CHAPITRE ZIZ
LE CONTRAT SOCIAL
« Ce n'est pas pour cacher aux yeux le secret de ses travaux que l'architecte pose sous terre les bases de son édifice , c'est pour y donner un plus solide point d'appui. Ceux qui arguaient de cet exemple pour soutenir que l'origine du pouvoir devait être mystérieuse n'étaient pas dans le vrai.
» Ai-je besoin , moi, de recourir au mystère?
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En d'autres termes, faut-il, ou non , qu'un contrat soit stipulé ?
» Je me souviens qu'au temps du plus fort déchaînement de mes passions, lorsque ma raison, qui commençait à naître, s'exerçait avec fougue et entraînement , je m'étais pris de haine pour toutes les institutions humaines. Le cœur blessé, la tête aigrie, je m'écriais : Qui m'a mis en société ? Pourquoi m'y retient-on malgré moi ? Qu'on me montre mon adhésion au contrat , et alors je me résignerai sans murmure. — Ce raisonnement me semblait logique et puissant; je n'y voyais pas d'objection possible ; je n'y en voulais point voir. Puis , je me mis à observer que le peu que je possédais me venait de mon père; que la société m'avait laissé paisiblement m'emparer et jouir de biens auxquels, sans elle, je n'aurais eu ni droit ni prétention. A cette idée, ma chaleur tomba tout à coup , et je compris que tout être vivant, riche ou pauvre , avait contracté, dès sa naissance, une dette envers la société, et que c'était là, en quelque sorte.
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le tacite acquiescement de chacun à l'ordre établi. Mais, ce que je parvins à comprendre par l'observation des faits et l'enchaînement des idées, ne frappe pas également toutes les intelligences; ce qui est lumière pour Tune est obscurité pour l'autre. Il faut aux objections une réponse évidente, matérielle, palpable, et c'est le contrat social qui la doit donner.
» Au nombre des anomalies qui, dans l'ancien monde, choquaient les esprits droits, la moindre n'était pas celle qui voulait que les plus petits intérêts de l'-homme fussent minutieusement stipulés dans les lois, et que ses plus grands intérêts fussent livrés au hasard. Ainsi, qu'un individu héritât de trois pouces de terre, vite et vite magistrats et notaires de se mettre en campagne , et de coucher par écrit tous ses droits à l'héritage; mais quand un citoyen avait atteint l'âge de raison, qui se chargeait de lui dire à quelles conditions il avait renoncé à sa liberté d'homme pour devenir membre de la société? L'intérêt était
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assez majeur pour n'être pas négligé; il valait bien trois pouces de terre. Mais la société était tant préoccupée des intérêts civils qu'elle dédaignait les intérêts politiques.
» Et puis , tout n'allant que par replâtrage, on ne remontait jamais aux principes. Chaque époque ajoutait un scrupule d'amélioration aux travaux de l'époque qui l'avait précédée; de telle sorte que si les peuples avaient toujours vécu en paix, si aucune cause extérieure n'était venue arrêter le progrès, le monde, à ce train des choses, pouvait espérer de parvenir dans quelque vingt mille ans , à un ordre social un peu raisonnable.
» A qui la faute? aux vices humains, à la couardise des uns, à l'esprit d'intrigue des autres, au besoin d'immoler la liberté à l'amour du repos? Il y avait sans doute un peu de cela , mais c'est l'absence de tout contrat qu'il en faut principalement accuser. Nul ne sachant dire d'où il partait, pouvait aisément contredire et être contredit. L'état social était un navire sans boussole qui, dans l'impossibilité
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de trouver sa route, est contraint de s'abandonner au caprice des vents.
» Je veux que désormais l'homme sache d'où il vient , où il va. Là est la base.
» Et qui imposera ce contrat aux citoyens?... Est-il donc écrit que le fondateur du monde nouveau se ressentira toujours de son origine, qu'il y aura toujours au fond de sa raison quelque chose de l'habitant de l'ancien monde?... L'imposer! quelle idée! le consentement doit être formel, exprès.
» Un inconvénient se présente; à chaque refus, la société pourra donc être menacée de dissolution?
» C'est ici le cas de se rappeler que chaque citoyen, en naissant, contracte enversla société une dette que le reste de sa vie est consacré à payer. En protégeant son enfance, en veillant sur lui, la société fait l'homme sien.
» Ainsi, j'allais me perdre dans des abstractions; une chose suffit, c'est que le contrat fasse marcher parallèlement les droits et les devoirs.
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»On avait jadis une étrange manière de procéder. Lorsque, après cinq mille ans de déceptions et de brigandages, on voulut réformer les abus et remettre la machine à neuf, lorsque, par une de ces fictions si communes dans la vieille société, qui ne vivait que de fictions, le peuple fut censé représenté en la personne de cinq ou six cents privilégiés, on proclama les droits de l'homme. Ma mémoire s'arrête à cette époque, parce que dans l'histoire du passé c'est la seule qui mérite quelque attention , la seule où Ton sembla éprouver le besoin de revenir aux origines. Eh bien ! je vous prie, quels sont les droits que l'homme n'a pas? Aller, venir, se faire justice lui-même, dépouiller le plus faible j mille autres facultés qu'il serait trop long d'énumérer, sont autant de droits qu'il a en venant à la vie. N'eût-il pas été plus rationnel de proclamer les droits dont la société, dans l'intérêt de tous, demande le sacrifice à chacun?
» Un être pensant n'en est pas à rechercher si l'homme gagne en bonheur en faisant par-
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lie d'une société bien organisée'. L'assurance du lendemain, la sécurité dans la jouissance, la force du tout protégeant la faiblesse de l'individu, sont autant de biens qu'on ne saurait estimer à trop haut prix, et qui compensent au-delà ia liberté illimitée de l'hypothétique état de nature. En supposant, par la pensée, l'homme errant dans les bois, on le verra plus d'une fois renoncer à l'entier exercice de ses droits lorsqu'il en espère un plus grand avantage. Ainsi, qu'une faible femme tienne une proie, l'homme, qui la lui pourrait ravir, n'usera pas de sa force si la femme lui plaît. Le problème sera résolu, lorsqu'à chaque charge sera attaché un bénéfice.
» Et notez bien que c'est une nécessité. Il faut que je trouve un avantage à la société pour qu'on m'y retienne.
» Le but qui porte les hommes à se réunir, c'est de corriger le vice de l'état de nature. Or, ce vice , résultant surtout de l'inégalité des forces qui sont départies à chacun, la meilleure bociété est celle qui nivelle le plus.
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« Ce n'est pas que je me fasse illusion; je suis loin de croire qu'en décrétant l'égalité j'aurai rendu l'égalité possible. Il est une foule d'accidens qui tendront à ramener l'inégalité parmi les hommes; parce que, nonobstant la puissance des institutions, la nature est encore la plus forte, et la nature veut l'inégalité ; mais j'atteindrai, sur ce point, le but qu'on peut atteindre, en m'opposant aux causes.
» Il demeure bien entendu que l'inégalité ne résultera pas de la force matérielle ; cette force est annihilée par la civilisation. Un enfant armé d'un fusil se moquerait d'Hercule et de sa massue ; mais la force morale remplace celle-là, et la force morale c'est l'intelligence ou la richesse.
» La supériorité qui résulte de la fortune peut être neutralisée. Avec des lois bien conçues, on s'oppose aisément à la trop grande concentration des richesses. Quant à l'intelligence, bien que je ne puisse pas faire de tous les citoyens autant d'hommes de génie, ni empêcher qu'un homme de génie ne naisse et ne se dé-
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he de la foule, il m'est au moins loisible de donner à chacun les moyens de s'élever à la même hauteur. Mon premier principe sera que la société doit la même instruction aux citoyens. La source est intarissable; y puisera qui voudra.
» Quant aux droits, je les définirai; je dirai : a Homme, la nature t'a fait aussi libre que les animaux qui errent dans les forets et les oiseaux qui voient dans l'air. La société te ravit une part de cette liberté, et elle te donne ceci en dédommagement. » .
» Voilà le contrat; voilà les fondemens de l'édifice; plus ils seront à nu, plus ils seront solides. »