comme il faut, en devait être dispensé, pour deux raisons : la première est qu'il était ivre, — ce qu'il reconnaissait de tout son cœur et avec une noble fierté ! — la seconde raison, qui le dispensait de consentir l'aveu d'un regret, c'est que son adversaire l'avait menacé de lui tirer les oreilles. Son tort à lui, Octave, était d'avoir pris cela pour argent comptant, par le fait de son ébriété; car il était hors de doute qu'il n'y avait là, de la part de Steïnburg — un étranger! remarquez; un étranger de distinction — qu'une manière de parler. Du reste, pour peu qu'on y tînt, les témoins du Bavarois ne faisaient pas difficulté de reconnaître que leur ami n'était pas moins ivre que l'autre.

Donc, encore une fois, l'honneur était intact.

— Qu'en pensez-vous, docteur? demanda Anatole.

— Parfaitement ! fit celui-ci en prenant son chapeau. Il y a plus, je déclare que ces deux messieurs sont absolument faits pour s'entendre.

Et il les planta là.

C'est alors qu'Ernest lui remit le mot d'Eugène et la lettre d'Alice.

On sait ce qui s'ensuivit.

Quand la malheureuse fille sortit de l'ahurissement, où l'avait plongée l'intervention d'Adrien, elle se retrouva étendue sur la chaise longue du boudoir, enfouie sous des couvertures. Un grand silence régnait autour d'elle; des lambeaux d'étoffe brûlée gisaient de tous côtés.

Devant la cheminée, plongé dans un fauteuil, et lui tournant le dos, Adrien veillait. L'une des mains du jeune homme était entourée d'un mouchoir. Il s'était brûlé.

Elle n'osait lui parler, et le remercier encore moins. Cependant, à mesure, ce silence lui devint pénible. Que pensait-il de son action? Quelle était sa disposition d'esprit à son égard?

N'y tenant plus, elle s'accouda.

— Adrien, fit-elle, pourquoi restez-vous ici? Sans tourner la tête vers elle, il répondit :

— Pour vous empêcher de recommencer.

— Jamais! fit-elle vivement. Je vous le jure! Elle le vit faire un léger mouvement d'épaules.

Elle fut intimidée de nouveau et se tut, quoiqu'elle eût voulu lui demander s'il était brûlé profondément.

Puis, se risquant encore, après un long moment, elle lui fit sa question.

— Ce n'est rien, répondit-il.

— Si vous vouliez être bon, reprit-elle, avec un violent battement de cœur, vous m'emmèneriez d'ici demain matin.

Comme il ne répondait pas, elle s'enhardit :

— Vous vous chargeriez de me trouver un refuge.

— Où donc? fit le jeune homme, avec une nuance de raillerie.

— Dans un de vos hôpitaux ; n'y a-t-il pas des femmes qui soignent les malades ?

— Dans les hôpitaux de roman, répondit Adrien, sur le même ton. Ah! je sais bien, ajouta-t-il, c'est gentil à lire et à dire, mais...

— Quoi?...

Il hésita, n'ayant que des duretés aux lèvres; puis, pensant couper court :

— Vous avez trop de chevaux dans vos écuries, dit-il.

Lt MONDE GALANT. 271

— Je n'ai plus rien, lit simplement Alice.

— Comment?

— J'ai tout rendu aux pauvres.

La jeune fille ne put voir le léger mouvement de surprise qu'elle venait de provoquer par sa réponse. Cependant Adrien parut désirer s'édifier complètement.

— Tout? demanda-t-il, en appuyant.

— Tout.

Il réfléchit un moment, puis tournant à demi son visage vers elle, il ajouta simplement :

— En ce cas, reposez-vous. Demain je vous conduirai...

Alice espérait qu'il en dirait plus long, et au risque de l'indisposer, elle murmura d'une voix émue :

— Où?

— Parbleu! fit-il, chez votre mère.

Plus un mot ne fut prononcé de part ni d'autre. Après un temps, le jeune homme entendit un frôlement d'étoffes, sur la chaise longue. Elle avait dû quitter la position étendue. Il attendit. Puis, une sorte de curiosité bienveillante le poussant, il tourna lentement la tête.

Il l'aperçut agenouillée, sanglotant silencieusement et priant.

Il la contempla en silence, songeant au sort que

la société fait aux filles pauvres, et, cédant à une impression de pitié, il laissa deux larmes lui emplir les yeux, en se disant, avec un demi-sourire attendri :

— Cette enfant!...

Asnières, août 1872.

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