‹ Le monde merveilleux des insectesChapitre 28 sur 50 · LE VENIN · texte numérisé non relu

LE VENIN

Pour l'attaque de la menue proie, son habituelle nourriture, le Scorpion ne fait guère usage de son arme. 11 saisit l'insecte des deux pinces et tout le temps le maintient de la sorte à la portée de la bouche, qui doucement grignote. Parfois, si le dévoré se démène et trouble la consommation, la queue

s'incurve et vient à petits coups immobiliser le patient. En somme, le dard n'a qu'un rôle fort secondaire dans l'acquisition du manger.

Il n'est vraiment utile à l'animal qu'en un moment de péril, en face d'un ennemi. Parmi les habitués des pierrailles, qui donc oserait l'attaquer. Pour juger de la violence de son venin, je me suis imaginé de le mettre en présence de la Lycose de Narbonne, la redoutable Araignée des Garrigues. Qui des deux, pareillement outillés en crocs venimeux, aura le dessus et mangera l'autre? Si la Lycose est moins robuste, elle a pour elle la prestesse qui lui permet de bondir et d'attaquer à l'improviste. Avant que l'assailli, lent à la riposte, se soit mis en posture de bataille, l'autre aura fait son coup et fuira devant le dard brandi. Les chances sembleraient être en faveur de l'alerte Aranéide.

Les événements ne répondent pas à ces probabilités. Aussitôt l'adversaire aperçu, la Lycose se dresse à demi, ouvre ses crocs où perle une gouttelette de venin et attend, intrépide. A petits pas et les pinces tendues en avant, le Scorpion s'approche. De ses mains à deux doigts, il saisit, il immobilise l'Araignée, qui désespérément proteste, ouvre et ferme ses crochets sans pouvoir mordre, maintenue qu'elle est à distance. La lutte est impossible avec tel ennemi, muni de longues tenailles, qui maîtrisent de loin, empêchent d'approcher.

Sans lutte aucune, le Scorpion courbe donc la queue, la ramène au delà du front, et plonge le dard, tout à son aise, dans la noire poitrine de la patiente. Ce n'est pas ici le coup instantané de la Guêpe et des autres bretteurs à quatre ailes; l'arme, pour pénétrer, exige certain effort. La queue noueuse pousse en oscillant un peu ; elle vire et revire le dard ainsi que le pratiquent nos doigts pour faire entrer une pointe dans un milieu de quelque résistance. La trouée faite, l'aiguillon reste un moment dans la plaie, sans doute pour donner au venin le temps d'une large émission. Le résultat est foudroyant. Aussitôt piquée, la robuste Lycose rassemble ses pattes. Elle est morte. Écraserait-on la bête sous le pied, que l'inertie ne serait pas plus soudaine. On dirait la Lycose terrassée par une décharge fulgurante.

Manger le vaincu est de l'ègle, d'autant mieux que l'Aranéide dodue est venaison superbe comme il doit bien rarement en échoir dans les habituels domaines de chasse. Sur place et sans tarder, le Scorpion s'y attable, en commençant par la tête, formalité d'usage général avec n'importe quel gibier. Immobile, par menues bouchées, il gruge, il ingurgite. Tout se consomme, moins quelques tronçons des pattes, morceaux coriaces. La gargantuélique bombance dure les vingt-quatre heures. Le festin terminé, on se demande

LE SCORPION BLANC Ul

comment a disparu la pièce dans un ventre guère plus volumineux que la chose mangée. Il doit y avoir des aptitudes stomacales particulières chez ces consommateurs, qui, exposés à des jeûnes interminables, se gorgent à outrance lorsque l'occasion se présente.

Je soupçonne le Scorpion de ne pas être indifférent à la capture d'une Mante religieuse, autre pièce de haut titre. Certes, il ne va pas la surprendre sur les broussailles, station habituelle de l'insecte ravisseur; ses moyens d'ascension, excellents pour escalader une muraille, ne lui permettraient absolument pas la marche sur le branlant appui du feuillage. Il doit faire son coup lorsque la mère est en gésine, sur la fin de l'été. Il m'arrive assez fréquemment, en effet, de trouver le nid de la Mante religieuse appliqué à la face inférieure des blocs de pierre hantés par le Scorpion.

Ce qui se passe alors, je ne l'ai jamais vu et probablement ne le verrai jamais; ce serait trop demander aux chances de la bonne fortune. Par artifice comblons cette lacune.

Dans l'arène d'une terrine, le duel est provoqué entre le Scorpion et la Mante, choisis l'un et l'autre de belle taille. Au besoin, je les excite, je les pousse à la rencontre. Je sais déjà que tous les coups de queue ne portent réellement pas; bien des fois ce sont de simples taloches. Économe de son venin et dédaignant de piquer lorsqu'il n'y a pas urgence, le Scorpion repousse l'importun d'un brusque revers de la queue, sans faire usage de l'aiguillon. Dans les diverses épreuves ne compteront que les coups suivis d'une blessure saignante, preuve de la pénétration du dard.

Happée des pinces, la Mante prend aussitôt la pose spectrale, les pattes à scies ouvertes et les ailes déployées en cimier. Ce geste d'épouvantail, loin d'avoir du succès, favorise l'attaque; le dard plonge entre les deux pattes ravisseuses, tout à la base, et quelque temps persiste dans la plaie. Quand il sort, une gouttelette de venin suinte encore à la pointe.

A l'instant, la Mante replie les pattes en une convulsion d'agonie. En moins d'un quart d'heure, succède l'inertie complète.

Les Papillons, à leur tour, comment se comportent-ils? Un Machaon, un Vulcain, atteints par le dard, à l'instant périssent.

Descendons de quelques rangs dans la série des animaux segmentés, interrogeons la Scolopendre, le plus puissant de nos Myriapodes.

Le dragon à vingt-deux paires de pattes n'est pas pour le Scorpion un inconnu. Il m'est arrivé de les trouver ensemble sous la même pierre. Le Scorpion était chez lui; l'autre, vagabondant de nuit, avait pris là refuge tem-

poraire. Rien de fâcheux n'élail survenu de cette cohabitation. En est-il toujours ainsi? Nous allons voir.

Je mets en présence les deux horreurs dans un ample bocal sablé. La Scolopendre tourne en longeant de près la paroi de l'arène. C'est un ruban onduleux, large d'un travers de doigt, long d'une douzaine de centimètres, annelé de ceintures verdàtres sur un fond couleur d'ambre. Les longues antennes vibrantes sondent l'étendue ; de leur extrémité, sensible ainsi qu'un doigt, elles rencontrent le Scorpion immobile. A l'instant, la bête affolée rétrograde. Le circuit la ramène à l'ennemi. Nouveau contact et nouvelle fuite.

Mais le Scorpion est maintenant sur ses gardes, l'arc de la queue tendu et les pinces ouvertes. Revenue au point dangereux de sa piste circulaire, la Scolopendre est saisie des tenailles, au voisinage de la tête. En vain la longue bête à souple échine se contorsionne et enlace; imperturbable, l'autre ne serre que mieux des pinces; soubresauts, lacs noués et dénoués ne parviennent à lui faire lâcher prise.

Cependant le dard travaille. A trois, à quatre reprises, il plonge dans les flancs du Myriapode, qui, de son côté, ouvre tout grands ses crocs à venin et cherche à mordre sans y parvenir, l'avant du corps étant maintenu par les tenaces pinces. Seul le train d'arrière se débat et se tortille, se boucle et se déboucle. Efforts inutiles. Tenus à distance par les longues tenailles, les crochets empoisonnés de la Scolopendre ne peuvent agir. J'ai vu bien des batailles entomologiques ; je n'en connais pas de plus horrible que celle entre ces deux monstruosités. Cela vous donne la chair de poule.

Enfin, quand plus rien ne remue, l'énorme proie s'entame.

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