LA CÉTOINE DORÉE
Parmi les premiers invités à la fête du printemps, la Cétoine mérite mention très honorable. Elle est de belle taille, propice à l'observation. Si elle manque d'élégance dans sa configuration massive, carrément coupée, elle a pour elle le somptueux : rutilance du cuivre, éclair de l'or, sévère éclat du bronze tel que le donne le polissoir du fondeur.
Qui ne l'a vue, pareille à une grosse émeraude, couchée au sein d'une rose, dont elle relève le tendre incarnat par la richesse de sa joaillerie? En ce lit voluptueux d'étamines et de pétales, elle s'incruste, immobile; elle y passe la nuit, elle y passe le jour, enivrée de senteur capiteuse et grisée de nectar. Il faut l'aiguillon d'un âpre soleil pour la tirer de sa béatitude et la faire envoler d'un essor bourdonnant.
A voir, sans autre information, la paresseuse en son lit de sybarite, on ne se douterait guère de sa gloutonnerie. Pour se sustenter, que peut-elle trouver sur une rose, sur un corymbe d'aubépine? Tout au plus une gouttelette d'exsudation sucrée, car elle ne broute pas les pétales, encore moins le feuillage. Et cela, ce rien, suffirait à ce grand corps! J'hésite à le croire.
La première semaine du mois d'août, je mets en volière une quinzaine de
Cétoines qui viennent de rompre leurs coques dans mes bocaux d'éducation. Je leur sers, suivant les ressources du jour, des poires, des prunes, du melon, des raisins.
C'est bénédiction que de les voir festoyer. lies attablées ne bougent plus. Rien, pas même un déplacement du bout des pattes. La tête dans la purée, souvent même le corps noyé en plein dans la marmelade, on lippe, on déglutit, de jour, de nuit, à l'ombre, au soleil, sans discontinuer. Soûlées de sucrerie, les goulues ne lâchent prise. Affalées sous la table, c'est-à-dire sous le fruit diffluent, elles pourléchent toujours, en cette béate somnolence de l'enfant qui s'endort avec la tartine de confiture aux lèvres.
Aucun ébat dans l'orgie, même lorsque le soleil donne bien ardent au sein de la volière. L'activité est suspendue, tout le temps appartient aux liesses du ventre. Par ces chaleurs torrides, on est si bien sous la prune reine-Claude, suant le sirop! En telles délices, à quoi bon l'essor dans les champs où tout est brûlé? Nul n'y songe. Pas d'escalade contre le grillage de la volière, pas d'ailes brusquement étalées en un essai d'évasion.
Cette vie de bombance dure déjà depuis une quinzaine sans amener la satiété. A quand la fin de l'orgie, à quand les noces et les soucis de l'avenir? • Eh bien, de noces et de soins de famille, il n'y en aura pas dans la présente année. C'est différé à l'an prochain : retard singulier, en désaccord avec les usages habituels, très expéditifs en ces graves affaires. C'est la saison des fruits, et la Cétoine, passionné gourmet, veut jouir de ces bonnes choses sans en être détournée par les tracas de la ponte. Les jardins ont la poire fondante, la figue ridée dont l'œil s'humecte de sirop. La friande en prend possession et s'y oublie.
Cependant la canicule se fait de plus en plus implacable. Chaque jour, comme disent nos paysans, une bourrée de plus s'ajoute au brasier du soleil. Comme le froid, la chaleur en excès suspend la vie. Alors, pour tuer le temps, gelés et rôtis sommeillent. Les Cétoines de ma volière se terrent dans le sable, à une paire de pouces de profondeur. Les fruits les plus sucrés ne les tentent plus ; il fait trop chaud.
Il faut la température modérée de septembre pour les tirer de leur torpeur. A cette époque, elles reparaissent à la surface; elles s'attablent à mes écorces de melon, elles s'abreuvent à un grappillon de raisin, mais sobrement, en brèves séances. Ont disparu, pour ne plus revenir, la fringale du début et ses interminables ventrées.
Viennent les froids. De nouveau mes captives disparaissent sous terre. C'est là qu'elles passent l'hiver, protégées seulement par une couche de sable de
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quelques travers tle doigt. Sous celte mince couverture, en leur abri de planches ouvert à tous les \cnts, elles ne sont pas compromises par les fortes gelées. Je me les figurais frileuses; je les trouve d'une remarquable résistance aux rudesses de Thiver.
Mars n'est pas fini que l'animation reparaît. Mais l'heure est passée des prouesses gastriques. C'est le moment des noces.
En prévision des événements, j'ai disposé dans la volière, à fleur de terre, un potplcin de feuilles brunies, à demi corrompues. C'est laque, vers le solstice, je les vois pénétror, tantôt l'une, tantôt l'autre, et quelque temps y séjourner. Puis, les affaires terminées, elles remontent à la surface. Une à deux semaines encore, elles errent ; finalement elles se blottissent dans le sable à peu de profondeur et périssent.
Les successeurs sont dans le pot à feuilles pourries. Avant que juin soit terminé, je trouve en abondance, dans le tiède amas, des œufs récents et de très jeunes larves.
Parmi les Cétoines parues dans le courant de la même année, deux générations sont donc à distinguer. Celles du printemps, hôtes des roses, ont passé l'hiver. Elles doivent pondre en juin et périr après. Celles de l'automne, passionnées de fruits, ont récemment quitté leurs habitacles de nymphes. Elles hiverneront et feront leur ponte vers le solstice de l'été suivant.
Nous sommes aux plus longs jours; c'est le moment. A l'ombre des pins et contre le mur de clôture est un amas de quelques mètres cubes, formé de tous les détritus du jardin, surtout de feuilles mortes cueillies à l'époque de leur chute. C'est la fabrique à terreau pour les besoins de mes cultures en pots. Or, ce banc de pourriture que travaille, qu'attiédit une lente décomposition, est un Éden pour les Cétoines en leur état larvaire. Le ver bedonnant y fourmille, trouvant là provende copieuse en matières végétales fermentées, et douce température, même au cœur de l'hiver.
Vers les neuf et dix heures du matin, surveillons le tas. Soyons assidus et patients, car l'arrivée des pondeuses est sujette à caprices et bien des fois fait attendre en vain. La chance nous favorise. Voici une Cétoine métallique survenue des environs. En larges circuits, elle vole, revole au-dessus de l'amas; elle inspecte de haut les lieux, elle choisit un point d'accès facile. Frou! Elle s'abat, fouille du front et des pattes; aussitôt elle pénètre. De quel côté va-t-elle?
D'abord l'ouïe renseigne sur la direction suivie : on entend un froissement de feuilles sèches tant que l'insecte travaille dans les aridités de la couche
extérieure. Puis plus rien, silence : la Cétoine est arrivée dans la moite épaisseur. Là, et seulement là, doit se faire la ponte, afin que le vermisseau sortant de l'œuf trouve, sans recherche, tendre nourriture sous la dent. Laissons la pondeuse à ses affaires et revenons une paire d'heures après.
Mais avant, portons notre réflexion sur ce qui vient de se passer. Un superbe insecte, bijou de l'orfèvrerie vivante, sommeillait tantôt au sein d'une rose, sur le satin des pétales et dans la suavité des parfums. Et voici que ce luxueux à dalmatique d'or, cet abreuvé d'ambroisie, brusquement quitte sa fleur et s'enterre dans le pourri; il abandonne le somptueux hamac embaumé d'essence, pour descendre dans l'ordure nauséeuse. D'où lui vient cette soudaine dépravation?
Il sait que son ver fera régal de ce qu'il abhorre lui-même, et, surmontant sa répugnance, n'y songeant même pas, il plonge. Est-il incité par le souvenir de son âge de larve? Que peut bien être chez lui le souvenir du manger après un an d'intervalle, et surtout après une refonte totale de l'organisation? Pour attirer la Cétoine, la faire venir de la rose à l'amas putride, il y a mieux que la mémoire du ventre : il y a une impulsion aveugle, irrésistible, qui réalise le très logique sous les apparences de l'insensé.
Revenons au tas de terreau. Le bruit des feuilles sèches froissées nous a renseignés approximativement ; nous savons en quel point la fouille doit porter, fouille minutieuse, hésitante, car il s'agit de suivre la pondeuse à la piste. Guidé par les matériaux qu'a refoulés le passage de l'insecte, on arrive tout do même au but. Les œufs sont trouvés, disséminés sans ordre, toujours isolés, sans nul préparatif. Il suffit qu'à proximité soient des matières végétales tendres, fermentées à point.
L œuf est un globule d'ivoire, peu éloigné de la forme sphérique et mesurant près de trois millimètres. L'éclosion a lieu une douzaine de jours après. Le vermisseau est blanc, hérissé de cils courts et clairsemés. Mis à découvert, hors de son terreau, il rampe sur l'échiné, c'est-à-dire qu'il possède la curieuse locomotion caractéristique de sa race. Dès les premiers trémoussements s'affirme l'art de marcher sur le dos, les pattes en l'air.
L'éducation en est des plus faciles. Une boîte en fer-blanc, qui met obstacle à l'évaporation et conserve les vivres frais, reçoit le nourrisson avec un choix de feuilles fermentées, cueillies dans l'amas du terreau. Cela suffit : l'élève se maintient prospère et se transforme l'an d'après, pourvu que l'on ait soin de renouveler de temps à autre les provisions. Nulle éducation entomologique ne donne moins de tracas que celle de la Cétoine, à robuste appétit et constitution vi2;oureuse.
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La croissance est rapide. Au commencement d'août, quatre semaines après l'éclosion, le ver a la moitié de sa grosseur finale. C'est un ver corpulent, d'un pouce de longueur, convexe sur le dos, aplati sur le ventre.
Déposé sur la table, il chemine sur le dos, les pattes en l'air, inactives. Cette méthode extravagante, contraire aux usages de la locomotion, paraît d'abord un accident, une manœuvre fortuite de l'animal effaré. Pas du tout : c'est une manœuvre normale, le ver n'en connaît pas d'autre. Vous le retournez sur le ventre, espérant le voir progresser suivant les règles. Tentatives inutiles : obstinément il se remet sur le dos, obstinément il rampe dans une position renversée. Rien n'aboutit à le faire avancer sur les pattes. Ou bien, convolulé en arc, il se tiendra immobile; ou bien, développé, il cheminera à l'inverse des autres. C'est sa manière à lui.
En juin, époque de la ponte, les vieilles larves qui ont passé l'hiver font leurs préparatifs pour la transformation. Quoique d'une facture rustique, les coques de Cétoine ne manquent pas d'une certaine élégance. Ce sont des ovoïdes presque de la grosseur d'un œuf do pigeon.
L'intérieur de la coque a le poli du stuc, comme le veulent les délicatesses épidermiques du ver d'abord, et puis de la nymphe. La paroi est robuste, résistante à la pression du doigt.
C'est de ce coflVe que sortira la Cétoine dorée, hôte des roses et gloire du printemps.