‹ Le monde merveilleux des insectesChapitre 8 sur 50 · LA PHRYGANE · texte numérisé non relu

LA PHRYGANE

Parmi les insectes qui s'habillent, bien peu dépassent la Phrygane en ingéniosité d'accoutrement. Son ouvrage lui a valu ce joli nom qui signifie morceau de bois, bûchette. De façon non moins expressive, le paysan provençal la nomme lou porto-fais, loti porto canèu. C'est la bestiole des eaux dormantes portant un fagot en menus chaumes, débris du roseau.

Son fourreau, maison ambulante, est œuvre composite et barbare, amoncellement cyclopéen où l'art cède la place à l'informe robusticité. Les matériaux en sont très variés, à tel point qu'on s'imaginerait avoir sous les yeux le travail de constructeurs dissemblables, si de fréquentes transitions n'avertissaient du contraire.

Chez les jeunes, les novices, cela débute par une sorte de panier profond en vannerie rustique. L'osier employé, de nature à peu près toujours la même, n'est autre que des tronçons de radicelles rigides, longtemps rouies et décortiquées sous les eaux. La petite larve qui a fait trouvaille de pareils filaments les scie de la mandibule, les débite en baguettes droites, qu'elle fixe une à une sur le bord de son panier, toujours en travers, perpendiculairement à l'axe de l'ouvrage.

Représentons-nous un cercle enveloppé d'un hérissement de tangentes, ou mieux un polygone dont les côtés seraient de part et d'autre prolongés. Sur cet assemblage de droites étageons-en d'autres par assises répétées, sans nous préoccuper d'une orientation commune; nous obtiendrons une sorte de fascine hirsute dont les osiers déborderaient de tous côtés. Tel est le bastion du jeune âge, système défensif excellent avec sa pilosité continue de hallebardes, mais de manœuvre pénible à travers le fouillis des herbes aquatiques.

Tôt ou tard le ver renonce à cette espèce de chausse-trape s'accrochant de partout. 11 était vannier, maintenant il se fait charpentier; il construit en poutrelles et solives, c'est-à-dire en rondins ligneux, brunis sous les eaux, souvent de la grosseur d'une forte paille, longs d'un travers de doigt plus ou moins, tels que le hasard les fournit.

Du reste, il y a de tout dans cette friperie : fragments de chaume, tubes de jonc, débris de ramille, tronçons de menue tige quelconque, éclats de bois, lopins d'écorce, graines volumineuses, notamment semences de l'iris des marais, tombées rougeâtres de leurs capsules, et maintenant noires comme charbon.

L'hétéroclite collection s'échafaude au hasard. Des pièces sont fixées en long, d'autres en travers, d'autres obliquement. Des angles rentrent, des angles sortent en brusques anfractuosités; le gros se mélange au menu, le correct avoisine l'informe. Ce n'est pas un édifice, c'est un amoncellement insensé. Parfois un beau désordre est un effet de l'art. Ce n'est pas ici le cas : l'ouvrage de la Phrygane est objet inavouable.

Et ce fol entassement succède sans transition à la régulière vannerie du début. La fascine de la jeune larve ne manquait pas d'une certaine élégance, avec ses fines lattes, toutes méthodiquement empilées en travers; et voici que le constructeur, grandi, expérimenté, devenu, croirait-on, plus habile, abandonne le devis coordonné pour en adopter un autre, sauvage et confus.

Entre les deux systèmes, nul degré de transition; sur le panier du début brusquement se dresse l'extravagant monceau. Si Ton ne trouvait fréquemment les deux genres d'ouvrage superposés, on n'oserait leur accorder origine commune. Seule leur jonction les ramène à l'unité, malgré le disparate.

Mais le double étage n'est pas de durée indéfinie. Devenu grandelet et logé à sa guise dans un amas de solives, le ver renonce au panier du jeune âge, devenu trop étroit et faix embarrassant. Il tronque son fourreau, il en détache et abandonne l'arrière, œuvre du début. En déménageant plus haut et plus au large, il sait, par une rupture, alléger sa mobile maison. Reste seul l'étage

LE DYTIQUE ET I^ICS PIIRVGAXES

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