SOUVENIR DE VOYAGE
Je voyageais en Irlande avec quelques amis.
Nous nous trouvions alors sur la côte sud-ouest et traversions le Gonneraaraj la partie la plus pauvre de ce pays si pauvre, s'étendant entre Galway, Clifden et Westport.
Si quelque chose doit donner l'impression terrifiante de Taridité et de la misère, c'est bien U C^nnemara. Une immense douleur semble peser sur ce coin de terre. Pas de culture ; à gauche, des plaines basses et dénudées s'étendant jusqu'à la mer; à droite, une chaîne de monta-
gnes pelées, comme ravagées par un vaste inc endie; des espaces immenses sans un village, sans une maison même. Celles qu'on rencontre à deux heures d'intervalle quelquefois se réduisent à quatre murs de pierres juxtaposées sans ciment, avec un toit noir et bas d'où sort un mince filet de fumée bleue.
Quand on passe devant un de ces taudis, il s'en échappe une grappe d'enfants de cinq à douze ans, pieds nus, hâves et déguenillés. Poussant des exclamations bizarres, dans un langage moitié irlandais, moitié anglais, ils se mettent à courir après la voiture, pendant plusieurs milles. D'une main suppliante ils vous tendent soit de pauvres sabots à peine dégrossis, soit des bas de laine, soil quelque petit bouquet de fleurs pâles, cueillies aux flancs de la montagne. Ils courent, $e hâtent, sebousculent : — « Penny, please ! Penny, please ! ï> répètent-ils en chœur... Leurs pauvres voix grêles et argentines continuent longtemps ce chant monotone... Un penny leur est-il jeté?
Aussitôt bagarre, lutte, coups de poing... Le vain-
queiir reste en route, les autres regagnent la voiture... peu à peu la petite troupe se désagrège... à bout de forces, essoufflés, les plus jeunes s'arrêtent... d'autres font comme eux... plus que trois, plus que deux, plus qu'un enfin qui roule à son tour dans la poussière soulevée par les roues, jetant un dernier : « Penny, please ! » de sa voix rauque et haletante.
Vers onze heures nous étions près d'arriver à Ougtherard, près du lac Gorrib, lac parsemé d'îles aussi nombreuses, au dire des habitants du pays, que les jours de Tannée. C'est à Ougtherard que nous devions déjeuner. Depuis quelque temps déjà, une petite fille d'une douzaine d'années environ suivait notre voiture. Seule elle avait persisté d'une troupe de cinq à six enfants que nous avions semés le long du chemin.
Déjà grande et élancée pour son âge, elle avait une tête charmante, du beau type irlandais, très brune avec de grands yeux bleus. L'activité de la course mettait du rose sur ses joues; sa bouche largement ouverte,'pour aspirer l'air, montrait des
dents éclatantes; sa rude çb^mise en toile bise, — loat son costume avec uQ.pauyre vieux jupon troué, — s'ouyrait sur s^poitrine blanche, très fine, et qui, serablait-ril, devait être meurtrie par
ces vêtements grossiers. 3e$pie4? nus, remarquablement m,inces et élégants, semblaient voler dans la poussière... Pauvre petite ! Le cçEur se serrait à la voir ainsi!
Tout à coup, ellepoi,is5a un cri, éieiidit les bras et tomba en avant.
Nous fîmes arrêter la voiture. Ce n'était presque rien. Un caillou tranchant lui avait entamé légèrement l'orteil, qui saignait un peu.
Nous lui demandâmes qui elle était, d'pû elle était; elle s'appelait Betsy et habitait Ougtherard.
Nous lui dîmes de monter avec nous, que nous la conduirions jusque-là. Elle nous regarda, ne comprenant pas. Nous dûmes lui répéter deux fois la même chose. Elle rougit de plaisir et nous lança un long- regard, tout chargé de reconnaissance... En voiture !.. . Quelle joie!... C'était sans doute la première fois de sa vie.
Dix minutes après, nous étions à Ougtherard, pauvre village d'une quarantaine de maisons.
Nous donnâmes deux schellings à Tenfant. Elle ne pouvait en croire ses yeux.
Gomme elle boitait un peu, je pensai que la plaie de son orteil pourrait s'envenimer par la marche et la poussière. J'entrai dans la boutique d' un cordonnier, la seule de l'endroit peutêtre, et y achetai une paire de souliers.
Betsy m'avait regardé faire, intriguée ; elle me suivait de l'œil, à travers les vitres de la boutique. Quand elle me vit sortir, venir à elle et lui tendre les chaussures en lui disant que c'était pour elle, c«futunestupéfactionprofonde,uneivresseindici- Me, un éblouissement... Elle n'osait les prendre; entourée de trois ou quatre fillettes qui regardaient aussi, les yeux écarquillés, elle tendait la ^n, puis la retirait... Enfin, comme j'insistais 'iveraent,elle saisit les souliers et s'enfuit en lH)ndissant de joie, sans même me dire merci.
-^Petite sauvage ! pensai-je. Et je rejoignis mes ^«ipagnons, déjà à table dans l'auberge.
Nous avions fini de déjeuner et allions remonter ep voiture, quand je sentis une petite main qui prenait la mienne et cherchait à m'entraîner. C'était Betsy.
— Venez, sir, me disait-elle, venez...
— Et où veux-tu me conduire?
— A notre maison, tout près d'ici. ..
Je la suivis. Mes compagnons en firent autant, un peu intrigués.
Elle nous mena au fond d'une ruelle étroite , devant une humble maison. Elle poussa la porte et nous entrâmes.
Une pièce unique, à peine meublée, morne et triste, sans plancher. Faiblement éclairée par un jour jaune passant à travers une vitre en papier, une vieille femme filait. C'était* la grand'mère. A notre entrée, trois petits cochons noirs, effrayés, se réfugièrent sous sa chaise en grognant. Dans un coin, le grabat de l'aïeule ; à côté, le petit lit de l'enfant.
Au chevet de ce lit, Betsy me montra une espèce d'étagère à peine dégrossie, accrochée au mur.
LES Petits souliers m
Sur la planchette du milieu, recouverte d'un liDge bien blanc, au dessous d'une image de saint Patrick, le patron chéri de l'Irlande, entre deux bouquets de fleurs pâles, j^aperçus les petits souliers. C'était comme un coin riant et soigné au milieu de toute cette misère.
La pauvrette les regardait avec admiration, presque avec recueillement, comme une relique.
— Mais il faut les mettre à tes pieds!... lui disje en riant.
Elle parut étonnée, presque fâchée :
— Oh l fit-elle, jamais! ils sont trop beaux ! Nous glissâmes quelque argent dans la poche
de la vieille grand'mère et dîmes adieu à Betsy. Mais elle ne voulut pas nous quitter encore et no us accompagna jusqu'à la voiture, qu'elle suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put l'apercevoir.
Un mois après, nous repassâmes au même en-
droit en sens inverse, c'est-à-dire de Clifden à Gai way. Nous y faisions. halte comme la première fois. Nous n'avions pas aperçu Betsy. Avant de quitter ce pays où je ne reviendrais jamais sans doute, je voulus revoir un instant notre petite protégée.
Je frappai à la porte delà pauvre maison. On ne m'ouvrit pas. Je tirai le loquet et entrai. Un triste spectacle s'offrit à mes yeux.
Autour du petit lit de Betsy, éclairé par trois chandelles fumantes, quelques vieilles femmes agenouillées récitaient une prière monotone.
A mon arrivée, léchant s'arrêta, toutes les têtes se redressèrent. Une des vieilles femmes se leva et vint à moi ; c'était la grand'mère. Elle m'avait reconnu. Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues ridées.
— Betsy! murraurai-je, Betsy...
En quelques mots, que je devinai plutôt que je ne les compris, elle m'expliqua, à voix basse, que Betsy avait pris les fièvres et était morte le matin même.
Je m'approchai. La tète pâle de Tenfant reposait paisiblement; ses longs cheveux noirs défaits s'étalaient en boucles épaisses ; ses beaux yeux clairs avaient été fermés. De ses mains fluettes etbleuies, elle serrait sur son cœur l'image de saint Patrick et les deux petits souliers.
— a Pendant toutle temps qu'elle a été malade , médit la vieille, elle n*apas voulu les quitter : je la ferai enterrer avec, comme elle me l'a demandé . y>
Une larme me monta aux yeux. Je me penchai vers la pauvre enfant et déposai un baiser sur son front, tandis que les trois petits cochons noirs, réfugiés sous le lit mortuaire, tournaient vers moi leurs nez roses et leurs yeux effrayés.
(autre souvenir de voyage)
Le 6 août 1869, un quart d'heure avant le lever du soleil, j'étais à 3,109 mètres d'altitude, au sommet du Buet, une des plus hautes montagnes des Alpes de la Savoie.
Inutile d'ajouter, je pense, que ce n'était pas par hasard et sans une préméditation quelconque que je me trouvais si haut à pareille heure. Très jeune alors, sortant à peine du collège, j'étais pris d'une passion folle pour la Suisse. Je ne rêvais qu'ascensions, escalades, courses sur les glaciers. Apeineapercevais-je unemontagne que mon
plus vif désir était de grimper dessus. Aujourd'hui j'aime encore la Suisse, mais je commence à trouver qu'il n'y a plus assez de montagnes et qu'il y a trop d'Anglais.
Partis vers une heure du matin de la Pierre à Bérardj grand rocher plat où l'on a établi une pauvre auberge contenant quatre lits, nous avions gravi tour à tour, mon guide et moi, des pentes de neige durcie et des arêtes de roches calcaires. Sur nos tètes, le ciel scintillant d'étoiles; sous nos pieds, à une distance immense, le fond obscur des vallées; autour de nous, le grand et solennel silence de la montagne interrompu seulement de temps à autre par le son clair et monotone des clochettes de quelque troupeau pâturant au hasard.
Qui n'a jamais fait une ascension de nuit ne peut se rendre compte de l'impression grandiose et profondément troublante qu'on en ressent.
L'avant-veille au soir, j'étais sur le boulevard des Italiens, au milieu de la foule grouillante, dans le rayonnement du gaz; ce soir, me voilà
te VOYAGE DE FRITZ 117
seul, OU presque seul, loin du reste des hommes, et m'éloignant d'eux à chaque pas que je fais vers le ciel.
Dans cette obscurité blanche des nuits d'été, tout prend un aspect poétique et comme agrandi. Mon guide, qui marchait devant moi à quelques pas, courbé sous son sac et son long bâton ferré à la main, me semblait immense ; les rares sapins que je rencontrais sur ma route prenaient des formes gigantesques ; le sommet de la montagne, que j'apercevais là-haut, comme un grand manchon blanc sur un manteau de velours noir, me paraissait à mille lieues, et les pentes de neige légèrement bleuies par les rayons de la lune, semées çà et là de petits îlots de rochers noirs, pareils à des écueils au milieu d'une mer d'écume, s'étendaient à l'infini.
Mon premier soin, aussitôt arrivé au sommet, fat de me mettre à déjeuner, en attendant le lever du soleil. Le froid était vif. Enveloppé dans une couverture, les pieds dans la neige, accoté contre un des murs du Château Pictetj petite cabane
bâtie en dalles d'ardoises par un amateur ' de constructions haut placées, nommé M. Pictet (naturellement), je commençais à attaquer un raor- . ceau de jambon apporté de Thôtel de Chamounix, quand Fritz arriva.
S'appelait-il Fritz?... Peut-être, En tous cas, c'était le nom que je me plaisais à lui donner, à part moi. Était-il Allemand? Assurément. C'était un gros garçon rose et blond, de vingt-cinq ans environ, à lunettes, Tair bonasse, assez pauvre de mine comm e de bagages. Rien de particulier, d'ailleurs, ressemblant à ces nombreux Allemands qui, avec quantité d'Anglais et quelques Français, forment la population d'été de l'Helvétie.
Je dis qu'il n'avait rien de particulier : je me trompe. Depuis deux jours, il m'intriguait vive ment. Le hasard l'avait fait mon voisin de chambre à l'hôtel de Chamounix. A travers la cloison, je l'avais entendu, avant de m'endormir, parler très longtemps et à haute voix. Je n^avais guère pu distinguer le son de ses paroles, n'ayant qu'une connaissanbe assez imparfaite de la langue
LE VOYAGE DE FRITZ ll9
de Gœlhe et de Schiller : mais j'avais remarqué qu'un nom revenait sans cesse sur ses lèvres et terminait presque toutes ses phrases, « Ah!
Noémi!... Oh! Noémi!... Meine ^oémil Meine kleine Jioémil Meine geliebte Noémi!... > Et cela avec des intonations amoureuses et des soupirs profonds qui ne laissaient aucun doute sur le genre de sentiment que lui inspirait madame ou mademoiselle Noémi.
Ayant quitté Chamounix en même temps que moi, il n'avait cessé de me suivre, à une certaine distance, tout le long de la route, et était arrivé à la Pierre à Bérard sur mes talons. Au fond , je crois que le pauvre garçon, en emboîtant ainsi le pas, faisait l'économie d'un guide.
J'avais envie parfois de m'arrêter et de lui proposer de faire route ensemble; mais, je l'avoue, bien que nous ne fussions qu'en 1869, sa qualité d'Allemand ne m'y engageait guère. En outre, j'ai toujours eu la plus grande défiance à l'égard des compagnonsdevoyage inconnus. Pourunefois que ces relations fortuites sont agréables, combien
souvent ne causent -elles pas un réel ennui — ennui d'autant plus grand qu'il eût été si simple de l'éviter ?
Dans la petite auberge de la Pierre à Bérard , où nous étions les seuls voyageurs, nous échangeâmes forcément quelques mots de politesse banale, lui en mauvais français, moi en allemand encore pire. Après un souper médiocre, pendant les trois heures de nuit qui précédaient le départ, je m'étais étendu sur un lit. Fritz, lui, s'était in stalle dans la chambre à côté .
Un peu las de la course faite et désireux de prendre des forces pour la course à faire, je commençais à fermer l'œil, quand, à travers les planches da sapin, j'entendis mon voisin qui recommençait ses litanies :
<L Ah! Noémi!... Meine schône Noémi!...
Meine hûbsche Noémi ! . . . Ach ! Noémi ! . . . Ach ! Noémi !... » Enfin la même musique que la veille, avec accompagnement de soupirs à décrocher le toit du chalet.
Cette symphomi e nocturne était quelque peu
agaçante el j'aurais été assurément en droit de réclamer le silence; mais j*étais tout jeune encore et tout timide. Je craignais quelque esclandre; je pris le parti de m'endormir, non sans me demander quelle pouvait bien être cette Noémi et ce qu'elle pouvait avoir de commun avec la bellemère de Ruth, laquelle Ruth, comme on sait, fut femme de Booz.
Vers une heure du matin, quand je m'étais mis en route avec mon guide, Fritz était parti avec nous, ou plutôt derrière nous. Je dois reconnaître qu'il était fort discret. Il suivait, mais à distance; il profitait de mon guide, mais ne le partageait pas. Quelques instants avant de quitter la cabane, je l'avais vu tirer de sa poche un petit portrait qu'il avait embrassé tendrement en murmurant : fi Gulen Morgen Noémi... Bonjour, Noémi ! » et qu'il avait remis ensuite précieusement dans sa poche.
J'étais fixé. Noémi existait ou avait existé : Fritz n'était pas fou. Il était tout simplement amoureux. D'aucuns n'auraient pas fait la différence.
in ' LE MONDE OU NOUS SOMMES
Pendant Tascension j^avais entendu Fritz ^ qui grimpait derrière moi, pousser de temps en temps des exclamations courtes, mais admiratives, auxquelles il mêlait toujours le nom de Noémi. Positivement, j'étais intrigué.
Aussi quand, une fois au sommet, prêt à attaquer mon morceau de jambon, je vis le corps rond et court de Fritz qui s'avançait vers nous comme une grosse araignée noire sur la neige, je me jurai in petto de ne pas quitter la place avant de savoir ce qu'était Noémi;
Malgré la rudesse de la montée, il n'avait pas chaud, le pauvre Fritz. Il avait commis Timprudence, pour ne pas trop se charger, de laisser son sac de voyage à la Pierre à Bérard; si bien qu'il n'avait sur le dos qu'un paletot d'été et pas la moindre couverture. Avec ce costume printanier et son voile vert flottant au vent, il faisait vraiment peine avoir. En outre, il n'avait aucune provision de bouche. Il était venu là comme on va à Montmorency.
A 3,109 mètres au-dessus du niveau de la mer,
on devient facilement huniain. Je lui offris la moitié de ma couverture et la moitié de mon jambon.
Pour être franc, l'humanité n'était pas mon seul mobile en cette circonstance. J'avais conçu un plan machiavélique. A défaut de présents qu'il n'eût assurément pas acceptés, j* espérais gagner la confiance de Fritz à coups de victuailles et de bons procédés. Réchauffé par ma couverture et restauré par mes provisions, il m'ouvrirait sans doute son cœur... Je saurais ce qu'était Noémi.
Je ne m*étaispas trompé. Après avoir faithonneur à mon jambon et à ma gourde, il commença de luimême^ sans que j'eusse besoin de lancer les chiens.
Nous avions encore dix minutes avant le lever du soleil.
— Très honoré monsieur, me dit-il dans son mauvais français, permettez-moi de vous remercier du fond du cœur. Vous m'avez rendu un grand service. Sans vous je serais peut-être mort de froid et de faim. Grâce à vous je pourrai revoir Noémi. Merci en son nom comme au mien, très honoré monsieur.
m L£ MONDE OU NOUS SOMMES
— Noémi? lui dis-je, jouant rétonnemçnt. Qui est-ce donc, Noémi?
— C'est ma femme, monsieur.
— Ah 1 fis-je, vous êtes marié ?
— Oui, monsieur, depuis six jours.
J'eus un soubresaut.
— - Depuis six jours! et vous êtes ici, au sommet du Buet,à3,109 mètres au-dessus du niveau delà mer, à 4 heures 45 du matin et... sans madame ?
— Oui, très honoré monsieur. Je vais vous expliquer comment. Mais d'abord, laissez-moi vous montrer Noémi.
11 tira le petit portrait de sa poche. C'était une assez mauvaise photographie représentant une grosse fille, l'air penché, un bouquet à la main.
— Elle est belle, n'est-ce pas? fit-il .
Je lui répondis oui, par politesse.
Nous n'avions plus que cinq minutes avant le lever du soleil. Les clartés de l'aube coloraient l'horizon. Les voiles de vapeurs, quiencombraient le fond des vallées, comme d'immenses crêpes noirs, s'évanouissaient peu à peu.
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— Je suis Saxon, me dit Fritz, des environs de Dresde, ducôtédePilnitz, au commencement de la Suisse saxonne, vous savez bien? Je suis commerçant. Je n'ai pas de fortune, Noémi non plus. Mais nous nous aimions, nous nous sommes épousés. Noémi adore les voyages, moi aussi.
Notre plus grand désir, une fois mariés, était de faire un voyage de noces. Mais cela coûte cher de voyager, avec une femme surtout. Alors, savez- Yous ce que nous avons décidé ? Nous avons décidé que nous ne renoncerions pas à notre voyage de noces... mais que, pour éviter les frais, je le ferais tout seul. J'ai emporté son portrait ; je le sors au bon moment; et en attendant le retour, chaque soir, je raconte ma journée à sa chère image.
A ce moment, le haut du disque rouge du soleil apparut au sommet d'une montagne blanche; ses premiers rayons vinrent nous frapper. Gomme un œil énorme et curieux, cherchant à plonger sur •a terre, il s'éleva, s'éleva peu à peu sur l'horizon et bientôt se montra tout entier, semblant presque s'élancer, dans son impatience de prendre
126 LE MONDE OtJ NOUS SOMMES
possession de son immense domaine. Les chaînes de montagnes qui nous entouraient, d'abord seulement frangées de rose à la pointe, se colorèrent peu à peu jusqu'à mi-hauteur, tandis que dans le fond, attachée à leurs flancs, dormait encore ' une ouate gris perle, trouée çà et là d'un rayon d'or qui la perçait comme un glaive.
Les jolis blagueurs de Paris ont beau en rire : ce sont là des spectacles qui ne s'oublient pas.
Aussi le regardais-je de tous mes yeux, tandis ' qu'à côté de moi, Fritz, partageant mon enthousiasme, élevait au-dessus de sa tête la photographie de sa bien-aimée, en s' écriant à pleine voix :
«Vois, Noémi!... admire!... est-ce beau!...
Ach ! Noémi ! . . . Ach ! Noémi ! >
El le soleil triomphant réchauffait généreusement de ses jeunes rayons cette victime de l'éco* nomie — qui le regardait pour deux.
L'IMMORTEL BLAISINET
Le banquet annuel de rAssociation amicale des anciens élèves du collège municipal Franklin allait bientôt finir.
Dans la vaste salle de Thôtel Continental, toute ruisselante de dorures, coupée en deux pour la circonstance d'un paravent tenant toute la largeur de la pièce, Timmense table s'étendait avec sa nappe resplendissante et ses longs surtouts argentés. Une centaine de convivesi tout au plus. Au centre, le président, les vice-présidents, les
membres du comité, le prix d'honneur de rhétorique. Un bruit léger de conversations s'élevait de ce double rang d'habits noirs alignés : on causait à mi-voix, entre camarades de la même classe, sans communication directe avec les voisins, avec ceux qui étaient avrdessus ou au-dessousy suivant le terme consacré*
Comme toujours en ces sortes de banquets, gaieté douce et tempérée. En peut-il être autrement quand, par un retour forcé, on se voit tel qu'on était — voilà plus ou moins longtemps — sur les bancs du collège? quand le camarade mince et chevelu d'autrefois, qui mordait à belles dents son pain à la récréation de quatre heures, est devenu le gros notaire chauve d'en face, man géant du bout des lèvres et s'inondant d'eau de Vichy? quand un tel — si fort aux barres — nous parle de sa dernière attaque de goutte; quand tel autre — premier prix de thème grec en seconde — serré dans un habit vieux de cinq ans et blanc aux coutures, vous conGe toutes les peines qu'on a pour vivre avec une petite place de trois
L'IMMORTEL BLAISIMET 129
l mille francs dans un mini stère?. Quand bien souvent — ô mémoire ! — on est assis à côté d'un camarade que Ton tutoie comme le Pirée et dont, à rissue du banquet, on va demander le nom à un autre camarade, qui demande le vôtre à son voisin?,..
Et cependant ces banquets d'anciens élèves ont du bon. Ils suffisent parfois à renouer les liens d une amitié prête à se rompre et font tomber dans la caisse du comité de quoi soulager bien des > infortunes cachées, bien des misères dont on respecte le secret.
Semblable à ce moment d'accalmie qui précède Torage, un silence se fit, précurseur des toasts prochains. Les domestiques, interrompant leur service, restèrent comme figés sur place, avec la mine ennuyée et légèrement railleuse de gens qui en sont à leur cinquantième toast de la saison. Blaisinet, président d'honneur, se leva.
Tout Paris connaît ce petit académicien vif, remuant, à la chevelure embroussaillée, à la bouche largement fendue, aux yeux malins, à la
mIa.
laO LK MONDE OU NOUS SOMMES '•
démaixhe bedonnante. Un homme de cœur d'ailleurs, d'une bienveillance inépuisable, et d'une valeur réelle. Son roman historique, Charles Mariely son Esprit philosophique au x\V siècle sont des œuvres de premier ordre. Qi^ant à son Étude sur la papesse Jeanne, c'est elle qui lui a récemment ouvert les portes de l'Académie, malgré la concurrence redoutable de Vasseur, le matérialiste Vasseur, son rival éternel, qui, sur cette question tant controversée, avait soutenu la thèse contraire. Un intrigant, du reste, ce Vasseur, un savant de pacotille, sans conscience aucune, le seul confrère pour qui Blaisinet ressentit non pas de la haine, — il en eût été incapable, — mais quelque antipathie.
Peu habitué à parler en public, malgré son récent discours de réception, le président d'honaeur était fort ému en soulevant son verre; quelques gouttes d'un Champagne d'une marque aussi dorée que douteuse se répandirent sur la nappe, sans la tacher d'ailleurs. La main de l'orateur tremblait, sa voix aussi. Il parla brièvement,
L'IMMORTEL BLAISINET 131
Simplement. Excuses modestes, remerciements du grand honneur fait, souvenirs d'autrefois émaiilés de citations latines, allusions délicates aux choses du jour, souhaits de prospérité au collège et santé générale avec trémolo et regard circulaire; enfin, le toast obligatoire en pareil cas.
Un tonnerre d'applaudissements lui répondit.
Il s'inclina modestement et s'assit avec un soupir de satisfaction non dissimulé. Le vice-président, en face, se leva à son tour, un magistrat fin, au menton rasé, aussi grand que Blaisinet était petit, demi-courbé sous le poids de sa haute taille. Son speach fut court, mais en vers. M. le conseiller taquinait volontiers la Muse. Après les accès de modestie et les allusions de mise, ce speach se terminait, à l'adresse de Blaisinet, par une apostrophe qui flairait ses classiques d'une lieue :
Et toi, toi qui daignas, présidant ces agapes,
Partager avec nous ce dîner de Satrapes
Dont les vins généreux et le menu de choix
Sont loin de l'abondance et du bœuf d'autrefois;
Gabriel Blaisinet, très aimé camarade
A qui TAcadémie a donné Taccolade
— Par ton rude labeur honneur bien mérité, —
Laisse-nous èélébrer ton immortalité !
Immortel, oui, tu Tes !... L'illustre Compagnie, Par un scrutin vainqueur affirmant ton génie, En son temple sacré t*amenant par la main, Vient de teToctroyer, ce titre... surhumain!
Amis, acclamons tous un choix qui nous honore. Nos verres sont vidés?... Qu'on les remplisse encore ! Moi je lève le mien de tout cœur, jusqu'au ciel, Et bois à Blaisinet, Blaisinet... Tlmmortel !
Ne voyant que la bonne intention de ces mauvais vers, tous les convives se levèrent et burent au nouvel immortel, qui» confus et rougissant, la main sur son cœur, remercia et se rassit.
Aussitôt après, nouvelle allocution du trésorier, directeur actuel du collège, s' excusant avec un fin sourire d'avoir à parler de chiffres à une heure aussi avancée du repas, et lisant un exposé long et peu écouté des comptes de Tannée. On se leva enfin de table et Ton passa dans la pièce à côté, où sur une longue nappe blanche un bataillon de tasses de café attendait, flanqué d'un escadron de petits verres à liqueurs, soutenu à son tour par toute une artillerie de cigares, empilés sur des assiettes. Le dos à la cheminée, très entouré, Blaisinet reçut force félicitations et poi-
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gnées de mains; on se ré^init par groupes, par années; on fuma, on causa; un jeune poète dit des vers fort bien accueillis... naturellement > des vides se produisirent peu à peu, et, à onze heures et demie, on se séparait.
Blaisinet sortit le dernier. Bien qu'il dût se lever le lendemain matin de bonne heure pour se rendre à Lyon, où d'importantes recherches à la bibliothèque devaient le retenir quelques jours, il avait voulu demeurer jusqu'à la fin, très sensible à l'accueil enthousiaste qu'on lui faisait. En compagnie du magistrat-poète, il retira son paletot du vestiaire et sortit par la rue Castiglione. Là, les deux camarades de collège se quittèrent.
Voyant la nuit superbe, Blaisinet ralluma pour la vingtième fois son cigare éteint et se mit en marche vers son domicile, peu éloigné d'ailleurs, rue Dauphihe. C'est là qu'il occupait un modeste appartement de garçon, en compagnie de sa vieille gouvernante Rosalie, à son service depuis vingt-cinq ans.
Donc, joyeux, le pas léger et l'estomac satisfait,
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doucement émotionné par les quelques verres de Champagne qu'il avait été obligé de vider en son propre honneur, le nouvel académicien suivait les arcades de la rue de Rivoli et se résumait en lui-même les impressions de la soirée. Lui avaiton fait assez de compliments ! lui avait-on assez serré la main! La lui avait-on assez jetée au nez, cette immortalité si laborieusement acquise et qui s'obtient généralement à l'âge où l'homme a déjà fait les deux tiers de son chemin vers la mort ! Immortel, lui!... Intellectuellement, bien entendu... Soit! Mais encore? Que restera-t-il de lui, après lui ? Dans cent ans — une minute sur Thorloge des siècles, — pensera-t-on encore à le lire? Sera-t-il complètement oublié? Restera-t-il quelque chose de tant de soucis et de tant de veilles? Tout ne s'envolera-t-il pas plutôt, comme feuilles au vent ? Et la science?... Quels progrès ne fera-t-elle pas d'ici-là? N'aura-t-il pas surgi quelque incomparable savant qui, s'appuyant sur des documents nouvellement découverts, présentera un nouveau Charles Martel et démontrera, pièces en main, que
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le Charles Martel de M. Blaisinet — un ancêtre vieux jeu — est tout simplement ridicule et faux de pied en cap? Et la papesse Jeanne? Que ne dira-t-on pas d'elle?... Aura-t-on trouvé la solution définitive de cet éternel problème historique?... A cette double question : « A-t-il existé au ix** siècle, entre le pontificat de Léon IV et celui de Benoit III, un pape du nom de Jean YIII, rayé de la liste des pontifes romains? Ce pape était-il une femme? » aura-t-on répondu victorieusement : Non, cent fois non, comme le veut le bon sens? comme il Ta répondu lui-même, lui, Blaisinet?... Ou bien, au contraire — et à cette pensée, l'académicien jeta nerveusement à terre son cigare encore éteint, — Topinion inverse, celle de Vasseur, de ce gredin de Vasseur, aurat-elle le dessus?... Et admettra-t-on comme vraie toute cette légende absurde, inventée par Anastase, soutenue par Marianus Scotus, Othon de Frisingen, Godefroy de Viterbe, Martin de Pologne et autres, qui fait de la soi-disant papesse Jeanne une Anglaise d'un grand savoir, mettant au
monde une fille en pleine procession solennelle, entre le Colysée et Saint-Clément, et mourant pendant Tenfantement, après un pontificat de deux ans et trente-quatre jours?... Non! non! folies que tout cela! Fariboles! chansons ! contes bleus ! Hincmar de Reims, contemporain de la prétendue Jeanne, fait justice, en un trait de plume, de cette histoire invraisemblable... Et lui seul a raison, comme tous les gens de bonne foi qui ont étudié la question; comme le cardinal Baronius, comme la plupart des historiens modernes, comme lui enfm, Blaisinet!
A ce moment, il se trouvait au milieu du pont des Arts, en face de l'Institut. Il s'arrêta. La lune éclairait en plein le monument, dont les lignes d'architecture se détachaient sur le fond noir du ciel; l'horloge dorée scintillait en haut de la façade, au centre du fronton. Minuit y sonnait.
Un tranquille sourire effleura les lèvres de Blaisinet. Il y était entré, dans ce temple des arts, des sciences et des lettres ; il y avait sa place. Peu devrait lui importer ce qu'on penserait de lui
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après sa mort, n'est-il pas vrai? Et pour l'instant il était vivant, que diable ! et bien vivant... Cependant cette pensée de survivance à soi-même ne cessa de lui occuper l'esprit, et il en était à ce point obsédé qu'en rentrant chez lui, quelques minutes après, comme Rosalie venait lui ouvrir :
— Dans cent ans, Rosalie, dans cent ans!...
lui dit-il en levant les bras au ciel.
— Dans cent ans, monsieur, répondit la bonne fille, habituée aux turlulaines de son maître, il ne restera plus grand'chose de vous comme de moi ! ... Et il ne m'en chaut guère ! Allons ! couchezvous vite ! . . . Voilà minuit passé ! Et je vous réveillerai demain à sept heures.
Le nouvel académicien suivit le conseil de la sage Rosalie el s'endormait peu après, sans avoir pu toutefois chasser de son cerveau le gros point d'interrogation qui venait de s'y poser et en murmurant tout bas : — Immortel!... immortel!
Le lendemain matin, confortablement installé dans un wagon de première classe, Blaisinet filait à toute vapeur sur le chemin de fer de Lyon. Dans le coin de droite — sens du train — il lisait ou plutôt essayait de lire, car son attention était ailleurs. Deux autres voyageurs — deux jeunes mariés, cela se voyait tout de suite — étaient assis de l'autre côté et causaient de très près, amoureusement. Tout entier à ses éludes, Blaisinet ne s'occupait guère de Téternel féminin ; mais il n'était pas homme, cependant, à mépriser la vue d'une jolie frimousse, et celle de sa voisine Tétait
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de tout point. Elle avait des cheveux blonds fri-
j soltants qui se jouaient sur son front, un élégant
! costume de voyage, et s'approchait de son mari
avec des petits mouvements de cou et des petites mines étonnées tout à fait réjouissantes. Un moment, sa main finement gantée se leva et montra les trois lettres P.-L.-M. brodées sur le filet du wagon.
— Oh!... qu'est-ce que ça veut dire?... Pour les Mariés, n'est-ce pas, dis?
— Pour la Mort, plutôt, répondit le jeune homme en riant. Tu sais, les accidents de chemin de fer... Ne plaisantons pas...
Et la lête à la portière :
— Tiens ! nous arrivons justement à cette araeuse bifurcation où a eu lieu l'accident d'il y a quinze jours...
— Ohl fit la jeune femme.
Et elle se réfugia entre les bras de son mari avec des ondulations de biche effarouchée.
Blaisinet était outré. Cet homme lui semblait sinistre et ridicule avec son mauvais jeu de mots.
Aller raconter de telles choses à sa femme, à sa gentille petite femme ! Les sujets de conversation ne devaient pas lui manquer, cependant ! En tout cas, il eût mille fois mieux fait de se taire... Oui! de se taire ! Le silence n'est-il pas quelquefois la plus douce des causeries, quand on s'aime? Un accident de chemin de fer... Comme si cela arrivait jamais!... Aux autres peut-être... et encorel Un formidable choc se produisit, accompagné d'un craquement terrible. Le livre de Blaisinet lui sauta des mains; lui-même fut violemment projeté en avant ; il vit le jeune couple disparaître en jetant un double cri; il se sentit comme poussé au milieu d'un chaos de débris et de [fumée... Un coin de ciel sur la tête... un scintillement de rails à ses pieds... Puis rien, rien, plus rien
Dans la chambre rustique, mais propre, un rayon de clair soleil, entrant par une fenêtre . à petits carreaux, se joue sur les plats de faïence grossière du dressoir et met des paillettes d'or sur
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Jes bougeoirs en cuivre et sur le petit miroir cassé pendu le long de la muraille blanche. Audessus de la cheminée pend un fusil de chasse; dans un coin, le balancier d'une vieille horloge oscille régulièrement. Au pied du lit à rideaux jaunes, une paysanne en cornette tricote des bas. Plus loin, sur une table, des bandelettes de linge près d'une cuvette d'eau.
Comment Blaisinet se trouve-t-il dans celte chambre, sur ce lit haut perché?
— Où suis-je? murmure-t-il.
La paysanne relève la tète : c'est une jeune femme, à la bonne figure.
— Enfin ! dit-elle en se levant vivement sans lai répondre, voilà qu'il parle. Hé! Mathurin, viens donc voir ! . . . je te dis qu'il parle, viens donc !
Un grand diable de paysan , les cheveux pleins de paille et les manches de chemise relevées, apparaît sur le seuil :
— Pas possible, Mathurine?
— Écoute un peu !
Blaisinet dut répéter sa demande.
— Ou VOUS êtes, mon bon monsieur? Mais chez nous... et bien soigné, encore !... Et vous en aviez besoin après ce qui vous est arrivé !
— Quoi donc? fitBlaisinet qui ne se souvenait pas.
— Comment, quoi? Mais l'accident... pardine!
Dix-huit morts et vingt-quatre blessés, ça ne vous suffit point, ça?
Blaisinet frémit. Il se souvenait de tout.
— Et moi?... Est-ceque je suis...
— Mort? pas encore ! dit le grand Mathurin en riant, les poings sur les hanches. Et blessé, non phjs!... Mais dam! vous l'avez échappé belle... On vous a trouvé sous un tas de décombres... et vous n'en meniez pas large quand nous vous avons transporté ici.
— Alors? fit Blaisinet.
— Alors vous êtes resté assoupi pendant deux jours et deux nuits, sans bouger un tantinet... Nous vous avons mis des compresses d'eau froide sur la tête... Comment vous sentez-vous?
— Mais pas mal, sauf un peu de courbature...
L'IMMOHTKL BLAISINET ,143
— Bah! ce n'est rien... Vous en êtes quitte à bon marché !
— Un déraillement, n'est-ce pas?
— Non... une rencontre... un faux aiguillage... toujours la même chose... Quel spectacle, bon Dieu!... C'était à faire frémir... Je travaillais près de là, dans notre champ... et je suis accouru tout de suite... La secousse a été si forte qu'il y a des gens qu'on n'a pas retrouvés...
Et, prenant Un journal sur la table, Mathurin continua :
•— Tenez, deux jeunes mariés d'abord... un comte et une comtesse, s'il vous plaît... Voyez! ça passe comme les autres...
Blaisinet eut un frisson. Le joli couple du wagon, sans doute. Pauvre petite femme 1
— Puis aussi un homme fameux, paraît-il...
Comment donc qu'ils l'appellent... Ah! c'est ici...
Et Mathurin, lisant péniblement le journal :
Parmi les victimes de cette épouvantable catastrophe, nous avons le regret de compter un de nos plus illustres contemporains ^ dont la perte
sera vivement sentie ^ le dernier élu de V Académie française^M. Gabriel Blaisinet. »
— Hein? fit Blaisinet, se levant sur son séant.
— Vous le connaissez?
— On le croit mort?
— Dam ! oui !.•. On n'a rien retrouvé de lui..., et on le savait dans le train, pour sûr... Il allait â Lyon... Mais qu'est-ce que vous avez?
— Moi!... rien... rien...
L'Académicien s'était levé sur son séant et écoulait, bouche béante, très pâle.
— Et vous, comment vous appelez-vous, monsieur? dit Mathurin. Il faudra bien que l'on sache votre nom, à la mairie!
— Moi?... commentée m'appelle?
11 allait dire son nom. . . Une idée subite l'açrêta. Mort! On le croyait mort... les journaux l'annonçaient... A coup sûr, personne n'en doutait plus à Paris. . . Pourquoi ne pas laisser s'accréditer cette erreur?... Quelle belle occasion pour lui de résoudre cette question qui le passionne tant, cette question de la survivance littéraire? N'était-
L'IMMORTEL BLAISINET U5
il pas désireux de savoir ce qu'on penserait de lui, après lui? Rien n'çtait plus facile. Un hasard invraisemblable le servait : pourquoi n'en pas I profiter?
— Eh bien! vous l'avez donc oublié, votre nom? dit Mathurin.
— Durand, François Durand, bonnetier, fit filaisinet.
— Ma foi! monsieur Durand, repritMathurin avec un gros rire, bien vous en a pris d'être bonnetier. Si vous aviez été académicien, comme l'autre, vous y seriez peut-être resté aussi, qui sait? Vous le connaissiez, cet homme-là?... Il écrivait dans les livres?
— Oui, mon ami.
— Un fainéant, alors ?. . .
— Vous l'avez dit.
Première oraison funèbre. Ce rôle de mort
vivant allait être drôle, décidément! Oui, mais comment le jouer? Quelle conduite tenir pour dérouter les soupçons?... Se cacher plus longtemps dans ce pays sous jan faux nom était chose
très difficile. Mieux valait rentrer à Paris, y vivre incognito, observer, voir, savoir Tcffet produit par cette mort subite ; en un mot, résoudre sur place le problème posé.
Ainsi décidé, ainsi fait. Mathurin et Mathurine grassement remerciés, Blaisinet, à la nuit close, le collet de son paletot relevé jusqu'aux oreilles, se dirigea vers la petite gare et monta dans le train, non sans un frisson désagréable. Les deux braves paysans ne le quittèrent qu'une fois installé dans le wagon, après promesse faite par M. Durand, bonnetier, de deux douzaines de bonnets de coton pur fil. Arrivé à Paris sans encombre vers onze heures du soir, l'académicien se rendit nie Dauphine. Sur le seuil de la maison, il s'arrêta.
Qu'allait dire Rosalie? Comment allait-elle prendre ce retour imprévu?... Une telle émotion pouvait la tuer, la pauvre vieille!... Elle lui avait témoigné tant d'affection, tant de dévouement depuis vingt-cinq ans!... Il n'avait pas de secret pour elle. Il ne lui avait pas caché qu'elle iBgurail dans son testament pour une somme importante...
L'IMMORTEL BLAISINET 147
Mais elle était inaccessible aux questions d'intérêt, la brave fille I ... Il en était bien sûr. . . Allons ! quoi qu'on en dise, la joie ne tue pas, et, le premier moment de surprise passé, tout s'arrangerait.
Il sonna, passa rapidement devant la loge du concierge sans être vu, monta l'escalier, introduisit la clef dans la serrure, ne voulant pas réveiller par son coup de sonnette cette bonne Uosalie, endormie sans doute à pareille heure. Arrivé dans la salle à manger, quel ne fut pas son étonnement de voir un mince filet de lumière sortir de sa chambre à coucher! Qu'était-ce donc? Il poussa la porte. Elle était là, l'excellente Rosalie, douillettement installée dans le fauteuil de l'académicien, près d'une table couverte des reliefs d'un souper délicat. Dans le fond de l'alcôve, le lit — le lit de Blaisinet, — tout préparé, attendait.
En voyant entrer son maître, elle se leva toute
droite et, avec un accent mêlé d'étonnementet de
If dépit :
— Ah ! ça, vous n'êtes donc pas mort, monsieur!... En voilà une plaisanterie, par exemple 1
Et ce fut tout. Blaisinet espérait mieux. Rosalie le recevait de la sorte, Rosalie, la seule affection sur laquelle il croyait pouvoir compter!... pas une larme!... Pas un moment d'émotion!... Pas le moindre petit évanouissement!... Et il craignait que son brusque retour ne la tuât!... Allons donc ! les morts vont vite !
— Mort?... Non, je ne suis pas mort, Rosalie ; mais je veux l'être pour tout le monde, excepté pour vous.
Et il expliqua son projet à la vieille bonne, qui récoutait bouche béante, l'air bougon, les yeux tout remplis du regret de l'héritage envolé. Après tout, n'était-ce pas un intrus, ce maître qui revenait ainsi de l'autre monde, sans crier gare?
Le projet de Blaisinet était assez aisé à exécuter. II n'avait aucune espèce de parents; il ne recevait jamais de visites; il suffirait donc pour lui de n'être pas rencontré. Il sortirait le soir seulement, dans les quartiers peu fréquentés, modifierait son vêtement, laisserait pousser sa barbe ; bref, agirait comme un forçat en rupture de ban. Le bail de l'appartement continuerait au nom de Rosalie. Pour s'assurer d'elle, il la menaça de la déshériter en cas d'indiscrétion. Sans doute, ce serait une singulière existence; mais elle ne durerait qu'Un,
temps et lui permettrait de pousser son expérience jusqu'au bout.
Son premier soin fut de lire les journaux. Les articles nécrologiques y pleuvaient, très élogieux, cela va sans dire, puisqu'on le croyait mort, et rendant un souverain hommage à la mémoire du défunt. Dans tous aussi , cette phrase plus ou moins modifiée, mais au fond toujours la même :
« La mort du regretté Blaisinet laisse un fanteuil vacant à F Académie, On commence à se demander quel successeur Villustre compagnie donnera à V auteur de la Papesse Jeanne. >
Un successeur? Ce mot faisait un singulier effet à Blaisinet. Il allait être remplacé, de son vivant! Un autre allait occuper la place qu'il occupait réellement encore! Un fauteuil pour deux!..
Quelle bonne farce jouée à ses collègues ! Et quelle serait leur surprise, leur stupéfaction, quand ils le verraient revenir de l'autre monde et réclamer sa quarantième part d'immortalité!... Il ne pouvait s'empêcher d'en rire tout bas. Un successeur!... Quel serait-il, ce successeur?... Les concurrents
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ne manquaient point. Mais qui choisirait-on?... Serait-ce un poète, le jeune et élégiaque Francis, au talent si fin et si sympathique? le spirituel Rabout, romancier, journaliste, et propriétaire d'un journal? ou bien encore un candidat perpétuel quelconque, n'ayant d'autre titre à obtenir les suffrages de l'Académie que sa constance à lessolliciler? Peu lui importail, au reste. Une seule chose l'eût exaspéré : l'élection de Vasseur. Mais elle n'était pas à craindre. Son élection, à lui, Blaisinel,aYai t été une protestation éclatante contre les théories de son rival. Vasseur lui-même, malgré son audace, n'aurait point celle de se présenter. Ce serait aller au-devant d'un échec, irrémédiable cette fois. Non! il aurait certainement, sinon la pudeur, du moins l'habileté de laisser passer une ou deux éleclions intermédiaires et peloterait en attendant partie.
Le candide Blaisinet se trompait. Ce Vasseur avait toutes les hardiesses. Un mois à peine après l'accident, il faisait paraître dans la Revue grise ^ la continuatrice de Xs. Revue jaune y qui elle-même
avait succédé à la Revue violette, un long article sur l'académicien défunt. Il le couvrait de fleurs,
bien entendu; mais, par moments, on percevait le sifflement <iu serpent sous les roses. Tout en rendant justice à son immense talent, il se permettait modestement — oh ! bien modestement ! — quelques légères critiques de détail. Un mois après, second article, plus net celte fois, dans lequel il rééditait ses théories personnelles, espérant, disait-il à la fin d'une période, les voir bientôt partagées par ceux-là mêmes qui les avaient autrefois méconnues. C'était clair. La candidature était posée.
— Bah! se dit Blaisinet, stupéfié de tant. d'effronterie; peine inutile!... Il aura beau faire, il n'en arrivera pas à ses fins. Cette candidature grotesque ne trouvera pas de défenseurs dans la presse ; on l'y attaquera, bien au contraire, et vertement. Ce ridicule ballon d'essai crèvera au premier coup de plume; et on ne tardera pas à le lui porter...
Le candide Blaisinet se trompait encore. Avec
L'IMMORTEL BLAISINET 153
un ensemble parfait, ces mêmes journalistes qui l'encensaient peu de temps auparavant firent volteface complète et entamèrent l'éloge du nouveau candidat. Une campagne en sa faveur s'organisa activement; des coteries se formèrent; la politique s'en mêla; bref, au bout d'un mois ou deux, l'élection devenait sinon assurée, du moins très pro*
bable.
C'en était trop!... Blessé dans ses convictions,
dans ses amitiés, dansson amour-propre, Blaisinet n'y tint plus. Oui, il empêcherait à tout prix un pareil résultat! Il renoncerait à son incognito, rentrerait tout à coup dans cette vie dont on le croyait sorti à tout jamais ! C'était justement au^* jourd'hui séance : il allait se rendre à l'Institut, se montrer à ses collègues stupéfaits, et, hautement, il leur dirait tout ce qu'il avait sur le cœur...
Déjà il prenait son chapeau, prêt à sortir : une réflexion le retint. Après tout, cette élection de Vasseurest possible, mais rien de plus. En la rendant impossible par sa résurrection, il se priverait d u plaisir de voir son rival échouer. En outre, il
154 LE MONDE OU NOUS S03U:eS
lui épai^erait tous les ennuis, tous les tracas du malheureux atteint de ce que ses collègues et lui appelaient en riant la c fièvre verte » : les notes aux journaux, les renseignements biographiques et intimes, les caricatures des feuilles à un sou, et surtout les visites, les fameuses visites !... Il se souvenait de celles qu'il avait faites, lui, Blaisinet, et à ce souvenir un gros soupir de soulagement sortait de sa poitrine. Aurait-il la grandeur d'âme d'épargner à ce gredin de Vasseur les cinq étages cirés? les attentes dans les antichambres? les accueils glacés que Ton vous fait? les courbettes que l'on doit faire? les conversations banales sur tous les sujets, excepté sur celui qui vous intéresse? les compliments forcés à l'auteur d'un livre qu'on ne connaissait pas quinze jours auparavant et que l'on vient de feuilleter à lahâle, du bout des doigts, juste assez pour lâcher quelque bêlise en en parlant?... Jamais de la vie ! Puisque M. Vasseur veut tâter de l'Académie, qu'il en gravisse le chemin et qu'aucune des stations du Calvaire ne lui soit épargnée !
L'IMMORTEL BLAISINËT 155
Avec un sourire féroce, Blaisinet remit son chapeau sur la table et résolut d'attendre le jour de rélection.
Enfin, ce jour arriva. Trois concurrents en présence: Francis, Rabout et Yasseur. Chances à peu près égales ; lutte chaude assurément. Blaisinet passa cette journée chez lui, comme toutes les autres d'ailleurs, en proie à une vive agitation. A cinq heures et demie, Rosalie lui apporta le journal contenant le résultat du vote. . . Il ouvrit d'une main tremblante la feuille encore tout humide... Yasseur élait nommé.
Celte élection impressionna vivement Blaisinet. Il y vit une preuve manifeste de ringratilude des hommes : c'était la répudiation de ses doctrines les plus chères ; c'était l'oubli se faisant, rapide et profond, autour de son nom, autour de ses ouvrages. Mais il élait de sang gaulois, et l'idée d'assister tout vivant à l'élection de son successeur le faisait rire dans sa barbe, fort longue maintenant pour protéger son incognito.
Suivant l'usage, Vasseur devait faire l'éloge de celui qu'il rempkçail. Ma foi! ce serait curieux de voir comme il s'y prendrait, l'effronté ! comme
L'IMMORTEL BLAISINET .157
i] apprécierait le laleat du défunt et, avec des paroles mielleuses, piquerait de jets de vinaigre la mémoire de celui dont il avait pris la place. Les vacances approchant, la réception ne tarderait guère... Blaisinet attendit. Au reste, en vrai travailleur, il ne perdait pas son temps. 11 occupait ses loisirs et sa réclusion forcée à une étude sur r Émancipation des communes, étude projetée depuis longtemps et qu'il menait grand
train.
La réception de Vasseur fut fixée aux premiers
jours de juin. Blaisinet eût pu se contenter de lire dans les journaux le discours de son i^emplaçant; mais cette satisfaction ne lui suffît pas. Il ne put résister au désir de l'entendre, d'assister à la séance, d'être là, en un mot, prêt à se montrer au bon moment.
Mais comment s'y prendre? Demander un billet, c'était se faire reconnaître, et il ne voulait être reconnu... qu'après. Il se décida à tenter la chance, à essayer d'entrer en se faufilant dans la foule. La séance s'ouvrait à deux heures, comme
d'habitude : dès onze heures et demie il sortit de chez lui, méconnaissable avec sa barbe longue, ses lunettes vertes, son vêtement modifié des pieds à la tête. Il faisait une claire journée de printemps; Paris s'égayait sous un joli ciel bleu ponctué de légers nuages blancs. Par force d'habitude, Blaisinet entra tout droit dans la grande cour de l'institut; mais il comprit bien vite qu'il lui serait impossible de tromper l'œil vigilant de l'aimable et incorruptible Pommerard et de forcer les places privilégiées du centre. 11 se mit humblement à la suite d'une queue déjà très longue, qui serpentait sur le trottoir et montait jusqu'à l'entrée de l'amphithâtre du Nord. A sa droite, deux jolies Parisiennes, deux habituées qu'il connaissait bien.
— Vous souvenez-vous, ma chère, il y a un an, à la réception de ce pauvre Blaisinet?... Quel monde !
— Oh ! moins qu'aujourd'hui... Vasseur est plus intéressant;.. On dit qu'il y a dans son discours certains passages...
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— Tandis que celui de Blaisinet, entre dous> était d'un fade !
— Et si mal lu !
Attrape, pauvre immortel !
Après une attente assez longue, une poussée se fit. On entrait.
— Et mon bourgeois qui ne vient pas ! dit à côté de Blaisinet un commissionnaire qui gardait une place, un billet à la main.
— Donnez-moi le billet, fit Blaisinet à voix basse, lui montrant une pièce d'or.
L'infidèle Auvergnat prit la pièce d'une main, donna le billet de l'autre, et disparut. Un instant après, suivant la foule, Blaisinet entrait dans la place, gravissait un escalier étroit et se trouvait assis au deuxième rang de l'amphithéâtre du Nord , juste en face le bureau.
La voilà bien, cette salle sévère, froide, à l'architecture sèche, d'une tonalité grise, éclairée par une lumière crue tombant du haut de la coupole, tout un ensemble vieillot et guindé, mais imposant par cela même et gardant sa note per-
sonnelle au milieu des ruines et des changements perpétuels des temps. Sur le fond vert des fau-j teuils de rhémicycle, les pantalons rouges de deux| lignards éclatent comme des coquelicots dans un champ de luzerne. Les trois amphithéâtres sont déjà remplis jusqu'en haut, ainsi que les (rois tribunes; quant aux places du centre, elles se garnissent lentement, peu à peu. Affable et digne sous son vêtement noir et sa chaîne d'argent, Pommerard, souriant aux figures familières, introduit les arrivants et leur indique d'un doigt discret les places à prendre en dehors du banc de la famille, réservé. Voici venir tous les habitués de ces premières suivies : journalistes, hommes de lettres, belles mondaines aux chapeaux compliqués, lançant quelque ingénieuse toilette de circonstance, la toilette académique, d'une gravité rose. Un petit frémissement de satisfaction à l'entrée, en constatant l'effet produit, un salut à droite, un sourire à gauche, et les voilà assises avec un frou-frou de soie, droites, fraîches dans ce cadre fané.
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Blaisinet les reconnaît toutes : la marquise qui lui a demandé deux pauvres petites places pour sa réception; la jolie baronne qui tenait à l'avoir à dîner le soir même, toute fière de le présenter à ses invités; la générale qui lui jurait de ne plus écouter aucun discours après le sien, tant elle avait pris plaisir à Tentendre... Oui, elles sont là toutes, bavardant, remuant, heureuses, fières, tranquilles, comme si rien n'était arrivé, prêtes à applaudir son rival comme elles l'avaient applaudi lui-même. . . Oh ! les ingrates ! les ingrates I Pauvre Immortel !
Le centre est entièrement rempli, et cependant toujours un nouveau flot d'arrivants. Trouver une seule place semble un travail surhumain.
Pommerard arrive à en découvrir vingt et case tout le monde, par un prodige d'habileté. Les petits bancs — les becquetSy comme dit en argot de théâtre le joyeux Lecerf, l'académicien — s'ajoutent les uns aux autres et grimpent en cascades jusqu'au bureau. La blondç marquise de X. . . (qui n'en manque pas une !) arrivée en
relard, comme toujours, trouve sa place juste au-dessous du verre d*eau sucrée, que frôle la plume de son chapeau. Sur tout cela voltige un bruit de conversations discrètes, comme un susurrement de guêpes prêtes à déguster le miel académique.
Deux heures sonnent. « Portez armes ! » commande un officier invisible, dans le fond. Les portes vertes, derrière la tribune, s'ouvrent largement : le flot des membres de l'Institut envahit rhémicycle réservé. Brouhaha dans le public. On se nomme, entre voisins, les académiciens connus, et on se les montre, curieusement. De ce déluge de vêtements noirs émergent tout d'abord ceux qui portent l'habit à palmes vertes, six seulement. Au bureau viennent s'asseoir le directeur, qui devra répondre au récipiendaire ; lechancelier, grand et fort, barbe grise en pointe ; le secrétaire perpétuel, figure bien connue, spirituelle et douce, dont la coloration un peu vive est atténuée par une jolie aigrette de cheveux blanc d'argent. Voici enfin, flanqué de ses deux parrains, Vasseur,
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serré dans son habit neuf trop étroit, le gilet blanc, trop large, remontant vers l'estomac, Tépée mal attachée, presqu'au milieu du ventre, avec un faux air de glaive romain. Un petit pupitre garni de clous dorés, maintenant sur sa tige le traditionnel verre d'eau sucrée, se dresse à l'un des bancs à gauche. Entre ses deux parrains, Vasseur s'y installe, prêt à lire son discou.
Perdu dans la pénombre de l'amphithéâtre, Blaisinet contemple son remplaçant. Quel air arrogant! Quel frémissement de vanité satisfaite dans tout cet être, depuis le bout des cheveux^ frisés pour la circonstance, jusqu'à la pointe des pieds mal à l'aise dans des escarpins vernis! Quel regard assuré, presque méprisant, sur cette foule accourue pour l'entendre ! Et au fond de tout cela un mérite si mince, rien que de l'audace et du savoir-faire! Et ce discours dont les feuilles, fraîchement imprimées, font un petit tas blanc et carré sur le drap vert du pupitre, quel sera-t-il ? De quel encens douteux sera chargé l'encensoir que le remplaçant doit, de toute éternité
' académique, agiter en honneur du remplacé?
— La parole est à M. Vasseur, adil le directeur.
Le récipiendaire se lève ; il tousse légèrement,
trempe ses lèvres dans le verre d*eau sucrée ; puis,
après un regard circulaire, d'une voix distincte :
« Messieurs,
» Appelé par vos suffrages à remplacer un homme aimé et admiré de tous, j'ai d'abord été effrayé par la difficulté d'une pareille tâche, me sentant indigne d'un pareil honneur. A ces appréhensions générales, que chacun eût éprouvées comme moi, s'en joignaient de personnelles. Tout en professant pour M. Blaisinet la plus haute estime et la plus profonde admiration, j'avais eu l'audace, que dis-je?... le malheur de me trouver en désaccord avec lui sur quelques points de doctrine. Ce désaccord, j'aurais certes dû l'éviter, par modestie ; par conscience, je ne le pouvais pas. »
Un murmure approbalif accueillit cette phrase
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que l'orateur prononça d'une voix émue, Ja main sur son cœur.
— Ta conscience ! réfléchit Blaisinet ; dis plutôt la vanité, ton orgueil, ta soif de bruit, de popularité, de réclame!
— « Est-il besoin d'ajouter que je trouvai toujours en M. Blaisinet le plus noble, le plus généreux des adversaires? Il fut des vôtres, messieurs, et c'est tout dire ! >
— Flagorneur 1 murmura Blaisinet.
— € A la vérité, nos désaccords ne portaient que sur des points de détail. Je n'eusse jamais osé entamer une discussion de principes avec un maître tel que M. Blaisinet; j'eusse été sûr à l'avance de la défaite; mes forces n'eussent jamais pu résister aux siennes ; pour tout dire, en engageant un pareil combat, j'eusse trop redouté — permettez-moi cette comparaison biblique —
j'eusse trop redouté, dis-je, le sort de Jacob luttant avec l'ange. »
Un ange ! . . . Blaisinet ! . . . L'image était cruelle. . . On sourit... Vangeùi la grimace.
L'orateur avait visiblement conquis l'attention de son public. Il lisait bien, savait faire valoir les moindres phrases et, comme un comédien habile, forçait l'applaudissement à la fin de la période par un regard et un arrêt significatifs. Tout le monde était sous le charme; les belles dames n'agitaient plus leurs éventails, qui, comme des papillons assoupis, reposaient sur leurs poitrines; la blonde comtesse de X..., suspendue aux lèvres de Vasseur, la tête penchée en arrière, laissait sa plume de chapeau barboter dans le verre d'eau sucrée du secrétaire perpétuel, trop galant pouis'en plaindre. Ah! bien qu'il ne fût question que de lui tout le temps, qu'il était loin, le pauvie Blaisinet !
Après un aperçu de la vie, « vie de labeur acharné, trop vite interrompuepar la plus épou-
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vantable des catastrophes, î Torateur en arriva à Texaraen des ouvrages et à l'apprécia tion du talent. Blaisinet dressa l'oreille, attentif et palpitant.
— « C'est maintenant plus que jamais, messieurs, que j'aurais besoin du lact, de l'esprit, du génie d'un seul d'entre vous pour me venir en aide, tant est délicate cette partie de ma tâche, tant je me sens hésitant entre deux sentiments également puissants : le respect du talent, et le respect de la vérité. Si je n'écoulais que le premier de ces deux sentiments, je louerais entièrement l'œuvre de mon prédécesseur; mais le second m'oblige à restreindre mon enthousiasme et à atténuer mon admiration. Le principal des ouvrages de l'illustre défunt, VElude sur la papesse Jeanne.,. »
— Nous y voilà! pensa l'illustre défunt.
— < ...est assurément une œuvre du plus grand mérite. Le plan et le style sont à louer sans res-
Iriclions, et l'auteur a su mener à bien un travail qui eût effrayé de plus hardis, sinon de plus habiles. Mais, messieurs, ne se sent-on pas pénétré d'une tristesse involontaire quand on pense que tant de soins, tant de soucis, tant d'efforts, ont été mis au service d'une cause médiocre, il faut bien le dire, et que tout le talent de son défenseur n'a pu rendre meilleure? »
— Une cause médiocre! murmura Blaisinet, pâle, les dents serrées...
— « ...Lorsque vous avez reçu M. Blaisinet dans votre sein, vous avez voulu récompenser en lui l'homme de goût, l'homme de travail, l'honnête homme; et jamais plus haute récompense ne fut plus justement méritée. Mais (laissez-moi vous le dire, car j'en ai la conviction intime), si votre ardente et complète sympathie était acquise à l'auteur, vous faisiez vos réserves au sujet de l'œuvre, admirant moins les théories elles-mêmes que la façon supérieure dont elles étaient pré-
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sentées. Au3si, en admetlant qu'on en eût la hardiesse, ne pourrait-on avoir le droit de vous accuser de vous être déjugés en me nommant, moi, adversaire de M. Blaisinet, car, je le répète, votre hommage allait à l'homme et non au défenseur d'un système que vous n'admettez pas, que personne, vu les progrès de la science, ne pourrait admettre aujourd'hui ! »
Blaisinet eut un soubresaut. Cette fois, c'en était trop ;Yasseur dépassait les bornes. L'Institut tout entier allait se lever et protester contre un pareil discours, en dehors de toutes les traditions académiques! Un récipiendaire parler ainsi de son prédécesseur, c'était un scandale! Mais non, rien. Nul ne bougeait. Au contraire, un sourire approbatif souligna la phrase de l'orateur; quelques têtes s'inclinèrent en signe d'acquiescement... Allons! il était bien mort, le pauvre immortel !
— € ... Simon illustre prédécesseur a soutenu
le formidable paradoxe de la non-existence de la papesse Jeanne, c'est que son talent se plaisait à dépareilles difficultés; c'est que, semblable aux grands avocats, il mettait sa joie à défendre les causes désespérées; mais croyons, faisons-lui l'honneur de croire qu'il avait trop de jugement, trop de bons sens, pour être convaincu... »
— Un paradoxe! pas convaincu! grimaçait Blaisinet qui perdait peu à peu la tête et se trémoussait sur son banc, gagné par la colère.
— « ... Oui, messieurs, tôt ou tard, si la Providence l'avait conservé à notre admiration, avec cette franchise qui était un des principaux traits de son caractère, M. Blaisinet eût reconnu son erreur, et, comme vous, comme moi, comme tous, il eût proclamé hautement que, malgré le témoignage d'Hincmar de Reims, malgré celui de Baronius, il a existé au ix* siècle un pape du nom de
L'IMMORTEL BLAISINET 171
Jean VIII et que ce pape était une femme ! ! ! d
— Jamais! jamais! jamais! cria Blaisinet à pleine voix, tout droit, la main tendue, les cheveux hérissés.
Une immense ondulation se produisit dans l'assemblée; toutes les têtes s'agitèrent, tous les yeux se fixèrent sur lui. On ne le reconnaissait pas, on le prenait pour un fou.
— A la porte ! cria-t-on de tous côtés.
— A la porte, moi?... fit Blaisinet, ironique et majestueux. Allons donc !
Et, dans une poussée prodigieuse, la main tournée vers son adversaire, franchissant les rangs qui s'étagent au-dessous de lui, marchant sur les têtes, sur les épaules, sur les bras, écrasant les chapeaux, au milieu du brouhaha et de l'ahurissement général, il va droit, droit à Vasseur. Un cri s'élève, répété aussitôt par cinq cents voix:
— Blaisinet !
Il était reconnu !
m LE MONDE OU NOUS SOMMES
Le directeur, échevelé, hurla en se couvrant de son bicorne :
— Quaranle et un! nous sommes quarante et un!
Et il s'effondra sous le bureau, ainsi que Je chancelier et le secrétaire perpétuel.
— Quaranle et un ! exclamèrent tous les académiciens, les bras au ciel.
Blaisinet était arrivé au pupitre vert. Derrière, Vasseur, pâle et effaré, entre ses deux parrains.
— Ah I gredin 1... fit Blaisinet en le saisissant à la gorge; pas convaincu, moi! Une femme, Jeanne! Rends-moi mon fauteuil, entends-tu?
Rends-le-moi !
Vasseur plongea sous le banc avec ses deux parrains.
Alors, prenant possession de son fauteuil, superbe, triomphant, Blaisinet, du haut du pupitre, jeta un regard méprisant sur cette foule ingrate, et, tout à coup, oubliant sa qualité de conservateur attitré de la langue française et son horreur pour les néologismes:
L'IMMORTEL BLAISINET 173
— Lâcheurs!... cria-t-il.
surprise ! A ce mot, aussi naturel que naturaliste, le dôme gris, les gradins, la foule, les académiciens, tout disparaît, tout s'évanouit...
— Sept heures !... Allons ! levons-nous, monsieur ! fit au côté de Blaisinet une voix douce et bien connue.
Il regarde. C'est Rosalie... Il se trouve dans sa chambre... Il avait rêvé! Le vilain cauchemar! Oh ! les banquets du collège ! on ne Ty prendra plus.
Une demi-heure après, Blaisinet, rasé de frais, montait dans un fiacre.
— Eh bien! qu'avez-vous, Rosalie ? dit-il à sa bonne qui s'essuyait les yeux.
— Dam ! vous partez, monsieur.
L'IMMORTEL BLAISINET 175
— Vous m'aimez donc, Rosalie?
— Si je vous aime, monsieur! dit la gouvernante offusquée ; si je vous aime !
Blaisinet l'attira vers lui et déposa deux gros baisers sur sa bonne figure ridée.
— Eh bien! qu'est-ce qui vous prend, monsieur?
— Rien, Rosalie; je pense seulement qu'il y a de bons cœurs ici-bas, que les hommes sont des sots de vouloir regarder plus loin que le bout de leur nez, et des vaniteux de se préoccuper de ce qu'on dira d'eux quand ils ne seront plus là pour l'entendre !
— Eh! monsieur, faut pas être si curieux ! riposta la vieille servante.
El, dans le brouillard du malin, le fiacre partit cahin-caha vers la gare de Lyon, emportant Blaisinet, sa malle... et son immortalité.
LE CHEVALIER BOMPARDINI
Pendant deux ans, le chevalier Alfonso Bompardini, de Florence, avait mené la grande vie avec demoiselle Pascaline Truffard, du théâtre du Palais-Royal, de Paris.
Quatrième jeunesse, chauve, maigre et jaune comme un parchemin, il n'avait assurément rien de bien séduisant, le chevalier Bompardini; mais il se défendait très sérieusement et très bien, ma foi ! contre les envahissements de l'âge. La barbe trop noire et les dents trop blanches, admirablement pris dans ses habits du premier faiseur, le linge éblouissant et les gants irréprochables, d'honneur, certains jours et à certaines
178 LK MONDjE OU NOUS SOMMES
heures, malgré ses cinquante-cinq ans, il en paraissait à peine... cinquante-deux. Puis, ainsi qu'il se plaisait à le répéter lui-même, il était de très bonne famille et de très vieille noblesse; or tout le monde sait que ces demoiselles du théâtre du Palais-Royal n'aiment pas à se mésallier.
Pendant deux ans et demi, la jolie actrice avait été comblée des libéralités du chevalier. Un ckarmant petit perchoir dans le quartier des Ternes, un élégant équipage, des bijoux vrais pour une bonne moitié au moins (ce qui était plus que suffisant pour faire croire à Tauthenticité du reste), de joyeuses petites fêtes, peu d'exigences et beaucoup d'égards, tel avait été le lot, fort agréable en somme, de la jeune Truffard pendant ces deux années.
Mais hélas ! les plus beaux rêves ont une fin I Celui de Pascaline ne fit pas exception à la règle.
Un beau matin, le chevalier Bompardini déclara net à la blonde enfant qu'il était complètement à sec et qu'il ne lui restait plus un sou de l'immense fortune de ses pères.
Celte confidence porta un coup terrible à Pasca-
LE CHEVALIER BOMPARDINI 17U
ine. Non pas qu'elle aimât le chevalier (elle
était donné à elle-même trop de preuves du contraire), mais la durée exceptionnelle de cette liaison — deux ans ! — lui avait permis de caresser un projet cher à toutes ses collègues en art dramatique, celui de se faire épouser par le chevalier Bompardini. Chevalière Bompardini ! cela sonnait bien à l'oreille, et les petites camarades en mourraient de jalousie.
Le chevalier la quittant, trouverait-elle jamais une aussi bonne occasion de réaliser ses rêves ambitieux?... Si les princes qui épousent des bergères de théâtre se rencontrèrent quelquefois, l'espèce en est encore assez rare. .. Bompardini manquant, en découvrirait-elle un second dans des conditions analogues, présentant un titre aussi authentique et un âge aussi plein d'espérances?
D'un ' autre côté, épouser un homme ruiné, ruiné par elle, c'est vrai, mais qui, à cause de cela même, n'en était que mieux ruiné, c'était chose grave. Elle avait bien quelques petites économies, elle, mais si peu ! si peu ! Il faudrait renoncer au
train mené jusqu'ici, à la vie joyeuse et brillante,
à tout enfin.
Pourtant, chevalière Bompardini, même pauvre»
cela avait grand air. Même pauvre î qu'est-ce à dire? La pauvreté n'est-elle pas l'auréole de la noblesse ? Et déjà Pascaline, fille d'une concierge honorable, mais des BatignoUes, se voyait chevalière Bompardini — noble dame ruinée — se promenant à pied au bois en modeste équipage, accompagnée d'une levrette fidèle au malheur, et suivie d'un vieux serviteur incorruptible, à galons d'or et à cheveux d'argent.
C'est sous l'empire de ces réflexions diverses que Pascaline, au moment où elle reçut le terrible aveu du chevalier, réfléchit deux minutes au lieu de lui montrer immédiatement la porte comme elle l'avait déjà fait, comme elle l'eût fait encore pour tout autre homme aussi complètement ruiné.
Après ces deux minutes de réflexion, d'un geste noble, elle lui fit au contraire signe de s'asseoir. Sa résolution était prisç. Décidément, elle pré-
LE CHEVALIER BOMPARDINI 181
ferait la noblesse à la fortune. Elle serait chevalière Bompardini. D'ailleurs, le blason une fois acquis, elle se chargeait de le redorer, fût-ce avec de l'or étranger, la vigilance et la jalousie du chevalier étant — elle le savait de reste, — quantités négligeables, comme on dit en chimie.
— Chevalier, dit-elle à Bompardini qui venait de s'asseoir, très étonné au fondd*être encore là, vous avez douté de moi; vous avez eu tort. Vous êtes ruiné! La belle affaire !... C'est vous que j'aime et non pas votre argent ! Je vous ai connu et apprécié riche; vous voilà pauvre. Rien ne sera changé entre nous.
Bompardini n'en pouvait croire ses oreilles.
Pascaline continua.
— Je désire au contraire que les liens qui nous unissent deviennent encore plus étroits en devenant légitimes. Je n'étais que votre maîtresse : c'est votre femme que je veux être aujourd'hui. ie vous soutiendrai dans la tristesse comme vous m'avez soutenue dans la joie. Votre délicatesse
naturelle vous empêcherait sans doute de me
demander ma main : c'est moi qui vous demande la vôtre ! Vous ne me la refuserez pas.
Bompardini se leva. Il prit la main de Pascaline, la porta à ses lèvres avec ce grand air dont il ne se départait jamais et la baisa. Puis, de sa douce voix d'Italien :
— Merci, Pascaline. Je n'en attendais pas moins devons. Votre âme, elle est belle et grande comme le soleil et votre proposition elle me touche au fond du cœur. Mais vous le savez, mon enfant, le mariage est chose grave, surtout dans les vieux pays latins comme les nôtres , où les sages lois de divorce n'ont pas encore pénétré. Avant de vous donner pour toujours ce nom de Bompardini, illustré depuis tant de siècles, je vous demande la permission de réfléchir un peu. Je vais vous quitter; je vais rentrer chez moi; dans le silence du cabinet, je causerai avec l'âme de mes nobles aïeux ; je viendrai ensuite vous rendre réponse.
-Et le chevalier Bompardini sortit noblement, laissant Pascaline plus que jamais désireuse de devenir la femme d'un gentilhomme ayant
LE CHEVALIER BOMPARDINl 183
de si grandes manières et des aïeux aussi huppés.
A peine le chevalier Bompardini fut-il dans rescalier, quMl murmura à mi-voix et sans le moindre accent italien ces quelques mots essentiellement français :
— Elle est raide, celle-là !
Puis il descendît sur le boulevard, absorbé dans $es réflexions. Machinalement, il arriva devant son cercle et y entra.
Quelques minutes après, plongé dans un grand
fauteuil en maroquin vert, il était en train de
parcourir les feuilles publiques, quand il fil un
, haut-le-corps et se mit à regarder de nouveau le
\ journal, en étouffant une exclamation joyeuse.. Il
venait d'y lire ceci :
c Enfin!!! La loterie des Arts non décoratifs vient d'être tirée hier. Le gros lot de 500,000 fr. a été gagné par le numéroS,SSSy de la 20* série. »
Ces lignes, si simples en apparence, prenaient une importance considérable aux yeux du chevalier. Il se souvenait qu'un soir de l'été dernier, comme il dînait aux Champs-Elysées avec Pascaline, celle-ci lui avait dit tout à coup, entre la glace et le raisin, pendant que les refrains de café-concert montaient dans l'air :
— Faites-moi un grand plaisir, chevalier. Prêtez-moi un louis.
Vis-à-vis du chevalier, Pascaline n'employait jamais le mot « donner » ; elle trouvait « prêter » plus digne.
— Un louis? chère belle, et pourquoi un louis? lui avait-il demandé, tout en mettant généreusement la main à la poche.
— Je suis superstitieuse, vous le savez, avait répondu la blonde enfant. J'ai rêvé cette nuit que le numéro gagnant de la loterie des Arts non décoratifs serait le numéro 3,333, pareille succession de bossus devant assurément porter bonheur. Il y a vingt séries : je vais prendre le 3,333, dans chacune d'elles.
LE CHEVALIER BOMPÂRDINI 185
— Voici, avait-il répondu en donnant le louis demandé, et que Dieu vous garde !
Oui, le chevalier se souvenait de tout cela, et il se disait en lui-même :
— 500,000francs!Elleagagnéles500,000francs.
Cela change la thèse. . . Jolie dot, 500,000 francs. . . . Mes aïeux ne valent pas plus... sUls valent même autant... Allons ! je puis les lâcher pour ce prixlà... Retournons chez Pascaline... Chère enfant, va-t-elle être contente !... Moi, je ne suis pas fâché non plus ! »
Disant cela, le chevalier tapait sur son gousset déplorablement vide.
Il prit son chapeau et fit en sens inverse et d'un pas rapide, le chemin qu'il venait de faire tout à l'heure, inquiet et absorbé.
Sa ligne de conduite était toute tracée maintenant. Bien entendu, il ne dirait rien à Pascaline de cette forte somme qui lui tombait du ciel; elle serait capable de le soupçonner d'un odieux calcul, et tout serait manqué. Une fois marié, il lui apprendrait la chose en douceur, comme* s'il
venait de l'apprendre lui-même ; le tour serait joué.
Il n'avait qu'une inquiétude. Si Pascaline lisait un journal? si le numéro gagnant lui tombait sous les yeux? Cette découverte serait capable de modifier radicalement les projets de la belle. Avec une pareille dot, elle voudrait peut-être un mari aussi noble, mais moins... honoraire que lui.
» Il fallait éviter cela à tout prix. Pour cela, un seul moyen : brusquer les choses le plus possible, el, en attendant le jour du mariage^ emmener Pascaline hors de Paris.
Quand le chevalier entra chez la jeune femme, celle-ci eut un petit cri d'étonnement.
— Déjà ! fit-elle. Vos aïeux n'ont pas tardé à vous répondre.
Et elle ajouta avec une petite mine de chatte :
— Que vous ont-ils répondu?...
Le chevalier se tut. Il mit seulement une main sur son cœur, lendit l'autre à Pascaline, et de sa grande voix de cérémonie:
LE CHEVALIER fiOMPARDINI 187
— Dans mes bras, chevalière Bompardini,dans mes bras !
Tout se passa ainsi que Bompardini Tavait souhaité.
Les publications ^e firent aussitôt, el, le soir même^ les deux amoureux quittaient la capitale. Ils allaient s'enterrer dans quelque coin de la plage normande en attendant Fheureux jour. Le hevalier n'avait pas eu de peine à faire comprendre à sa chaste fiancée que cette petite absence était nécessaire pour éviter la curiosité des petites camarades et certains racontars de coulisses indignes d'unefuturechevalièreBompardini.
Pendant tout ce temps de villégiature, le chevalier fut aux petits soins pour la comédienne, tâchant de lui faire oublier et la longueur du temps et l'éloignement de Paris.
Un jour, le chevalier eut une peur terrible.
Gomme il rentrait dans la chambre d'hôtel où ils
avaient accroché leur nid, il aperçut un journal entre les mains de Pascaline.
— Ah ! ma chère, s'écria-t-il noblement, voilà qui est cruel pour moi. Quoi ! vous vous intéressez encore aux choses de ce -monde et n'êtes pas tout entière à notre bonheu r ?
Et doucement, sans en avoir Tair, il lui retira le journal des mains.
Pascaline ne protesta point. C'est si doux , même quand on n'aime pas, de se sentir à ce pomt aimée !
Voilà déjà huit jours que la cérémonie du mariage avait eu lieu. La chose s'était faite sans tambours ni trompettes, très simplement. Pascacaline s'appelait comtesse Bompardini ou Bompardina, suivant les goûts. Cet anoblissement tant désiré était du reste la seule modification que le mariage eût apporté à sa personne comme à sa vie.
Les époux se trouvaient heureux pour le moment, mais les quelques économies do Pasca-
L£ CHEVALIER BOMPARDINI 189
Une, sur lesquelles ou vivait tant bien que mal, allaient bientôt s'épuiser. Bompardini résolut de découvrir la poule aux œufs d'or. Il ne risquait plus rien, maintenant.
Un jour, Pascaline était chez elle en train d'étudier un rôle nouveau, quand le chevalier, sorti depuis peu d'instants, reparut tout à coup, très agité, tenant un journal à la main :
— Ah! chère belle, cria-t-il, chère belle!
— Quoi donc, mon ami ?
— Vous m'aimez bien, n'est-ce pas?... vous m'aimez jusqu'à supporter avec moi la bonne comme la mauvaise fortune?
— Mais sans doute...
— Si le hasard nous envoyait de l'argent, beaucoup de l'argent, vous le partageriez avec moi, moi, votre légitime époux devant Dieu et devant les hommes?
— Certainement !... Mais qu'y a-t-il donc?
— Ce qu'il y a ?.. . Lisez !
Et il lui tendit le journal, désignant un passage
du doigt.
Pascaline lut le passage indiqué.
— Je le savais, fit-elle simplement.
— Vous le saviez?... Et vous ne m'avez pas dit?...
— Quoi, mon ami?
— Mais que vous aviez gagné le gros lot?... Que vous aviez gagné les 500 000 francs?
— Mais je n'ai rien gagné du tout !
— Pourtant... 3,333! C'est bien le muméro rêvé... le numéro que vous avez pris dans les vingt séries! Je vous avais prêté un louis pour ça... Vous vous en souvenez bien. ...aux Champs- Elysées.... ce printemps...
— Je m'en souviens parfaitement.
— Eh bien?
— Hélas! mon ami, le louis a été employé à autre chose, à l'achat d'un homard si je ne me trompe... ou bien....
Le chevalier ne l'écoutait plus. Il était devenu pâle sous sa teinture et, s' oubliant tout à coup :
— Volé !.. . s'écria-t-il, je suis volé !
LE CHEVALIER BOMPÂUDINI 19t
A ce mot, Pascaline comprit tout. Elle devmt pâle aussi et s'avançant vers Bompardini :
— Quoi ! lui dit-elle, vous saviez avant. . . et vous m'avez épousée uniquement parce que... Misérable !
El comme Bompardini ne disait rien, redevenant guognenarde, avec sa voix de Parisienne nature :
— C'est y ça qu'ils t'ont conseillé, tes nobles aïeux, dis?
— Mes aïeux?.., riposta Bompardini sur le même ton, dépouillant lui aussi son langage d'emprunt et redevenant lui-même à son tour, mes aïeux? je m'appelle Alphonse Bompard, et je suis néauxBatignoUes!...
Que pouvait faire Pascaline?...
Ils s'étaient volés l'un l'autre, voilà tout! Elle se contenta, par un scrupule rétrospectif, de faire jurer à son mari que l'argent qu'il
ln^lu;,.
avait dépensé avec elle provenait d'une source avouable. Bompard jura. Il n'élait pas parjure. Il avait fait quelques heureuses opérations de bourse, mais il n'avait pas autrement volé. Quant à ses titres nobiliaires, néant! Pas la moindre noblesse. Il était simplement : d'industrie.
Pascaline eut peur d'être ridicule aux yeux des petites camarades. Elle se tut. Elle se contenta
seulement d'appeler son mari « chevalier ^ dans le monde, et ^ canaille » dans Tintimité.
çliJoOqu
Les membres du Cercle de l'Union sympathique — vulgo Marmitons — venaient de recevoir la circulaire suivante :
Cercle
^Q Paris, mai 1884.
L'DmOI STIPAniQDK