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» rejetons autour du chêne. Les temps marqués » par votre récit sont venus; il faut que la » famille se sépare et devienne une nation.
» — Gottlieb ! Gottlieb !.. » s'écria Brémond avec une surprise mêlée de douleur , « tu ne » sais pas ce que tu demandes.
» — Les notions que vous nous avez données » ont germé dans mon esprit. Je sais parfaite- » ment bien distinguer le juste de l'injuste; je » sais surtout que l'homme doitprofiter exclu- » sivement de son travail , ou en faire profiter » les siens; vous-même l'avez dit.
» — Tes frères sont-ils pour toi des étran- » gers?
» — L'amitié que je leur porte ne saurait » égaler celle que je ressens pour mes enfans.
» — Mais tes enfans profitent deton travail.
» __ Père, le temps a marché depuis le jour » où je me suis plaint de l'indolence de Wilfrid, » et , depuis ce jour, l'exemple de Wilfrid a 9 gagné la famille comme une contagion. In- » formez-vous de moi; chaque arbre que je » greffe semble prendre plaisir à jeter des
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» fruits et des fleurs ; s'il y a dans la forêt un » gibier rare, c'est à mes coups qu'il vient s'of- » frir ; et quand tout m'a réussi dans ma jour- » née, quand j'arrive, accablé de fatigue, je » vois des hommes qui n'ont pas quitté le coin » du foyer venir prendre part à la curée.
» — Que t'importe , Gottlieb ? ni toi ni tes » enfans n'avez jamais souffert de la faim.
» — La vie ne serait pas un bienfait du ciel » si elle était toute là. Il y a plaisir à savourer , » au delà de son appétit , de plus beaux fruits, » de meilleur gibier ; il y a plaisir à se vêtir, » au delà du froid , de plus riches fourrures. » Mes enfans ni moi n'avons aucune des pré- » férences que mon travail mérite.
» — Tu ne sais pas, Gottlieb , quel mal tu » me fais !
» — C'est malgré moi; mais les choses sont » venues à ce point, que le moindre retard » entraînerait de graves inconvéniens. Tout » ce qu'il y a de laborieux dans la famille a » exprimé sa volonté ferme , invariable. Si vous » refusez d'exaucer nos vœux, nous vous obéi-
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» rons,mon père, mais nous croiserons nos bras, » et nous dirons à ceux que nous nourrissons » de nos sueurs de nous nourrir à leur tour.
» — Ainsi vous prendriez plaisir à pousser » la famille vers sa ruine!
» — Père, vous avez le sens trop droit pour » souffrir qu'on en vienne à cette extrémité. » Ne craignez rien pour vous ni pour nos ;> mères; une part de notre travail vous est «due. Il est juste que vous vous reposiez... h Que répondrai-je à mes frères?
» — J'y songerai.
» Ils m'échappent !
» Si je les voulais plus long temps retenir, je ferais violence à leur liberté, je me souillerais de tyrannie, car ils ont le droit de se séparer de moi.
» Ainsi le gouvernement de la famille ne peut pas suffire à l'homme ; sa liberté n'y trouve pas un champ assez vaste où se développer.
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C'est à peine un jalon jeté sur la route, une première halte avant le but.
» Et toutefois cette halte est inévitable , parce que , à toute chose , petite ou non , il faut une origine. Dans le gland est le principe du chêne.
» Mais le temps est-il venu de fonder irrévocablement ? Les rapports d'homme à homme vont être si peu compliqués que les régler serait l'affaire d'un mot; et si je fondais en dehors des faits à naître, j'exposerais mon œuvre à une confusion dangereuse.
» Une chose va provenir de la dispersion de la famille, chose abstraite, et que toutes les intelligences ne pourront pas d'abord saisir ; c'est à savoir l'idée de la propriété. Il me suffit donc de proclamer le principe et de l'entourer de quelques garanties. Là doit , pour le moment, se borner mon intervention.
» Oh ! que si j'avais pu accoutumer les hommes à vivre en frères, que si j'avais pu reculer jusqu'au delà de la durée de ce monde la connaissance du tien et du mien , je me serais
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estimé iwi heureux législateur ! Mais il y a dans les faits humains une force secrète et constante qui contrarie les théories les plus pures, et, ces faits il faut bien les reconnaître, sous peine d'être entraîné par eux.
» La propriété!... Voilà donc posé le principe d'où découleront tant de bonnes et de mauvaises conséquences !... La propriété, mère de toutes les inégalités et de tous les abus sociaux, mais en même temps base unique, base rationnelle de toute société humaine, qui entraîne avec elle l'hérédité , la concentration des supériorités et des. richesses !... A cette idée, je me sens près de reculer; je me voudrais tirer en arrière ; mais le péril presse , et il faut oser prendre une résolution. »
Le lendemain il convoqua la famille, et , après mûre réflexion , il s'exprima en ces termes :
« Enfans , vous êtes devenus hommes, cha- » cun de vous a droit de disposer de la liberté
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» illimitée que Dieu lui a donnée; chacun de » vous, en prenant femme, est devenu chef » d'une nouvelle famille; et voici venus les « temps marqués pour l'origine de la société. » Les terres dont nous recueillons les fruits , » c'est vous qui les avez cultivées ; il est donc » juste qu'il s'en fasse un égal partage entre » vous. Dès ce moment commence une ère » nouvelle. Que nul ne dérobe les fruits qu'il » n'a pas fait naître par son travail ; que la pro- » priété de chacun soit sacrée.
» Vous allez vivre isolés les uns des autres , » mais continuez à vous aimer en frères , il y » va de votre intérêt le plus cher. Ne refusez » jamais de vous tendre une main secourable, » et songez bien qu'on agira envers vous » comme vous agirez envers les autres.
» Enfans , je vous bénis au nom de Dieuî... » Puisse la société qui commence assurer le » bonheur des hommes ! »
aâ. ôDroisrci