‹ Le monde nouveauChapitre 36 sur 44 · L'EXILÉ · texte numérisé non relu

L'EXILÉ

Alfred réfléchit un moment, puis d'un air délibéré :

« — Je ne le nierai point; je ne sais pas » mentir. Mais n'est-ce pas un malheur sans » égal que de ne voir son frère qu'à la dérobée , » d'être obligé de se cacher à tous les yeux , d de n'oser s'aventurer que la nuit près de la «demeure des hommes, et de fuir dès que

• vient le jour, comme une bête féroce?

» — Alfred , vous ne me parlez pas de vos » remords.

» —Père, » dit Alfred en pâlissant : t Si » vous saviez combien de fois son image san- » glante m'est apparue dans les ténèbres !

» — Te voilà comme je te voulais,» dit Brémond d'un air de bonté et en lui prenant la main, t Je t'ai puni , je le devais faire ; mais » crois que mon cœur a saigné plus d'une fois » à ton ressouvenir.

s — Que Dieu vous accorde un bonheur

• sans mélange, pour toutes les bonnes pa- » rôles que vous me venez de dire !

» — Le bonheur ! » reprit Brémond. a Hé-

l'exilé. 21 5

"las! sur cette terre, c'est un songe sans rév veil. Quelle que soit la condition d'un 9 homme, si, en ouvrant les yeux à la lumière, i il lui était donné de voir se dérouler la lon- » gue alternative de bien et de mal qui com- » posera sa vie, il se rejetterait en arrière, et » prierait le ciel de lui rendre son néant.

» — Je vous crois, et pourtant il est des mo- »mens où il est doux de vivre. »

Brémond garda quelque temps le silence.

« — Alfred, • reprit-il, « je te viens deman- » der une grâce.

w — Une grâce, mon père!

» — J'ai vu des livres chez Gottlieb. . .

» — Des livres ! » dit Alfred en se troublant.

» —Il ne les peut tenir que de toi.

w — Pourquoi cette idée?

» — Et toi-même , ces tapis , ces riches tentures, ces armes damasquinées, produitdel'iii- » dustrie de l'ancien monde, où les as-tu pris ?

» — Mais, mon père , déjà dans votre société » s'élève une industrie...

» — Ne me trompe pas; il ne t'en resterait

1 1 6 l'exilé.

«que la honte. Ici près sont des hommes, • échappés, comme moi, au naufrage de l'es- »pèce humaine.

» — Qui a pu vous dire ?

» — Je les connais... Avoue-le,

» — Il est vrai.

» — Tu les vois souvent ?

» — J'en conviens.

» — Malheureux monde ! » pensa Brémond. « Combien sont-ils ? » reprit-il à haute voix.

« — Près de deux cents.

» — Leurs noms ?

» — Les uns s'appellent honorables , les au- » t res votre seigneurie.

» — Que font-ils ?

» — Des discours et des lois.

j> — Pour qui ?

» — Pour eux. En outre le chef entretient » une correspondance avec Gottlieb.

» — La correspondance est donc la maladie »de M. Royer-Collard ! d s'écria Brémond.

« — Royer-Collard! Oui,, c'est bien le nom » du chef.

i/.exili:. 217

1 — T'a-t-il jamais parlé de moi ?

» Mon père... » dit Alfred en hésitant.

• — Parle hardiment.

» — Quand je lui ai raconté, d'après Gott- » lieb, comme quoi la famille s'était dispersée » et quel gouvernement vous aviez fondé, il a «dit, en prenant sa perruque rousse dans ses » deux mains : « C'est un homme de juillet! » » Et M. Guizot a répété dune voix lamentable : « Homme de juillet î » M. Uupin s'est écrié : « Un coupeur de bourse! » et l'honorable » M. Jars, en louchant de ses deux yeux, a ©dit à M. Persil : a Vite un réquisitoire!... » » Alors les deux chambres...

» — Et tout cela après la fin du monde ! Je » crois rêver.

» — Alors les deux chambres se sont as- » semblées en comité secret...

» — En comité secret!... 11 y a donc un » peuple, un public, quelqu'un qui n'est pas » (M ix ?

» — Nullement. Ils sont seuls.

2 1 8 l'exilé.

» — Mène-moi vers eux ! » dit Brémond.

» — Mais,... père,... il y a dix jours de » marche.

» — N'importe.

» — Au moins, promettez-moi de ne leur » pas faire de mal. Ils sont si vieux! et puis, » je les crois tous un peu fous.

» — Que pourrait un homme contre deux » cents ?

» — J'entends bien ; mais vous êtes un » homme de juillet , vous : et il paraît qu'un » seul suffit pour leur donner une fièvre de » peur.

» — Sois tranquille. Marchons... Je tiens » le fil; puissé-je réussir!»

il ©EBSifcB TttlîlBia.

dSAFITRS ZZTII.

Que n'ètes-vous habitans de l'ancien monde !... le livre de M. Caillé serait venu jusqu'à vous ; vous l'auriez feuilleté dans vos heures de loisir pour vous reposer de l'irritation causée par une pasquinade de M. Dupin, ou la lecture d'une feuille du Juste milieu; et, par ainsi , on laisserait là la description de la ville doctrinaire, on vous tirerait sa révérence, et

l'on irait droit à d'autres faits. Mais quand on vouj aura dit que rien sous le soleil ne ressemblait plus à Temboctou que la cité Royer- Collard , qu'en saurez-vous ?

D'autre part , serez-vous gens à vous émerveiller devant un vaste amas de huttes entassées sans ordre , où bourdonnent deux cents graves législateurs vêtus de noir, et défilant, par les deux bouts , un long chapelet de phrases banales dont ils avaient assourdi le monde passé ?

Une seule chose méritait d'attirer un moment les regards; c'est le vaisseau qui avait porté les ii\ sur les vagues émues du déluge. On l'avait traîné , à grands efforts de bras , au milieu de la ville, à peu près comme on avait planté l'élément aristocratique au sein de la révolution de juillet, et sous un écusson aux fleurs- de-lis (il était difficile , au premier aspect , de voir s'il était ou non brisé d'un lambel ) on avait gravé ces mots en caractères gothiques : chambre des députés. Car ces messieurs n'en voulaient pas démordre; le dé-

T \ CM i J>or. i RINAIR] 2 ■ »

luge les eût-il engloutis dans ses abîmes, ils se sciaient réveillés députés dans le purgatoire pour ajouter aux tourmens des âmes éprouvées.

En examinant la vaste machine , autre cheval de bois par où les 111 étaient entrés dans le monde nouveau , comme jadis les Grecs dans Pergame (Hoc inclusi ligno occultantur Achivi\ Brémond avisa un homme qui se prélassait au soleil. Il pensa qu'il en pourrait tirer quelques éclaircissemens préalables , et il se dirigea vers lui. Quelle fut sa surprise de trouver là, au milieu de la tourbe doctrinaire, son ami le Pococurante !

— a Eh quoi! c'est vous ! » lui dit-il; « que » cette rencontre m'est douce!

» — Vous le voyez ! » répondit phlegmatiquement le Pococurante ; « c'est moi , mais » plus ennuyé que jamais.

» — Et maudissant la vie , sans doute. Votre

2 24 LA ctT^ DOCTRINAIRE.

» philosophie n'a pas résisté à toutes les épreu- » ves. Ces gens-ci ont enfin ému votre bile.

» — Pourquoi cela ? Hommes pour hommes , » sottises pour sottises, je m'accommode aussi » bien des doctrinaires que des autres.

» — Alors qui vous ennuie?

» — -Eh! mon Dieu! qui m'amusait dans » l'autre monde? Ce qui me déplaît de la vie, » c'est qu elle est réglée comme une horloge ; » jamais rien d'inéprouvé, d'inattendu.

» — Plaignez-vous donc , vous qui avez as- » sisté à la fin du monde !

» — Je m'étais fait de ce spectacle une plus » grande idée ; j'aime autant un débordement » de torrent, un changement à vue à l'Opéra, la » moindre chose.

» — Ainsi vous> mon ami, vous le mondain » par excellence , qui, ne croyant point au » plaisir moral, vous mettiez avec fureur à la » recherche des plaisirs des sens, vous dont » l'appartement était un boudoir de fées, une » espèce de palais asiatique, vous trouvez que

i \ cm; DOCTRINAIRE. air»

» dans ce pays sauvage votre vie est aussi « douce que par le passé !

» — Si je ne le trouvais pas, je serais bien » plus malheureux. J'estime peu l'homme qui » s'exhale en plaintes, qui s'épuise en regrets: » il ne comprend pas la vie.

» —Mais enfin, quand vous avez échappé au » déluge, vousavez dû ressentir un mouvement » de plaisir!

» — Aucun. Je me suis dit :L'horloge n'est » pas encore arrêtée; l'aiguille tournera au- » jourd'hui , sous le temps , comme elle y tour- » nait hier.

» — Pour moi , j'ai mis à profit...

» — Oh! » répondit Pococurante avec un sourire, « je sais votre histoire. Vous avez créé » une société admirable, ma foi ! une répu- » blique à la Platon , une république à quoi » rien ne manque, si ce n'est la durée.

» — Il me semble , » dit Brémond avec un ton mêlé d'amertume, « il me semble que ma » république n'est pas encore renversée.

» — INon ; pas plus que le chêne dont un

2l6 LA CITÉ DOCTRINAIRE.

» \er ronge le cœur. Il ne tombe pas aux pre- » mières attaques, mais il chancelle.

» — On peut écraser le ver, » dit Brémond en frappant avec colère la terre du pied.

« — Le mal est fait.

» — Que n'ai-je un caractère comme tout le » monde ! «reprit le Pococurante;« je m'en don- » nerais ici à cœur joie. Jamais Dieu n'a laissé » tomber de ses paternelles mains des êtres » plus amusans que ceux avec qui il m'est donné » de vivre.

» — Amusans, dites-vous! Certes, d'un autre » que vous, je ne le croirais guère.

» — Pauvre dupe, qui vous laissez toujours » prendre aux apparences! vous avez une can- » deur digne des premiers âges. Je gage qu'àPa- » ris vous croyiez aux promesses royales...

» — pas toujours.

» — A l'intégrité des magistrats...

LA (111 DOOTHIKAIWE- 227

v — Là dessus je savais à quoi m'en tenir.

s — Eh bien! mon ami, olez à un doetri- » naire son enveloppe de pédanterie , et vous » trouverez parfois un homme aimable. D'ail- » leurs, ce n'est point en ce sens que je l'en- » tendais. Ces gens-ci me tirereraient presque » de mon apathie , si quelque chose m'en pou- » vait tirer. Juillet leur avait dérangé le cer- » veau, la fin du monde les a rendus tous, » mais je dis fous achevés.

» — Ils étaient depuis long -temps sur la » route.

» — Il faut les voir! il faut les entendre! » Vous ne me croiriez pas à mon récit. Ils ont » organisé un gouvernement qui est bien la » plaisanterie la plus originale!

» — Un gouvernement !

» — Et parfait! Nous avons d'abord deux » chambres... Vous les connaissez.

— » Hélas! oui. Voilà long-temps que je » croyais en être quitte.

» — Un conseil admirable...

228 LA CITi DOCTRINAIRE.

r — Je donnerais beaucoup pour voir cet » admirable conseil.

» — Vous l'avez vu à Paris pour quinze » cents millions de budget.

» — Quoi ! c'est le même !

» — Faites-donc l'étonné ! Est-ce que les ré- » volutions, la fin du monde changent quelque » chose maintenant? on est trop civilisé pour » cela. Si M. de Polignac n'avait été condamné » qu'à un an de prison, au sortir du château » de Ham M. Casimir Périer l'aurait pris pour » collègue... Nous avons, en outre, un roi lé- » gitime...

» — Quasi ou tout-à-fait ?

» — Tout-à-fait , morbleu ! Et voici com- » ment on s'y est pris. Le déluge a dû englouy> tir Holyroodetla branche aînée ; or, le mort » saisissant le vif, si Louis-Philippe ou l'un de » ses fils ont eu l'heur de survivre à la catas- » trophe,la légitimité les a bien et dûment » saisis; et ils sont, l'un ou l'autre, roi de » France et de Navarre par la grâce de Dieu. » M. Guizot vous expliquera ce petit phéno-

LA CITK DOCTRLVArRK. 1'2C)

» mène par un long enchaînement de raison- » neniens philosophiques, à quoi il faut tirer » son chapeau et demeurer soumis. Nous s avons donc poussé dédaigneusement la quasi » du pied comme une orange dont on a tiré » le suc jusqu'à parfait épuisement, et nous » sommes rentrés dans la tant douce et tant » commode légitimité. Que la nation s'avise » maintenant de s'associer contre le droit di- » vin! M. Dupin invoquera la loi martiale, et, » après les trois sommations d'usage, il tuera » la nation... Il est vrai qu'il n'y a plus de na- » tion ; mais en revanche nous avons toujours s les deux Dupin.

» — Et le conseil de la quasi est aussi le con- » seil de la tout-à-fait?

• — Charles X congédiant Polignac avant » les ordonnances en aurait-il choisi un autre, » lui qui avait une amitié si particulière pour » M. Périer , qu'il prenait un ton aimahle et » gracieux pour l'appeler Périer tout court?

» — Oui , j'entends.

a3o L4 CITÉ DOCTRINAIRE.

» — Voilà donc notre gouvernement; il n'y » manque rien , si ce n'est un peuple.

» — C'est peu de chose en effet.

* — Et, comme je n'étais, avant la comètef » ni pair ni député , c'est moi qui suis le » peuple. Ils me défendent de m 'ameuter, de » m'associer, de manifester le moins du monde » mon opinion ; à tel point que je me plaignais » l'autre jour du potage, et M. Persil y vit un » propos séditieux... C'est exactement comme » autrefois.

» — Et que faites-vous?

» — Quand je daigne m'occuper d'eux, je » leur ris au nez.

» -n Vous entendez fort bien votre métier * de peuple... Une difficulté me vient à l'esprit : » Que représentent ces messieurs ?

» — Le peuple , c'est-à-dire moi.

» — Est-ce vous qui les avez nommas?

»— Pas plus que le peuple de juillet.

» — Et comment concilient-ils tout cela » dans leur cerveau?

» — Ils ont réponse à tout. Chacun d'eux a

LA CITL !)()( /l'P.INAIl'.L . ail

j> planté dans son jardin un grand poteau où » est écrit le nom de son département; il dresse » la Jisie électorale , se nomme à l'unanimité, » et représente beaucoup mieux l'opinion de » son jardin qu'il ne représentait autrefois ♦j celle du peuple de sa province.

■ — A merveille.

» Autre difficulté. Jadis il y avait une mois- * son annuelle, un budget bien nourri, bien k empâté par les soins de l'abbé Louis. De » quoi vit-on ici? d'air ou d'idées?

i) — Vous avez touché le point délicat , » répondit le Pococurante. « Plus de riches em- » plois, plus de grasses sinécures; s'il n'y a » point de consciences achetées , ce n'est pas la » matière qui manque. Ces doux aristocrates « sont devenus autant de prolétaires.

» — La métamorphose doit être curieuse.

» — Chacun exerce une industrie et travaille

» de son mieux à conjurer la faim. J'ai vu Tau- » tre jour l'aîné des Dupin jeter un regard de » rage sur des monceaux d'or devenus sans » valeur , et se mettre, en robe de procureur- » général, à ressavater ses souliers.

» — Quoi ! monsieur le garde-des-sceaux en » herbe...

» — Il chausse les deux chambres.

» — Et M. Casimir Périer?

» — Monsieur le président du conseil cu- » mule; il est pâtissier et marchand de char- » bon.

)j — Pour le coup, j'espère que son charbon » ne vient plus des mines d'Anzin. En i83o » ce charbon-là nous a coûté la Belgique.

« — Quand monsieur le président du con- » seil est à son four, c'est lui qui pétrit la >/ pâte ; M. Decazes la souffle, et M. de Lameth » la débite. Qu'il est beau, ce vénérable M. de » Lameth, lorsqu'il crie les petits pâtés de » monsieur le président du conseil , entre un » accès de toux et une diatribe contre l'anarchie!

i.\ cm i.oGiiti.v \ |] t53

n ~Je n'ose pas vous interroger sur M. Sé-

<» bastiani.

» — Et bien vous faites, car vous devez de- » viner l'industrie de ce grand homme d'état. 1! »a repris le marteau paternel, et il intervient » dans nos tonneaux.

» —M. Persil?...

» — Pour celui-ci, c'est une autre histoire : il » veille sur les récoltes. On l'a chargé de faiie » peur aux moineaux, et il passe sa journée1 a » épingler ses réquisitoires au haut des écha- » las, pour servir d'épouvantails.

» — Vous ne me parlez pas de M. Jars.

» — Il y a eu un long scrutin de ballot ag<* » entre lui et M. Persil. Le toruus oculas de » M. Jars plaidait très-haut en sa faveur, mais » les qualités morales de Persil l'ont emporté, » et Jars , qu'on désespérait de rendre bon à » quelque chose , a été nommé d'une com-

* mune voix huisser de la chambre. Son ath- » tude de gladiateur romain le sert à souha.i

# dans ce rôle.

» — Je m'évertue à chercher le métier de » M. Guizot.

» — M. Decazes Ta pris pour aide-cuisine; » et il tient le juste milieu entre le soufflet » et le fourneau.

» — Où a-t-on mis M. de Montalivet ?

» — A la charrue. M. de Schonen préside » aux vendanges ; le fretin laboure , chasse , » fend du bois , dans l'intervalle des séances.

» -u. Vous avez beau dire, » poursuivit Brémond : « vous êtes un heureux mortel. Dans «l'ancien monde, messieurs les doctrinaires » avaient déjà l'art de nous divertir beaucoup, » et ils n'étaient pas aussi plaisans que dans » celui-ci.

» — Trouvez-moi donc un sujet d'amuse- » ment qui résiste à deux jours de durée ! An- » cien monde, monde nouveau, tout est vrai- » ment d'une désespérante monotonie.

i \ ( lïii DOCTR1H \ i Ki.. J. J5

» — Je conçois cri effet que vous devez vous » laisser aller souvent à l'irritation.

» — A l'irritation ! Quelle sottise !

» — Quoi! vous contemplez tous ces fous » d'un air impassible?

» — Mais oui.

» — Et vous re riez pas de les voir porter des » lois qui ne seront jamais exécutées!

» — Autant en faisaient-ils, avant la Comète, » sur le quai d'Orsay. Leur folie n'est pas

» gaie.

» — Pour moi je brûle de les entendre , de- » puis que je ne les crois plus dangereux.

» __ La séance est ouverte ; il y a des tribu- » nés publiques.

» — Ont-ils aussi des gardes nationaux?

» — Ils en ont peint deux sur la porte en » guise de gendarmes.

» — Allons ! Allons ! » pensa Brémond en grimpant à l'échelle, «j'avais tort de m'alarmer; » j'aurai bientôt raison de ces messieurs. »

G!EAFITB,3 ZZTIII.

A un honnête Parisien de l'an de grâce 1 83 1 qui se serait morfondu deux ou trois heures sur le quai d'Orsay à la rage du vent et de la pluie, ou qui aurait eu le bonheur de connaître un honorable et d'en obtenir une carte privilégiée, le même spectacle que celui dont Brémond fut témoin aurait été offert. C'était aussi une salle provisoire , construite en bois

et éclairée par des jours de souffrance ; seulement les cinq drapeaux tricolores , révolutionnaire trophée, qui cachaient les emblèmes de la dynastie déchue, et sous quoi M. Delessert présidait si mal à l'aise, avaient disparu ; avec eux avait disparu aussi toute l'extrême gauche. On eût dit une chambre élue en vertu des amendemens Decazes et sous l'influence des colériques circulaires de M. Casimir Périer. La tourbe doctrinaire bourdonnait autour de la tribune vide. Là brillait l'illustre aîné des Dupin, à la parole bouffonne, au geste avocasseux ; estimable citoyen qui, à l'instar de ce statuaire de l'antiquité pâlissant sur un bloc de marbre de Paros pour en faire sortir une Vénus, s'était fait riche en désespoir de se faire beau. Près de lui était le baron son frère qui appliquait la science à de graves niaiseries, et aurait passé à calculer combien de gouttes d'eau contient un verre plein , le temps qu'Àrago aurait mis à continuer INewton et Bïplace, baron de fraîc'he date, Homme souple qui, vivant en parfaite santé sons tous les ré-

LA si:an( i i?>()

gimes, avait de la demi-statistique au service de monseigneur le dauphin comme à celui de M. le duc d'Orléans; Arcades ambo, Nivernais tous les deux, l'aîné portant le menton à l'ouest, le cadet pirouettant des genoux. Entre M. de Salvandv et M. de Lameth , le bas et le haut de l'échelle doctrinaire, l'un jeune adepte tout confit de savantes paroles , l'autre vieux renégat dont le linge n'avait pas subi une complète lessive, celui-ci redevenu enfant, celui-là l'étant encore, se tenait M. Persil , ce bras de la quasi, dont MM. Guizot, Decazes et Péri er étaient l'âme; M. Persil, le réquisitoire incarné, le réquisitoire fait homme, et qui demandait une tête à son réveil comme vous demandez un verre de chicorée. Le beau M. Jars qui, n'eut été son œil un peu aventuré, sa bouche lyonnaise, son nez sec et pincé, son corps tout d'une venue, ses bras courts, son teint blafard et sa démarche d'antichambre, aurait eu quelque chose de l'Apollon; M. Jars, dont le visage presque humain et Pair de parfait contentement faisaient l'ambition et le déses-

°JlI\Q LA SÉANCE.

poir de l'aîné des Du pin, se tenait révérencieusement derrière M. Persil pour lui prêter au besoin l'aide de ses mains vigoureuses. La force physique était le propre talent de ce lé^ gislateur; comme orateur il était à Mirabeau ce qu'il était, comme homme, à l'Apollon. M. Guizot, avec ses yeux caves, son front comprimé, son air méditatif et sa parole agonisante, se tenait à l'écart; le maître avait soin de lui jeter chaque matin une idée à ronger , et il la rongeait dans un coin. Au banc des ministres, M.Louis sec comme un chiffre, M. d'Argoutà la tête mobile comme une girouette declocher, ce ravissant M. de Montalivet à qui l'on avait laissé le département de l'instruction publique dans l'espoir qu'il y ferait enfin son éducation, et ce belliqueux maréchal Soult qui, parlant tout haut de guerre au peuple et tout bas de paix à la Camarilla, bourrait son fusil avec un cierge de procession en guise de baguette, étaient complètement effacés par M. le président du conseil, traitant frotté d'un air de cour, qui se croyait fort parce qu'il était colé^

r.\ si'wck. >[\\

rrque, e( résolu parce qu'il était impatient. T,e reste ne vaut pas qu'où le nomme.

Perdu dans les sinuosités des centres, mais dépassant tous ses voisins de la tête, était un homme dont le plus petit geste, la moindre échappée de toux mettait toute la Chambre en émoi. Sous une perruque rousse, artistement peignée, se développait un front large et court que sillonnaient trois rides en lignes irrégulières et fantasques ; dans les replis de ce front se cachait la pensée des 221. Un nez bizarre, des yeux fixes , d'une indéfinissable expression , mais toujours froids et ternes , une bouche demi-railleuse , demi-philosophique , un menton insignifiant, le tout porté sur un corps raide et lourd, voilà l'homme physique. Jamais visage ne fut plus empreint du caractère monacal ; il y avait là du jésuite, du capucin , du bénédictin et du carme. L'homme moral serait plus difficile à dépeindre; il faudrait recourir à Milton et parler de ténèbres visibles, car cet homme c'était l'obscurité et la subtilité philosophiques poussées à leur der-

nier degré, c'était un confus mélange de doctrines antipathiques, d'idées creuses et d'idées fortes, de positif et d'idéal ; un philosophe allemand enté sur un vaudevilliste français , quelque chose qui tenait du pédadogue et de l'écolier ; on aura plus tôt fait de nommer M. Royer-Collard, robuste intelligence perdue depuis 1 789 dans les brouillards du kantisme et de la légitimité, éternel souffleur de petits hommes d'état, lice en constante gésine qui prit ses quatre pieds dans tous les gouvernemens possibles, enfanta la restauration , le système de bascule et la quasi; apprit à M. Guizot comme quoi on manipule la matière gouvernementale à l'instar de la matière historique ; éleva sous ses yeux paternels ce doux M. Decazes qui arrosait de sang humain les ressorts de son jeu de bascule, employa ses loisirs philosophiques à rimer des épigrammes grivoises, et fêla le timbre de M. Cousin.

Brémond, à qui ces visages étaient familiers, ne perdit pas le temps à les examiner. Il se blottit dans le coin le plus obscur de la tri-

bune publique, de peur que les honorables ne » aperçussent qu'il n'était pas leur auditoire accoutumé, et il se mit patiemment à attendre le commencement du spectacle. On ne le fit pas languir; au bruit de ses pas, M. Delessert, fougueux ami de l'ordre, dont le père, respectable Suisse arrivé en sabots à Paris , avait gagné quelques misérables millions au maximum et au trafic des domaines , M. Delessert fit sonner sa sonnette; le rideau élait levé, les acteurs prirent place.

C'était un samedi, jour consacré de toute éternité au rapport des pétitions. M. Jars monta à la tribune d'un air de conquérant, et il dit qu'aucune pétition n'était parvenue à la Chambre; parole sacramentelle que M. Jars avait coutume de prononcer tous les samedis, mais en ayant soin d'en varier l'accent pour produire de l'effet. L'honorable quasiste quitta la tribune aux doux murmures que ses poses théâtrales excitaient toujours dans le Rump-* Parliarnent.

Vint le tour de l'excellent M. de Lameth, ce

reste d'homme qui, s'il avait vécu en Egypte, aurait prouvé, d'exemple, l'inutilité des embaumemens. Il toussa, cracha, chercha à rassembler les deux fractions d'idées qui couraient de l'un à l'autre bout de son cerveau, sans pouvoir jamais parvenir à se joindre; puis, dans l'un des courts intervalles lucides que lui laissait son asthme, il tira un papier de sa poche gauche , mit ses besicles et lut à peu près ce qui suit :

« J'ai souvenance que les conventionnels, » ces grands citoyens qui , lorsque l'Europe » conjurée se ruait sur la France, eurent le » courage de ne pas désespérer du salut de la » patrie et la gloire de la sauver »

L'accent de l'orateur, d'abord faible, timide, honteux, avait pris tout à coup quelque chose de digne et de juvénile; mais l'honorable M. de Lameth s'était trompé de poche; il s'en aperçut aux sourds murmures de la Chambre , et plongeant bien vite sa main dans sa poche droite il reprit en ces termes :

» J'ai souvenance que, pressée outre-mesure

]>;(i les hommes de juillet, ces élètes des in- » lames conventionnels, la Chambre porta un » arrêt de bannissement contre la branche aî- » née des Bourbons. Ce sacrifice, je vous en » atteste tous, messieurs, nous coûta plus que »je ne puis dire; et pourtant nous eûmes soin » de n'attacher aucune peine à l'arrêt...

» — A.causedusystèmede non-intervention,»

dit M. de Salvandy.

» — Sans doute, » ajouta M. Hercule Sébastiani; «nous ne consentions pas à ce que les » Bourbons de la branche aînée revinssent en «France; mais s'ils en avaient eu la fantaisie, » nous n'aurions eu garde de nous y opposer: » cela me semble lucide...

»— Les circonstances,» reprit M. de Lameth, « ne sont plus les mêmes. Nous ne pouvons » pas laisser sous le coup d'une loi de colère une » famille qui fit si long-temps le bonheur et la » gloire de la France. Je demande donc que » cette loi soit formellement abrogée.

» — Appuyé ! appuyé ! » cria la Chambre en

se levant en masse: et M. Guizot embrassa

M. Royer-Collard qui sourit philosophiquement, et M. Jars prit un air bravache comme pour défier la révolution de juillet, et M. de Lameth pleura de joie; c'était Jérémie en goguette.

« — Aux voix! » hurla M. de Schonen.

On allait voter d'enthousiasme; mais M. Casimir Périer demanda la parole, et, prenant son air rogue , il dit :

« Messieurs, la proposition que l'honorable » M. de Lameth vient de vous faire est trop » juste pour que je m'y oppose... »

Ici, M. le président du conseil s'interrompit brusquement, trépigna, frappa des mains sur la tribune, et fit son grand geste de colère. Chacun s'enquérait à voix basse de ce qui le mettait en si noire humeur , chacun interrogeait des yeux les bancs vides de la gauche pour voir si quelque Corcelles échappé au déluge n'avait pas échauffé la bile du banquier: mais M. Périer porta vivement la main à son nez, serra ses doigts , jeta quelque chose d'un air de courroux, et reprit le fil de son oraison. Ce

ta sEAira u/p

[lielque chose était une mouche qui avait eu l'irrévérence de piquer au nez M. le président du conseil. Il a fait souvent pour bien moins les frais d'une colère.

«Je disais donc,» poursuivit le bouillant orateur, « que la proposition est de toute justice, » mais elle me semble complètement inutile.

» — Cen'estpas la question, » dit M. de Schonen de sa voix tonnante; « la loi était inutile » aussi.

» — Permettez!» dit poliment M. Casimir Périer;car les vastes poumons de M. de Schonen lui imposaient toujours: <c en procla- »mant la légitimité pure et simple de la bran- » che cadette , nous avons posé comme un fait » patent l'extinction de la branche ainée. Or , » si les Bourbons d'Holyrood sont morts , » qu'est-il besoin de rapporter la loi?

» — Appuyé! » dit la Chambre qui n'entendait pas bien.

L'avocat Dupin, qui voyait avec rage la question marcher claire et simple, résolut de l'embrouiller un peu; il se leva et dit :

x — Messieurs, lors même que le déluge n'au- » rait pas englouti la branche aînée, la propo- » sition serait superflue. Que dit la loi? Que » les Bourbons sont exclus à perpétuité du ter- » ritoire français. Je demande qu'on pose avant )) tout la question de savoir si nous sommes » encore en France. »

Il y eut alors un murmure d'indécision dans l'assemblée.

a — Sans doute, » dit M. Jars ; « la France «c'est nous. Qu'était la France ? centre gauche. » Ne voilà-t-il pas le centre gauche complet et » intact; ne voilà-t-il pas la France?

» — C'est spécieux,» dit M. de Salvandy qui se mit à réfléchir.

La question allait changer de face; mais M. Périer , à qui de vives interpellations avaient été adressées, courut derechef à la tribune.

« — -Nos intentions,» dit-il, pourraient être » suspectées, et il m'importe de ne pas laisser » planer sur moi l'ombre d'un soupçon. Si je » m'oppose à la proposition de M. de Lame th, » n'allez pas croire que ce soit par haine pour

■ la branche ainée. Moi l'en Demi des Bour- «bons!... Ah! messieurs, que de lois je me » suis attendri au souvenir du loyal Cliar- » les X et des bontés qu'il avait pour moi ! j'é- » tais toujours de ses bals, de ses fêtes; au mi- » lieu de ses ducs et de ses marquis, il avait » un regard pour moi; il me disait : « Bonjour, » Périer, » de Fair dont on salue un ami.

« — Appuyé!» dit la Chambre qui appuyait toujours.

« — Vous dirai-je ce que j'ai fait avant la » comète? N'est-ce pas moi qui me suis opposé » à la guerre? qui ai lâché Persil contre les » patriotes? N'est-ce pas moi qui ai brisé de » ma main puissante les associations nationales, paralysé l'élan, glacé l'enthousiasme... »

Ces mots réveillèrent la Chambre qui battit des mains ; l'avocat Dupin , jaloux de ce triomphe, se précipita vers la tribune:

« — Et moi, messieurs , et moi? sans parler »ici de Saint-Acheul, n'est-ce pas à moi que » vous devez la conservation des juges de Char- » les X et la religion de la majorité '

l5o LA. SEANCE.

» — Oui ! oui ! » dit la Cbambre.

M. Guizot se piqua d'honneur.

« — Pour moi, messieurs, » dit-il, «vous sa- »vez que j'ai étouffé la révolution dans son » principe; que j'ai si bien mis en pratique les » doctrines de la Restauration que Charles X, » revenant pour la troisième fois aux Tuileries , » aurait pu dire encore : « Rien n'est changé. »

» — Bravo ! bravo ! » cria la Chambre.

Tous les regards se tournèrent vers M. Roy er- Collard qui se tenait calme et impassible sur son banc; il vit qu'on exigeait de lui une harangue.

« — Messieurs, » dit-il , « je pense qu'il est » inutile d'exposer ce que j'ai fait. J'ai là deux » cents lettres d'Angleterre...»

Sa voix expira sous un tonnerre d'applaudissemens.

« — Et nous! et nous! » crièrent tous les membres de la Chambre.

«—Justice vous a été rendue,» dit M. Royer- Collard.

Et la loi fut rapportée à l'unanimité.

GSÀFITR3 ZZIZ.

«Fous! triples fous ! » pensa Brémond; « je » ne vous ferai pas même l'honneur de vous * appeler traîtres.

» Ces gens - là me rappellent mon vieux » grand-père.

» Ses yeux se troublèrent , ses oreilles dur- » cirent dans l'espace d'une seule nuit. Ce serait » une histoire fort curieuse que celle-là, car les

» docteurs de Ja science prétendirent que mon » aïeul avait vécu en cette nuit dix années de »sa vie, et l'homme qui a l'esprit un peu ou- »vert conçoit cette possibilité.

»Ce n'est ni la marche régulière d'une ai- » guille , ni le monotone balancement du pen- » dule qui règlent la somme de temps départie »à chacun; ce sont les émotions qu'éprouve » l'âme. On passe des mois entiers sans vivre, » lorsqu'on n'est capable ni de travail ni d'a- » mour intellectuel ; on vit quelquefois des » siècles en une minute.

» Mais des considérations sur cette idée me » mèneraient trop loin , et ce n'est pas là que »je veux aller. Il s'agit de mon grand-père et » des 22 j.

» Avant son accident, ce respectable vieillard » n'aurait pas reçu une visite d'ami, ni fait un »pas dans son jardin sans avoir lu son journal » depuis le titre jusqu'au nom de l'imprimeur.

» A dater de cette nuit de malheur, adieu la » politique ; car il n'était pas au monde d'opti- » cien qui. pût ramasser assez de rayons lumi-

HOU 61 \ El D-IM I i a5 I

» neux dans ses lentilles pour faire arriver une

» molécule de lumière aux yeux éteints de mon «aïeul; et le classique Stentor, M. de Scho- » nen lui-même, n'auraient pas eu des poumons » assez forts pour frapper son tympan devenu «insensible.

»Le jour de cette mémorable catastrophe, » mon aïeul avait lu dans son journal ce glorieux » bulletin que Napoléon data du palais des » tzars. Ni l'incendie de Rostopschin , ni la » perfidie autrichienne, ni la trahison de Raguse » n'arrivèrent jusqu'à lui; il n'avait plus de »lien qui le liât au monde extérieur; il s'était » arrêté à Moscow.

» Survinrent les désastreux événemens de

» Je courus chez mon aïeul, et ma voix d'en-

»fant, ma voix argentine et perçante parvint

Ȉ lui faire entendre quelques sons qu'il re-

» cueillit avec une attention remarquable.

» — Les Anglais débarquent! a criai-je.

» — Bah ! nous sommes à Moscow !

» — Les Russes sont à Paris.

» — Quels Russes?... Quel Paris ?... Nous » sommes à Moscow.

»Hélas! mon pauvre aïeul n'en avait pas bougé. »Ses amis eurent beau venir àlui parés de rubans » blancs, il ne put voir ni les rubans blancs ni les » amis ; il n'entendit ni les salves de mousquete- »rie, ni les proclamations de Louis XVIII, et » il passa de vie à trépas persuadé que nous étions » toujours à Moscow.

«Entre les 221 et mon grand-père, on au- » rait peine à trouver la moindre différence ; » comme lui ils ont marché les yeux fermés , » l'oreille sourde au milieu de tous les événe- »mensj ni le canon de juillet, ni le tonnerre » de décembre ne les ont pu tirer de leur » apathie; ils s'étaient cramponnés à la Res- » tauration , et ils n'en ont pas bougé.

» Mais à qui faisait tort l'aveuglement de » mon aïeul ? Sa douce et patriotique illusion » a jeté quelques fleurs sur les derniers mo- » mens de sa vie ; autour de lui ? nul ne s'en » pouvait plaindre ; et souvent , quand ses or- » dres étaient mal compris d'un gauche ser-

MON GRAU I > - 1 • l l:l

» viteur, il ne le grondait pas, car il s'en consolait par l'idée crue nous étions à Moscow.

y> Ici, ils ont rétréci de leurs débiles mains » l'avenir vaste, illimité , qui s'ouvrait devant » la grande nation. Lilliputiens ils ont gar- » rottéle géant. Oh ! que le peuple na-t-il fait » à ces gens-là l'office d'oculiste !!

» Et qu'on n'aille pas les excuser sur leurs » intentions. Dans la vie ordinaire , l'on par- » donne au maladroit qui vous nuit ou vous » blesse à son insu ; en politique les mala- » droits sont plus coupables que les plus ab- » solus despotes. Hommes incapables, votre » seule venue au pouvoir est un crime. 11 fal- » lait vous connaître.

» Etrange bizarrerie'.... Ils avaient si bien » fait, ils avaient étouffé à tel point tout ce » qu'il y avait de généreux et de viril dans la » nation, que l'Europe allait nous frapper au » cœur, nous morceler en mille lambeaux peut- » être, sans le dévouement des peuples de Bel- » gique et de Pologne! En d'autres termes, la » demi- révolution de France a été sauvée

» parce que les révolutions de Pologne et de » Belgique ont été complètes!...

» Mais j'oublie que je ne suis plus un pa- » triote de juillet , un Français du XIXe siècle ; » je suis le fondateur d'une société nouvelle.

» Les promesses de juillet ont avorté » comme des fleurs hâtives de printemps, par- » ce que les hommes de la doctrine les ont » glacées de leur souffle. Il ne faut pas qu'ils » touchent à mon œuvre. . . Allons voir M. Royei - » Collard. »

CHA?IT?w3 ZZZ.

LEUTREVUE

Voir M. Rémi Royer-Collard était chose aisée; jamais homme ne fut d'humeur plus accessible; sa porte de professeur était ouverte au moindre écolier qui y voulait frapper; mais, s'entendre avec lui, voilà le point difficile. Le fondateur de l'école doctrinaire avait la manie de tous les chefs de secte ; il exposait son thème, et le développait longuement; vous proposiez

1 58 l'entrevue.

une objection, il vous laissait dire, puis il reprenait son oraison au point où il l'avait laissée, de telle sorte qu'il aurait pu aussi bien converser avec un Chinois qu'avec un Français ou un Allemand. Si c'est en ce sens que les apôtres avaient le don des langues, leur philologie était un peu cousine de celle de feu M. Raoul-Rochette , qui savait aussi bien le grec que le latin.

Brémond n'ignorait pas cette particularité; mais il estima qu'il avait grandi en position depuis la fin du monde , et que M. Royer-Collard, le grand théoricien, ne dédaignerait pas, cette fois, de causer avec un homme pratique: car ce philosophe qui était jadis tout bouche pour le menu populaire , était aussi tout oreille pour le plus mince marquis , et Brémond crut de bonne foi qu'un président de république valait au moins un duc. A peine la séance était-elle levée qu'il alla droit à son

homme.

Le kantiste s'attendait à cette visite. Il se leva à demi du canapé où il était assis avec

l'bhtrbyi l .

MM. diii/ot. Dec sa l «imir Périer; il inclina pesamment sa tête, et invita Brémondà prendra un -

« —Je n'ai que deux mots à dire, car D » momens sont comptes . dit Brémond.

m — Tant pis , monsieur ; j'aurais voulu ■ m'expliquer avec vous sur beaucoup de » points.

» — J'ai fondé, non loin d'ici, un monde...

» — Les faits me sont connu- . pondit M. Collard. d'un ton doctoral. « Passons aux * idées. Quel est votre système de gouverne- » ment .'

» — C'est de n'en point avoir. »

A cette réponse, ML duizot sourit. M. I simir Périer entra en fureur et mordit ses doigts, M. Decazes prit un air rêveur . pour comprendre.

■ — Etes-vous kantiste ou lockiste . spi s ritualiste ou matérialiste?

» — Je suis l'un et l'autre.

» — Il faut opter cependant.

» — Monsieur est peut-être pour le juste

260 l'entrevue.

» milieu entre les deux systèmes ! » dit

M. Guizot, en faisant des politesses à Bré-

mond.

« — Je suis pour le bien absolu en théorie , » et pour le mieux possible en pratique.

» — Cet homme avait dû signer l'associa- » tion nationale , » dit M. Casimir Périer en jetant sur lui des regards de colère.

« — Ce n'est pas la question, » dit M. Rémi Collard qui, durant quinze ans de tribune, n'avait pas trouvé une seule fois que la Chambre fût dans la question, fe Je vous demande » quel gouvernement vous avez établi.

d — Je croyais m'être expliqué clairement. » Là où chacun veille aux intérêts de tous, il » y a le gouvernement de la nature et de la » raison ; là où l'on bâtit des systèmes, il y a 5) commencement de déception.

« — Entendons nous bien , » dit M. Guizot , le kanti-quasi-légitimiste. « Vous partez du » principe de la souveraineté du peuple.

» — Non pas seulement du principe, mais

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