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CHAPITRE ZZV

Pour bien juger d'une chose il ne faut pas épier, jour par jour, ses moindres développemens ; trop curieux de détails vouslaissez vous échapper l'ensemble; en outre, blasé que vous êtes sur ce que vous étudiez, habitué à prévoir les événemens, vous ne pouvez pas opérer avec une libre nouveauté d'esprit sur des faits qui viennent à vous un à un et sans nœud qui les

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lie. C'est pourquoi Brémond laissa s'écouler un long temps avant que d'observer la mise à exécution de ses théories. Un jour enfin il s'arma de courage et il se mit à explorer son monde.

Loin de sa demeure, au delà des premiers champs cultivés , sur le penchant d'un coteau naguère couvert de bois, s'élevait un amas d'habitations qui commençait à prendre une apparence de cité. La population , répandue dans les campagnes environnantes, se livrait à de pénibles travaux; un homme, vêtu avec une sorte de recherche, se promenait à pas lents dans la cité déserte. Il s'arrêta à l'aspect de Brémond, et le salua d'un air respectueux. a — C'est vous, Gottlieb !... * dit Brémond avec étonnement;« que vous manque-t-il en- » core ?n'ai-je pas fait ce que vous avez voulu ?

• — Où va ce reproche?

» — Pourquoi rester oisif quand toute la cité »est au travail?

* — C'est que je suis souvent au travail

» quand toute la cité est oisive.

SCIENCE El INDUSTRIE. l8<)

» — Je ne vous entends pas.

B — 11 y a plusieurs genres de travaux dans

• ce monde et plusieurs sortes de capacités.

• Le temps que je consacrerais à la culture de » la terre serait moins utile que le temps que

• je consacre à l'éducation des enfans.

» — Àh!..»ditBrémonden le regardant d'un air pensif.

« — Tout service mérite un salaire. La cité «cultive mon champ en échange des soins » que je donne aux jeunes citoyens.

» — Etes-vous seul à exercer une industrie «en dehors de l'industrie commune?

• — Les états commencent à naître. Par » exemple , mon frère Diderich , adonné aux

• sciences mécaniques, n'avait pas manié la

• charrue jusqu'au jour de la dispersion de

• la famille. Aurait-il été juste que le fruit de » ses études fût perdu et qu'il se mît à apprendre un nouveau métier? La cité a recours à » son talent, et elle cultive son champ comme «elle cultive le mien.

» — Est-ce tout?

» — Autant de besoins, autant d'occupations «diverses. Quand la société sera plus nombreuse, plus avancée, quand elle aura créé »un signe représentatif des richesses, elle ne » paiera plus les services en nature, car jus- »qu'à présent elle a été forcée d'admettre une » égalité complète dans les capacités et dans les » industries.

» — Vous devenez profond , » dit Brémond avec un sourire amer et moqueur.

Gottlieb feignit de ne point entendre.

Sur ces entrefaites arriva Diderich. Apres les premières paroles adressées à Brémond :

« Frère , » dit-il , « c'est demain que s'assem- » ble la cité. Tu sais que le sujet de la délibération est important; je viens m'entendre » avec toi là-dessus.

* — A quoi bon ? » répondit Gottlieb avec un accent étudié ; « ce qu'on décidera sera bien • décidé.

SCIEWCB ET INDUsn.u. icjl

»— Oh! que nenni. Si nous laissions faire » la niasse, elle nous mettrait tous au même

• niveau, et j'aime à croire que nous compilons pour quelque chose. Après tout, la dif -

• férence est grande entre d'obscurs labou- » reurs et deux savans tels que nous. »

A cette étourderie de paroles, Gottlieb demeura interdit; il aurait voulu, par un signe , un geste, avertir Diderich de se tenir sur ses gardes ; mais Brémond ne le perdait pas des yeux.

« — Qu'as-tu donc? «reprit Diderich, « je te

• trouve un air étrange... Or ça, » poursuivitil , « nous pouvons, tu le sais, compter sur

• plus d'une voix. J'ai rendu tant de services

• à la cité que j'y ai des amis par centaines;

• va réchauffer le zèle des tiens.

» — Quel est votre projet ? » demanda Brémond.

« — Il est simple et raisonnable. Nous vouïlons qu'on nous confie l'administration de la » cité.

JiJI SCIENCE ET INDUSTRIE.

» — Et pour y parvenir, vous osez faire vio- » lence à la volonté de vos frères !

» — Qui parle de faire violence?

» — Ne cherchez-vous pas à créer une majorité factice?

» — Factice !... je n'entends pas bien ce mot » Ou nous aurons la majorité , ou nous ne «l'aurons pas.

» — L'auriez-vous si vous n'influenciez pas » les volontés ?

» — Réponds donc à cela, Gottlieb. Sauf »le respect que je dois à mon père, je sens » que son objection n'est pas juste , mais les • paroles ne me viennent pas pour le prouver.

» — Vous qui avez vécu dans l'ancien » monde , » dit Gottlieb d'une voix mielleuse , c vous savez mieux que moi si les majorités «sont une production du hasard; elles ne se » forment jamais spontanément; si l'on ne s'en- » tendait pas pour concourir à une même vo- «lonlé, ou à deux volontés contraires qui se «comptent, il y aurait autant de volontés di-

▼erses que d'individus , et aucune solution ne serait possible.

d — Quand un seul objet est en question, c'est la discussion qui doit influer sur les volontés.

» — Mais n'est-ce pas pour le bonheur des hommes que Dieu a créé les capacités ? Une capacité qui n'est pas à sa place est comme un champ livré aux orties. Dans l'intérêt de tous, chacun doit s'élever au rang qui lui est

assigne.

» — Les capacités gouvernementales ne sont utiles que là où le peuple n'est pas libre : car, de quelque génie que soit doué un homme, le peuple en masse, pensant et agissant sur la place publique, exprimant hautement ses besoins, faisant nettement prévaloir sa volonté, a encore plus de génie que lui.

» — Et le vouloir du peuple, qui donc se chargera de le faire exécuter ? Le peuple lui-même? Ne faut-il pas un pouvoir exécutif?

v — Où donc prenez-vous vos expressions ?

ig4 SCIENCE ET INDUSTRIE.

» — Elles viennent avec ma pensée , » répondit Gottlieb , mais après un moment d'hésitation.

« — Et si vous obtenez ce pouvoir, votre • intention n'est sans doute pas de l'exercer » sans profit pour vous-même?

» — La société doit à chacun le prix du » temps qu'il emploie pour elle.

» — Fort bien. De là aux oisivetés qui dévo- » raient jadis la substance du peuple, il n'y a » qu'un pas.

» — Dans la cité est un homme qui se » charge de quêter de maison en maison le » tribut que vous doit chaque citoyen , et de » le porter à votre demeure. La cité a estimé » que le travail de cet homme suffisait pour » l'exempter de tout autre. C'est pourtant une » industrie bien secondaire, qui n'exige que » du temps et des bras.

» — A merveille! Voilà tout trouvés lescol- » lecteurs d'impôts.

» — Or serait-il juste que des services

Si fEDfCI M INDUSTRIE, i (> »

» d'une liante importance fussent assimilés à d'aussi minimes serviees?

» — Gottlicb,» dit Brémond, « c'est vous a qui avez causé la dispersion de la famille; » c'est vous qui amènerez la perturbation de » l'état social.

» — Si ce n'avait été moi , » répondit Gottlieb avec calme, « c'aurait été un autre.

» — Eh! mon Dieu! » reprit Diderich ,

• pourquoi voir les choses en noir ? Il me

• semble, au contraire, à moi, que chaque » jour ma condition s'améliore :car chaque » jour une invention nouvelle me permet de » me mieux vêtir, d'ajouter de nouvelles jouis- » sances aux jouissances de la vie.

» — Adieu , » dit Brémond d'une voix étouffée; « nous nous reverrons. »

Le cœur navré , la pensée triste, il s'achemina vers la campagne. A peine y avait-il fait quelques pas, qu'il rencontra Wilfrid, ruisselant de sueur, et appuyé sur sa bêche.

« — Wilfrid! » s'écria Brémond avec joie, « mes leçons t'ont donc profité ! Tu as enfin » compris que tout homme est né pour le » travail!

» — Père, que j'ai de plaisir à vous voir!

» — Ainsi tu as renoncé à tes rêves delà vie » sauvage!...

» — Oh! si l'homme pouvait être libre ici- » bas!... Mais l'est-il jamais?

» — Que dis-tu?

» — Une passion a parlé plus haut qu'une » autre dans mon cœur; j'ai pris femme, et » voilà comment je me suis trouvé enchaîné à » la cité.

» — Ne t'en plains pas; ton sort est bien » plus heureux.

» — Non , oh ! non. Quand le ciel est serein , » quand le soleil darde ses rayons à travers un » air sec et pur , je tourne mes regards inquiets » vers la forêt; je me dis: Je serais maintenant » à courir après ma proie, ou à dormir sous » l'ombre fraîche des chênes; nul souci du » lendemain , nulle chaîne au pied qui me for-

» cerait de rester en place!... Alors même que » l'orage déploie toutes ses fureurs, que la v pluie et la grêle inondent la terre, et que je »suis sous l'abri de mon toit, je pense que la ■ feuillée du bois est assez forte pour résister »à l'orage.... Mais avoir une femme et des encans qui n'aiment que la vie de la cité!...

s — Que te mauque-t-il, Wilfrid? Dans les »bois ta vie ne serait pas exempte de travail ; » n'est-ce donc pas un travail que de courir » après une proie que souvent on ne peut pas » atteindre ?

» — Mais ici que de peines !

» — Ton champ est si bien cultivé qu'il te » doit suffire au delà de tes besoins.

» — Ce champ n'est plus à moi.

)> — Se peut-il ?

» — Je n'en accuse personne; c'est ma faute.

» Je l'avais laissé tomber en friche. Un de mes

» frères a eu pitié de ma misère ; il m'a pro-

»posé de me nourrir, si je le voulais aider

»dans ses travaux, et j'ai accepté.

« — Malheureux! » murmura Brémond.

» — Je ne suis pas le seul qui sois réduit à » cette extrémité.

» — Et quel est votre espoir?

» — Vos lois sont bonnes , père. Comme je » concours au travail, je participe au produit. » Si Dieu me seconde , si les récoltes se succèdent abondantes et faciles , j'amasserai » de quoi vivre un an, et je me ferai un » champ nouveau sur la terre.

» — C'est sagement penser, » dit Brémond qui voyait pour la première fois ses mesures porter leur fruit. « En vérité, Wilfrid, j'ad- » mire quel développement a pris ton esprit !

» — Père, on devient habile à ses intérêts » quand on les discute et quand on les entend » discuter tous les jours.

» — Eh ! oui, » s'écria Brémond avec une explosion de joie. « Voilà ce qu'on ne voulait » pas croire dans l'ancien monde. «Le peuple * est ignorant!... le peuple est incapable de «comprendre ses intérêts !... » Aveugles! te- » nez donc un enfant dans un maillot perpétuel, et étonnez - vous , quand, devenu

^homme, il ne peut pas se servir de ses jam- »bes!... Et, dis-moi, car tu me parleras fran- » chement, comment va la cité?

» — Père, » dit Wilfrid en secouant la tête, « il s'y passe des choses qui nous donnent à » penser à tous. Je n'ai pas toujours bien • compris ce que vous nous avez dit dans l'o- » rigine; mais j'entends aujourd'hui, certaines » gens tenir un langage qui n'est pas le votre.

» — Quels sont ces gens ?

» — Gottlieb et ses amis. Déjà ils ont tenté » d'établir une distinction entre ceux qui pos- » sèdent et ceux qui ne possèdent plus; nous » avons résisté; mais je crains bien que nous » ne finissions par succomber.

» — Cela ne sera pas , » dit Brémond.

« — N'est-il pas vrai, que ce serait injuste?... » Mais Gottlieb exerce un grand pouvoir dans »la cité, et les enfans qu'il élève ont une ma- » nière extraordinaire de voir les choses.

» — Que signifie ceci? » murmura Brémond d'un air préoccupé!

« — Ah ! ce Gottlieb nous fera bien du mal-

« — II faut que je le force à s'expliquer , » dit Brémond'; et il partit brusquement.

Gottlieb était assis devant une petite table couverte de livres, et il semblait absorbé dans ses réflexions. En voyant entrer Brémond, il se troubla, et jeta précipitamment son manteau sur la table comme pour cacher aux yeux ce qui y était étalé.

Brémond, l'air sévère, les bras croisés, resta long-temps muet ; puis il dit d'une voix sourde :

« — Gottlieb , on se plaint de vous.

ce — Chacun a ses ennemis,» répondit Gottlieb en se remettant peu à peu de son émotion.

« — Quelle éducation donnez-vous à ces »enfans?

» — Je leur enseigne ce que vous-même » nous avez enseigné.

» — C'est faux. »

Gottlieb rougit et baissa les yeux.

, — Quel est le livre où vous lisiez quand p je suis entré?

» — Un livre ! b balbutia Gottlieb en jouant la surprise.

» — Donnez-le-moi.

» — En vérité , j'ignore... »

Mais Brémond enleva le manteau d'une main rapide, et une centaine de volumes, reliés avec soin et couchés les uns sur les autres, parurent au grand jour.

« — De qui tenez-vous cela ?

» — C'est mon secret,» répondit Gottlieb l'unair derésolution; « nul n'aie droit de me le •) demander, et nul ne le saura.

» — Gottlieb, je vous ordonne...

» — Jamais. »

Brémond vit bien , à l'air du jeune homme, que tous ses efforts seraient vains. Il se mit à interroger, un à un, le dos des volumes, et il vit... Non , un maire de Paris qui aurait découvert des germes de peste dans son arrondissement, un architecte qui verrait le feu

s'introduire dans un monument dont il achèverait à peine la construction; M. Casimir Périer se rencontrant nez à nez avec une émeute ; M. Sébastiani forcé de faire la guerre; un roi, légitime ou non, entendant du fond de son palais des cris de république, n'auraient éprouvé ni plus de terreur ni plus de désespoir. Il vit... Rêves brillans de bonheur et de liberté, soins assidus donnés à l'éducation des hommes, où deviez-vous aboutir?

Dans cette vallée de misère, l'impossibilité du bien est-ce donc le péché originel dont chaque homme porte la peine?...

Mais que vit Brémond?... Ce qu'il vit!... ce qu'il vit !!... Les œuvres de M. Guizot, les discours de M. Royer-Colîard dorés sur tranche , un briquet phosphorique... le remède à côté du poison , mais le poison !!!... On n'a pas le cœur de poursuivre. Achevez îa scène.

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c — Etes-vous content de votre explora- » tion ? » demanda la comtesse.

« — Je suis anéanti! » répondit Brémond en se laissant tomber sur un siège.

« — Mon ami, qu'avez-vous ? » dit Sara.

« — Tout est bouleversé 9 tout est perdu ; 9 il n'y a plus de société possible.

» — Je le crois bien ! » s'écria la baronne

d'un air de triomphe; « faites donc l'étonné; » ccmme si on ne vous l'avait pas prédit !

» — Eh, oui! » dit la marquise. « Il va s'a- » muser à faire une république !

» — Une république , grand Dieu ! » s'écria la baronne. « J'attendais qu'il y eût de la ca- » naille pour voir l'échafaud dressé à toutes » les cornes du bois : car la république c'est » un homme dans le délire de la fièvre; il faut » qu'il casse, qu'il brise....

» — Enfin nous en sommes débarrassées !

» — Quelle idée aussi! » reprit la baronne; « un Français, un homme bien né, à qui l'on » a dû raconter cent fois les horreurs de 1793, » et qui s'avise d'être républicain!... Une ca- » naille bien bridée, une bonne noblesse, avec » de beaux châteaux, à la rigueur un bout de » parlement pour les jeunes hommes du » Tiers , classe bavarde et rechignée de sa na- » ture , voilà ce qu'il nous faut.

» — Et le clergé ? » dit l'Italienne, « le clergé?

» — Vous avez raison , » reprit la baronne ; « dans le feu du premier mouvement on ne

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» saurait penser à tout. Oui, un clergé bien » rente, qui dresse le peuple à la bonne guise.

» — Avec cela on marche droit, et quand le » peuple a de belles processions dans la rue, » il s'y amuse plus qu'à des émeutes et à des » discussions.

r> — Que je vous embrasse, marquise !

» — De tout mon cœur, baronne.

» — Eh bien! milady, est-ce que vous ne » pensez pas comme nous?

» — Je vous avoue, » dit froidement Sara, « que j'ai beaucoup de goilt à la liberté.

» — La liberté! la liberté! Que savez-vous » de la liberté? c'est un mot sonore, mais plus » vague qu'une harpe éolienne.

» — La liberté, c'est d'être marquise ou » baronne, avec cent mille écus romains de » renduta.

» — Mesdames ! » dit la Française en se-

couant doucement la tête, et en les avertissant de l'œil, car elle vit que Brémond était près d'éclater. «Mon ami, » reprit-elle d'une voix caressante , « qui vous trouble si fort?.,.

» Je viens aussi d'examiner votre monde, et j'ai v eu peine à y trouver quelque chose qui me » choquât.

» — Vraiment? » dit Brémond en poussant un soupir d'allégement.

« — Milady était avec moi; je la prends » pour juge.

» — Vous savez, mon ami, quelles sont mes » idées , » dit Sara ; « et, à part la religion chré- » tienne, je trouve que rien ne manque à votre » société.

» — Assurément je suis trop sincère pour » vous dire que vous avez résolu le problème » du bien absolu; vous ne me croiriez pas.

» — Non, sans doute, » dit tristement Brémond.

» — Mais, » poursuivit la comtesse, « tout » marche nettement et avec ordre ; aucun inté- » rêt exceptionnel ne prévaut sur l'intérêt gé- » néral, et le citoyen a toute la liberté qu'il » lui est donné d'avoir.

» — Bonnes amies! » dit Brémond en leur

LES REC1IRHCUES. 20T

prenant la main; « vous n'imaginez pas le » bien que vous me faites.

» — Allons, enfant! » reprit la comtesse avec un doux sourire; • pour un petit mé- » compte, faut-il dès le premier pas vous tirer » en arrière?

» — Non! non! » s'écria Brémond en retombant dans sa noire humeur; «c'est fait de la » liberté, c'est fait du monde !

• — Bonté divine! qu'avez-vous donc vu?

»— Ah! Sara! ah! Emilie!... un instant » renverser l'œuvre de tant d'années!

» — Revenez à vous, Brémond.

» — Quelle mouche le pique? » dirent la baronne et la marquise en faisant cercle autour de lui avec la comtesse et Sara.

« — Quoi! toujours un malin génie enchaîné » à poursuivre les hommes!... J'ai vu.... j'ai » trouvé... des livres chez Gottlieb.

> — Des livres!... » s'écria la comtesse « où » les a-t-il pris?

» -" Voila le mystère.

2o8 LES RECHERCHES.

» — Sont-ils amusans? » demanda la marquise.

» — Et quels livres ! » reprit Brémond.

» — Est-ce que monsieur ne voudrait pas » de la liberté de la presse dans sa république?

» — Les œuvres de M. Guizot !

» — Qu'est-ce que M. Guizot?» dit la marquise.

» — Ma chère, » répondit la baronne , « c'est » le mari d'une dame qui faisait des romans.

» — Les doctrines que Gottlieb a puisées » dans ces livres , et qu'il cherche à propager » avec l'ardeur d'un néophyte, auraient déjà de «quoi m'alarmer; mais jugez quelle doit être » ma perplexité quand je me mets à rechercher »de quelle main Gottlieb a reçu ce fatal pré- » sent !

» — Je conçois votre inquiétude.

» — Qui donc a pu... ?» Pour la première fois, depuis son arrivée dans ce nouveau monde , Brémond se surprit alors à penser au vaisseau qui portait les 221. « Juste ciel! » s'écria-t-il, « c'est eux!... Oui! » reprit-il en laissant tom

LIS RECHERCHES. lOij

ber sa tête sur sa poitrine. « En entendant

• Gottlieb me parler d'aristocratie, j'ai senti

• une odeur de doctrinaire... Plus de doute! «Ils ont abordé sur cette terre; ils me la vont » infecter.

• — Il paraît, » dit tout bas la marquise à la baronne, « que ces doctrinaires vont nous «débarrasser des institutions républicaines?

• — Oui , » répondit la baronne ; « c'est pour » cela que Dieu les a créés et mis au monde. »Ce sont les plus forts escamoteurs de liberté » que je connaisse. Les rois prometteurs ne » sont rien auprès.

» — Qu'ils viennent vite!

» — Au lieu de perdre courage, » dit Sara, « remontez à la source de tout ceci. Voici jus- » ternent venir un habitant de la cité.

» — C'est notre pourvoyeur. Qu'il soit le » bien-venu, » dit la marquise.

» — Approche , » dit Brémond. « Connais-tu

• Gottlieb ?

p — Gottlieb le savant? beaucoup.

» — As-tu remarqué qu'il fréquentât d'au- » très hommes que ceux de la cité ? »

Le pourvoyeur se troubla.

« — Tu n'as rien à craindre : parle.

» — «D'autres hommes!... Je crois qu'il n'y • en a qu'un autre au monde : c'est Alfred «l'exilé. Est-ce de lui que vous voulez parler? »Eh bien!... Mais vous me promettez de ne «pas me trahir!

» — Je te le promets, » dit Brémond. « Déjà » tant d'influence ! » pensa-t-il.

« — Eh bien ! souvent, la nuit, Alfred vient «trouver Gottlieb , et ils restent jusqu'au »jour ensemble.

« — Mène-moi vers Alfred , r> dit vivement Brémont en se levant.

GlEAFITRS ZZTI.

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