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supérieur, que prolonge à l'embouchure, à mesure qu'il en est besoin, la même architecture en poutrelles sans ordre.
Avec ces étuis, odieux fagots, s'en trouvent d'autres, tout aussi fréquents, d'exquise élégance et composés en entier de menus coquillages. Sortent-ils du même atelier? Il faut des preuves bien évidentes pour le croire. Ici c'est l'ordre avec ses beautés, là le désordre avec ses laideurs; d'une part les délicatesses d'une marqueterie en coquilles, de l'autre les rudesses d'un amas de rondins. Le tout néanmoins provient du même ouvrier.
Les preuves en surabondent. Sur tel étui déplaisant au regard par la confusion de ses pièces ligneuses, parfois des placages se montrent, réguliers et faits de coquilles; de même à tel chef-d'œuvre en coquillage il n'est pas rare de voir accolé un odieux enchevêtrement de solives. On éprouve quelque dépit à voir le bel étui déparé de ceUe barbare façon.
Ces mélanges nous disent que la rustique amonceleuse de poutres excelle, à l'occasion, dans l'art de gracieux pavés en coquilles, et qu'elle pratique indifféremment la brutale charpente et la délicate marqueterie.
En ce dernier cas, le fourreau se compose avant tout de Planorbes, choisis parmi les moindres et disposés à plat. Sans être d'une scrupuleuse régularité, l'ouvrage, bien réussi, ne manque pas de mérite. Les jolies spires, à tours serrés, plaquées l'une contre l'autre au même niveau, font un ensemble d'excellent aspect. Jamais pèlerin revenant de Saint-Jacques-de-Composttile n'a mis sur ses épaules camail mieux agencé.
Mais trop souvent reparaît la fougue de la Phrygane, insoucieuse des proportions. Le volumineux s'associe au petit, l'exagéré brusquement se dresse, au grand dommage de l'ordre. A côté de minimes Planorbes, grands au plus comme une lentille, d'autres sont fixés, de l'ampleur de l'ongle, impossibles à correctement encastrer. Ils débordent les parties régulières, en gâtent le fini.
Pour comble de désordre, aux spires plates la Phrygane adjoint toute coquille morte sans distinction d'espèce, au hasard des trouvailles, pourvu qu'elle ne soit pas de volume excessif.
En somme, la Phrygane bâtit avec un peu de tout, venu de la plante ou du mollusque mort. Les seuls matériaux refusés sont les graviers. De la construction sont exclus, avec un soin bien rarement en défaut, la pierre et le caillou. C'est ici question d'hydrostatique sur laquelle nous allons revenir tout à l'heure.
Dans sa mare naturelle, la Phrygane rencontre un peu de tout; el ce peu
de tout, elle l'emploie tel quel. Morceaux de bois, grosses semences, coquillages vides, bouts de chaume, fragments informes, prennent place vaille que vaille dans la construction, tels qu'ils sont rencontrés, sans retouches de la scie; et de cet amalgame, fruit du hasard, résulte un édifice d'incorrection choquante.
L'ouvrière en charpenterie n'est pas oublieuse de ses talents ; les belles pièces lui ont fait défaut. Qu'elle fasse trouvaille d'un chantier convenable, et du coup elle revient à l'architecture correcte, dont elle porte en elle-même les devis. Avec de petits Planorbes morts, tous d'égale ampleur, elle fait superbe étui en placage; avec un pinceau de fines racines, réduites par la pourriture à leur axe ligneux, droit et rigide, elle manufacture d'élégantes fascines où notre vannerie trouverait des modèles.
Sous un autre aspect, la Phrygane mérite attention. Avec une persévérance que ne lassent point les épreuves répétées, elle se refait un étui lorsque je la dénude. C'est en opposition avec les usages de la généralité des insectes, qui ne recommencent pas la chose faite, mais simplement la continuent d'après les règles habituelles, sans tenir compte des parties ruinées ou disparues. Exception bien frappante : la Phrygane recommence. D'où lui vient cette aptitude?
J'apprends d'abord que, pour une vive alerte, aisément elle quitte son fourreau. Sur les lieux de pêche, je loge mon butin dans des boîtes en fer-blanc, sans autre humidité que celle dont mes captures sont imbibées. L'amas est légèrement tassé afin d'éviter fâcheux tumulte et d'occuper du mieux l'espace disponible. Nul autre soin de ma part. Cela suffit pour conserver les Phryganes en bon état pendant les deux ou trois heures que me prennent la pêche et le retour.
A mon arrivée, je trouve que beaucoup d'entre elles ont quitté leurs demeures. Elles grouillent nues parmi les étuis vides et ceux dont l'habitant n'est pas sorti. C'est pitié de voir ces délogées traîner leur ventre nu et leur frêle toison respiratoire sur le hérissement des bûchettes. Le mal d'ailleurs n'est pas grand. Je verse le tout dans la mare vitrée.
Nulle ne reprend possession des fourreaux inoccupés. Peut-être serait-il trop long d'en trouver un exactement à sa taille. Il est jugé préférable de renoncer aux vieilles nippes et de se faire de toutes pièces étui neuf. Les choses ne traînent pas en longueur. Du jour au lendemain, avec les matériaux dont l'auge en verre abonde, fagots de ramilles et touffes de cresson, toutes les dénudées se sont créé domicile du moins temporaire et sous forme de manchon en radicules.
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Le manque d'eau et les émois de la cohue dans les bolles ont profondément troublé les captives, qui, dans l'imminence d'un grave danger, se sont empressées de déguerpir en abandonnant l'encombrante casaque, de port difficultueux. Elles se sont dépouillées pour mieux fuir. L'effroi survenu ne saurait être de mon fait : les naïfs ne sont pas si nombreux qui prennent intérêt aux choses de la mare; et la Phrygane n'a pas été précautionnée contre leurs perfidies. Le brusque abandon de la case a certainement un autre motif que les tracasseries de l'homme.
Ce motif, le vrai, je l'entrevois. Dans les conditions naturelles, la Phrygane a ses exploiteurs, dont le plus redoutable est apparemment le Dytique. Pour déjouer l'assaut du brigand, brutal éventreur, à l'affût dans les anfractuosités des rocailles, elle s'avise d'abandonner son fourreau en toute hâte; mais alors une condition exceptionnelle s'impose : c'est l'aptitude à recommencer l'ouvrage. Ce don extraordinaire du recommencement, elle le possède à un haut degré. Volontiers j'en vois l'origine dans les persécutions du Dytique et aulres forbans. Nécessité est mère d'industrie.
Certaines Phryganes s'babillent de grains de sable et ne quittent pas le fond du ruisseau. Sur un fond net, balayé par le courant, elles déambulent d'un banc de verdure à l'autre, non désireuses de venir à la surface flotter et naviguer dans les joies du soleil. Les assembleuses de bûches et de coquilles sont mieux avantagées. Elles peuvent indéfiniment se maintenir à fleur d'eau sans autre soutien que leur esquif, s'y reposer par flottilles insubmersibles, s'y déplacer même eu manœuvrant de l'aviron. D'où leur vient ce privilège?
Pour stationner à la surface sans l'appui des herbages, comment donc fait la Phrygane, elle-même et son étui étant plus lourds que l'eau? Son secret est bientôt dévoilé.
Enveloppées de bois ou bien de coquilles, les Phryganes, toujours plus lourdes que l'eau, peuvent se maintenir à la surface au moyen d'un aérostat temporaire qui diminue la densité de l'ensemble. Le fonctionnement de cet appareil est des plus simples.
Considérons l'arrière du fourreau. Il est tronqué, béant et muni d'un diaphragme membraneux, ouvrage de la filière. Un pertuis rond occupe le centre de ce rideau. Par delà vient la capacité de l'étui, régulière, à parois lisses et capitonnées de satin, quelle que soit la rudesse de l'extérieur. Armé à l'arrière de deux crocs qui mordent sur la doublure soyeuse, l'animal peut avancer ou reculer à sa guise à l'intérieur du cylindre, fixer ses crochets en tel point qu'il
veut, et rester ainsi maître du fourreau, lorsque les six pattes et l'avant nicinœuvrent au dehors.
Dans l'inaction, le corps est en plein rentré; la larve occupe toute la capacité tubulaire. Mais pour peu qu'elle se contracte vers l'avant, ou mieux encore qu'elle sorte en partie, un vide se fait à la suite de cette espèce de piston comparable à celui d'une pompe. A la faveur de la lucarne d'arrière, soupape sans clapet, ce vide aussitôt se remplit d'eau. Ainsi se renouvelle l'eau aérée autour des branchies, molle toison de cils répartis sur le dos et le ventre.
Ce coup de piston n'intéresse que le travail respiratoire, il ne modifie pas la densité, ne change presque rien au plus lourd que l'eau. Pour obtenir allégement, il faut d'abord monter à la surface. A cet effet, la Phrygane escalade les herbages d'un appui à l'autre; elle grimpe, tenace dans son projet malgré les encombres que lui vaut son fagot au milieu du fouillis. Arrivée au but, elle émerge un peu le bout d'arrière, et un coup de piston est donné.
Le vide obtenu s'emplit d'air. Cela suffit, l'esquif et le nautonier sont aptes à flotter. Inutile désormais, l'appui des herbages s'abandonne. C'est le moment des évolutions à la surface, dans les félicités du soleil.
Comme navigateur, la Phrygane n'a pas grand mérite. Tournoyer sur ellemême, virer de bord, se déplacer quelque peu par un mouvement de recul, c'est tout ce qu'elle obtient, et encore de façon bien gauche. L'avant du corps, issu hors de l'étui, fait office d'aviron. A trois ou quatre reprises, brusquement il se relève, se fléchit, retombe et fouette l'eau. Ces coups de battoir répétés par intervalles amènent l'inhabile pagayeur en des parages nouveaux. Le voyage est de long cours si la traversée mesure un empan.
Du reste, les bordées à fleur d'eau n'entrent guère dans les goûts de la Phrygane. Sont préférés les trémoussements sur place, les stationnements par flottilles. L'heure venue de regagner les ti'anquillités du fond, sur un lit de vase, l'animal, rassasié de soleil, rentre en plein dans son étui, chasse d'un coup de piston l'air de l'arrière-logis. La densité normale est reprise, et mollement le plongeon s'accomplit.
On le voit : en construisant son fourreau, la Phrygane n'a pas à se préoccuper de statique. Malgré le disparate de son ouvrage, où le volumineux, moins dense, semble équilibrer le concentré, plus lourd, elle n'a pas à combiner en juste proportion le léger et le pesant. C'est par d'autres artifices qu'elle monte à la surface, qu'elle flotte, qu'elle replonge. L'ascension se fait par l'échelle des herbages aquatiques. Peu importe alors la densité moyenne de
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l'étui, pourvu que le faix à traîner n'excède pas les forces de la bête. D'ailleurs, déplacée dans l'eau, la charge est très réduite.
Une bulle d'air admise dans la chambre d'arrière, que l'animal cesse d'occuper, permet, sans autre manœuvre, station indéfinie à la surface. Pour replonger, la Phrygane n'a qu'à rentrer en plein dans sa gaine. L'air est chassé, et la pirogue, reprenant sa densité moyenne, supérieure à celle de l'eau, à l'instant s'immerge, descend d'elle-même.
Donc nul choix de matériaux de la part du constructeur, nul calcul d'équilibre, à la seule condition de ne pas admettre le caillou. Tout lui est bon, le gros et le menu, la solive et la coquille, la graine et le rondin. Échafaudé au hasard, tout cela fait inexpugnable enceinte. Un point seul est de rigueur.
11 faut que le poids de l'ensemble dépasse légèrement celui de l'eau déplacée; sinon, au fond de la mare, la stabilité serait impossible sans un ancrage perpétuel luttant contre la poussée du liquide. De même serait impraticable la prompte submersion lorsque la bête apeurée veut quitter la surface devenue périlleuse.
Cette condition majeure du plus lourd que l'eau n'exige pas non plus discernement lucide, car la presque totalité de l'étui se construit au fond de la mare, où tous les matériaux, cueillis au hasard, étant déjà descendus là, sont aptes à descendre. Dans les fourreaux, les quelques pièces propres à flotter sont rares. Sans calcul de légèreté spécifique, uniquement pour ne pas rester désœuvrée, la Phrygane les a fixés à son fagot quand elle prenait ses ébats à la superficie.
Nous avons nos sous-marins, où l'ingéniosité de l'hydraulique déploie ses plus hautes ressources. La Phrygane a les siens, qui émergent, naviguent à fleur d'eau, replongent, s'arrêtent même à mi-profondeur en dépensant par degrés l'allège aérienne. Et cet appareil, si bien équilibré, si savant, n'exige rien de son constructeur comme savoir. Cela se fait tout seul, conforme aux devis de l'universelle Harmonie des choses.