‹ Le monde nouveauChapitre 39 sur 44 · L ENTREVUE · texte numérisé non relu

L ENTREVUE

fautl par la prison J hein ! qu'en pensez-

» vous

» — Vous vous attachez à des puérilités , » dit gravement M. Rémi Collard; « tout ceci » n'est que secondaire. Monsieur a mal posé » ses principes.

» — - Je serais curieux de connaître les vo- » très, a dit Brémond; « car je n'ai jamais pu » m'en faire une juste idée.

» — Tenez, » dit M. Collard en fouillant dans les poches de sa houppelande, «voici un » exemplaire de la Charte...

» — La Charte-Bérard ? » demanda Brémond en souriant.

« — Nenni; la Charte-Collard , celle de » 1814 5 où vous trouvez une bonne religion » de l'État, le rétablissement de la noblesse, » le germe du double vote , et l'article j 4 qui » permet de tout confisquer si l'on n'est pas » content. Je l'ai rédigée à Calais... Mais où » donc s'est-elle fourrée? »

Lekantistefitun brusque mouvement pour tirer sa Charte qui s'était perdue au milieu

•a64 l'entrevue.

de discussions philosophiques, et elle tomba escortée de guinées.

« — Mille grâces, monsieur. Ma Charte, » que je n'ai pas rédigée à Calais et qui n'est » pas entourée de monnaie anglaise, n'a qu'un » principe , celui de l'élection en tout et par » tous.

» — Et vous marchez ?

» — Et nous marchons.

* — Vous vous le figurez.

t> — Oui, comme Diogène, devant qui un » philosophe niait le mouvement.

» — Le mouvement !... » dit M. Périer en grinçant des dents. « Cet homme a des expressions!...

» — Mais, «reprit M. Rémi Royer-Collard, » la nature de l'homme... »

Brémond prévit que le kantiste allait entamer un de ces monologues philosophiques qui lui étaient familiers; il y coupa court.

« — Monsieur le philosophe , et vous , mes- « sieurs les hommes d'état, • dit-il , « je ne suis «point venu ici pour commenter la théodicée,

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■ ni répondre à vos questions, mais bien pour

• vous donner un charitable avis. Vous ave/, i déjà essayé de troubler ma société ; si »M. Royer-Collard continue à correspondre » avec Gottlieb, si je trouve encore une phrase

• de M. Guizot dans ma république, je saurai

• vous en faire repentir.

» — Rien n'est plus sot que la colère, » dit sèchement M. Royer-Collard.

M. le président du conseil prit ce mot pour une personnalité; il se leva vivement, mais M. Decazes entreprit de le calmer avec des paroles mielleuses, et M. -Périer se laissa retomber sur le canapé.

« — Ce n'est point une colère , » dit lîrémond;« voyez avec quel calme je vous parle!.. » Messieurs , je vous ai vu besogner la révolution de juillet : d'abord souples, timides, »on vous aurait pu ramasser dans un cha- »peau; peu à peu vous avez pris un ton de

• maître, et vous avez fini par l'arrogance et

• l'insulte. Halte là, messieurs, rnlte là Ion ne » me trompe pas deux fois.

a66 l'entrevue.

» — En vérité , » reprit M. Guizot , « vous »êtes un homme difficile à comprendre. Je » vous accorde que la liberté est un bien, mais » elle n'en est un que pour le peuple ; laissez » demander la liberté par ceux qui n'ont pas » autre chose. Vous , père et fondateur de ce » monde nouveau , vous pouviez prétendre à » tout , même à la royauté , même au pouvoir » absolu !

» — J'entends , » dit ironiquement Brémond ; « c'est une préfecture que la doctrine «offre à un patriote de juillet; mais elle doit «savoir que je n'ai pas goût aux préfec- » tures.

» — Ramenez les choses à un point juste, à «quelque chose de sociable, » poursuivit M. Rémi Collard, « et nous vous promettons » notre appui.

» — Nous vous l'offrons, » dit M. Guizot.

» — La perspective est séduisante, » dit Brémond en feignant d'hésiter , « mais le pli » est pris aujourd'hui.

» — Si ce n'est que cela, » reprit M. Guizot

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d'un air caressant, « on peut vaincre vos «scrupules. Ecoutez; voici la marche. D'à- »bord, vous deviez avoir dans votre république des citoyens qui possèdent beaucoup fet «des citoyens qui possèdent peu.

» — Sans aucun doute.

» — Voilà l'élément aristocratique tout » trouvé. Nous dirons aux riches qu'on veut les » piller; on fera même des émeutes au besoin... » Vous avez une garde nationale , n'est-il pas » vrai ?

» — Pas encore.

» — Comment voulez-vous donc gouverner ?

• Créez-moi vite une bonne garde nationale: «avec cela, déchirez vingt, trente, quarante «chartes; moquez- vous de vos promesses,

• faites passer la république en royaume; et la y> garde nationale , buttée à Tordre, verra la li- »berté s'évanouir en fumée sans même s'en «apercevoir. Si Ton crie, promettez tout ce

• qu'on demandera, un gouvernement à bon » marché, ceci, cela, et le reste; nous ne vous

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» en voterons pas moins une bonne et riche » lis«.e civile.

» — Nous vous saluerons du titre de quasi- » légitime, » dit M. Decazes.

« — Légitime tout-à-fait, si vous y tenez, » ajouta M. Périer.

« — Pourvu toutefois que les Bourbons ne » reviennent pas, » observa M. Rémi Royer- Collard; « car il demeure convenu entre nous, »de pacte exprès, que le véritable roi légi- « time c'est... »

M. Guizot cligna de l'œil, et M. Rémi se tut. Gros-Jean venait de donner un bon avis à son curé.

a — . Comptez sur moi et sur ma bascule , » sire , » dit M. Decazes en s'inclinant. « Ce » sera mon quatrième serment et ma troisième » amitié royale , sans compter les impériales » amitiés.

» — Si jamais vos sujets veulent s'associer » pour quelque chose de juste et de raisonna- » ble , je suis là, » dit M. Périer.

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En ce moment M. dfc Lameth entra tout essoufflé dans la salle.

ex — Monsieur le président du conseil...

• monsieur le président du conseil...» dit-il en pleurant, « tous vos pâtés de ce matin ont » brûlé au four.

» — Quoi! cette pâte que j'avais si bien soufflée! » dit M. Decazes.

« — Maladroit ! » s'écria M. Périer en levant la main. M. de Lameth, épouvanté, se remit à pleurer plus fort.

« — C'est M. de Schonen qui en est cause , » dit-il; « il en a dévoré vingt douzaines presque » crues, et comme je lui en demandais le prix,

• il m'a battu... Eh! là, mes côtes... Oh! là, là, » mon pauvre bras!...

» — Consolez-vous , monsieur le comte , » dit M. le président du conseil , « nous ferons

• désormais de la pâtisserie en grand; voilà le » roi qui nous offre...

» — Un troisième ! » dit M. de Lameth en s'inclinant devant ce roi improvisé.

« — IN on pas, Messieurs, »ditBrémond;«je

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