SUZANNE DE SEGONNAUX A GERMAINE DE MONTBARD
Bruxelles, 30 juin.
Ma belle chérie.
J'espérais toujours un mot de toi, mais rien! Après tout, c'est moi qui me suis mariée la première, c'est moi qui, la première, doist'écrire.
! Nous sommes à Bruxelles. Nous avons fait un petit voyage sur les bords du Rhin, en Hollande et en Belgique. Nous serons de retour à Paris demain. Nous ne ferons qu'y passer pour aller ensuite chez nos beaux-parents, qui ont une propriété en Normandie, près de Gaen.
Je vais admirablement bien, et toi?... Je suis très heureuse, et toi?... Dieu! que cette lettre est bête!... C'est drôle!... Quand il y a longtemps qu'on ne s'est écrit, on a tant de choses à se dire.. . qu'on ne se dit rien du tout.
Et puis en écrivant à madame de Montbard, il me semble que ce n'est plus à toi que j'écris. Suis-je assez ridicule, n'est-ce pas ?
Notre voyage a été charmant. C'est très joli, les bords du Rhin. J'aime mieux la Hollande, cependant. C'est un pays qui, malgré sa platitude, est rempli de poésie.
La Belgique aussi est intéressante comme musées. Et puis les Belges sont de si braves gens! si hospitaliers ! Ils ont une façon de parler si pittoresque!...
n LE MONDE OU NOUS SOMMES
Tout à rhoure, je sonne la femme de chambre de rhôtel. Elle arrive, je lui demande à quelle heure partent les lettres.
Elle me répond, avec un petit accent chantant et très doux :
— Si madame elle veut me donner votre lettre, je la porterai à la poste, sais-tu?
Vois-tu cette phrase dans une composition française du couvent !
Je termine ma lettre, car, vrai, je suis trop bête. Je ne trouve absolument rien à te dire!.... et je t'aime tant, cependant!
Tâchons de nous revoir bientôt à Paris, n'estce pas? Je serai très heureuse de te présenter mon mari. Je lui ai naturellement beaucoup parlé de toi et il désire vivement faire ta connaissance. Je suis sûre que vous vous entendrez très bien tous les deux !
Tendresses,mabelle chérie, et encore tendresses.
Ta SUZETTE.
GERMAINE DE MONTBÀRD A SUZANNE DE SÉGONNAUX
Boisnemetz, 15 juillet.
Ma Suzanne chérie,
Ta lettre écrite de Bruxelles, le 30 juin, m'arrive seulement aujourd'hui. Elle a couru après raoi en Bretagne, et dans l'île de Wight, où nous avons fait notre petit voyage.
Depuis hier, nous voici rentrés ici. Nous y resterons tout l'été et une partie de l'automne, jusqu'au 1" novembre. Pour cette année, mon mari m'a fait la concession de revenir à Paris à cette époque; nous nous y installerons alors seulement. Nous y prendrons un pied-à-terre plutôt qu'un vrai appartement, car, à l'avenir, nous n'y passerons que trois mois : avril, mai et juin. Ainsi le veut mon seigneur et maître, qui est encore plus
épris de chasse et de campagne que je ne l'avais supposé. En épouse soumise, je m'incline : mais ces trois mois annuels, je tâcherai de bien les employer, je t'assure... à te voir surtout.
Le croirais-tu? Je suis un peu comme toi!.,.
Ça me fait un très drôle d'effet d'écrire à madame de Ségonnaux et non à mademoiselle de Septèmes . Ah! ma Suzette, vois-tu bien, il est absolument nécessaire que nous nous voyions au lieu de correspondre tout simplement. Comme cela, nous nous assurerons que nous sommes bien restées nous-mêmes, c'est-à-dire deux bonnes amies qui s'aiment de tout leur cœur, aujourd'hui comme hier, jeunes femmes comme jeunes filles.
Cette joie me sera donnée le !•' novembre. Tu seras à Paris alors, n'est-ce pas? Sans en demander la permission à ton mari, je t'embrasse tout près de ton oreille, tu sais, dans ce joli petit coin blanc que j'aimais tant!
Ta Germaine.
P.'S. As-tu revu madame de Sainte-Égliïie?On
vient de m'apprendre encore un nouveau mariage fait par elle. Elle est infatigable!