O L ENTREVUE
»vous conseille de retourner à votre four. » J'aurais voulu vous ramener à la raison; mais » puisque vous êtes incorrigibles , j'emploierai » un sûr moyen. Si vous avez le malheur de » vous mêler encore de mes affaires, je déchai- » nerai le peuple contre vous.
» — Le peuple! » dit M. Périer en pâlissant.
« — Le peuple,» dit M. Guizot en se jetant sous le canapé.
« — Le peuple ! le peuple ! » crièrent-ils tous d'un air de frayeur.
« — Que Dieu vous ait en sa sainte garde r «messieurs! »
0HAPITÎ13 ZZZI.
DERHIERS AVIS.
a — Vous venez de faire un coup d'éclat, » dit à Brémond le Pococurante qui l'avait patiemment attendu à la porte ; « je le vois à » votre air.
» — Je viens de prendre une mesure de sû- » reté. Grâce au ciel , ma république est sau- »vée.
• — Vous ne le diriez pas deux lois sans » rire.
» — Nul ne s'entend mieux que vous à dé- » soler ses amis.
» — Dites plus vrai; dites que je ne leur per- » mets pas d'avoir une idée fausse des choses.
» — Que vous voilà bien avec votre froide » et sèche philosophie ! et savez-vous si vous- » même ne vous trompez pas en ne croyant » qu'au mal?
» — Mais si je ne crois ni au mal ni au bien Psi » je crois qu'ici bas tout est indifférent, et que » l'homme, dans toutes les conditions voulues, »peut lui-même être l'artisan de son bonheur?
» — Vous modifiez vos idées.
\> — Nullement, je vous jure; telle a tou- » jours été ma manière de voir et telle elle sera » toujours. Que m'importe à moi, et qu'importe » aux sept huitièmes du genre humain, la forme » du gouvernement?
» — Belle logique!
» — Est-ce à la liberté que vous tendez? Sous » le despote le plus jaloux de son pouvoir vous »avez une pleine liberté de pensée; qui vous 9 pousse à la vouloir, par la parole, commu
i»i mnsRs a\ i - î-^3
niquer aux autres J Avez-vous jamais songé à » appeler vos amis au partage d'une belle » maîtresse ?... Gardez donc la liberté pour » vous.
» — Si je voulais répondre...
» — Aspirez-vous au bonheur matériel ? II y » avait bien jadis quelques religions qui s'y op- » posaient, mais jamais gouvernement ne vous » a fait un crime d'être un homme de plaisir... v J'ai lu quelque part que Louvois, se prome- » nant aux Tuileries suivi d'une servile foule » de courtisans, avisa un bon bourgeois qui » passa sans le saluer: « Voilà un homme bien » heureux ! » s'écria le ministre ; « il n'a pas be- »soin de moi. » A ce prix tout le monde peut » avoir du bonheur. Louvois c'est le gouver- »nement; laissez Louvois se promener avec » ses courtisans.
» — Vous en parlez à votre aise. Quand le » peuple succombait sous l'écrasant fardeau » des impôts, quand le fisc lui disputait jusqu'à «son dernier morceau de pain, dites, était-il » heureux? où étaient donc ses plaisirs?
» — Bon ! tout est relatif. Un homme du peu- » pie était aussi satisfait quand il avait amassé » le nécessaire de la journée que nous lorsque »nous nous étions procuré une rare jouis- » sance.
» — Quel langage!» s'écria Brémond d'un ton d'indignation ; « et de quel droit vous » croyiez-vous au dessus de cet homme du «peuple! L'égalité...
" » — Oh ! mon ami f si vous tombez dans la » philosophie abstraite, je suis bien votre servi- » teur. Messieurs les doctrinaires m'en fatiguent » assez la tête dans un autre sens. D'ailleurs 9 » ceci nous éloigne beaucoup du point en litige. » Y voulez-vous revenir ?
» — Comme il vous plaira,» dit Brémond avec une humeur marquée.
« — Vous avez fait peur à la doctrine, n'est- » il pas vrai ? La chose était facile; vous n'aviez » qu'à la menacer du peuple. Le diable ne » craint pas plus l'eau bénite ; au seul mot de «peuple, ces grands philosophes cherchent » où se cacher. Mais où cela vous menera-t-il?
ni nyiF.ns avis. a^S
» — Ce n'est pas sérieusement, sans cloute , » que vous me faites cette question?
» — Très-sérieusement au contraire.
» — Eh bien! puisqu'il faut vous répondre, «je serai débarrassé pour jamais de l'inter- » vention de MM. Guizot et Iloyer-Collard.
» — Fermez la bergerie quand le loup y a » pénétré.
» — Oh! pénétré...
» — Les idées que ces messieurs ont jetées » dans l'esprit de quelques-uns de vos enfans »y ont germé et s'y sont développées. Le »mal est sans remède; vos utopies auront le » sort de toutes les autres.
» — Fatale engeance ! » dit Brémond en serrant le poing.
« — C'est cela ! » reprit le Pococurante avec calme ; « vous voudriez étouffer la doctrine «comme elle a étouffé, dans l'ancien monde »et dans celui-ci, toutes les idées grandes et » fortes; mais, mon ami, vous voulez l'impos- »sible. La doctrine, ce n'est ni M. Royer- «Collard, ni M. Guizot, ni M. de Broglie, ni
»le canapé; la doctrine, ce sont les vices d'une » philosophie bâtarde et d'une civilisation » vieillie; c'est ce besoin d'oisiveté qui porte » certains hommes à vivre aux dépens des » autres. Rappelez-vous ce que je vous disais » à Paris quand vous m'exposiez longuement » vos motifs de haine contre l'état social : après » ce monde-ci un autre, et le nouveau ira » comme l'ancien.
» — Oh! si le vaisseau qui portait les doctri- » naires avait pu couler bas !
» — La doctrine aurait surnagé. Un peu plus »tôt, un peu plus tard, vous auriez eu dans » votre société des oisifs, des gens qui, pleins » de confiance en leur capacité , auraient » ébloui le vulgaire avec des phrases d'une » aune; les 221 n'ont fait que hâter ce mo- » ment.
» — Donc, à votre sens, toute amélioration »est impossible ici-bas?
» — Tout est bien, tout est mal.
» — Et il est inutile de faire des ré- * formes ?
DERNIERS AVIS. i^~
»- — C'est autre chose. J'estime fort les homd mes qui ont le courage de se dévouer à cette » noble mission; mais no;t, equidem invideo, nrniror magis. Pour vous, mon ami, vous «étiez clans une situation admirable; vous » pouviez créer une société à peu près bonne, » où vous vous seriez fait la position la plus ■n douce; vous avez, de gaîté de cœur, empoissonné votre vie. Vous êtes de ces hommes 5 comme il y en avait quelques-uns à Paris, » qu'on révérait beaucoup, à qui l'on pre- «nait affectueusement la main, mais dont « on se moquait tout bas , si leur probité avait » nui à leur fortune.
» — Vous êtes l'homme social poussé à son «dernier degré, »dit Brémond avec un accent de mépris qu'il s'efforça vainement de tempérer. .
« — Je ne dis pas que je sois la vertu , »mais je suis la raison.
■ — J'en suis fâché pour vous; car , sans vos
» derniers mots, je vous allais offrir un asile
» dans mon nouveau monde.
l'jS DERNIERS AVIS.
» — A moi ! mille grâces ! Me déranger ! et » pourquoi ? pour courir après un mieux que » l'homme n'atteint jamais5! J'aime autant res- »ter en place; il y a moins de fatigue.
» — Adieu, » dit Brémond d'une voix étouffée;» mon exemple va donner un démenti à » votre philosophie.
» — Adieu, mon pauvre ami, »dit le Pococurante; « je le désire, mais je n'en crois »rien. »