‹ Le monde nouveauChapitre 31 sur 44 · T.LS DETAILS. 1G · texte numérisé non relu

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qui les avaient données; c'était la force des

choses cjui veut que dans un temps ou l'on ne fait pas fi de la raison, où Ton ne ramasse pas à plaisir des hommes dans une arrière-boutique pour en faire des aristocrates, le citoyen soit libre sous son toit d'administrer sa famille

a sa guise.

» Ainsi, large, pleine part au peuple dans le municipe; un cbef de son choix, et lui, sassemblant en masse pour discuter ses intérêts, sans qu'il soit besoin d'une fiction, d'une volonté qui en représente cinq cents autres.

» Pour l'Etat, je retombe forcément dans les vieux erremens de la représentation, mais je les élargis sans mesure.

» Viennent maintenant les oisifs, les intrigans, les doctrinaires et les autres sangsues du peuple! je ne les redoute point; le grand tir leur est mortel. »

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< — Mon pauvre Lycurgue , » dit en souriant Ta comtesse à Brémond qui la consultait, « vous croyez avoir fait un chef-d'œuvre! «vous n'êtes qu'à l'exposition du drame; at- » tendez le dénouement.

» — Fort bien !... » répondit Brémond avec amertume. « Allez interrompre un poète »an milieu de son travail en lui prédisant une

l'JO LES CONSEILS.

» chute, et vous verrez quel coeur il aura à > poursuivre.

» — Pourquoi vous avisez-vous d'être poëte ?

• voilà votre tort.

» — A vrai dire, je ne m'en étais pas piqué » jusqu'à ce jour.

» — Je définis un poète , une espèce d'homme » pour qui le monde réel est comme s'il n'existait pas; dupe de son imagination, il se laisse

• aller à mille brillantes chimères sans que,

• ni le désappointement ni les leçons plus » douces de l'expérience, l'en puissent désabu-

• ser. Crédule et capricieux enfant, il ne s'attache à aucune idée; ce n'est pas une tête,

• c'est une âme ouverte à toutes les émotions.

• La paix, la guerre, le mal, le bien lui sont

• indifférens; à toute chose il cherche le côté

• des images, et jamais la raison ni la cause. » C'est une fleur qui s'épuise en riches couleurs et en parfums, mais qui ne donne pas

• de fruits.

» — Si c'est là mon portrait, je n'ai jamais vu mon visage.

LES CONSEILS; I n t

» — On s'abuse, on s'aveugle, mon ami. » — Eli ! mais vraiment, me voulez -Vous

• donner, malgré moi, mon brevet d'homme à «imagination , quand j'ai eu toute ma vie, du » penchant pour les études sérieuses, quand je

• suis un grave législateur!

» — Que font les occupations à la tournure «d'esprit! j'ai vu des gens qui pâlissaient du

• matin au soir sur des rimes, et qui n'avaient » pas plus de poésie dans la tète qu'un gref- » fier de cour d'assises; j'en ai vu d'autres qui

• avaient horreur des vers, et qui, à leur insu, » n'envisageaient rien que sous l'aspect poé-

• tique. Vous êtes de ceux-là.

» — Il vous serait difficile peut-être de le ■ prouver.

» — À vous , sans doute , mais à un autre » que vous, non pas. Tenez, Brémond , puis- » que je suis condamnée à tourner toujours

• dans le même cercle, à vous répéter sans » cesse la même chose, en tout ceci vous êtes i dupe de vos idées. Se peut-il que vous soyiez » ainsi lait que vous ne vouliez jamais entrer

l'JI LES CONSEILS.

» dans la droite raison ! Je vous reprochais » naguère de tenir la bride trop serrée à ces » jeunes hommes, et voilà maintenant que » vous la leur lâchez sans frein ni mesure! » — Moi !

» — Vous voulez débuter par une république, malheureux! c'est-à-dire que vous • voulez qu'un enfant au maillot soit un » homme! La liberté telle que vous l'entendez, » cette idée d'obéir et de commander à la fois »est trop abstraite pour être comprise dans » l'enfance des sociétés.

» — J'en suis fâché pour vous , mais je n'en » crois pas un mot. L'expérience est là pour » vous démentir. La liberté a préexisté partout »au pouvoir royal.

» *— Mon dieu ! n'allons pas chercher dans » l'histoire de l'ancien monde des exemples »peu concluans, puisqu'ils sont obscurs et «altérés. Rendons- nous à l'évidence des faits

• dont nous avons été témoins. Toute société

• dérive de la famille, n'est-il pas vrai?

» — Assurément.

B __ Eh bien ! toute société a commence v par le pouvoir absolu, puisqu'elle a été , » dans le principe, soumise à l'autorité du » père de famille.

» — Je vous vois venir ; mais cette fois » vous n'aurez pas la joie de m'embarrasser ni »de me convaincre. Sans rechereber si vos » idées sont justes ou non , ne voyez-vous pas » bien quel immense pas je fais faire aux » hommes ? Quoi ! parce que le monde aura » cheminé de travers, parce que, à quelques «rares exceptions près, l'injustice aura triom- » phé du droit cinq mille ans durant, fau- »dra-t-il que je soumette ma société à passer » par les mêmes épreuves? En vérité, ce serait »là un raisonnement étrange. Que prétendez- » vous dire ? qu'on abusera de ma république, » qu'on y fera violence, que la liberté, que je » fonde, sera exposée à plus d'un orage ? Je ne

• suis pas sans alarme à ce sujet; mais il y au- » rait folie à renoncer au bien, par la peur que » ce bien n'aurait pas la chance d'une éternelle

• durée. Que si j'écoutais vos avis, j'agirais

» comme un sol à qui Ton offrirait une for- » tune, et qui la refuserait, dans la crainte de » la perdre.

«—Soit, » dit la comtesse, cmais estimez- «vous que vous aurez beaucoup fait pour le «bonheur des hommes?

» — Madame , » répondit froidement Brémond, « si une fois nous entamions la discussion sur ce point, nous n'aurions pas

• assez de toute notre vie pour y donner cours. »Je ne me suis décidé qu'après de graves et » mûres réflexions; jugez-en comme il vous «plaira.

» — Vous ne m'entendez pas, mon ami, ou «plutôt je m'explique mal. Je vous accorde «que la liberté est un bien; mais, outre le

• bonheur moral, il y a le bonheur matériel » qu'il n'est pas permis de négliger. Dans votre » société, le peuple aura-t-il pins de part que «dans l'ancienne, aux biens de la terre?.... «Supprimez-vous les vices et la misère qu'ils » traînent à leur suite ?

» — Si jetais Dieu... »

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La comtesse passa sa main sur sa bouche pour comprimer un éclat de rire; puis, d'un ton demi-railleur, demi-sérieux :

• — Vous vouliez survivre à la fin du monde

• pour faire un état social parfait; vous y avez «survécu. Maintenant, mon ami, vous vou- » driez être Dieu !

» — Méchante ! » reprit Brémond avec plus de calme qu'il n'avait coutume d'en mettre à ses reparties. « Laissez donc achever qui «parle. Si j'étais Dieu, je les supprimerais;

• mais, comme je n'ai pas cette puissance, » j'agis de telle manière que le vicieux souf- ■ frira seul de ses vices.

» — La chose est difficile.

» — Moins que vous ne le pensez. Jadis , »un homme, tombé dans la misère, y plon- » geait toute sa postérité; aujourd'hui, la société

• doit des moyens d'existence, mais une fois

• seulement, à tout citoyen parvenu à l'Age

• de la raison et du travail.

» — ht comment , s'il vous plaît ?

l'jG LES CONSEILS.

» — - La communauté sera contrainte de » l'aider à défricher un champ.

• — Mais quand toutes les terres seront » possédées, ira-t-on en chercher dans la lune «pour les derniers venus? ou m'objecterez-

* vous que ces temps sont si loin que ce n'est »pas la peine de s'en inquiéter?

» — Je n'objecterai pas cette gentillesse, car » l'avenir m'a plus occupé encore que le pré- «sent. Mais j'ai tout prévu, en établissant que «tous ceux qui prennent part à un travail » quelconque, doivent, dans des proportions

• données, participer aux bénéfices.

» — Ce sera difficile à régler.

» — Oui, si je créais une classe de législa- » teurs pour décider, en digérant, des questions «qu'ils n'entendraient pas; ici, chacun discu- » tant ses intérêts sur la place publique, il y a »peu d'inconvéniens à redouter.

» — Quoi ! tout ce monde sur la place pu- » bîique !

» __ Que voilà bien ma noble dame de Paris »avec son mépris pour la canaille, et ^a pein

tdes rassemblemens !... Ma chère amie, il n'y

»a eu de liberté que chez les peuples qui ont » su vivre en plein air.

» — Ce sera une vraie tour de Babel, » dit la comtesse en riant. « Figurez-vous le genre hu- » main sur la place Vendôme !

»— Vous êtes une espiègle. Qui dit cela?... «Supposez que nous ayons déjà une ville

• aussi vaste que Paris; ne la pourrons-nous » pas diviser en autant de sections qu'il nous «plaira? et si l'on discutait les intérêts de la » communauté sur la place Vendôme, aux

• Tuileries, au Luxembourg, etc., cela vau- »drait-il moins que trente oisifs, bien rentes, »qui allaient dormir, une fois par semaine, »à l'hôtcl-de-ville, et représentaient huit cent

• mille citoyens, dont chacun valait mieux » qu'eux ?

» — Je commence à voir clair dans vos idées; «mais, puisque la balle est lancée, souffrez »que je vous donne un dernier conseil. Vous » n'aviez fait que des utopies pour le gouver-

» nement de la famille; ceci devient plus grave; » mettez-vous donc soigneusement à la re- » cherche des faits.

» — C'est ce que j'allais faire. »

GiHAFITHS ZZIII.

A?PîUiaiATIOFr9

« Cette femme, avec son esprit français, a une singulière influence sur moi I Elle parvient souvent à me faire mettre en doute le résultat des plus longues réflexions.

» Mais je n'ai pas cédé aujourd'hui ; je ne pouvais pas céder.

» L'histoire atteste que l'amour de la liberté est inhérent à l'homme. Certes, si l'on s'en

î8o APPRÉCLVriONS.

tient bonnement aux faits donnés par les historiographes avec approbation et privilège du roi, rien n'est plus pauvre, plus méprisable que l'espèce humaine; mais celui qui serait dans cette disposition d'esprit ressemblerait au curieux de la fable , qui voulait distinguer quelque chose dans une lanterne magique non éclairée. Pour illuminer les faits historiques, il les faut prendre de haut et n'aller que de sommités en sommités.

» Une idée un peu bien étrange avait couru dans l'ancien monde; on prétendait que, sur cette terre, toute victoire militaire était un progrès. C'était là une des mille gentillesses écrites par messieurs de la doctrine, à qui Dieu fasse paix!... Si l'on va droit à la moralité des faits historiques, on verra, au contraire, que c'est toujours en dépit de la force brutale que le progrès a gagné du terrain. La vérité ne s'est fait jour qu'entre des bourreaux et des martyrs.

» Poursuivie à outrance, errante de contrée en contrée, la liberté n'a jamais été coin-

APPRECIATION. l8l

pletement chassée du globe; le gouvernementmodèle qu'elle fondait dans un coin de terre avait, dans les états voisins, des disciples et des amis ; mais la victoire, en tant que victoire sur un champ de bataille, a rarement été pour elle.

©Qu'entendaient donc ces messieurs par progrès? Est-ce à dire que, lorsque Philippe de Macédoine et son successeur Alexandre eurent foulé aux pieds la liberté grecque , il y eut progrès, parce qu'Alexandre frappa au coeur, àArbelles, la barbarie asiatique? Le fameux Grœcia barbariœ lento collisa duello a trait à une autre époque. C'était alors une simple affaire de civilisation, et non de liberté : et voyez comme plus tard l'Asie réagit sur l'Europe ! voyez comme elle met la Grèce à deux doigts de sa perte ! puis, quand une seconde action européenne refouie les Barbares au fond de l'Asie, l'Europe achète sa victoire au prix de sa liberté.

«Hommes du moyen terme, équilibristes politiques, qui jouez avec les principes comme

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