‹ Le monde nouveauChapitre 30 sur 44 · LE GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT

la peur aux enfans. Oui , je fonde une république.

» Si j'avais foi aux anciennes traditions, j'éprouverais de l'embarras. Au dire de très-honnêtes gens, la liberté serait un rêve impossible sur cette terre. Dans les républiques anciennes elle n'existait qu'au profit du petit nombre et avec le principe de l'esclavage ; dans les républiques du moyen âge elle avait quelque chose d'absolu et de despotique ; une moitié tyrannisait l'autre, jusqu'à un retour du sort qui ne faisait que changer les rôles. Je ne peux pas aller à rencontre des faits ; je les accepte tels quels; mais, sans m'épuiser à les commenter, à faire une longue et savante distinction en faveur de la perfectibilité , toujours est-il qu'un essai avait été tenté en Amérique et qu'il avait pleinement réussi. Montesquieu aurait été mal venu à vouloir appliquer au gouvernement des États-Unis sa maxime de la vertu; pour quiconque avait un peu de clairvoyance et de bonne foi, un Nord-Américain ne différait en rien d'un sujet de Georges , de

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François ou de Louis-Philippe; il n'avait ni moinsde corruption, ni moins de vices comme homme; il ne valait mieux que comme citoyen.

» En vérité c'est une singulière philosophie que celle qui consiste a ne croire qu'au mal ! Que penserait-on d'un homme qui souffrirait mille morts dans une prison étroite et humide, à qui Ton dirait: «Voilà la clef, ouvrez la porte, allez ailleurs,» et qui répondrait, en se rejetant sur son misérable grabat : «Le grand air pourrait m'étouffer... ? » Ne riez pas de ce fou; c'est votre histoire.

» Non, il n'est pas vrai que l'homme soit fait pour obéir; non, il n'est pas vrai que l'esclavage soit plus dans sa nature que la liberté. En étudiant avec soin son histoire, on verra que dans un gouvernement bien conçu, où le peuple a eu part entière aux affaires, la liberté n'a péri que par des causes extérieures.

» — Mais avec le système d'élection illimitée, assurez-vous le repos de la société ?

«Qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par repos?

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L'absence du bruit, le calme parfait de la rue, quelque chose de semblable à l'ordre qui régnait en Autriche ?Est-ce que, par hasard, vous vous seriez figuré la liberté sous les traits du sommeil, et coiffée d'un bonnet de coton?... Dans un état libre, l'agitation est inévitable. Et de quoi vous iriez-vous émouvoir si vous voyiez le peuple s'assembler en masse et proclamer hautement sa volonté? Quand un ordre de chose est bon, cette agitation ne saurait l'ébranler. Vous ne comprenez pas que votre peur serait un anachronisme. Un torrent peut effrayer; a-t-on jamais songé à s'alarmer du cours ordinaire d'un fleuve?

» J'y tiens donc; j'y persiste; mais il n'en sera pas désormais du citoyen comme par le passé ; je ne mesurerai pas la capacité d'un homme à la longueur de la terre qu'il possède. Tout homme aura sa valeur; tout homme sera quelque chose. Puisque la société ne se compose que de fractions , chaque fraction doit être significative par elle-même.

» Plus de fictions , plus de compromis en-

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tre le réel et le supposé! chaque citoyen exprimera directement sa volonté; maison plein air, sous la voûte du ciel : car là où les hommes se réunissent en chambrée, il y a un germe de mort pour la liberté. Entre quatre murs, j'ai à rougir de mon costume, de mon mauvais choix de paroles; les beaux diseurs y ont trop d'action. »

OÎHAPITnS ZZI.

t.ES DETAILS.

« Trois fois heureux celui qui peut caresser ses théories sans être jamais forcé de les mettre à exécution ! Sa vie est un long enchantement; il poursuit ses idées avec une logique rigoureuse; il n'admet aucun biais, parce qu'il ne descend pas jusqu'aux détails. Si l'on savait combien de fois le maçon contrarie la pensée de l'architecte !

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» Ce bonheur -là fut dévolu à Platon. Platon ! l'imagination la plus poétique qui ait jamais été, et qui rêvait de république comme un artiste rêve d'œuvres que ni sa plume ni son pinceau ne sauraient exécuter. Oh ! sans doute, si Ton pouvait jeter sur la toile et sur le papier tout ce qu'on voit en songe, là où il n'y a aucune forme matérielle , où des femmes vous apparaissent , blanches et pures comme un nuage d'été, comme une fumée d'encens, où l'expression est un éclair qui rend des pensées au delà des conceptions de la terre , ce qui manque aux arts, ce je ne sais quoi que désire vaguement une âme ardente, serait trouvé; mais le songe laisse encore moins après lui que le vent qui passe sur l'onde émue ; c'est l'homme en état de veille qui vous en parle , l'homme qui a perdu son extase, et il n'a que des mots trop courts, trop vulgaires pour rendre des pensées qui lui ont apparu en fantastiques et mobiles images. Dites à un poète de vous exprimer ce qu'il conçoit au delà de l'azur du ciel! S'il l'a vu en rêve , il le sentira.

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mais sa pensée ne pourra jamais venir- jusqu'à ^m bouche.

» L'élève de Socrate n'admettait pas les hommes tels qu'i's sont; il les voulait corriger. Deux jours de pouvoir lui auraient été

une a m ère leçon.

» lu moi aussi, j'ai fait des utopies, et moi aussi, ne tenant pas compte du monde réel, j'ai cru que la nature humaine était une étoffe souple et maniable à plaisir. J'ai bientôt laissé là mes rêveries.

» Les bases posées, il faut que je descende aux détails, car une société ne se meut pas d'après deux ou trois axiomes abstraits et sans lien qui ies unisse à !a pratique. Entre le point de départ et le point d'arrivée, il y a toute la route; c'est cette route qui est à faire.

» Il est vrai que mes principes étant nets et absolus, les conséquences en seront bientôt déduites. La volonté générale forme la clef de ma voûte; l'élection illimitée doit donc être le droit commun.

» Deux choses sont à considérer dans le

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gouvernement, c'est à savoir la famille et la société, en d'autres termes les Municines et l'Etat.

» Les docteurs de l'ancien monde étaient gens bien plaisans lorsqu'ils soutenaient, avec leur aplomb historique, que les libertés municipales étaient une libéralité des rois! Au milieu de l'incurie et de l'ignorance des masses, ces messieurs avaient pleine carrière aux déceptions et au mensonge; mais si l'on avait pris la peine de remonter aux sources, l'on aurait vu que jamais la liberté n'est sortie d'une main royale. Assez de troues avaient été donnés à la légère, et l'on avait assez fait l'expérience de ce que valaient les promesses de rois improvisés , pour juger de ce que les rois légitimes avaient fait pour le peuple ! En ce sens, la condition politique d'un humble bourgeois français au fort du moyen âge, était bien au dessus de celle d'un électeur d'après la Charte des 221 ; et ces libertés municipales, ce n'était ni l'organisation des communes, ni même la conquête romaine

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