L'ALIMENTATION
Malgré son arme terrible, signe probable de brigandage et de goinfrerie, le Scorpion languedocien est un mangeur d'extrême frugalité. Lorsque je le visite chez lui, parmi les rocailles des collines voisines, je fouille avec soin ses repaires dans l'espoir d'y trouver les reliefs d'une ripaille d'ogre, et je n'y rencontre que les miettes d'une collation d'ermite; habituellement même je n'y récolte rien du tout. Quelques élytres vertes d'une Punaise des bois, des ailes de Fourmi-Lion adulte, des anneaux disjoints d'un chétif Criquet, à cela se bornent mes relevés.
Je m'attendais à mieux. Telle brute, me disais-je, si bien armée pour la bataille, ne se contente pas de bagatelles; ce n'est pas avec une cartouche de dynamite que se charge la sarbacane pour abattre un oisillon ; ce n'est pas avec dard atroce que se poignarde une humble bestiole. Le manger doit consister en venaison puissante. Je me trompais. Si terriblement outillé, le Scorpion est un vénateur fort médiocre.
C'est de plus un poltron. Rencontrée en chemin, une petite Mante éclose du jour lui cause de l'émoi. Un Papillon du chou le met en fuite rien qu'en battant le sol de ses ailes tronquées; l'inoffensif estropié en impose à sa couardise. Il faut le stimulant de la faim pour le décider à l'attaque.
Lorsqu'en avril l'appétit commence à lui venir, il lui faut, comme aux Arai-
gnées, proie vivante, assaisonnée de sang non encore figé; il lui faut morceau qui palpite des frémissements de l'agonie. Jamais sur un cadavre il ne porte la dent. La pièce, en outre, doit être tendre et de petit volume : comme l'humble Criquet ou tel petit Coléoptère aux élytres molles.
J'assiste au repas. Voici que le Scorpion sournoisement s'avance vers l'insecte, immobile sur le sol. Ce n'est pas une chasse, c'est une cueillette. Ni hâte ni lutte ; nul mouveipient de la queue, nul usage de l'arme venimeuse. Du bout de ses mains à deux doigts, placidement le Scorpion happe la pièce; les pinces se replient, ramènent le morceau à la portée de la bouche et l'y maintiennent, les deux à la fois, tant que dure la consommation. Le mangé, plein de vie, se débat entre les mandibules, ce qui déplaît au mangeur, ami des grignotements tranquilles.
Alors le dard s'incurve au-devant de la bouche ; tout doucement il pique, il repique l'insecte et l'immobilise. La mastication reprend tandis que l'aiguillon continue de tapoter, comme si le consommateur s'ingurgitait le morceau à petits coups de fourchette.
Enfin la pièce, patiemment broyée et rebroyée des heures entières, est une pilule aride que l'estomac refuserait; mais ce résidu est tellement engagé dans le gosier que le repu ne parvient pas toujours à le rejeter de façon directe. Il faut l'intervention des pinces pour l'extirper du défilé buccal. Du bout des doigts, l'une d'elles saisit la pilule, délicatement l'extrait de l'avaloir et la laisse tomber à terre. Le repas est fini; de longtemps il ne recommencera.
Par un brusque revirement, en avril et mai le frugal se fait goinfre et se livre à de scandaleuses ripailles. Bien des fois alors il m'arrive de trouver sous sa tuile un Scorpion dévorant son confrère en parfaite quiétude, comme il le ferait d'un vulgaire gibier. Tout y passe, moins, d'habitude, la queue, qui reste appendue des journées entières à l'avaloir du repu, et finalement se rejette comme à regret. Il est à présumer que l'ampoule à venin, terminant le morceau, n'est pas étrangère à ce refus. Peut-être l'humeur venimeuse est-elle de saveur déplaisante au goût du consommateur.
A part ce résidu, le dévoré disparaît en entier dans un ventre dont la capacité semble inférieure, en volume, à la chose engloutie. 11 faut un estomac de haute complaisance pour loger telle pièce. Avant d'être broyé et tassé, le contenu dépasserait le contenant.
En dehors de ces ripailles, le Scorpion est un sobre et, tout en conservant son activité, il est capable de supporter le manque de nourriture les trois quarts de l'année.
Une Chenille dont la vie est de quelques jours continuellement brouté pour amasser la matière du futur Papillon ; son dévorant appétit supplée à la brièveté du banquet. Comment fait-il, lui, pour thésauriser tant de substance avec des miettes largement espacées? 11 doit accumuler à la faveur d'une exceptionnelle longévité.
Évaluer approximativement sa durée n'offre pas difficulté sérieuse. Les pierres retournées à diverses époques nous donnent la réponse aussi bien que le feraient les archives d'un état civil. J'y constate, sous le rapport de la taille, cinq catégories de Scorpions. Les moindres mesurent un centimètre et demi de longueur; les plus gros en mesurent neuf. Entre ces deux extrêmes, s'échelonnent, très distinctes, trois grandeurs.
A n'en pas douter, chacune de ces catégories correspond à une année de différence dans l'âge; peut-être même à plus. Le Scorpion languedocien a donc le privilège d'une verte vieillesse; il vit cinq années et probablement davantage. Il a le loisir, on le voit, de se faire gros avec des miettes.
Grossir n'est pas tout, il faut agir. Les miettes se répéteront, il est vrai, mais toujours si parcimonieuses et à des intervalles si éloignés, qu'on en vient à se demander quel est vraiment ici le rôle du manger. Mes Scorpions, petits et grands, soumis à l'abstinence rigoureuse, donnent particulièrement à réfléchir. Toutes les fois que je les trouble dans leur repos, ce dont ma curiosité ne se prive guère, ils se meuvent guillerets, brandissent la queue, piochent le sable, le balayent, le déplacent; bref, ils font des kilogrammètres, suivant l'expression mécanique; et cela dure des huit, des neuf mois.
Pour suffire à pareil travail, que dépensent-ils matériellement? Rien. L'idée vient alors de réserves nutritives, d'économies adipeuses amassées dans l'organisme. Pour suffire à la dépense de force, l'animal se consumerait lui-même.
Mais l'animal serait-il en entier un combustible par excellence et brûleraitil jusqu'au dernier atome, le total de la chaleur dégagée serait loin d'équivaloir au total des résultats mécaniques. Nos usines ne mettent pas en branle une machine, l'année durant, avec une motte de houille pour toute provision.
Alors un soupçon nous vient. Les animaux d'organisation très différente de la nôtre, dépourvus d'une température propre déterminée par une oxydation active, seraient-ils régis par des lois biologiques immuables dans la série entière des vivants? Chez eux le mouvement serait-il toujours le résultat d'une combustion dont le manger fournirait les matériaux? Ne pourraient-ils emprunter, du moins en partie, leur activité aux énergies ambiantes, chaleur, électricité, lumière et autres, modes variés d'un même agent?
Ces énergies sont l'âme du monde, l'insondable tourbillon qui met en branle l'univers matériel. Serait-ce alors idée paradoxale que de se figurer, dans certains cas, l'animal comme un accumulateur de haute perfection, capable de recueillir la chaleur ambiante, de la transmuter dans ses tissus en équivalent mécanique et de la restituer sous forme de mouvement? Ainsi s'entreverrait la possibilité de la bête agissant en l'absence d'un aliment énergétique matériel.
Ah! La superbe trouvaille que fit la vie, lorsque, aux époques de la houille, elle inventa le Scorpion ! Agir sans manger, quel don incomparable s'il se fût généralisé! Que de misères, que d'ati'ocités supprimerait l'affranchissement des tyrannies du ventre! Pourquoi le merveilleux essai ne s'est-il pas continué, se perfectionnant dans les créatures d'ordre supérieur? Quel dommage que l'exemple de l'initiateur n'ait pas été suivi, en progression croissante! Aujourd'hui peut-être, exemptée des ignominies de la mangeaille, la pensée, la plus délicate et la plus haute expression de l'activité, se referait de la fatigue avec un rayon de soleil.
De l'antique don, plein de promesses non réalisées, certains détails se sont néanmoins propagés dans l'animalité entière. Nous vivons, nous aussi, de radiations solaires ; nous leur empruntons en partie nos énergies. L'Arabe, nourri d'une poignée de dattes, n'est pas moins actif que l'homme du Nord, gorgé de viandes et de bière; s'il ne se remplit pas aussi copieusement l'estomac, il a meilleure part au banquet du soleil.
Tout bien considéré, le Scorpion puiserait donc dans la chaleur ambiante la majeure part de son aliment énergétique. Quant à l'aliment plastique, indispensable à l'accroissement, un peu plus tôt, un peu plus tard, son heure vient, annoncée par une mue. La rigide tunique se fend sur le dos; à l'aide d'un doux glissement, l'animal émerge de sa défroque, devenue trop étroite. Alors se fait impérieux le besoin de manger, ne serait-ce que pour suffire aux dépenses de la peau neuve.