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Le monde nouveau ou le monde de Jésus-Christ

Il a brisé et adoré toutes les idoles, épuisé tous les systèmes dans l'art, la science, la philosophie, la politique , la religion. Il en est réduit, avec M. Renan, à chercher des nuances.

En fait de conception il est donc descendu aussi bas que possible. En fait de corruption il a dépassé le possible. 11 a honoré Tadullère, environné la courtisane d'une auréole, réhabilité la Sorcière et découronné la Vierge, pour faire de la Beauté sensuelle le type de la Femme (1). Le chantre de la Pucelle a été dépassé.

Au point de vue matériel, au point de vue du luxe, du confort, de la locomotion, l'homme touche aux sommets du progrès, mais ce progrès le

(1) Voyez le livre de la Sorcière de M. Michelei.

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conduit à la décadence et à la mort. Les mœurs et les caractères s'aflfaissenl, la classe ouvrière suit le torrent et s'affaisse à son tour. Le mal gagne la masse, il s'attaque aux sources de la vie, aux .isources de la génération. Il faut vivre à Taise! Malthus en a insinué les moyens.

Le prolétaire profane le jour du Seigneur, mais l'industrie, pour venger Dieu, saisit le prolétaire et en fait une machine. N'ayant pas su défendre le jour de son repos, le prolétaire est devenu l'esclave, la chose de l'industrie. Avec sa dignité, il a perdu sa liberté. Le prolétaire n'est plus un homme.

L'homme a donc cueilli tous les fruits de l'arbre de la science du bien el du mal. Son œuvre est donc consommée, et son rôle serait fini si les passions n'étaient indestructibles.

Mais la question n'est pas de savoir si le mal prendra fin sur la terre. La question esf de savoir s'il n'est pas arrivé à un degré où une réaction est inévitable. Le mal se couronne de fleurs. Le mal ne croit pas au mal. Il a de lui une opinion excellente. Le mal croit être un bien. Il se fait grand seigneur, il se donne des airs de sainteté.

Une autre question est de savoir si le vieil homme ayant parcouru toutes les phases de son développe-

ment, et ayarit régné presque toujours avec empire sur les quatre cinquièmes du genre humain, l'homme nouveau, l'homme régénéré, l'homme de Jésus-Christ n'aura pas son tour, et si, ayant toujours été méprisé et réduit à Timpui^ance, à l'ilotisme, il ne lui sera pas donné de prendre une attitude plus fière, plus dégagée. Il s'agit même de savoir s'il n'est pas dans les convenances que Dieu lui donne ici-bas un triomphe quelconque ne fût-il que d'un jour.

L'homme nouveau s'est développé intégralement dans les Saints. Mais les Saints ont fui le monde par dégoût. Ce monde n'était donc pas leur monde. Ce n'était pas le monde de Jésus-Christ.

Le vieil homme a pu s'étaler pendant six mille ans à son aise ; l'homme nouveau, l'homme de Jésus-Christ ne pourra- t-il s'épanouir un seul jour? Le. Diable a été tout-puissant pendant six millénaires, le Christ sera-l-il inipuissant même durant un millénaire?

Nous comprenons l'état de développement, d'épanouissement et de triomphe du vieil homme

4 INTBODUCTIOll.

pendant six mille ans. Le vieil homme, le vieil Adam a voulu savourer le calice de la vie, épuiser sa liberté, voir le fond de son néant. Il l'a vu. Nous comprenons cela.

Nous comprenons encore l'homme nouveau à rétat de germe d'abord, fermentant souterrainement dans le fumier du monde, comme le grain de sénevé (la comparaison est du Sauveur), et puis germant en plein air à tous les vents de la terre et du ciel.

Mais nous ne comprenons pas le grain devenu tige s'arrêtant tout à coup, et aboutissant à un avortement, au lieu de pousser des rameaux capables (T abriter les oiseaux du ciel sous leur ombre (1).

Le vieil homme est né, a grandi et s'est épanoui pendant six mille ans, étalant les pompes de la civilisation aux siècles de Sémiramis, de Périclès, d'Auguste, de LéonX, de Louis XIV. Et en ce moment, il ajoute à l'éclat de ces siècles les splendeurs de la science et de l'industrie. Et l'homme nouveau seul s'étiolerait, avant d'avoir atteint le terme de sa croissance, et il serait brutalement écarté de la scène avant d'avoir manifesté sa supériorité avec

(1) Saint Marc^ iv, 32.

lirniODUGTiON. 5

un éclat proportionné à la grandeur de son type ? Non, cela n'est pas possible. Cela ne répondrait pas à la magnificence de Dieu, à la beauté et 4 la plénitude de son œuvre, à la sève puissante du grain jeté en terre par le Christ, à la fécondité inépuisable du Saint-Esprit dans l'effusion de ses dons, à la vitalité énergique de l'Eglise, aux aspirations ardentes des Saints. Donc après les six millénaires de l'épanouissement et du triomphe du vieil homme, le septième millénaire de l'épanouissement intégral et du triomphe de l'Église, ou le grand sabbat du Seigneur (1)1

Le triomphe du vieil homme pendant six mille an3, la mystification du vieil homme pendant mille ans. L'humiliation du nouvel homme durant les six millénaires de la semaine cosmique, et son exaltation durant le septième millénaire du sabbat cosmique, et, après cela, le ciel éternel comme couronnement, et l'œuvre de Dieu nous apparaît dans sa majesté, sa puissance, sa beauté et sa plénitude.

Tout alors s'explique, et si la terre est un lieu

(i) CoDime pour les périodes de la Création, Dieu seul connaît exactement la durée et la forme des Millénaires de la destinée humaine.

d'épreuves, de formation el de rude labeur, même pendant le millénaire du sabbat, dans l'intérêt de la purification et de l'achèvement des types, il nous est au moins donné de célébrer une fois ici^bas la gloire et le triomphe du Seigneur.

Rien de nouveau d'ailleurs dans le monde du nouvel homme, dans le monde de l'épanouissement et du triomphe. Le Christ peut triompher de ses ennemis, l'Église peut s'épanouir avec magnificence, et faire résonner la terre de ses Alléluia, et la religion, toujours identique à elle-même, n'éprouver aucun changement, aucune modification. La croix continue à , être le labarum d'un monde livré aux opiniâtres labeurs des périodes démocratiques de l'avenir. L'Église essentiellement immuable conserve dans leur intégrité ses dogmes, sa discipline, son autorité, sa hiérarchie, ses sacrements, ses pratiques, mais l'empire de ses lois invariables s'étend à l'univers entier, et la majesté du Saint-Père ne se trouve pas amoindrie parce qu'il dirige avec sa houlette l'humanité d'un pôle à l'autre.

INTRODDGTION. 7

C'est le même grain de sénevé développé et épanoui avec ses éléments primitifs, déposés par le Verbe fait chair an sein de l'homme et fécondés par le Saint-Esprit à la Pentecôte. Toujours le même Dieu et le même médiateur. Mais le même Dieu et le même médiateur mis en demeure de faire éclater leur puissance vis-à-vis d'un monde insolent, qui méconnaît leur grandeur et insulte à leur majesté/ qui les brave avec audace, et qui, nouveau Titan, après avoir dérobé le feu du ciel, leur porte le défi de faire mieux et plus grandement.

Ainsi nous croyons à la dissolution de la société si l'Église ne triomphe.

Nous croyons les hommes et les gouvernements incapables de retirer la société des abîmes.

Nous les croyons intéressés, ne serait-ce que par calcul, à chercher au plus tôt dans la religion un remède à celle situation épouvantable.

Nous croyons en même temps Dieu capable de sauver le genre humain, et assez miséricordieux pour le vouloir.

Nous croyons l'Église dépositaire de la toutepuissance et de la miséricorde de Dieu.

Nous croyons enfin le clergé tout aussi intéressé que les laïques à arrêter la dissolution générale,

s'il ne veut être entraîné dans la ruine commune.

Nous croyons inefficaces les efforts employés à sauver le monde puisqu'ils n'ont pu et ne peuvent le sauver de la dissolution. Et cependant nous croyons à l'efficacité des moyens donnés par Dieu, s'ils recevaient une application plus énergique, plus résolue, tranchons le mot, plus nettement chrétienne. Ce livre vient démontrer ces diverses propositions, également éloignées des théories eflFéminées des Millénaires et du découragement désespérant de ceux qui, voyant l'incapacité et l'impuissance des hommes, se représentent l'Église tout aussi impuissante et incapable d'arrêter les progrès de la dissolution.

Les peuples sont obligés de se convertir, s'ils ne veulent mourir, ou pourrir. Se convertir, mourir, ou pourrir, il n'y a pas d'autre alternative.

Le monde moderne, sous le deuxième Napoléon, comme le monde antique sous le deuxième des Césars, est arrivé au dernier degré de maturité pour la mort. Comme ce monde antique, il est forcé de se jeter entre les bras du Christ, s'il veut recommencer à vivre dignement et grandement.

La dissolution du monde moderne, comme la dissolution du monde antique, appelle la formation d'un monde nouveau.

La philosophie ou la sagesse de l'Europe moderne, comme la philosophie ou la sagesse de la Grèce et de Rome, a parcouru toutes ses phases et dit son dernier mot, le néant. Ce mot appelle la sagesse ou la philosophie du Christ, la philosophie de l'Être, du Verbe et de l'Amour.

Le grand mystificateur, le vieux Serpent, se trouve pris une seconde fois dans ses filets. Il sera mystifié : non que la nature humaine ait acquis une plus grande puissance pour la vie qu'au temps des premiers Césars, mais parce qu'elle a une égale horreur de la mort. L'intérêt de l'humanité qui la force à se convertir nous répond d'elle. Et Dieu, pour mieux mystifier le grand mystificateur, accordera même à l'humanité la grâce de se convertir de bonne grâce, et d'aimer par goût ce qu'elle est obligée de subir par nécessité, et c'est le chefd'œuvre de la miséricorde !

La situation des catholiques tire sa force de leur faiblesse déplorable ! Ils ne sont rien, ils sont donc obligés d'être tout! Car s'ils ne deviennent tout, le monde est perdu sans ressource.

Le peuple comprendra cela d'instinct. Donc, bon courage!

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