V . ^ MONSIEUR
J'ai Vhonneur de vous faire savoir qu'une soirée dramatique sera donnée au Cercle, le lundi 9 juin courant, à 9 heures précises.
194 LE MONDE OU NOUS SOMMES i
Chaque membre du Cercle a droit a une carte d'invitation pour une dame de sa famille, mère,
f eminej fille on «ceiir.
Les cartes sont nominatives et rigoureusement personnelles; elles sont délivrées sur la demande de chaque membre, et la demande doit indiquer le . nom et le degré de parenté de la dame à laquelle la carte est destinée.
Vous êtes prié de vouloir bien faire connaître an secrétariat y avant le vendredi 6 juin, si votre intention est d'user de cette faculté, le Comité devant se réunir pour aviser aux dernières mesures à prendre.
Les cartes demandées seront délivrées au secrétariat le samedi 7 juin.
Veuillez recevoir, Monsieur, l'assurance de ma respectueuse considération.
Le secrétaire-gérant, Des Églisettes.
Répétition générale, le samedi 7 juin, à 9 heures précises.
MÈRE, FëMMK, fille OU SOEUR 195
C'était donc décidé. La Revue annuelle du cercle des Marmitons aurait lieu le 9 juin. Avec le grand prix qui devait être couru dans la même semaine, ce serait révénement parisien par excellence clôturant les fêtes du prinlemps.
Dans cette revue, écrite en collaboration par plusieurs membres du cercle, Maxime de la Pervenchère — le beau Maxime — devait jouer plusieurs rôles. Jusqu'ici, Maxime s'était essayé à dire des monologues, à chanter la chansonnette dans des salons amis; mais il n'avait pas encore abordé le grand théâtre, le théâtre de société. C'était un véritable début.
A ce début de Maxime, la petite vicomtesse de Saint-Menet aurait tout donné au monde pour pouvoir assister.
Pourquoi ce désir fou de la petite vicomtesse de Saint-Menet ? L'aimait-elle donc follement ce Maxime? A vrai dire, elle n'en savait rien. Il lui plaisait, c'était chose certaine; elle accueillait plus . volontiers encore qu'elle ne le laissait paraître la cour assidue qu'il lui faisait depuis le commence-
ment de l'hiver... mais passer à une seconde édition matrimoniale quand la première lui avait si peu réussi! renoncer à son charmant état de veuve!... La vicomtesse ne s'y pouvait résoudre.
En voyant les débuts de Maxime, en assistant à son succès, en se laissant éblouir par cette auréole d'un soir qui brillerait au front du jeune homme, peut-être arriverait-elle à se décider...
Voilà pourquoi, en dehors du désir très légitime de se faire faire une onzième robe de bal, la petite vicomtesse désirait tant assister à la Revue des &farmitons.
Mais comment réaliser ce rêve? Ce n'était pas
chose aisée. Mère y femme^ fille ou smur... le
règlement était formel.
Obtenir une invitation de faveur par Maxime?...
Eh! parbleu!... il la lui avait déjà proposée de lui-même, cette invitation !... En sa qualité facteur de la Revuey il l'eût obtenue aisément; mais, pour l'obtenir, il fallait la demander au Comité; or Maxime était bien jeune et la vicomtesse bien indépendante pour qu'une telle demande ne
- rf - ■
pût éveiller quelques suppositions indiscrètes.
Gomment faire donc, comment faire ?
C'est ce que se demandait la vicomtesse, qui, mélancoliquement étendue dans sa Victoria , remontait vers cinq heures l'allée des Acacias, pleine de monde à ce moment.
Tout entière à son idée, elle regardait à peine la file descendante, les équipages élégants, les promeneurs à pied, les cavaliers au galop , enfin, toute cette animation amusante du Bois par une jolie après-midi de mai.
Tout à coup, elle fit un petit mouvement, se pencha en avant, comme pour donner un ordre à son cocher, hésita une seconde, puis, finalement, dit d'arrêter.
Sur la chaussée, à pied, venant en sens inverse, elle venait d'apercevoir Septeuil.
Tout Paris connaît Septeuil. Sa bonhomie, son amabilité sont légendaires. Malgré ses quarante-cinq ans sonnés... depuis quatre ans déjà, c'est un homme très jeune, si ce n'est plus un jeune homme. A la salle d'armes des Marmi-
tons, qu'il préside, pas de jarret plus vigoureux que le sien. Bon garçon avec les hommes, galant avec les femmes, serviable avec tous, il est un de ces êtres sympathiques qui ne savent pas répondre non quand quelqu'un fait appel à leur obligeance, surtout quand ce quelqu'un appartient au sexe faible. Très bel homme, avec cela, bien qu'un peu épaissi, et portant fièrement la moustache grise en croc, comme un reître du xvr siècle. Fort assidu aux Marmitons, où il est adoré de ses collègues, Septeuil, plus que tout autre — vu son âge et ses sympathies — pouvait, sans la compromettre, être utile à la petit e vi c o tesse^i cette grave occurrence.
Pourquoi donc alors, ce léger, oh ! très léger moment d'hésitation de la jeune femme? L'explication en est simple. Depuis longtemps, depuis qu'elle était veuve, Septeuil aimait la vicomtesse. Chaque fois qu'il la voyait, (et c'était souvent) il ne manquait pas de lui demander sa main. Avec sa bonhomie pleine de cœur et un peu bourrue, il lui disait :
MÈRE, FEMME, FILLE ou SOEUR ' 199
€ Vous savez... quand vous voudrez,., toujours là... au premier signe, je cours à la Mairie... Ce n'est pas pour aujourd'hui encore?... Bon... j'attendmi. »
Comme tout le monde, elle avait beaucoup de sympathie pour lui, elle le trouvait bon, obligeant^ aimable... elle eût été fière de marcher à son bras... elle savait bien que sous son apparence frivole et comme désintéressée, il l'aimait profondément... mais ridée de devenir madame de Septeutl semblait bizarre à ses vingt-cinq ans.
Obtenir par Septauil une invitation pour cette soirée où devait jouer Maxime, laire appel à l'obligeance de l'un pour assister au succès de l'autre, c'était un peu osé. De là l'imperceptible moment d'hésitation de la vicomtesse... mais bah!... au contraire!... ce serait drôle, original!... D'ailleurs Septeuil ignorait les assiduités de Maxime, il ne se douterait de rien... et puis c'était un si bon garçon !
La voiture s'était arrêtée. Septeuil, hélé au passage, était yenu appuyer son bras sur le
rebord de la capote, taudis que le valet de pied, attendait, correct, à la tète des chevaux.
Après quelques propos indifférents, commerages et racontars sur les faits du jour, la vicomtesse aborda son sujet et fit sa demande.
Septeuil eut un soubresaut.
— Une invitation pour la Revue... mais vous n'y pensez pas... c'est impossible !
— Impossible n'est pas... Septeuil!
— Eh! je n'y puis rien... pas plus qu'un autre! Le comité est inflexible!... Mére^ femmcy fille...
— Ou sœur!... oh! je la connais, votre formule d'exorcisme !
— Quant à entrer avec l'invitation d'une autre, vous ne le voudriez pas...
— Il faut pourtant que j'y aille, à cette soirée, il le faut!
Septeuil la regarda bien en face :
— Mon Dieu ! ... il y aurait un moyen, après tout !
— Et lequel? fit-elle vivement.
— Épousez un membre du Cercle. . . vous rentrerez dans une des catégories autorisées !
— Avant quinze jours... vous plaisantez !
— Peut-être en effet serait-ce un peu tard pour cette année... Mais Tannée prochaine!... Ah!
chère, chère comtesse, murmura Septeuil d'une voix légèrement tremblante, s*approchant de la jeune femme, si vous vouliez... vous savez... toujours là... au premier signe...
— Eh I bien, Septeuil, ayez-moi une invitation pour cette année... et nous verrons pour l'année prochaine...
— Comment!... sérieusement... vous dites...
vous me permettez d'espérer...
— Ayez l'invitation... Nous verrons après!
Et sur un signe de la vicomtesse, le valet de pied rémonta sur son siège, la Victoria partit et reprit la file, tandis que Septeuil la suivait de l'œil, appuyé sur sa canne, les jambes écartées, très ému au fond.
Le 9 juin, à dix heures du soir, la salle des fêles du cercle des Marmitons était comble. La curiosité se trouvait vivement excitée, La répétition générale avait eu lieu devant les m embres du cercle seuls, et quelques actrices, amies de la maison.
Pièce, costumes, décors et trucs, tout avait admirablement réussi. Maxime avait été très applaudi. Les cinq auteurs pouvaient enGn respirer. Ils étaient sortis vainqueurs de ce cassetête parisien qu'on appelle une Revue de société.
MËa£, FEMME, FILLE OU SOEUR fOi
Réunions préparatoires, échafaudage des scènes, confection des couplets, choix des interprètes hommes et femmes, premières répétitions, mise en scène, absences, irrégularités, flâneries, petits froissements d'amour-propre, rôles à rallonger ou à raccourcir, voix fausses à rendre justes, conseils à donner ou à subir, costumes qui ne vont pas, flirlage qui va trop, mémoire qui ne va pas assez, enfm ils étaient débarrassés de tout cela et pouvaient s'endormir sur un lit de lauriers qui, pour être anonymes, n'en seraient pas moins doux.
Sauf quelques membres, opposants quand même, demandant à un club à la fois moins et plus qu'à un théâtre, tout le cercle était content. Le succès de la première ne serait pas douteux. Aussi, quel éblouissement que cette jolie salle des fêtes avec son éclairage étincelant, ses belles tapisseries au mur, son grand vélum blanc, ses massifs de plantes vertes et son parterre de femm es élégantes et parées ! La toile, représentant un sujet allégorique, dérobe encore la scène du petit
204 LE MOr^DE OU NOUS SOMMES
théâtre, très adroitement et très complètement machiné ; un orchestre de vingt musiciens est groupé sous la main d'un jeune compositeur, membre du cercle ; en face de la scène, le long de la galerie François I", soutenue par de belles colonnes, s'agite tout un essaim de têtes curieuses, plongeant plus ou moins directement dans le parterre des blanches épaules qui frissonnent en dessous, comme des fleurs vivantes où brille la rosée des diamants ; dans le fond, derrière le flot des spectateurs, le buflet rayonne, tout luisant de bougies et de fleurs; dans ce joli public de femmes, les éventails s'agitent, les programmes, dessinés par La Pierre, le jeune et célèbre peintre militaire, passent de mains en mains ; on cause par petits groupes, on chuchotte, on attend.
A l'entrée, les dames, galamment accueillies par de jeunes commissaires, décorés des insignes des Marmitons — deux petites cuillers bleues et argent en sautoir — sont conduites dans la salie, non sans passer sous les regards convergents
d'une grappe de membres du cercle, qui, étages le long de Tescalier de bois, à droite, en tenue de soirée, ont Tair d'une nichée de gros oiseaux noirs à colliers blancs, tout grouillants sous les lumières.
Au troisième rang à gauche de la scène, adorable dans sa toilette-costume Pompadour, la jolie vicomtesse triomphe, rose de joie.
Cet excellent Septeuil!.. 11 l'a eue, cette invitation tant désirée I II est venu la lui apporter lui-même avant-hier seulement, deux jours avant la soirée! Chez Félix, on a dû passer la nuit pour que la robe soit prête. Elle est arrivée tout à l'heure. Elle allait comme un gant... heureusement I... Sans cela il eût fallu mettre une robe vieille de deux soirées, ce qui eût été désolant.
Il parait que cela n'avait pas été tout seul pour obtenir la carte d'entrée. Cette année, le comité était raide comme une brosse de crin. Enfin, sur
rinsistance de Septeuil - — insistance qui ne fut pas sans provoquer quelques sourires et quelques chuchottements discrets — on l'avait accordée,
un peu en souvenir de Saint-Ménet, un ancien collègue — beaucoup en raison de la beauté et du « chic y^ de la solliciteuse.
« Elle est décorative ! > avait dit sentencieusement Magnus Laurent, l'illustre portraitiste. Ce mot avait enlevé la situation.
En apportant son billet, Septeuil avait été parfait. A peine s'était-il permis une allusion à la promesse vague que lui avait faite la jeune femme et à la récompense inespérée qu'elle lui avait laissé entrevoir. Au contraire, il avait été plutôt un peu froid, un peu réservé, et — ce qui ne lui était pas ordinaire — un peu triste même. La vicomtesse l'avait remarqué , mais n'y avait pas songé longtemps... Sa pensée était tout à Maxime, aux préoccupations de son début, au plaisir qu'elle aurait à le voir applaudi par cet auditoire d'élite, consacrant les succès mondains... D'avance, elle en était fière; elle sentait bien, qu'après cette épreuve décisive, elle n'hésiterait pas à accorder au beau jeune homme la main qu'il sollicitait depuis six mois. Quant à ce pauvre et excellent
Septeuil) qui la demandait depuis trois ans, lui, mon Dieul il se consolerait!... Il n'étaitpas d'une carrure à mourir d'amour, celui-là !
Et, avec celte indépendance du cœur qui, au fond, fait bien souvent la force et le succès des femmes, la petite vicomtesse en arrivait presque à se persuader qu'en agissant comme elle l'avait fait, elle avait agi le plus naturellement du monde, sans que sa conscience ou sa délicatesse eussent rien à lui reprocher.
La toile se leva. C'était le prologue. Le théâtre représentait un coin de l'Olympe. Le père — et compère — Jupin quittait le royaume céleste pour faire un petit voyage à Paris. Ses collègues dieux et demi-dieux s'empressaient autour de lui et chantaient des couplets. Maxime faisait Mars.
Ala répétition générale, devant les hommes seulement, il avait joué le rôle d'une façon franchement cocasse et bon enfant, aussi y avait-il été très bon ; mais, devant ce parterre de jolies femmes — plus émolionnant pour un jeune homme qu'un parterre de rois, — il n'eut pas
le courage d'abdiquer toutes ses prétentions de superbe cavalier. A la place d'un Mars charge, il servit un Mars demi-sérieux ; il fit des effets de casque et de maillot, au lieu d'être grotesque en le voulant, il fut ridicule sans le vouloir. Les couplets dits avec gaité et bonhomie à la répétition avaient été bissés; cette fois, chantés avec une prétention hors de mise, ils firent un effet glacial.
La vicomtesse se mordit les lèvres. Elle le sentait un peu ridicule et terriblement fat : mais au fond, elle ne lui en voulait pas trop. Bien que déplacés, ses effets de casque étaient pour elle. Il cherchait à lui plaire; il s'y était mal pris, voilà tout.
Hélas! ce fut bien pis au second acte, l'acte des événements de l'année. Maxime y faisait le Pavé parisien. Un long morceau à détailler, avec de nombreuses allusions politiques. A la répétition, on l'avait bissé.
Ce soir, Maxime, encouragé par son succès de l'avant-veille, voulut obtenir plus encore. Il força
MKRË. femme, fille ou SORUa 209 1!
sa voix dès le commencement, si bien que lors- \\
qu'il en arriva au quatrain final :
Du vieux pavé de notre vieile ville, A chaque pas, les hauts faits sont inscrits ; En souvenirs son histoire est fertile.
Car cette histoire est celle de Paris !
il fit un abominable couac.
Tout le public poussa un « ah 1 2» qui, pour être aussitôt réprimé, par politesse, a'en fut pas moins spontané.
Cette fois, la vicomtesse devint très pâle.
Exécrable! décidément, il était exécrable, ce Maxime, — et, entre ses doigts crispés, elle cassa une des branches de son éventail.
Pendant l'entracte, on alla au buffet. Septeuil
l'y conduisit.
— Vous amusez-vous? demanda-t-il entre deux sandwiches.
— Énormément, dit-elle : c'est charmant, votre
Revue !
if.
Pas un mot de Maxime. Mais, dans le brouhaha léger des conversations, la vicomtesse entendit plusieurs fois le nom de la Pervenchère accompagné de rires étouffés et de légers couacs de canards imitateurs.
A la fin de Tentr'acte, Septeuiî la reconduisit à sa place et s'inclina profondément :
— Demain, à votre thé de cinq heures, pourrat-on savoir votre opinion sur le troisième acte?
Elle lui fit gentiment oui de la tête et lui tendit sa main qu'il serra, puis il s'éloigna par l'allée du milieu. Un moment, elle le suivit de l'œil. Il était encore très bien, cet excellent Septeuiî, avec ses longues moustaches, et il avait fort bonne mine, dominant de sa haute taille le flot d'habits noirs qui l'entourait.
Le troisième acte — l'acte des théâtres — ; commença. Maxime faisait une parodie du théâtre italien, en troubadour de pendule, pourpoint pistache, maillot jaune, toque à créneaux, guitare et longue épée à fourreau bleu de ciel. Il était ridicule, mais le rôle le voulait ainsi. Hélas ! il le fut
trop, car à peine entré en scène, soit émotion, soit maladresse, il s'embarrassa dans son épée, vacilla, lâcha sa guitare et s'assit violemment sur l'instrument qui rendit un son désespérément plaintif sous le poids de son troubadour. On éclata de rire. Quel triomphe, si Maxime avait eu ridée de laisser croire au public que cette chute involontaire était un effet préparé!... Malheureusement, il perdit la tête, devint tout pâle, puis tout rouge, et, après un moment d'hésitation, rentra dans la coulisse en donnant les marques non équivoques d'une colère concentrée. Dans la chute, la plume blanche de la toque à créneaux s'était cassée au milieu et pendait tristement par derrière, accompagnant de son dandinement les moindres gestes sérieux de ce troubadour charge.
C'était à se tordre!... On ne se tordit qu'un moment, par politesse, mais on se tordit bien, et la pauvre vicomtesse entendit Lady Wittson, la richissime américaine, murmurer à l'oreille de la baronne de Yilletaneuse, sa voisine :
— Ohl cioulé, ce pauvre monsieur-là, tout à fait cioulé I
La petite vicomtesse cassa une deuxième branche de son éventail, en se disant :
— Un homme coulé I... jamais !
La Revue se termina sans encombre. On s'amusa beaucoup. A la fin, on redemanda les acteurs et on les couvrit d'applaudissements. Seul, Maxime ne revint pas.
Le lendemain, à cinq heures, la vicomtesse se tient dans son petit salon japonais, étendue sur une longue chaise en bambou noir.
Elle est nerveuse, la vicomtesse ; son joli visage porte les traces d'une nuit d'insomnie. De temps en temps, elle tire trop fort les oreilles de Balbine, sa petite griffonne, qui se venge en lui mordillant les doigts.
La vicomtesse a donné l'ordre de dire en bas qu'elle était souffrante et ne recevrait pas. Une seule exception pour Septeuil.
âli LE MONDE OU NOUS SOMMES
Elle ne peut pas le mettre à la porte, ce bon Septeuil!... Il s'est donné assez de peine pour lui avoir cette malheureuse invitation!... C'était bien inutile, assurément, d'en prendre un pareil souci... mais enfin!... il l'avait pris!... Récompense lui était due.
Quant à Maxime, consigné comme tout le monde.
Un coup de sonnette retentit : on annonce Septeuil.
Gomme la veille il est très correct — plus correct que d'ordinaire même. Après quelques menus propos, on parla de la soirée.
— Eh bien! et ce troisième acte?... Comment l'a-t-on trouvé?... amusant n'est-ce pas?
— Oui... très amusant... trop amusant même!
— Comment ! trop amusant?. . .
La vicomtesse sourit imperceptiblement et d'un air distrait, tout en regardant le bout de son pied chaussé de babouches roses :
— Oui... M. de la Pervenchère...
— Que voulez-vous? Il a perdu la tête, ce
pauvre garçon!... Ça peut arriver à tout le monde...
— Il a perdu aussi la voix... dans son rondo du pavé parisien, il a eu le plus beau couac...
— Bah! Ça arrive aux plus grands chanteurs...
— Et en dieu Mars, au prologue... posant pour TAntinoûs I... A-t-il été assez exécrable !
— Je vous trouve sévère, chère vicomtesse.
Pour des débuts...
— On ne débute pas quand on n'est pas sûr de
réussir...
— Il faut toujours bien commencer!
— Pourquoi? M. de la Pervenchère n'est pas un cabotin... il peut faire autre chose !
— Si vous attaquez M. de la Pervenchère, allaquez-moi de même... Je suis un peu coupable aussi, moi.
— Comment? Vous ne jouiez pas danslaRevue,
vous!
— Non! mais je la soufflais! c'est moi qui ai
soufflé la Pervenchère...
Si6 LE MONDE OU NOUS SOMMES
— Eh! mon cher! Souffler n'est pas jouer! j
— Décidément, je vous trouve sévère! Vous ne pouvez demander à un acteur de société...
La petite vicomtesse perdit patience :
— Ah! tenez! Sepleuil!... taisez-vous! c'est agaçant de le voir défendre comme ça... par vous surtout !
— Par moi surtout? que voulez-vous dire...
— Rien !
Septeuil regarda la vicomtesse bien en face et
avec sa bonhomie franche :
— Mais, petite enfant, mais vous ne voyez donc pas que je sais tout!
— Comment!... vous savez que... Maxime...
— Vous avait demandé votre main? Oui !
— Et que moi je vous avais demandé cette invitation pour...
— Pour l'entendre, pour l'applaudir. . . oui !
— Et vous ne me l'avez pas refusée?... Vous ne m'avez pas envoyée promener avec tous les égards dus à mon indiscrétion... pour ne pas dire plus?
— Non!... Que voulez-vous?.... Je vous aime, moi; c'est bouclé... ça ne se déboucle pas!
— Et si Maxime avait été excellent? Si, sottement grisée par ce succès d'un soir, j'avais été assez sotte pour devenir sa femme?
— Que voulez-vous? j'aurais bien dû déboucler.... mais je crois que j'aurais rudement pleuré sur la malle !
La vicomtesse eut comme un éblouissement.
Devant cette affection si simple, si profonde et si dévouée, son petit cœur, un peu sec et un peu blasé, sentit comme une montée de sang chaud et ardent.
Elle se leva de la chaise longue, appuya ses deux mainssur les larges épaules de Septeuil et de sa petite voix argentine :
— Mon cher Septeuil, malgré les... défaillances de M. de la Pervenchère, la Revue de cette année m'a si fort amusée que je tiens à ne pas manquer celle de Tannée prochaine ; mais je ne veux pas que vous vous donniez tant de peine pour m'obteï^ir une carte d'entrée... Mère, femme y fille ou
sœur... dit votre règlement. Faites-moi inscrire dans la deuxième catégorie sous le nom de madame de Septeuil.
(fantaisie archéologique)
Du temps que j'étais écolier, je passais une partie de mes vacances chez mon oncle Paulus, dans la petite ville de B..., près de Caen,
Un brave homme que mon oncle Paulus, et un type des plus amusants, suivant Texpression de nos artistes d'aujourd'hui. Petit, noir, cassé, vêtu d'une redingote trop longue et d'un pantalon trop court, une éternelle calotte de velours sur la tête, il était encore vif et alerte malgré ses soixantedix ans bien sonnés. Ses petits yeux clignotants
et toujours en éveil papillottaient derrière une paire de lunettes monumentales, à branches d'or, solidement fixées sur les oreilles et'qu'il ne quittait pas plus que sa calotte de velours.
Mais la partie la plus remarquable de son costume, celle qui n'a jamais cessé de m'intriguer, était sa chaussure. Jamais, au grand jamais, je n'ai vu de chaussures neuves aux respectables pieds de mon oncle Paulus. Il portait toujours les mêmes souliers à boucles, recroquevillés, usés, tourmentés, trop larges, et si longs que la pointe se relevait victorieusement en l'air comme celle des chaussures à la poulaine du xiv* siècle. Ses souliers, je l'ai dit, étaient toujours les mêmes et la seule variété que mon oncle se permit était de les changer parfois de pied, opération facile, grâce à l'avachissement du cuir, qui avait perdu toute forme primitive.
Cette négligence de mon oncle pour sa chaussure s'étendait aux autres parties du vêtement et s'étageait des pieds à la tête : pantalon inégalement tendu, gilet boutonné de travers, col de re-
MA COUSINE HILDËGAIIDE 321
dingole relevé en arrosoir, cravate dénouée, absente parfois ; en un mot, Taspectd'unfou ou d'un savant. Une tête fine et intelligente, un nez de chercheur, un sourire légèrement railleur relevant le coin de la bouche ne rendaient vraisemblable que cette seconde hypothèse qui, d'ailleurs, était la vraie :
Jean-Stanislas Paulus, président de la Société archéologique du département, membre d'un nombre infini de sociétés diverses, était un savant effroyablement savant.
Malgi'é tout le respect que je ne cesse de professer pour votre mémoire et toute l'admiration que m'inspire votre science, ô mon très cher oncle ! permettez que ce terrible adverbe s'échappe de ma plume au souvenir des longues heures d'ennui que cette science m'a causées. Que de fois, après le déjeuner, par une belle journée de septembre, quand le soleil joyeux et clair frappait aux vitres, inondant de ses rayons les grasses prairies et mettant des ombres fraîches au pied des pommiers; quand je me sentais des envies
kà!..>
m LE MONDE OU NOUS SOMMES
folles de courir à travers champs et de me rouler dans rherbe; que de fois ne m'avez-vous pas retenu par une interminable conférence sur l'organisation municipale de Tancienne Gaule, les missi dominici de Charlemagne , le Capitulaire de VilliSy le traité du regrettable Adalard, et surtout, surtout, sur les principes du système féodal! Vous aviez consacré à cette intéressante question un travail couronné par la Faculté de Grenoble, et c'était votre thème favori. Oh I les fiefs, les censives, les alleux et les éternelles différences entre la foi et l'hommage! et les services du vassal et de l'homme lige! et l'origine de la féodalité!
« La féodalité, tant critiquée aujourd'hui, a été une nécessité sociale... Préparée par les immunités et les précaires militaires de Charles Martel, elle se confirme avec Charlemagne et Pépin-le-Bref, déclarant que l'usufruitier était tenu au service militaire aussi bien que le propriétaire et devait le suivre à la guerre... Le propriétaire devient seigneur, l'usufruitier devient vassaL.. La féodalité est créée, le capitu-
MA COUSINE HILDEGARDË 223 ,
laîre de Kiersy n'a plus qu'à la réglementer... » Pendant ce temps, le soleil baissait à Thorizon, les ombres des arbres s'allongeaient sur les prés, la rivière prenait des teintes plus sombres; enfin, . la journée s'avançait et j*écoutais toujours, retenu par votre intarissable éloquence, bouillant, estant, rageant et envoyant à tous les diables Gharlemagne, Pépin-le-Bref, rois, seigneurs et vassaux.
Et, pourtant! disons-le, à ma louange, je faisais tout mon possible pour m'intéresser à ces doctes conversations; j'y mettais toute la bonne volonté dont j'étais capable; je crois même que j'aurais fini par y prendre goût : malheureusement, tous mes efforts se heurtaient à un obstacle invincible : mon cher et respectable oncle Paulus , membre de la Société archéologique de la Sarthe et d'un grand nombre de sociétés savantes avait une infirmité qui lui avait bien nui dans sa carrière et l'avait empêché d'embrasser le professorat (ce qui aurait été l'ambition de toute sa vie) ; une infirmité qu'il avait en vain
combattue et que, moins heureux que Démos* thènes, il n'avait pu vaincre ; une infirmité terrible, décourageante pour ceux qui récoutaient; mon oncle Stanislas Paulus était bègue : « Lafé, fé, oda,lilé, tant cri, cri, tiqué e aujou, jourd'hui, était une né, nécessi, si, té... et Charlema, ma, magne et Pé, Pépin-le-Bref et et les fi, fiefs et les va, vassaux et les capitu, tulaires... » Et cela pendant trois heures d'horloge !
M'excuserez-vous,^ maintenant, et me pardonnerez-vous,ô mon cher oncle, le sans-façon avec lequel je traitais les Mérovingiens, les Carlovin- " giens et tous vos rois favoris?
fTf'
Quatre passions se disputaient le cœur démon oncle Paul us : la science, sa ûUe, son chat et son neveu. Je ne venais évidemment qu'en quatrième ligne.
Ma cousine avait seize ans et était loin d'être jolie ; déjà forte pour son âge, elle promettait, une fois mariée, une richesse de formes qui atteindrait le superflu. Ses cheveux, qu'elle croyait blonds, tiraient vigoureusement sur le roUge; sa peau, qu'elle prétendait blanche comme du lait, était constellée de taches de rousseur. Elle avait de petits yeux d'un bleu pâle, des pieds trop
longs, des mains irop rouges. Comme celui de mon oncle, son costume laissait à désirer ; non comme régularité, grand Dieu ! elle était la propreté et le soin mêmes, mais comme coupe. Fidèle à ses principes d'économie et indifférent aux
choses usuelles de la vie, mon oncle lui accordait généreusement deux robes, tous les deux ans, à Pâques. Il fallait, pendant vingt-quatre mois, se contenter de cela. Or, comme elle était en pleine croissance, les robes trop longues au commencement de la première année devenaient insuffisantes à la fin de la seconde, l'étoffe, parcimonieusement ménagée, ne permettant que des rallongements insuffisants.
Cette particularité donnait à la pauvre enfant la tournure la plus bizarre du monde ; mais elle était la dernière à s'en apercevoir, n'ayant pas l'ombre de coquetterie. Excellente fille! Toute son ambition se bornait à diriger de sod mieux le ménage de mon oncle, à veiller à la cuisine, à la lingerie, au poulailler; sa vie se passait au milieu des poules et des canards. Elle ne
MA COUSINE HILDËGARDË ttl
■ souhaitait rien de plus au monde que d'avoir de belles couvées. Quant à Tamour, au mariage, aux toilettes, à tous ces riens qui hantent d'habitude le cerveau des jeunes filles, elle s'en souciait peu. Elle savait qu*on la marierait un jour et s'y résignait, sans souhaiter cette modification d'existence, sans la craindre non plus. Elle était restée fillette : comme ses robes, son ambition ne s'allongeait pas.
Cette petite nature, toute bourgeoise, naviguait dans la vie sous un nom de baptême exigé par ihon oncle,- affamé d'archéologie : elle s'appelait Hildegarde, ni plus ni moins que la seconde femme de Charlemagne. Mais elle était ma cousine et, suivant la loi éternellement fatale, j'en étais amoureux. Au collège, je passais des heures entières, pendant l'étude, à regarder voler les mouches, en rêvant aux blonds cheveux d'Hildegarde. J'avais composé avec ce nom un monogramme très compliqué que j'avais écrit sur mes cahiers, sculpté sur mon pupitre, sur mon banc, contre le mur, partout; monogramme
qui eût défié la patience des plus habiles paléographes. Seuls, deux cœurs percés d'une flèche indiquaient qu'il s'agissait d'une femme et d'une femme aimée. .
Pendant les longues veillées d'hiver, avant que les tambours ne nous conduisissent au souper, puis au dortoir, dans la grande salle d'étude de rhétorique, sous la lumière parcimonieuse de la lampe municipale, que de pages noircies en pensant à elle ! Que de vers griffonnés derrière un rempart ingénieusement formé d'un dictionnaire et d'un ThesauniSj destiné à tromper l'œil du maître! Que de déclarations brûlantes! que d'épîtres enflammées! Rien de tout cela ne lui fut envoyé ; ma cousine devait ignorer à jamais le secret de mon âme; elle n'a point soupçonné la passion qu'elle m'inspira. Nul doute, si elle l'avait connue alors, qu'elle n'en eût ri comme une folle, en admettant qu'elle m'eût compris.
Aussi, possédé de ma passion, attendais-jeavec impatience le moment des vacances. Mon oncle venait me chercher à la gare en cabriolet, avec
son éternelle calotte noire et ses mêmes souliers, tel enfin que je l'avais quitté onze mois auparavant. Nous filions dans la campagne au petit trot du cheval gris-pommelé, à travers cette belle Normandie, suivant le chemin bordé de haies folles et de pommiers.
Régulièrement, au bout de deux kilomètres, mon oncle m'entamait une discussion historique, m'annonçant une découverte des plus intéressantes faite par lui depuis que nous nous étions quittés et m'esquissait le plan du m'émoire projeté. Je récoutais distraitement, sanglé dans ma tunique de collégien et ballotté aux cahots dé la voiture. Ma pensée était ailleurs. Elle allait plus vite que le cheval et était déjà arrivée à B...
Aussi, quand au détour de la route j'apercevais réellement la petite ville, le cœur me sautait dans la poitrine. Enfin les vieux remparts traversés, la rue étroite grimpée, la grande porte ouverte, nous entrions dans la cour.
Elle était là au milieu de son peuple de poules et de poussins, très calme, telle aussi que je
Tavais quittée onze mois auparavant^ un peu plus grande seulement, et par suite, un peu plus court vêtue. En nous voyant arriver, elle jetait une dernière poignée de grain aux volatiles, puis, arrivant à nous :
« Bonjour, cousin.
— Bonjour, cousine.
— Combien de prix ?
— Combien de poussins ? »
Et Ton s'embrassait.
Ah ! que j'étais heureux î
Dans ce beau pays, libre de courir à ma guise, quand je pouvais échapper aux griffes de mon oncle, loin du collège et près de ma cousine, j'aurais été rhomme le plus heureux de la terre si Attila n'eût été des nôtres. Tandis que tout chat qui se respecte répond au nom classique de Raminagrobis ou plus familier de Minet, le chat de mon oncle, touché, lui aussi, de la grâce archéologique, portait le nom du roi des Huns.
J'avoue avoir un faible pour les chats. Je ne sais pas d'animal domestique plus intéressant et gardant davantage son indépendance, son origi-
232 LE MONDE OU NOUS SOMMEï>
nalitë, tout en étant fort attaclié^ quoi qu'on en dise. Outre sa beauté, qui est réelle, il a je ne sais quoi d'étrange et d'inconnu qui me plait. Le rôle cabalistique qu'on lui a souvent prêté me semble vraisemblable, et messire Satanas dans la peau d'un cbat me parait fort bien à sa place.
Et quelle jolie bête : souple, élégante, caressante et agréable à caresser 1 quelle belle fourrure variée à l'infini ! Cette fourrure était primitivement destinée au chien par le Créateur, raconte une légende russe, mais le chat vint le premier, la vola dans le magasin céleste et s'en revêtit : de là, fureur du chien et antipathie éternelle entre les deux races. Les chats ont volé tant de choses depuis qu'on peut bien leur pardonner celle-là. .
Mais inutile d'entamer un plaidoyer en faveur des chats; la chose est faite et depuis longtemps. Les noms abondent Ae ceux qui les ont aimés et les plus grands noms. Citerai-je Mahomet avec son chat Muezzo, qu'il chérissait à ce point
MA COUSINE HILDEGÂHDE 203
qu'ayant à se lever il préféra couper un pan de de son vêtement sur lequel dormait l'animal, plutôt que de déranger le dormeur? Le cardinal Wolsey, chancelier anglais, qui, pendant les séances du Parlement, laissait son chat s'asseoir sur un fauteuil, à ses côtés? le Tasse, qui adressa à sa chatte un de ses plus charmants sonnets? Richelieu, qui jouait avec des chats pendant des heures entières? Moncriff, le célèbre historiographe des chats, que les profanes, par analogie, baptisèrent du surnom d'historiogriffe? et Chateaubriand qui reçut de Léon X son fameux Micetta? et Sainte-Beuve? et Baudelaire? et Gautier?... Mais revenons à Attila, le chat de mon oncle Paulus.
C'était un magnifique angora, à la fourrure noire comme du jais, à la queue ondée, aux yeux du vert le plus pâle et le plus transparent; singuliers yeux, qui semblaient lire dans le fond de votre cerveau, tandis que vous aviez la plus grande peine à les regarder en face. Fixes, immobiles, une seule chose semblait les animer, la
prunelle noire et allongée qui se dilatait et se resserrait avec une prodigieuse rapidité. Quand Attila était au repos, cette prunelle était la seule chose qui parût vivre en lui.
Il est à croire que le goût très vif que j'ai pour les chats ne devait se développer que plus tard ; car, alors, je ne pouvais souffrir Attila, qui me le rendait bien, du reste. Nous étions deux ennemis intimes; quand il me voyait entrer quelque part, il se cachait bien vite derrière un meuble, pelotonné en boule, m'observant avec ses gros yeux ronds. Si j'essayais de le caresser, j'étais sûr d'attraper un terrible coup dégriffé; si je voulais le battre, c'étaient des miaulements affreux qui m'attiraient immédiatement une verte réprimande de mon oncle.
Entre nous, la guerre était continuelle, les escarmouches n'en finissaient point. Gare à moi, si je m'endormais dans un fauteuil; mon terrible ennemi me sautait sur les épaules et, passant ses griffes dans mes cheveux, me réveillait en Sursaut.
MA COUSINE HILDEG4RDË 235
Gare à lui, s'il venait à passer par une porte dont je tinsse le bouton; je la refermais violemment et le fléau de Dieu, serré entre le chambranle et le battant, faisait une triste figure.
Ce qui m'irritait surtout en lui, c'était l'air narquois qu'il prenait lorsque je regardais à la dérobée, le soir, ma cbère Hildegarde tirant son aiguille à côté de mon oncle absorbé dans la lecture d'un in-folio. Ses yeux fixes et clairs avaient je ne sais quelle expression de curiosité railleuse; je le sentais deviner le secret caché au fond de mon âme, et j'aurais presque rougi. Sa patte de devant, ramenée d'un mouvement fréquent sur l'oreille, avait un air insolent... Dans ces moments-là, je l'aurais étranglé !
J'avais Thabilude, lorsque le temps ne me permettait pas les bonnes promenades dans la campagne, de me réfugier dans la bibliothèque de mon oncle. La vieille maison que nous habitions avait été construite sur les fondations d'un couvent démoli en 1793. Une grande cave, très saine et très sèche, était restée intacte sous la pioche des démolisseurs. Elle était voûtée d'ogives dont les nervures venaient se rejoindre sur quatre gros piliers, aux chapiteaux du roman le plus pur. On y descendait par un escalier de quelques marches, taillé en pleine muraille. Mon oncle avait
lail carreler cette cave, agrandir les prises de lumière, garnir les murs de rayons et y avait descendu ses livres et ses chers manuscrits. Commencée depuis fort longtemps, sa collection étair vraiment remarquable, surtout en documents des xiii* et xiv** siècles. On peut la voir maintenant aux Archives départementales, à qui il Ta léguée par testament.
J'aimais beaucoup cette bibliothèque et c'était un plaisir pour moi de rester dans cette grande salie profonde, silencieuse, où la rêverie venait sans qu'on y pensât; or, j'aimais beaucoup à rêver, comme tous les amoureux. J'y passais de longues heures à feuilleter les vieux bouquins, à fureter deçà, delà, le plus souvent à ne rien faire, le nez en l'air, le menton dans la main, regardan t, à travers la haute fenêtre, le balancement des arbres de la cour. Pendant toute la durée de mon séjour, mon excellent oncle s'interdisait l'entrée de la bibliothèque et m'y laissait maître absolu; il se figurait, le cher homme, que je m'y livrais à un travail d'enragé. J'avais le soin d'en-
tretenir cette croyance et l'égoïsme d'en profiter.
Donc, un jour de pluie (ce jour-là mon cher oncle m'avait fait une longue conférence sur l'histoire du costume en France), j'étais descendu à la bibliothèque et, après avoir feuilleté toute une rangée de livres, j'avais fini par mettre la main sur un vieux recueil relié en maroquin rouge et qui portait au dos cette mention : Romans de chevalerie. C'était un manuscrit du commencement du xnV siècle, orné de miniatures sur fond rouge, encadrées de filets d'or avec rinceaux, feuillages et animaux fantastiques. Je m'installai dans le grand fauteuil, devant la fenêtre, au jour, et je me mis à lire.
Il s'agissait des aventures d'un chevalier des plus courageux, dont le nom m'échappe, qui, parti en guerre pour reconquérir les fiefs de son père injustement ravis par un traître de la famille des Ganelon, passait en Espagne, tuait un terrible roi sarrasin, un Baligant quelconque, et lui enlevait sa fille à sa barbe et à son nez. Après mille aventures, plus effroyables les unes que les
autres : païens pourfendus, animaux terribles combalus, exploits de toute sorte, il revenait à la cour de Charlemaghe et épousait la Sarrasine, après l'avoir fait dûment baptiser.
Cette lecture, bien que pénible, à cause de la difficulté du texte encore barbare, me charma; j'entrais dans la peau du chevalier vainqueur, tandis que ma chère Hildegarde, présidant sans cesse à toutes mes pensées, revêtait peu à peu la forme de l'héroïne. Mon imagination de seize ans travaillait vivement, et peu à peu, il me sembla que le heaume s'ajustait sur ma tête, que le haubert s'appliquait sur mon dos, que la lance, avec le gonfanon flottant, me poussait dans la main ; bien assis sur mon cheval, je chevauchais par monts et par vaux; je franchissais torrents, ravins, précipices, rien ne m'arrêtait.
L'illusion était si profonde, le sentiment de la réalité s'effaçait à ce point en moi, que, voulant me persuader que j'étais bien chez mon oncle, dans la bihiliothèque, je fermai le livre, je levai les yeux...
Alors, j'aperçus à trois pas, devant moi, en pleine lumière... non, jamais je n'ai éprouvé un étonnement pareil !.. .
J'aperçus ma cousine Hildegarde, mais Hildegarde transfigurée, superbe, magnifique, revêtue du costume de la fin du xiip siècle, celui de l'héroïne dont l'histoire me passionnait. Ses beaux cheveux blonds, tordus en nattes, sortaient des deux côtés du chaperon, de forme cylindrique, et tombaient en flots pressés sur ses épaules. Un voile transparent, s'enroulant autour de son cou, enveloppait son visage d'une blancheur de lait; un corsage montant, à manches justes, d'un bleu pâle, serrait sa taille élégante; une robe longue — rien de ses robes
ordinaires — ample et collante aux hanches, tombait en mille plis droits sur ses petits pieds qu'on apercevait à peine; une ceinture basse et étroite entourait sa taille, soutenant une escarcelle; de ses épaules, un manteau doublé d'hermine descendait harmonieusement jusqu'à terre, soutenu sur la poitrine par une ganse ornée de pierreries.
Devant cette apparition inattendue, je pousse un cri de surprise et veux m'élancer vers elle. .. Une force inconnue me cloue dans mon fauteuil. Elle, sans dire une parole, m'envoie un adorable sourire, pose le doigt sur ses lèvres, avec ce joli geste qui veut dire silence, se met à glisser à petits pas vers le fond obscur de la bibliothèque, se retourne, me sourît encore et, brusquemcnl, disparaît.
Ma foi ! je vous avouerai que cette apparition, tou le charmante qu'elle fût, me fit un peu peur, et, fermant mon livre, je voulus me lever. Mais voici qu'à la même place, devant moi, une nouvelle llildegarde paraît brusquement, de l'autre côté de
MA COUSINE HILDEGAROE iia
la table^ comme la première. Je retombe anéanti dans mon fauteuil.
La gracieuse figure! Plus charmante encore que la précédente ! Si le sourire est resté toujou rs le même, le costume a changé ; c'est celui des femmes du commencement du xv® siècle. Sa robe d'un vert pâle, décolletée en pointe, chargée d'ornements brochés, garnie de menu vair au corsage et au bout des manches plates, tombe sur une sous-jupe en étoffe claire sous laquelle on aperçoit la pointe aiguè de ses pieds chaussés à lapoulaine; une fine gorgière de gaze est posée sur sa peau, sous le revers de fourrure du corsage ; un petit escoffion, blanc et or, orne gracieusement sa tête, qu'un léger voile empesé et très transparent, partant des tempes, couvre par derrière seulement.
Ce n'est plus l'héroïne du roman du xiv* siècle, c'est une grande dame de la cour de Charles VI, une suivante d'Isabeau de Bavière qui paraît devant moi. Comme la première fois, je veux vainement m'élancer vers elle; comme la pre-
Ul LE MONDE OU NOUS SOMMES
mière fois, elle pose son doigt sur sa bouche, traverse la salle, s'arrête au même endroit, se retourne et disparaît.
C'était trop fort! Cette fois, brave comme un gamin de seize ans, je songeais sérieusement à prendre la fuite, quand une réflexion m'arrêta : « Qui me dit, pensai-je, que ce n'est pas là Tâme
de ma chère cousine, qui, réveillée brusquement par moi dans une de ses incarnations précédentes, reprend successivement toute» les formes humaines sous lesquelles elle a vécu, elle a pensé, elle a aimé peut-être?... Alors, s'il en est ainsi, après les Hildegarde passées, j'en arriverait peutêtre k l'Hildegarde d'aujourd'hui, à l'Hildegarde du XIX® siècle, qui sera moins silencieuse, qui me parlera, qui me dira... »
Une troisième apparition venait de s'élever en face de moi.
J'avais devant les yeux une grande dame de la cour de François P^ Rien n'y manquait, la basquine, les larges manches en forme d'entonnoir, la robe en velours cramoisi, plissée en tuyaux
d'orgue; sur la tête, le petit chaperon blanc orné de p erles recouvrant les cheveux divisés en deux bandeaux; à la main un miroir de métal. C'était une véritable Éléonore de Castille, J'aurais voulu, comme François P", me jeter à ses pieds, mais je , ne pus encore bouger, et la gracieuse apparition renouvela le même manège que les deux autres, sourit et s'envola.
Cette fois, la crainte disparut, la curiosité la remplaçait.
J'assistais au défilé qui continua sans s'arrêter. Nous sautions de siècle en siècle, car la première figure qui s'éleva maintenant fut une amazone du temps de Louis XIII. Longue robe de cheval grise, corps de jupe bleu orné d'une multitude de boutons, large rabat de dentelle tombant sur les épaules; petites demi-bottes en cuir îauve, feutre à longues plumes flottantes, crânement posé sur ^oreill^, cravache à la main. Sous ce costume, la tranquille Hildegarde avait l'air d'un d'Artagnan femelle. Où étaient les poules et les canards d'antan?
ji
âi6 LE MOIU)Ë OU NOUS SOMMES
L'amazone disparue, voici qu'une adorable bergère Watteau s'élève de terre, toute rose, toute mignonne, toute gracieuse, avec de larges manches en pagode, des mitaines aux mains, une cornette sur la tête, poudrée à frimas, l'œil vif, le visage rose et blanc, ponctué de mouches assassines, prête à s'embarquer pour Cythère. Relevant d'un geste sa jupe bouffante, posant délicatement ses petits pieds chaussés de soie rose, elle sourit, de même que ses devancières, me lance une œillade provocante et s'évanouit.
Elle est aussitôt remplacée par une merveilleuse de la fin du siècle dernier. Ce n'est plus un Watteau, mais un Debucourt. Ma chère cousine a le costume bizarre, demi-masculin, de l'époque : le grand chapeau de taffetas noir, orné de plumes, s'élève hardiment sur sa tête, au-dessus d'un entassement de rubans; une demi-redingote en taffetas jaune vif, orné de - gros boutons d'acier guilloché, dessine élégamment sa taille qu'un corsage coupé en pointe amincit encore; un nuage de gaze estompe le décoUetage de sa robe
OÙ dort un bouquet de roses-thé; deux chaînes de montre chargées de breloques battent sur sa jupe ; son petit pied est emprisonné dans un soulier bleu foncé; sa figure, légèrement fardée, la mouche au coin de l'œil, se dissimule coquettement derrière un petit éventail noir orné de médaillons et de fleurs, tandis que son autre main, recouverte d'un long gant, se repose dans un petit manchon blanc en poil de Sibérie retenu au cou par un ruban rose... Elle disparut.
Cette fois, le cœur me battait plus fort que jamais, car, selon toute probabilité, j'allais avoir sous les yeux la dernière incarnation de ma cousine telle que je la connaissais, telle que je l'adorais, telle que je la voyais journellement.
Mon attente ne fut pas trompée : en face de moi, au même endroit que les autres, j'aperçus ma cousine, ma vraie cousine, dans son humble costume de tous les jours, avec sa jupe noire trop courte, son petit col blanc, ses cheveux simplement relevés sur la tête et ses mains rouges de pensionnaire, moins brillante, sans doute, moins
belle, mais plus charmante pour moi que toules les autres, car c'était sous cette forme que je Tavais toujours aimée. Cette fois, au lieu de s'éloigner, elle s'avance directement vers moi, simple et bonne enfant comme elle Tétait d'ordinaire; elle sourit, me tend la main, ses lèvres s'agitent, elle va parler... Enfin ! je vais savoir le secret de son cœur, quand, soudain...
YI
Avez- vous quelquefois pensé à la sensation que produirait toute une pelote d'épingles s'enfonçant brusquement dans la tête, au moment où l'on y pense le moins? C'est ce que j'éprouvai : une douleur violente, épouvantable. L'apparition s'envola. Je portai vivement la main à ma tête... Attila!
Pendant mon sommeil (car je m'étais endormi et tout cela n'était qu'un rêve), le maudit chat, entré sans doute parla fenêtre entr'ouverte, usant de son procédé de guerre habituelle, m'enfonçait ses griffes dans la tête, mêlant abominablement
mes cheveux çt, surtout, interrompant mon beau songe au moment le plus intéressant. C'en était trop ! cette fois, je me levai brusquement, et saisissant le maudit animal à plein corps, malgré ses cris et ses coups de griffes, je le jetai de toutes mes forces sur le carreau.
Peine inutile! comme un vrai chat qu'il était, il retomba sur ses pattes et, le dos courbé, la queue battant l'air, la moustache hérissée, les yeux étincelants, miaulant affreusement, sans reculer, il me regarda en face, fixement.
Que voulez-vous ? Il me faisait un si singulier effet, ce diable d'animal, que je n'osai l'attaquer de nouveau directement; mais, sans le quitter des yeux, à petits pas, une main derrière le dos, je me glissai vers le rayon le plus voisin de la bibUothèque,et,saisissantlepremiervolumevenu, de toutes mes forces, je le lançai à la tête de mon ennemi. Avec une agilité merveilleuse, il sauta de côté, et le volume, un superbe in-quarto, alla s'aplatir par terre, dans un tourbillonnement de feuilles détachées.
MA COUSINE UILDEGARDË 251
A cette brusque attaque^ Attila se réfugia sous la ta ble, miaulant et crachant plus que jamais. J'étais furieux. Je saisis un autre volume, je le lançai encore ; il attrapa l'encrier qui tomba par terre et se brisa en mille pièces. Un troisième volume suivit le second, un quatrième le troisième; j'étais devenu fou.
Au sixième coup, la table, frappée en angle par un énorme manuscrit vigoureusement lancé oscilla et tomba. J'espérais voir Attila écrasé : point; d'un bond il se dégagea, et se sauva vers un coin de la bibliothèque. Alors commença une lutte terrible : manuscrits, atlas, dictionnaires, revues, livres brochés ou reliés, de tous les formats, de toutes les couleurs, je prenais tout indistinctement et faisais tout pleuvoir en grêle sur mon ennemi qui, avec des bonds fantastiques»
sautait de rayon en rayon, de livre en livre, de coin en coin, miaulant à me fendre les oreilles et ne me quittant pas de ses gros yeux verts.
Enfin, au bout de quelques minutes, la moitié de la bibliothèque était mise à sec, les livres dé-
pareilles et déchirés émaiilaient le sol; la table gisait renversée d'un côté, le fauteuil de l'autre ; sur tout cela voltigeait une épouvantabl e poussière; — quand la porte de l'escalier s'ouvri t. iDans l'encadrement de cette porte , se détachant en noir sur les marches vivement éclairées d'en haut, mon oncle, mon pauvre oncle, tout droit, immense, les jambes écartées, ses longs bras au ciel, la calotte de travers, regardait le champ de bataille avec ahurissement. Derrière lui, Hildegarde, deux marches plus haut, dans la même position. Ils étaient si drôles que tout le monde en eût ri, excepté moi.
D'un bond, Attila se réfugia entre les jambe s de mon oncle, tandis que je restais au beau milieu du désastre, un in-quarto d'une main, un in-folio de l'autre, hébété, anéanti. Un vigoureux soufflet me tira de cet anéantissement; j'avoue n'en avoir jamais reçu de plus solide. Pauvre cher oncle ! le lendemain il m'embrassait encore plus fort!
Voilà quinze ans que cette histoire singulière m'est arrivée. Aujourd'hui, raa cousine Hildegarde a épousé un honnête bourgeois de Gaen avec lequel elle vit heureuse. Elle a quatre enfants et en attend un cinquième ; elle ne s'est jamais doutée de la promenade fantastique que mon imagination lui a fait faire à travers les âges.
Mon bon oncle est mort, regretté de tous ceux qui avaient connu sa brave et loyale nature ; il a fait graver sur sa tombe une inscription en caractères cunéiformes, composée d'avance par lui à
cet effet. Personne, jusqu'ici, n'en a encore pu déchiffrer un mot. Peu de temps avant lui, Attila était remonté au paradis des matous.
Quant à moi, ainsi que je tous Tai dit, ma haine pour Attila n*a pas eu de suites, et les chats ont fini par être de mes amis.
Et pourtant, combien de fois ai-je pensé à ce beau rêve, si malencontreusement interrompu ! Combien de fois ai-je regretté de n'avoir pu entendre la parole, l'aveu peut-être, qui était prêt à s'échapper des lèvres de ma cousine, quand ce maudit chat... Aussi, depuis lors, quand dans la vie un obstacle inattendu s'élève brusquement entre moi et le but auquel je tends, quand un espoir sur le point de se réaliser s'envole tout à <;oup, je me ressouviens du terrible Attila, le chat de mon vieil oncle Paulus, et je crois le voir •devant moi, pelotonné dans sa fourrure noire, et me fixant de ses gros yeux verts.
L'entrée de Vavenue des Poteaux, au Bols de Boulogne» par une belle matinée de mai. — Les cavaliers et les amazones passent et repassent à travers les branches, au pas, au trot et au galop. — Dans un noisetier de la contre allée, au-dessus d'un banc, un pierrot et une pierrette assistent au défilé. Ils chauffent au soleil leurs petits ventres ronds, et, tout en se gratifiant de temps en temps de légers coups de bec, ils se communiquent leurs jré flexions. Ce sont deux habitués du Bois, deux vrais Parisiens au courant des choses et des hommes.
LE PIERROT. — Joli, ce matin, le Bois. N'est-ce pas, ma mie?
LA PIERRETTE. — Charmant ! Ils sont tous dehors aujourd'hui. Tiens, là-bas ! . . . n'est-ce pas la petite Olivette, des Bouffes?
iôô LE MONDE OU NOUS SOMMES
LE PIERROT. — Si fait... Toujours son même cheval gris. Elle n'en change jamais. Elle monte si mal ! elle aurait trop peur des chutes !
LA PIERRETTE. — Le théâtre lui suffit, à cet égard-là !
LE PIERROT. — Sois indulgontc, Pierrette ! Tout le monde n'a pas ta jolie voix !
LA PIERRETTE. — Si elle ne change jamais de cheval, elle change souvent de cavalier, par exemple! Voici le onzième de la saison.
LE PIERROT, se rengorgeant. — Un peu d'indulgence pour les femmes, ma bonne... Ce sont des êtres inférieurs.... Il ne faut pas exiger trop d'elles.
LA PIERRETTE, uvec animation. — Oh ! le joli officier! Gomme il a un bel uniforme! Comme il est bien à cheval !... Comme ilade belles moustaches ! Comme...
LE PIERROT. — Tu sais, Pierrette, si tu te mets à regarder les militaires, nous rentrons au nid!
LA PIERRETTE. — JaloUX, Va !
LE PIERROT. — Voici le grand Solignac sur son
petit cob. Tu ne trouves pas ça drôle, toi, leur mode de chevayx imperceptibles? Avec leurs longues jambes de chaque côté, ils ont l'air de polichinelles sur des joujoux à roulettes!...
Là PIERRETTE. — Regarde ! les La Bussière...
Monsieur, madame et Vautre.
LE PIERROT. — C'est le baron de Vauxcelles, Vautre?
LA PIERRETTE. — Pour le moment ! {Avec agitation, soulevant ses ailes et regardant, le bec en avant.) Ah ! mon Dieu ! le cheval de madame La Bussière qui s'emballe !
LE PIERROT. — Et celui de Vautre aussi...
LA PIERRETTE. — Le mari reste en arrière...
LE PIERROT. — Les chcvaux emballés s'arrêtent côte à côte... Ceux qui les montent échangent quelques mots à voix basse... Le mari rejoint... le tour est joué !
LA PIERRETTE. — Nous appellerons ça : V emballement diplomatique, veux-tu?
LE PIERROT, luidésignant une amazone du bout du bec. — Lady Simpson... Grand chic anglais...
Haut chapeau sans voile, très en arrière, à croire qu'il va tomber... Raide comme, un piquet. Il parait qu'elles sont toutes comme ça à Londres. C'est un petit pierrot de Tallée de Longchamps qui me l'a affirmé.
LA PIERRETTE. — Il a été en Angleterre, ce pierrol-là?
LE PIERROT. ^^ Non ! mais il a longtemps habité une cour de l'avenue de Wagram où il y avait des palefreniers anglais... et au bout de quelque temps, il les comprenait assez bien...
LA PIERRETTE. — Il Sait l'anglais, alors?
LE PIERROT. — Oh! quelques mots seulement!... (£t(i désignant un cavalier.) Regarée donc!... le fameux peintre, tu sais bien!... Je ne me souviens plus de son nom... ça commence par du latin et ça finit par du français...
LA PIERRETTE. -^ Ah ! oui !... Je sais ! quel beau cheval ! on dirait le cheval de l'Apocalypse !
LE PIERROT, — Comme ils doivent avoir chaud, tous, avec leurs bottes vernies. C'est moi qui ne voudrais pas me mettre ça aux pattes !.. .
LA PIERRETTE. — Et ces dames ! . . . Regardez-moi comme elles sont serrées dans leurs amazones !... Et cette espèce de petit bout de queue qu'elles ont par derrière I ... Tu trouves ça joli ? {Avec un geste coquet.) Moi, j'aime mieux la mienne !
LE PIERROT, tendrement. — Et moi donc ! {Il lui pa$se le bec dans les plumes de la tête.)
hk PIERRETTE. — Ctiut ! Quelqu'uu en bas, sur le banc... ce sera peut-être plus amusant que les cavaliers I
Un monsieur vient s^ asseoir sur le banc au^essous des deux oiseaux. Il déplie un journal et se met à lire.
LE PIERROT, regardant Ven tête du journal. — Le Figaro! c'est un de la droite.
Un second monsieur s'assoit à Vautre extrémitédu banc.Ilsemet également à lireun journal.
LA PIERRETTE, regardant à son tour. — L7ntransigeant! c'est un de la gauche.
LE PIERROT. — Je parie qu'ils ne vont pas jusqu'au bout de leur journal.
Au bout d'un instant les deux messieurs^
après s'être jeté des regards de côté, se lèvent Vun et V autre j replient leur journal et s'en vont en sens inverse.
LE PIERROT, triomphant. — Quand je le le disais !
LA PIERRETTE. — Ah ! voîlà deux amoureux. Ce sera plus gentil !
LE PIERROT. — Un joli duo, pour sûr ! Écoulons ça!
Un jeune homme et une jeune femme très élégants se sont assis sur le bancy côte à côte. — Un silence. — Après avoir pendant un certain temps fait des dessins dans le sable avec son ombrelle, la jeune femme s'adresse au jeune homme.
LE JEUNE FEMME. — Alors, décidément, tu ne peux pas?
LE JEUNE HOMME. — Non,ma petite, impossible!
Tu sais bien que si je pouvais...
LA JEUNE FEMME. — Max !... VOUS ne m'aimez plus !
LE JEUNE HOMME. — Parcc que je ne peux pas
te donner les cent louis dont tu as besoin comme ça, tout d'un coup? Tu es folle !
LA JEUNE FEMME. — Puisquc tu mc Ics rcfuscs, Gontranme les donnera, lui ! .
LE JEUNE HOMME. — Je uc te Ics rcfusc pas... Je ne peux pas te les donner, voilà tout...
LA JEUNE FEMME. — Eh bien ! Contran pourra, lui ! {Elle se lève à demi,)
LE JEUNE HOMME, la faisant se rasseoir. — Voyons... voyons... ne te fâche pas, ma petite Zozolte. Je ne veux pas que tu les demandes à (jontran, ces cent louis, parce que... enfin je ne veux pas, moi !... mais donne-moi quelques jours, le temps de me retourner...
LA JEUNE FEMME. — Puisquc je t'ai dit qu'il me les fallait ce soir même !
LE JEUNE HOMME. — Mais c'cstimpossiblc !
LA JEUNE FEMME. — Alors, je vais Irouver Contran I... {Elle se lève de nouveau.)
LE JEUNE HOMME, la faisant se rasseoir. — Eh bien ! non ! tu les auras, tes cent louis... ce soir, à huit heures, ils seront chez toi... et moi avec!
26â LE MONDE OU NOUS ^MMES
LA JEUNE FEMME. — Ah! toi ! non, impossible!
Ce soir, à huit heures et demie, j'ai ma masseuse !
LE JEUNE HOMME. ^-Demain alors !
LA JEUNE FEMME. — Oui, demain. . . toujours ! Ah ! Max ! (Elle le regarde avec tendresse. — Max a Pair béat.) Et maintenant file !... Le baron doit passer à cheval d'un moment à l'autre, et s*il nous voyait ensemble... (Tragiquement.) Je serais perdue!
Le jeune hommç se lève et s^ènva. Apeinea4-il disparu y que la jeune femme tire une lettre de sa poche et se met à la parcourir.
LE PIERROT, à la Pierrette. — Tâche de lire !
LA PIERRETTE, sc penchant tant qu*elle peut et lisant. — « Ma poulette adorée... non ! je ne veux pas que tu demandes ces cent louis à Max ! Ça me gène beaucoup... mais ce soir, à huit heures, ils seront chez toi... et moi avec! — Ton Toutou vert. — Gontran. »
LA PIERRETTE ET LE PIERROT, ensemble avec indignation. — Oh ! ! !
LA JEUNE FEMME, apercevant un nouveau jeune hommCy qui n'est ni Max ni Gontran^ s'empresse
de remettre la lettre dans sa pochey et s'avançant vers lui. — Alphonse !... Enfin !...
Le jexine homme lui prend le bras et ils disparaissent tous deux dans les méandres de Vallée.
LE PIERROT, à la Pierrette. — Eh ! bien, qu*en
dis-tu?
LA PIERRETTE. — Elle a de la palte !...
Une nounou portant un bébé sur les bras est venue s'asseoir sur le banc.
LE PIERROT. — Regarde donc le bel enfant ï
LA PIERRETTE. — Et la belle nourrice I . . .
LE PIERROT. — En a-t-elle, des rubans !
LA PIERRETTE. — Et l'enfant donc ! Quelle toi-^ lette I Pauvre petit I comme il doit être mal à l'aise avec tous ces falbalas ! Il ne leur faut pas tant dechoses, à nos petits à nous !
LA PIERRETTE. — Ticnsl qu'csl-cc qu'elle fait donc, la nourrice? Elle se déshabille...
LE PIERROT. — Que tu cs bêle ! Elle lui donne à teter, à cet enfant !
LA PIERRETTE. — G'cst commc ça qu'on les nourrit, les petits hommes?...
tu LE MONDE OU NOUS SOMMES
LE PIERROT, gravement. — On me l'a toujours affirmé.
Pendant que le bébé tete^ deux Anglais passent à pied.
LA PIERRETTE. — Oh 1 vois donc ces deux Anglais !... Comme ils marchent vite !.. Us tiennent r la tète droite sans jamais regarder autour d'eux... Ils ontTair d'être en zinc.
LE PIERROT. — Ils vout faire le tour du bois comme ça, à grandes enjambées, sans s'arrêter et sans se dire un mot.
LA PIERRETTE. — Ce doit être bien ennuyeux!
LE PIERROT. — Oui. .. mais c'est hygiénique !
LA PIERRETTE. — Ah ! voilà le bébé qui a fini de te 1er. On le met par terre... Il va marcher.,. Regarde donc comme il s'y prend mail... On est obligé de le soutenir... Il est vieux pourtant déjà! nos petits à nous sont plus adroits que ça^ je trouve !
LE PIERROT. — Sans doute... et pourtant ils ont bien plus à apprendre que les petits hommes, puisqu'ils apprennent à voler, eux ! .. .
LA PIERRETTE. — Oli! cetlc jeune fille qui s'assoit sur le banc maintenant... Comme elle parait délicate !
LE PIERROT. — Oui!... Elle vient respirer le bon air du matin.
LA PIERRETTE. — Elle cst malade?
LE PIERROT. — Peut-être bien... (Sentencieusement.) Ces jeunes filles, ça danse trop. Il paraît qu'elles sautent toutes les nuits pendant Thiver et le printemps, et s'endorment régulièrement à l'heure ou nous nous réveillons, nous autres.
LA PIERRETTE. — AloTs, cllcs ne voicut jamais le lever du soleil?
LE PIERROT. — Jamais.
LA PIERRETTE. — Commc ça doit être triste pour elles I . . . C'est le plus joli moment de la journée. . . celui ou l'on vole et où l'on chante le plus volontiers ! Nos bals, à nous, ont lieu le matin, parmi les branches, dans les fleurs et dans la rosée !
LE PIERROT. — Cela prouve une fois de plus que les hommes ne savent pas se gouverner. Aussi
est-ce une race en plein abâtardissement. Tandis que la nôtre... (Use redresse fièrement.)
LA PIERRETTE. — Voilà la jeuue fille qui s*en va, au bras de sa mère...^ Malgré le bon soleil, elle a Tair de frissonner. Pauvre petite... je crains bien qu'elle ne revienne pins sur le banc, Tannée prochaine !
La jeune fille et sa mère ont disparu. Le banc reste vide un instant. Deux messieurs Vun d'une cinquantaine d^ années^ Vautre de vingt-cinq ans, viennent s^y asseoir eu causant avec animation.
LE PIERROT. — Vois CCS doux messieurs. C'est le père et le fils.
LA PIERRETTE. — Non !... co sont des amis, ils se disent vous !
LE PIERROT. — C'est justc... Écoutous-les. IIs ont Tair de causer de choses très intéressantes.
LE MONSIEUR DE CINQUANTE ANS, au Monsieur de vingt-cinq ans. — Vous direz tout ce que vous voudrez, mon petit, on ne s'amuse plus, maintenant, comme il y a vingt-cinq ans !
LE MONSIEUR DE VINGT-CINQ ANS. — On ne
s'amuse ni plus ni moins, mon cher; on s'amuse autrement, voilà tout!... Vous plaisantez notre genre de vie ! ... Eh ! parbleu ! Vous avez eu aussi le vôtre, qui ne valait guère mieux. Voulez-vous que je vous dise comment vous viviez alors?. . . Vous passiez vos nuits à la Maison d'Or; vous dormiez jusqu'à midi. Vous aviez une maîtresse que vous aimiez... quelquefois, et pour laquelle vous vous ruiniez... souvent. Vous ne buviez que du vin de Champagne. Vous fumiez comme des Suisses.
C'était le temps où Musset était encore classique dans la jeunesse et où Ofifenbach allait le'devenir; le temps où on allait en poste à la Marche et où on prétendait rire au vieux bal deTOpéra, rueLepelletier... Vous n'aviez qu'un idéal, qu'un but, qu'une pensée... Les femmes! les femmes !tout pour les femmes !
LE MONSIEUR DE CINQUANTE ANS. — Et votrc programme de vie, à vous, aujourd'hui, voulez-vous que je vous le dise?... Lever à sept heures. Tenue du matin, veston et chapeau de feutre. Un tour au bois jusqu'à neuf heures. A neuf heures et
demie, lawn-tennis, polo ou jeu de paume. Hydrothérapie. Déjeuner : viande saignante , vin de Bordeaux. Tenue du jour. Vers quatre heures, un second tour au bois, jusqu'à six heures. Première apparition au club, première différence d*un millier de louis. De six heures à sept heures, visites privées. A partir de sept heures, tenue du soir, le frac. Dîner en ville ou au club. Le soir, le théâtre ou bien le cirque, le samedi, dans la saison. Vers minuit, un tour dans le monde. Puis deuxième apparition au club; deuxième différence de mille louis. Littérature,., poivrée. Deux maîtresses : une femme du monde pour soi, une femme du demi-monde pour la galerie. Vous les aimez... quelquefois; elles vous aiment... rarement; quant à vous ruiner pour elles, jamais!.... Au fond, le côté féminin vous intérese peu... Vous n'avez qu'une préoccupation, qu'un rève,qu'unejoie... Le sport! le sport!... tout pour le sport !
LE MONSIEUR DE VINGT-CINQ ANS. — Eh ! mOIl
cher I... Cela vaut mieux pour Thygiène !
LE MONSIEUR DE CINQUANTE ANS. — Peul-êlrel...
mais en VOUS occupant exclusivement du corps, ne négligez-vous pas un peu... le reste?...
LE MONSIEUR DE VINGT-CINQ ANS. — Ça SC pCUt..
mais que voulez-vous? c'est le programme !
LE MONSIEUR DE CINQUANTE ANS. — 11 n'y a rien à dire à ça... mais j'aimais mieux le nôtre 1...
LE MONSIEUR DE VINGT-CINQ ANS. — ParCC quC
vous aviez vingt-cinq ans à ce moment-là I
LE MONSIEUR DE CINQUANTE ANS, SOUriaflt. Je
crois bien que oui I...
Les deux messieurs se sont éloignés du, côté de , Ventrée du Bois.
LA PIERRETTE, au Pierrot. — Et toi... quel est celui que tu aimerais le mieux, de leurs deux programmes?
LE PIERROT. — Je n'ai pas très bien compris... mais je crois que j'en aimerais mieux... un troisième !
LA PIERRETTE. — Ah ! voilà Ics dcux Anglais qui repassent. Une, deux !... Une, deux 1 ... Gomme ils doivent faire du chemin, à ce train-là !..
tlO LE MONDE OU NOUS SOMMES
LE PIERROT. — Celui qui était à gauche est à droite, maintenant, et celui de droite à gauche... Voilà tout ce qu'il y a de changé I
LA PIERRETTE. — Ah ! les caitaliers reviennent en masse. C'est l'heure du retour... J'aperçois madame de Cambyse...
LE PIERROT. — Celle qui monte pour se faire
maigrir?
LA PIERRETTE. — Et madame de Boisférou...
LE PIERROT. — Celle-là, c'est pour engraisser.
LA PIERRETTE. — Ticns ! . . . mou joli petit officier de tout à l'heure !
LE PIERROT, sévèrement. — Madame I
LA PIERRETTE, le regardant gentiment. — Oh !
sois tranquille, mon chéri ! je n'aime pas Funiforme !
LE PIERROT. — Le bois se vide peu à peu... Quel heure est-il donc?. .. (// regarde le soleil.) Je crois bien I midi moins cinq !.. Ils vont tous déjeuner. Si nous faisions comme eux?...
LA PIERRETTE. — Volonticrs !.. mais ne les imitons qu'en cela, par exemple! Car pour le reste I...
LE FnemNy mum tm mmverain mépris. — Ah t ne m'en parie pas !
Le pierTot et la pterrette quittent la branche où ils étaient posés et s*envolent à travers le bois.
L'année dernière, au commencement de septembre, le vicomte Olivier de Ravenelles, capitaine aux chasseurs, en congé pour quelques jours, passait par Paris. Il devait partir le soir même pour faire l'ouverture de la chasse, le lendemain, chez des amis, aux environs de Rouen. Sa malle prête, son fusil dans la boite, il sortit vers six heures de son petit entresol de la rue d'Anjou et s'en fut diner chez Durand, place de la Madeleine. Le repas terminé, il alluma un cigare, et allait se
rendre en flânant à la gare de TOuest où TaUendail son domestique avec armes et bagages, quand, par hasard, il jeta les yeux sur un journal du soir, apporté par le garçon avec le café et les liqueurs.
Sous la rubrique : Dernière heure^ il lui les lignes suivantes :
c On annonce par dépêche la mort de M. Lionel de Montescourlj deuxième attaché à rAmhamÂe de France à Stockholm. »
Olivier bondit sur sa chaise et devint tout pâle. Lionel était son meilleur, son plus intime ami. Liés dès Tenfance, ils ne s'étaient jamais quittés dans la vie, et ils s'aimaient tendrement. Le jeune militaire, nature ardente et active, chérissait à Tégal d'un frère ce grand et bon gai^on, très doux, très tendre, un peu mélancolique, aux yeux et au sourire de femme.
— Lionel!... Lionel... Mort !... se disait Olivier à voix basse. . . Ce n'est pas possible !
Et jetant de nouveau les yeux sur le journal :
— Nonl... Non!... je ne me suis pas trompé...
Mais le journal se trompe peut-être^lui!... Ah! je saurai la vérité!...
11 consulla sa montre, sortit vivement, et se jetant dans un fiacre :
— Au ministère des affaires étrangères, quai d'Orsay, cria-t-il au cocher. Bon pourboire ! et au galop !
La voiture fila comme l'éclair.
Au ministère, Olivier se heurta à un portier à moitié endormi et absolument inflexible qui ne voulut pas le laisser entrer, tout le monde étant parti, disait-il.
Olivier s'en allait, furieux et désolé, quand il vit arriver dans la cour un jeune attaché qu'il connaissait un peu de vue, et qui, sans doute, revenait au ministère pour quelque travail pressé.
Peut-être saurait-il quelque chose : Olivier l'interrogea.
La nouvelle était vraie. Elle était arrivée dans l'après-midi, par dépèche de l'ambassade. Lionel s'était noyé le matin même, en prenant un bain de mer. Pas d'autres détails.
— Une grande perte et un vif regret pour nous, ajouta le jeune attaché. Montescourt était aimé et estimé de tous.
Olivier remonta dans son Gacre, et se laissa tomber sur la banquette, atterré. Il n'y avait plus à douter... Lionel... son cher Lionel...
— Nous allons, patron? demanda le cocher d'une voix enrouée.
— Gare de l'Ouest, répondit Olivier machinalement.
Et appuyé dans un coin de la voiture, cachant sa figure dans ses mains, le jeune capitaine fondit en larmes, en répétant :
— Pauvre vieux!... Pauvre vieux !...
Soudain, il releva la tète.
— Et elle? fit- il. Quand elle saura... quand elle apprendra brusquement... demain sans doute, par le journaL.. comme moi... Elle est capable d'en mourir, la pauvre femme... ou de se trahir aux yeux de son mari. .. Oh ! il faut que j'empêche cela, moi... ille faut!... Maisledois-je, ledois-je?
La situation était embarrassantCi en effet. Lionel
avait une liaison. Une femme, de deux ans plus âgée que lui, mariée à un homme vulgaire et indigne d'elle, Taimait ardemment. Cela durait depuis longtemps, très longtemps. Cet amour avait été leur vie, à tous deux.
Orphelin de père et de mère, seul au monde, Lionel avait concentré sur madame de Méré toutes les tendresses de son cœur, affectueux à Texcès. Ce n'est que contraint par les nécessités absolues d'une carrière où l'attendait un avenir certain, qu'il s'était résigné à accepter un poste à l'étranger; mais cet exil, il en avait la promesse, ne devait être que momentané. Dans deux ans au pluS| il reviendrait à Paris et ne le quitterait plus.
Bien que de longue date, cette liaison était toujours restée secrète. Seul, Olivier la connaissait, l'avait devinée plutôt. Lionel était trop discret, trop délicat, pour faire la moindre confidence, fût-ce à celui qu'il aimait comme un frère ; mais le jeune capitaine avait l'amitié trop perspicace pour que cet amour lui échappât.
A la vérité, si Lionel lui avait ouvert son cœur, il eût essayé de le détourner de cette liaison, par raison d'abord, par défiance ensuite. Madame de Méré, femme froide d'apparence et peu expansive, ne plaisait guère à l'officier, qui, franc luimême, aimait les natures franches. Mais, c'était affaire à son ami, après tout! Il n'avait pas reçu ses confidences ; il ne lui devait pas ses conseils.
Aujourd'hui, malgré son peu de sympathie pour Madame de Méré, Olivier ne pouvait s'empêcher de la plaindre de tout son cœur. Somme toute, elle avait aimé tendrement son ami, elle Taimait sans doute encore... L'absence ne peut rien contre de telles affections.
— Non! non! se disait-il... On ne peut l'abandonner ainsi. Coûte que coûte, il faut la prévenir. . . et c'est à moi, le plus intime ami de Lionel, moi qui connais seul la situation ou plutôt l'ai seul devinée, c'est moi qui dois... Oui ! mais j'aurai beau lui affirmer la complète discrétion de Lionel, y voudra-t-elle croire?... Ne se figurera-t-elle pas, du contraire, que le cher secret a été trahi et ai-
QUANP C'EST FIN!... 279
vulgué,àmoi d'abord, et qui sait? à d'autres, peutêtre, et le souvenir de Lionel n'en soufTrira-l-il point ?.,. Et puis, avec le caractère que je lui suppose, elle est fort capable de mal prendre mon intervention et de me faire sentir très clairement que je me mêle de ce qui ne me regarde pas... Mais noni non ! cela est impossible... Elle aime Lionel, elle ne pourra que me savoir gré de ma démarche... et puis, tant pis, d'ailleurs... En la faisant, je crois faire mon devoir, et cela me suffit.
L'arrêt de la voiture arracha le jeune homme à ses réflexions. Il était au bas de l'escalier de la gare de l'Ouest, au milieu du tohu-bohu des départs et des arrivées.
Il se précipita au bureau télégraphique, envoya une dépèche d'excuses pour le lendemain à ses amis de Rouen, ordonna à son domestique ahuri de rentrer chez lui avec ses bagages, et, ne gardant qu'une légère valise, remonta dans la voiture et cria au cocher, non moins ahuri que le domestique :
— Gare du Nord !..• Au galop, toujours !
Olivier avait rapidement consulté Tindicaleur.
Aujourd'hui, samedi, un train spécial, le train des maris, lui permettrait d'arriver le soir même au Tréport. C'était là que madame de Méré passait chaque année lesmois d'août etde septembre, dans une élégante villa où elle se plaisait beaucoup. Olivier était certain de l'y trouver.
Arrivé juste à temps pour le départ du train, il se jeta, lui huitième, dans le premier compartiment venu. On partit.
— Allons!... se dit-il, je fais peut-être une bêtise!... Tant pis !... Je le dois!...
11 était près de minuit quand il arriva au Tréport. Grande affluence à la gare. Des femmes surtout, dans la tenue excentrique de la Parisienne aux bains de mer. Cris nombreux, embrassades ; bref, l'arrivée de maris plus ou moins impatiemment attendus.
Olivier se rendit à pied à l'hôtel de France,près de la plage. Lanuitétait superbe. La lune éclairait en plein les maisons de la vieille ville, pittoresque-
ment groupées au pied de la jolie église gothique qui se découpe nettement sur le ciel. A droite, le port, à marée basse, avec ses barques, couchées sur le flanc, et le fouillis de ses mâts ; plus loin, au bout de la jetée, à l'entrée de lapasse, les yeux rouges des lanternes et la ligne blanche de la mer. Çà et là, le long du quai, quelques boutiques encore ouvertes, luisaient. Sous le rayon froid de la lune, on eût dit quelque coin de Hollande ou de Suède.
Le jeune homme regardait ce tableau pittoresque et pensait à son pauvre ami, mort là-bas, dans le Nord, tristement, loin du pays, loin de tous... et aussi à cette pauvre femme qui, reposant paisiblement sans doute, à cette heure, tout près d'ici, allait recevoir, en plein cœur, un coup si terrible et si inattendu !
Le lendemain malin, vers neuf heures, Olivier quitta rhôtel et se rendit sur la plage, très gaie et tout ensoleillée. La mer était calme comme un lac ; les barques de pêche, aux voilures blanches, rentraient au port, par une jolie brise de nordouest. Les maisons claires, précédées chacune d'un petit carré de terrain clos d'une grille en bois blanc, s'allongeaient en ligne droite. Sur la plage, beaucoup de monde, des enfants, courant, enlevant des cerfs-volants, jouant au crocket pour le grand dommage des jambes qui s'aventuraient trop près des arceaux.
Comme c'était un dimanche, la population ordinaire se trouvait encore augmentée de la foule apportée par les trains de plaisir d'Abbeville ou d'Amiens, foule lourde et bruyante de braves bourgeois de province, rendant visite à TOcéan en habits de gala, redingote noire et chapeau de soie ; familles endimanchées, le père, la mère et les enfants, portant dans un panier le déjeuner qu'ils mangeront tout à l'heure, assis sur un banc, le dos consciencieusement tourné à la mer qu'ils sont venus voir.
LavillademadamedeMéré,unedesplusgrandes et des plus jolies du Tréport, est située au bout de la plage, presque au pied de la falaise qui la domine de toute sa hauteur. Olivier s'y rendit. Il était encore de bien bonne heure. .. mais, devant la gravité des circonstances, pareille considération n'était pas faite pour l'arrêter. Il poussa la petite porte de la barrière et sonna. Madame de Méré était sortie ; elle était allée c voir baigner > comme le lui répondit la femme qui vint ouvrir, une grande fille du pays à la peau hâlée, en coiffe noire, la
jupe rouge plissée aux hanches et les bas bien tirés dans des sabots découverts.
C'était rheure du bain, en effet. Devant la ligne grise des cabines, dans un désordre pittoresque, grouillait une foule bigarrée; les femmes assises sur des pliants, les hommes étendus paresseusement sur le galet.
Le long des planches établissant tanl bien que mal le passage entre la mer et les cabines, montaient et descendaient les baigneurs, enveloppés dans les peignoirs blancs, s avançant d'une marche titubante, sous le feu des regards moqueurs et indiscrets. En bas, dans le sable, des enfants roses jouaient; au fond, j^la mer, descendant insensiblement, se mourait en petites vagues silencieuses, ténues comme des franges d'argent. Un joyeux soleil éclairait ce riant tableau.
Olivier se mita la recherche de madame de Méré. Ce fut M. de Méré qu'il rencontra, sortant du bain, grotesque dans son costume dégouttant d'eau, la tête couverte jusqu'aux oreilles d'un bonnet en
caoutchouc d'où émergeaient quelques bouts de cheveux gris.
— Tiens! Ravenelles, fil le gros homme en tendant sa main mouillée... Enchanté de vous rencontrer ! . . . Si vous voulez voir ma femme, tenez, là-bas... robe blanche... ombrelle verte... avec le petit de Genlys... elle sera très contente... Moi, je rentre... je commence à prendre froid !
Soufflant comme un cachalot, M. de Méré remonta vers les cabines. Olivier se dirigea vers l'endroit indiqué.
Nonchalamment étendue sur un pliant à dossier, madame de Méré apparaissaitde dos, dans une pose élégante. D'une main, elle tenait son ombrelle ; de l'autre, elle prenait des galets, et, un par un, les jetait devant elle, tout en causant avec un jeune homme étendu à ses pieds.
— Pauvre femme! pensa encore Olivier. Allons ! 11 le faut !
Et arrivé devant elle, il salua.
Madame de Méré se renversa vivement sur le dossier de son pliant. ^
— Monsieur de Ravenelles! Yoiliune surprise ! Elle avait imperceptiblement rougi, mais se remettant aussitôt : — Vous êtes ici pour longtemps, cher monsieur?
— Un jour seulement, madame... je suis obligé de retourner à Paris ce soir même.
— Vous êtes seul ?
— Absolument seul.
— Vous déjeunez avec nous, n'est-ce pas?
Olivier s'inclina.
— Ah ! que je vous présente, fit-elle... M. de Genlys... M. de Ravenelles.
M. de Genlys, vingt et un ans au plus, blond, très correct, l'air suffisant, quitta la position horizontale et salua à l'anglaise, les talons joints, les coudes écartés, le corps immobile, la tête seule inclinée un moment et aussitôt relevée comme le bonnet d'un capucin-baromètre passant rapidement du beau fixe à la grande pluie, et revenant aussitôt à sa position première.
On se mit à causer de banalités. Madame de Méré, toujours assise, continuait son petit manège de
galets, régulièrement. Olivier n'avait pas eu l'occasion de la voir depuis six mois : il la retrouva telle qu'il l'avait laissée, dans l'épanouissement de la femme de trente à trente-cinq ans, toujours froide et distinguée, avec le charme étrange de son regard insaisissable de myope.
Le nom de Lionel ne fut pas prononcé. L'heure s'avançait. Olivier envoyait au diable ce petit M« de Genlys qui ne quittait pas la place. L'air de familiarité aveclequelilparlaità madamedeMéré, le genre < bon camarade » qu'il affectait avec elle, — ce qui est, paraît-il, le comble du « flirt > élégant, — les opinions médiocres qu'il émettait sur toutes choses, sans jamais s'adresser directement à Olivier, tout cela irritait au plus haut point les nerfs du jeune capitaine.
Vers deux heures et demie, on se leva. Depuis quelques instants, M. de Méré était revenu, après réaction faite. On allait rentrer sans doute pour déjeuner ; peut-être en ouvrant le journal arri van t de Paris y trouverait-on la fatale nouvelle; il fallait agir à tout prix.
Olivier, prévenant de Genlys, se précipita pour prendre le pliant de madame de Méré, et rapidement :
— J'ai à VOUS parler, madame, murmura-t-il.
Elle ne sourcilla point. Olivier crut qu'elle
n'avait pas entendu. Cependant, quelques instants après, comme on se promenait sur la chaussée, devantles maisons, et que l'inévitable de Genlys, quittant la femme pour le mari, se mettait à causer à quelques pas en arrière avec M. de Méré :
— Eh bien ! qu'y a-t-il monsieur? demanda la jeune femme, sans émotion apparente.
Olivier sentit son cœur se serrer.
— Madame, lui dit-il d'une voix émue, la démarche que je fais auprès de vous est assurément bien singulière... Elle ne se justifie que par des circonstances fort graves, croyez-le bien... J'ai cru qu'il était de mon devoir d'agir comme je le fais... ne pouvant vous éviter un chagrin, un grand chagrin, j'ai voulu du moins en atténuer la violence... et j'ai tenu...
— Un chagrin?... à moi?... fit-elle d'une voix toujours calme.
— Oui, madame; et vous devinez peut-être d'où il peut venir.
Madame de Méré se taisait toujours. Devantcette froideur insolente, Olivier perdit patience, et oubliant toutes les précautions qu'il s'était promis de prendre et qui étaient la raison même de son voyage :
— Lionel est mort ! lui dit-il brusquement.
Elle pâlit un peu, serra le manche de son
i ombrelle dans sa main gantée, mais aussitôt :
— M. de Montescourt?.,. dit-elle d'un ton légèrement voilé, mais ferme cependant. Pauvre garçon !... C'est affreux!... Vous avez appris cela à Paris?
— Oui, madame... et j'ai cru de mon devoir... Elle l'interrompit, et appelant son mari :
— Mon ami, dit-elle, venez donc... M. de Ravenelles vient de m'apprendreune triste nouvelle. . . Ce pauvre Montescourt. . .
-r- Vraiment? fit M. de Méré.
— Oui.., Horrible, n'est-ce pas?... C'est à Stockholm?... Il était toujours à Stockholm?
demanda-t-elle à Olivier.
— Oui, madame... à Stockholm... il s'est noyé... en prenant un bain de mer.
— Une imprudence sans doute ! cria de Méré... Il était très fort nageur, Montescourt... Iln'ya que les forts nageurs qui se noient I
Et, comme on était arrivé devant la porte de la maison :
— Rentrons, dit-il, le déjeuner doit être prêt ! Olivier était atte rré .
Pendant le déjeuner, auquel Genlys assistait, on ne parla pas un instant du pauvre défunt. Sauf Olivier, tout le monde fut même assez gai. Comme la salle à manger donnait sur la mer, ainsi que presque toutes les salles à manger du Tréport, on s'amusa à regarder les types impossibles du dimanche, passant et repassant, comme des ombres chinoises, sur le fond lumineux de l'horizoo.
Le repas terminé, on prit le café sur la ter* rasse ; madame de Méré se tint uq peu à l'écart^
QCAND C'EST FJNI... 29i
éternellement flanquée de Genlys qui lui pariait àvaixbasse, en camarade, toujours.
M. de Méré, à demi couché dans un rockingchair en paille, ouvrit le Figaro qu'on venait de lui apporter sous bande.
— Tiens! dit-il entre deux bouffées de cigare... on parle de Montescourt... C'est bien ce que vous avez dit, Ravenelles... un accident... Pauvre garçon !
Olivier regarda madame de Méré. Elle n'avait pas bougé.
Vers deux heures, on alla faire un tour en voiture à la forêt d'Eu. Olivier ne fut pas un instant seul avec madame de Méré. D'ailleurs, qu'eût-il pu lui dire? Laisser éclater sa colère, son indignation?... Il ne le pouvait pas.
Au retour, Olivier prit congé. M. de Genlys qui n'avait pas quitté madame de Méré de toute la journée, renouvela son salut « très chic». La jeune femme lui tendit la main. Olivier la serra à peine : il eût voulu la briser.
Quand, deux heures plus tard, il se retrouva
dans le train qui le ramenait à Paris, et qu'il passa en revue les événements de la journée, il se demanda s'il n'avait pas rêvé. Plus il y songeait, plus l'attitude de madame de Méré lui semblait inexplicable. La nouvelle de la mort de Lionel, si brusquement annoncée, ne l'avait pas trouvée indifférente, il s'en était bien aperçu ; mais était-ce là l'émotion d'une personne qui aime?... N'étaitce pas aussi bien la sympathie banale accordée à la mort imprévue et prématurée de quelqu'un qu' on a connu? Après tout,savait-il au juste quelles avaient été les relations de Lionel etdemadamede Méré?... Des soupçons... des suppositions... pas autre chose... Ce matin encore il aurait juré que Montescourt avait été son amant... mais maintenant il en arrivait à se demander s'il ne s'était pas trompé.
— Dans ce cas, se disait-il, je suis un fier imbécile ! Mais dans l'autre, c'est elle qui est une fi ère gredine I...
Olivier, arrivé à Paris à minuit, trouva une lettre en rentrant chez lui... Le timbrede Suède...
! récriture de Lionel... Il la décacheta fiévreusement :
« Donne-moi la main, mon bon, mon cher Olivier; écoute-moi... et pardonne-moi.
» Quand tu recevras cette lettre, ton ami, ton meilleur ami aura cessé de vivre. Tout le monde croira à un accident : je te défends de détromper personne...
« Je ne t'ai jamais dit le secret de mon cœur... mais ta tendresse l'a devint, j'en suis certain.
)» On ne m'aime plus, mon ami. Les absents ont tort... Ses lettres, de plus en plus rares, de plus en plus froides, avaient cessé depuis quelque temps. Une dernière m'est arrivée récemment, me parlant de devoirs oubliés pour moi, et dont il fallait se ressouvenir maintenant... la vie d'autrefois était passée... une nouvelle vie devait commencer, vie de regrets et d'expiation... Tout était fini, c'était bien clair... Revenir en France? Essayer de raviver une tendresse éteinte?... je le sentais, c'eût été peine perdue... Cet amour était
toute ma vie... Cet amour me manque... voilà pourquoi je meurs.
> Qu'elle ne le sache pas, surtout... Comme tout le monde, qu'elle croie à un accident... J'ai trop d'amour pour elle, moi, pour lui causer la douleur de se savoir coupable de ma mort !
> Promets-moi de brûler cette lettre dès que lu l'auras lue.
» Adieu, ami. Je t'aimais bien I
» Lionel. »
— Mort ! mort pour elle ! se dit Olivier, en marchant avec agitation dans sa chambre... Âb! je comprends tout, maintenant ! Tu étais trop loin, mon pauvre Lionel... On était las de toi... On l'avait aimé trop longtemps... Devoirs, regrets, vertu, c'est de Genlys que tout cela s'appelle... et c'est plus amusant I... Âhl la misérable!... pas une larme, rien !... Imbécile que je suisi Est-ce qu'il faut leur demander quelque chose à ces sortes defemmes-là. . . Avec elles, quand c'estfîni...
QUAND C'EST FINI... i95
Le jeune homme relut encore une fois la lettre de son ami, puis, pour obéir à ses dernières volontés, il la jeta au feu.
Et, regardant à travers ses larmes le papier qui se consumait rapidement :
— Pauvre vieux!. murmura-t-il, pauvre vieux!
•Ni
C'est en fredonnant un refrain de l'opérette envogue que le jeune baron Jean des Aiguisettes montait vers cinq heures, par une belle aprèsmidi de mai, l'escalier monumental de l'hôtel C6cherel, avenue Hoche, pour aller voir la jolie ma-? dame Cocherel, la femme du richissime directeur du Crédit franco-irlandais.
Il avait l'air .tout à fait joyeux, le jeune baron. Depuis l'extrémité du chapeau, luisant comme un tuyau de laque noire, jusqu'à la pointe des souliers plats, nbn moins luisants que le chapeau;
dans le nœud élégant de sa cravate claire, daas le moindre des petits bouquets qui parsemaient son gilet d'été, dans la frisure de sa moustache blonde, dans ses yeux brillants, dans ses gants jaunes nettement coupés par les manchettes d'un blanc irréprochable, partout enfin, on lisait l'expression d'un contentement profond où la vanité entrait pour une bonne part.
Et de fait, si le jeune Jean des Aiguisettes était content, il y avait bien de quoi.
Ce malin, au Bois, pendant qu'il galopait dans l'avenue des Poteaux à côté de madame Cocherel, cette dernière avait été particulièrement gracieuse pour lui, si gracieuse même, qu'au moment de se séparer, à midi moins le quart, au pied de l'Arc de triomphe, elle lui avait dit, ou murmuré plutôt les paroles suivantes :
— Aujourd'hui,., à cinq heures... je serai seule.
Or il y avait trois bons mois que Jean faisait la cour à madame Cocherel; trois mois qu'il l'entourait de tous les travaux d'approche d'un flirtage
sérieux et savant; mais tout cela, jusqu'ici, avait été en pure perte.
Cette petite bourgeoise lui semblait réellement incompréhensible. Lui, qui avait la prétention de déshabiller une femme d'uncoupd'œil, — moralement, s'entend, — il l'avait hautement déclarée aussi indéchiffrable qu'une inscription égyptienne.
Si, au point de vue de la vanité, son immense fortune pouvait lui suffire, et audelà; la vie devait lui sembler terriblement vide au point de vue du cœur. Cocherel était grotesque, avec son gros ventre et ses favoris grisonnants. Fière et distinguée jusqu'au bout des ongles, combien ne devaitelle pas souffrir d'avoir pour époux un être aussi lourd, aussi inélégant, d'une essence tellement inférieure à la sienne! Ne devait-elle pas être flattée, en outre, de se voir distinguée par lui, Jean des Aiguisettes, qui pouvait se vantera juste titre d'être un des princes de la gentry parisienne? Lui qui ne comptait plus les succès mondains? Lui que sa liaison, récemment rompue, avec la belle madame Morlet, liaison inavouée, mais
connue de tout lé high-life, avait mis si puissamment en relief?
Ainsi que madame Cocherel, madame Morlet, — la belle aux cheveux d'or, comme on l'appelait à cause de sa splendide chevelure vénitienne, — était une plébéienne; mais le baron des Aiguisettes, qui connaissait ses classiques, s'attaquait volontiers au Camp des Bourgeoises.
— Peste! elle est bien difficile, cette petite Co-
cherel, se disait souvent le jeune baron Jean. Un
homme qui a été aimé pendant dix-huit mois de la plus belle femme de Paris! Et qui l'a quittée... car c'est moi qui l'ai quittée, cette excellente Bernardine!
A cette pensée consolante, le baron Jean, qui aimait beaucoup la musique, se mettait à fredonner en lui-même, pendant quelques moments, sur un air connu :
Cest moi qui Vai... Vai,,. l'ai... Vai...
Qui... qui... qui... qui... qui... quittée l
Ce qui était assurément fort joli.
" DÏSCRÉTiaN 301
Aussi, ce matin, quand madame Cocherel lui avait donné un rendez-vous, car c'était bel et bien un rendez-vous, le baron Jean n'avait pu s'empêcher de murmurer in petto^ tout en descendant les Champs-Elysées au pas de son petit cob noir :
— Enfin ! elle y vient, l'enfant ! elle y vient ! Allons! Allons! toutes lès mêmes !
Et, le jeune homme laissait errer un regard plein de complaisance et de fatuité sur la foule brillante qui papillottaitle long de l'avenue, au soleil.
Madame Cocherel attendait Jean dans une serre merveilleuse,encombrée de plantes rares, quicomrnuniquait avec le petit salon.
La jeune femme était vêtue d'une charmante toilette de maison en crêpe de Chine jaune-paille, qui s'harmonisait à ravir avec son teint de brune. Nonchalamment étendue sur un divan oriental, sous un berceau de hautes plantes vertes, tenant à la main un livre qu'elle ne lisait pas, elle avait
Oi LE MONDE OU NOUS SOMMES
fair de poser pour un de ces Jolis tableaux d'in- i térieur qui, au salon de peinture, raeltenl des < oh! > et des c ah! > d'admiration sur toutes les lèvres féminines.
Quand on annonça le baron, elle dit: — « Faites entrer, > — avec un petit sourire énigmatique, adorable mélange de plaisir et de crainte, additionné d'une toute petite pointe de malice, en un mot, ,
le sourire d'une femme qui a quelque doute en
j tète et n*est pas disposée à succomber sans l'avoir
éclairci. '
Son chapeau d'une main, un de ses gants dans l'autre, admirable de correction, le baron entra, baisa les doigts de madame Cocherel et s'assit en face d'elle sur une chaise de grosse paille anglaise.
On parla de la promenade du matin, naturellement; puis, peu à peu, la conversation glissa sur une pente plus intime.
— Mais si, je vous assure, je vous aime tout à fait, affirmait le baron, tout à fait, tout à fait.
— Qui me le prouve?
— Mon Dieu! rien... jusqu'ici... mais qu'une oceasion se présente... et vous verrez.
— Vous seriez capable de tout pour moi ?
— De tout !
— Le dévouement le plus absolu, vous l'auriez? I — Je Je jure!
— Je pourrais compter sur vous en toute occasion?
— En toute occasion !
— Et si je vous permettais de m'airaer un peu . . . si je vous donnais un petit brin de ce bonheur que vous me demandez depuis trois mois déjà, seriez-vous assez discret pour que personne au inonde ne pût s'en douter?
— Ah! madame I fit le baron Jean, en appuyant la main sur son cœur.
— Oui, jesais,rep rit madame Gocherel,onnedit rien, mais on laisse dire, et on n'estmême pas fâché que Ton dise. Unhommeà bonnes fortunes comme vous, surtout!... Une réputation de femme!... Cela tire si peu à conséquence I Une indiscrétion est si vite commise !
— lia tombe! affirma le baron, croyez-moi, la tombe !
Ici la jolie madame Gocherel se tut. Elle n'avait en effet rien à dire. C'était à Jean de continuer l'attaque. Il n'y manqua pas; seulement, en tacticien habile, il jugea qu'il fallait établir déjà des avancées, et, quittant la chaise de paille où il était assis, il vints*asseoir à côté delà jolie brune. Madame Gocherel ne dit encore rien, mais se levant à son tour, elle alla s'asseoir sur la chaise que venait de quitter le baron.
Ce chassé-croisé aurait pu durer quelque temps . Jean préféra reprendre la conversation commencée.
Il plaida joliment sa cause; il prouva clair comme le jour à son interlocutrice qu'elle devait s'ennuyer formidablement; qu'elle était trop charmante pour ça ; qu'elle n'avait pas le droit de laisser plus longtemps son pauvre cœur en non-valeur ; que, lui, Jean, étaittoutdisposéày prendre unpetit i appartement-, fût-ce au cinquième; qu'il serait un locataire modèle, d'une discrétion sûre, ne faisant i
pas trop de bruit, ne tenant pas trop de place, ne demandant jamais d'augmentation, et, quand on aurait assez de lui, prêt à remettre la clef chez le concierge et à s'en aller élire domicile ailleurs , sans protester contre son expulsion; mais sûr de garder à jamais le plus cher, le plus tendre souvenir, des heureux moments que la propriétaire lui aurait réservés : enfin, il lui rappelait ce qu'il lui avait'déjà dit cent fois, avec une petite voix douce et sans passion; — la passion, d'après le baron Jean, étant chose d'un goût douteux et tout à fait vieux jeu.
Madame Cocherel l'écoutait, appuyée sur un coude, sans le quitter de ses grands yeux fins. Quand il eut fini :
— Bravo !,.. lui dit-elle. Votre petit discours est
charmant. On voit qu'il a déjà servi... Est-ce lui
qui vous a conquis le cœur de madame Morlet ?
— Madame Morlet?... mais je vous jure... Des potins tout cela !... Rien de sérieux !
— On m'avait affirmé cependant... On m'avait
même raconté la façon dont elle vous avait donné votre congé...
Ici, la vanité du baron se regimba, et, s' oubliant :
— Mon congé!... c'est trop fort! Quand c'est moi qui...
Il sentit qu'il en avait trop dit et se mordit les lèvres.
— Ah ! c'est vous qui ?,., alors vous voyez bien
Le baron Jean ne répondit pas ; il aurait eu beau protester, cela n'eût servi de rien.
— Alors, reprit madame Cocherel, c'est vous qui... Dites-moi pourquoi?...
— Vous n'y songez pas, madame, fit Jean. 11 y a des choses qui ne peuvent se dire... qu'un galant homme...
— N'auriez-vous pas confiance dans ma discrétion ?
— Si fait !... pourtant...
— J'ai bien confiance dans la vôtre, moi I
— Vraiment?... mais alors...
Madame Cocherel se leva, et, simplement en apparence, mais toujours avec son petit sourire énigmatique aux lèvres, elle vint s'asseoir à l'autre bout du divan oriental, où était le baron Jean.
— Alors, lui dit-elle en plongeant dans ses yeux ses yeux de sphynx, je vais faire appel à ce dévouement que vou$ m'avez promis... Demandewnoi tout au monde, me disiez-vous à l'instant...
— Mais^ certsàneiiient... certainement...
Le baron Jean n'était pas sans inquiétude.
Qu'allait-elle lui demander? Il connaissait les femmes ; il savait quelles idées baroques peuvent naître quelquefois dans ces petits cerveaux-là. Son dévouement! son dévouement! certes, il était disposé à faire tout pour madame Cocherel ; mais à condition qu'elle ne lui demandât rien qu'il ne voulût faire. C'est ça, après tout, le dévouement !
— Eh bien ! lui dit-elle avec toutes sortes de chatteries dans la voix, je me suis juré que ja-
' mais, entendez-vous jamais, je ne serais... quelque chose pour VOUS, si je ne savais pourquoi...
— Pourquoi?...
— Pourquoi vous avez rompu avec madame Morlet.
— Encore! fit Jean, mais vous me demandez des choses...
Au fond, il n'était pas fâché. Il s'attendait à ce qu'elle lui proposât quelque action folle, absurde, ridicule... tandis qu'elle voulait tout simplement...
— Oui... ajouta la jeune femme, câline et charmante... C'est bête de ma part... c*est stupide. .. Mais que voulez- vous? les femmes sont curieuses,
mon ami...
Elle l'appelait son ami ! . . .
— C'est une fantaisie comme une autre... Cela restera à jamais entre nous deux, je vous le jure... Et puis, voyons, fit-elle en s'approchant de Jean avec un mouvement de chatte, si jamais je consens à devenir... le présent, j'aurai bien quelque droite connaître un peu le passé...
Le présent! elle cônseiUait à devenir Iç présent !
— Voyons, fit-elle, voyons... dites-moi pourquoi?... dites-moi comment?...
Le baron Jean commençait à perdre la tête. On a beau être tout à fait fin xix' siècle et se croire absolument dénué de ce viscère incommode et peu distingué qu'on appelle le cœur, il y a des moments... La petite madame Cocherel était adorable ; assise près de lui, elle se penchait légèrement de son côté, les dentelles de sa jupe jaunepaille effleuraient presque la main du jeune homme et cette serre était grisante, avec les exhalaisons capiteuses de ses plantes rares et le joli bruit du jet d'eau retombant dans la vasque en bronze japonais.
— Pourquoi?... dit le baron Jean, vous voulez savoir pourquoi?... vous me promettez d'être absolument discrète ?
La jeune femme eut un malin sourire.
— Comme vous me l'avez promis vous-même, fit-elle.
— Eh bien !...inoD Dieu !...il y avait déjà dixhuit mois que ça durait, c'est un bail, vous com* prenez ça... dix-huit mois!...
— Comment donc ! fit-elle, en ne le quittant pas des yeux.
— Bernardine... pardon, madame Morlet commençait à avoir peut-être assez de moi... moi de mon côté, je sentais que... enfin, vous comprenez...
— Parfaitement, fit- elle.
— En outre, puisque nous voilà sur le chapi-» Ire des confidences, il faut que je vous avoue une chose, une toute petite chose qui a été pour beaucoup dans ma détermination de quitter... je veux dire de dire adieu à madame Morlet... Un soir... mais, vous savez, discrétion absolue!...
— La tombe ! comme vous, la tombe !
— Ehbien !... vous savez... ces cheveux, cescheveux merveilleux que tout Paris admire...
— Oui, eh bien?...
— Eh bien!... un jour... dans son salon, j'eus la mauvaise idée d'y vouloir toucher un peu plus...
sérieusement qu'il ne m'était permis de le faire jusque-là; le malheur voulut qu'à ce moment la porte s'ouvrit... Elle fit un brusqua mouvement pourvoir qui entrait... moi, je retirai vivement ma main en sens contraire... si bien que l'échafaudage des cheveux vénitiens glissa d'un côté de la tête à Tautre,.. sans le moindre écroulement, hélas!... Un simple déplacement latéral, voilà tout!. ..Une perruque, elle avait uneperruque!... Drôle, pas vrai?
Disant cela, le baron Jean s'était renversé en riant sur le dossier du divan oriental et avançait sa main vers celle de madame Cocherel.
Mais celle-ci retira la sienne, se leva et regarda le baron Jean bien en face :
— Très drôle, en effet !... Mais si madame Morlet a de faux cheveux; moi, cher ami, j'ai de fausses dents... et je n'ai pas envie qu'un jour vous le disiez aux autres !
Et, éclatant de rire au nez du baron ahuri, elle montra trente- deux perles admirables qui eussent mérité d'être fausses... mais qui ne l'étaient pas.
— Vous VOUS êtes moquée de moi, fit Jean, très vexé, brossant son chapeau d'un bras saccadé.
— Non, cher, et nous resterons les meilleurs amis du monde.., mais rien de plus. J'ai voulu savoir si vous étiez discret : je le sais. maintenant. Sans rancune, n'est-ce pas?... et soyez tranquille!... Je n'abuserai pas de vos confidences... Tout Paris continuera à croire que madame Morlet possède les plus beaux cheveux du monde... sans les avoir achetés !
Quelques instants après, lejeune baron Jean des Âiguisettes redescendait l'escalier monumental de l'hôtel Cocherel, avenue Hoche.
Gomme décidément il aimait beaucoup la musique, il fredonnait toujours, mais cette fois c'était un De Profundis.
Dans notre petit cercle d'amis, ce fut un étonnement général quand nous apprîmes le prochain mariage deValentinSancerre. Gomment!... lui !... le célibataire endurci!... le Parisien sceptique, réfractaire à toute idée matrimoniale!... Le joyeux viveur qui avait juré cent fois « qu'il n'en serait jamais >, Valentin enfin, allait entrer dans la grajide confrérie!... Et qui épousait-il? Une veuve!... Bien plus, une provinciale!... Nous n'y comprenions rien !
Aussi, la première fois que je le rencontrai,
nw
m'empressai-je de lui mettre la main au collet et de lui demander des explications.
— Je n'ai guère le temps, me dit-il... un tas de choses à faire... je viens de la mairie et vais de ce pas chez Stem, le graveur, passage des Panoramas, pour les lettres de faire part... Si tu yeux m'accompagner jusque-là...
— Comment donc! lui dis-je.
Nous étions devant la Madeleine. Nous descendîmes les boulevards, bras dessus, bras dessous.
— L'histoire est bien simple, me dit Valentin, et banale en diable. Mais puisque tu tiens à la connaître*.. je m'exécute!
Au mois de février, je me rendais à Nice, poulies fêtes du carnaval. J'ai horreur de voyager la nuit. Je pris donc le train de 8** 55"* du malin, qui devait me mettre à Marseille à minuit 05. Je passerais une journée à Marseille, où mes bons amis Rombaud, de la rue Saint-Ferréol, m'attendaient à déjeuner; le lendemain matin, je parti-
LE RAPIDE DE P. L. M. 3i5
rais pour Nice, où j'arriverais vers deux heures de Taprès-midi.
A la gare de Lyon, un monde fou. Grâce à l'obligeance proverbialedu chef de gare, M. Frégnoul, je pus me caser dans un coupé, sens du train. J'étais seul avec un autre voyageur, décoré, tenue sévère, air administratif; pour tout bagage, un portefeuille. Assurément, il n'irait pas bien loin en cet équipage, et bientôt je serais seul... Seul!
L'unique chose qui rende supportable le voyage en chemin de fer !
Tout le monde était casé, le train allait partir.
Un bruit de dispute éclata à la portière.
— Non, monsieur!... non!... disait une voix de femme, très fraîche, avec un imperceptible accent méridional; j'ai commandé un coupé-lit, il me faut un coupé-lit !
— Mais, madame, puisque nous n'en avons pas !
— Vous auriez dû prendre note de ma lettre !.
— Nous n'avons pas reçu de lettre, madame!
— Faites ajouter une voiture, alors!
— Impossible ! Nous avons atteint le nombre réglementaire... Allons, allons, dépêchez-vous, le train va partir.
— Il me faut une place, cependant !
— Mais puisque je vous en offre deux dans ce coupé !
— Là?
— Oui, là!
Une petite tête brune émergea à la portière et replongea aussitôt, comme effrayée :
. — Il y a deux messieurs !
— Eh! madame! je ne puis vous donner un wagon à vous toute seule !
— Soit!... je ne partirai pas.
— Gomme il vous plaira!... Le train va partir, lui!... Je donne le signal.
— Arrêtez, monsieur, arrêtez... il faut absolument que je parte... Et puisqu'il n'y a que ce coupé... Mais on me donnera un coupérlit à la première station?
— Oui, madame... Oui, madame...
— Vous télégraphierez pour cela?
LE RAPIDE DE P. L. M. 3t7
^r— Oui, madame.*, oui, madame...,
— Vous me le promettez?
— Mais oui !
— Bien sûr ?
— Oui!... oui!... oui!...
Là portière s'ouvrit; la petite tête brune s'engouffra, entourée d'un rayonnement de paquets et de couvertures ; un coup de sifflet déchira Tair. . • Nous étions partis !
Galamment, le monsieur administratif s'était assis près de moi, pour laisser tout un côté libre à la nouvelle arrivée.
Sans même jeter un regard sur nous, tout ébouriffée et toute rouge de colère, elle arrangea ses paquets dans le filet et autour d'elle, avec cette hâte commune à tous les gens qui ont de longues heures à passer dans un wagon. Il y avait un sac, deux sacs, trois sacs. .. et des couvertures»
Du coin de l'œil, je suivais son petit manège, et je constatai avec plaisir qu'elle était charmante» Je dis avec plaisir : en effet, quelle que soit la pureté de vos intentions, il est toujours plus agréable
de voyager avec une jolie femme qu'avec uu vieil Anglais à lunettes.
Il faisait un froid très vif. La campagne, couverte de neige, éclairée d'un pâle soleil, semblait fuir rapidement des deux côtés du wagon. La voyageuse, enveloppée jusqu'au menton dans ses ouvertures, se mit à regarder obstinément par la vitre de gauche ; le monsieur administratif tira de son portefeuille de grands papiers jaunes^ verts, bleus, à en-tête imprimé, qu'il se mit à Ure presque attentivement; quant à moi, confortablement installé, les pieds sur la boule, j'entamai la pile de journaux achetés à la gare pour passer le temps.
11^21»» : Laroche. Le train sîarrête. Le monsieur administratif range ses papiers, se lève, salue et descend. A peine descendu, il est reçu pav ce chef de gare qui l'appelle « monsieur l'Inspecteur > gros comme le bras. La voyageuse se met à \a portière :
— Monsieur le chef de gare !
— Madame?
LE RAPIDE DE P. l. M. . 319
— On a dû vous télégraphier de Paris pour un coupé-lit
— En effet, madame... j'ai transmis la dépêche.
— Comment, transmis! On ne me le donne donc pas. tout de suite, ce coupé-lit?
— Impossible, madame... Nous n'avons pas de voitures ici... On ne pourra vous le donner qu'à Lyon.
— A Lyon... à quelle heure?
— A S*" 45, madame.
— Toute la journée, alors! Mais monsieur, je ne puis rester dans ce coupé jusqu'à cette heurelà... C'est impossible,.. Je ne veux pas...
— Prenez garde, madame... le train part!
Et le train partit.
Elle se renfonça dans son coin, furieuse, sans jeter îin seul regard de mon côté ; moi, je me plongeai dans la lecture de mon dixième journal.
Te l'avouerai-je? Ce journal-là, je mis beaucoup ;>lus de temps à le lire que les neuf premiers ; je recommençais vingt fois la même ligne; je crois même que je l'ai quelque peu tenu à l'envers...
Que veux-tu?... On est Français, que diable! Et on ne se trouve pas seul avec une jolie femme pendant un long trajet sans en éprouver quelque émotion.
J'aurais bien voulu lier conversation avec elle ; mais le prétexte, l'entrée en matière, où les trouver? Vu la température, la ressource classique des glaces à lever ou à baisser n'existait pas... Que faire alors? Lui décocher une banalité?... Mieux valait cent fois se taire. Ma voisine, je l'avais vu tout de suite, avec mon flair de vieux Parisien, était une femme du monde, et du meilleur. Lui parler ainsi, brusquement, sans la connaître, m'eût fait passer, à ses yeux, pour le dernier des commis-voyageurs. La seule manière de m'en tirer était de trouver quelque chose de puissamment original à lui dire. Mais quoi?... quoi?... Je cherchais inutilement.
Je cherchais encore quand le train s'arrêta tout à coup, grâce à ce nouveau frein si bon contre les accidents, mais si mauvais pour les voyageurs .
— Tonnerre! vingt-cinq minutes d'arrêt...
buffet! cria remployé en, ouvrant la portière.
Ma voisine se leva, se débarrassa de ses couvertures, qu'elle laissa dans le wagon avec ses trois petits sacs, et descendit. Il était midi. La faim commençait à se faire sentir. Elle se dirigea vers le buffet, à gauche, de l'autre côté de la voie.
Je la suivis. Je pus admirer alors à mon aise une taille élégante, bien dessinée par un long manteau de loutre. Je remarquai aussi qu'elle avait de jolies frisures noires sur la nuque, un chapeau de feutre gris, et de tout petits pieds.
A l'entrée de la salle, se tenait debout le maître du buffet. Coiffé d'une calotte de velours et doué d'une ressemblance frappante avec Napoléon III, il indiquait, de la main et delà serviette, une longue table à prendre d'assaut.
J'entrai avec le flot des voyageurs décoiffés, enmitouflés, ahuris ; enfin, ce défilé essentiellement grotesque et navrant pour la beauté humaine d'un train de grande vitesse qui va pâturer.
Je m'assis et avalai à la hâte la succession
de plats que Ton me servit. La voyageuse, elle, prenait un bouillon, à une table à part.
Je me levai des premiers et allai fumer une cigarette sur le quai. Les vingt-cinq minutes, rér duites à vingt, comme toujours, allaient bientôt être écoulées. Les voyageurs, par groupes, sortaient du réfectoire et regagnaient leurs wagons. Moi-même, je me réinstallai dans le mien. Ma voyageuse n'était pas encore revenue.
Je l'aperçus à la petite bibliothèque de la gare, de l'autre côté de la voie, regardant les volumes alignés. Bien qu'elle ne m'apparût que de dos, je la reconnaissais aisément à sa jolie tournure^ à son manteau de loutre et à son chapeau gris. Ses cheveux me semblaient bien un peu moins foncés: mais c'était l'effet de l'éloignement, sans doute.
Tout le monde était remonté en voiture; les employés fermaient les portières avec fracas.
— Mais elle va rester ici, pensai-je, elle est folle
— Madame!... madame! criai-je par la portière.
J'étais trop loin, elle n'entendit pas., .
Un coup de sifflet retentit : le train allait partir. Que faire? Une idée, prompte comme l'éclair, me traversa la cervelle. Elle va rester là, par ce froid horrible, sans bapfages I Qu'elle ait au moins ses menus efTets, la pauvre petite femme !
Je pris d'une brassée les trois sacs et les couvertures, et jetant le tout à un homme d'équipe qui se trouvait près du wagon, sur la voie :
— A cette dame là-bas, lui criai-je.
L'homme d'équipe prit les objets et se dirigea vers la dame de la bibliothèque. Au même moment, du côté opposé du wagon, côté du quai, la portière s'ouvre et ma voyageuse, affolée, bousculée par un employé grondeur, s'en* gouffre dans le coupé, et le train parti Horreiirl... je m'étais trompé de voyageuse... celle de la bibliothèque n'était pas la vraie^.. même manteau, même chapeau, même tournure...
mais ce n'était pas elle!... C'était une voyageuse qui ne voyageait pas!... Est-ce absurde, aussi, des femmes qui se ressemblent tant que
ça... de dos!... Ah! j'avais fait un joli coup! A peine entrée dansle wagon, elle poussa un cri.
— Mes paquets!... on a volé mes paquets!
Et', pour la première fois, elle me regarda, de quel œil, mon Dieu !... Ce regard-là, vois-tu, je ne l'oublierai jamais.
— Non, madame, lui dis-je, vos paquets ne sont pas volés... ils sont... ils sont restes à Tonnerre !
— A Tonnerre?... Comment?
Je lui expliquai tout. Ah! dam! mon ami, je ne te dé crirai pas le second regard qu'elle me décocha... mais, de celui-là, je crois que je me souviendrai encore plus longtemps que du premier!
— Je suis désolé, madame, ajoutai-je en balbutiant,absoIumentdésolé,maislemotifétaitboû... j'ai cru que vous alliez manquer le train... que vous auriez froid, et je ne voulais pas que vous eussiez froid... enfin, pardonnez-moi... ne craignez rien pour vos effets... ils sont en mains sûres... un homme d'équipe... À la prochaine
station VOUS téiégraphiereî,..je télégraphierai... nous télégraphierons... on vous les enverra aussitôt. Ahl vous les aurez, je vous le jure; quand je devrais retourner moi-même à Tonnerre pour les y reprendre ! -
— Assez, me dit-elle, monsieur; je sais ce que j'ai à faire.
Rageusement, elle se remit dans soû coin, tortillant ses gants de colère.
Mais hélas ! . . . pauvre petite ! . . . elle avait compté sans le froid... elle n'avait plus ses bonnes couvertures chaudes... Au bout de dix minutes à peinC) elle se mit à frissonner. Elle avait beau sfe recroqueviller sur elle-même, serrer son raanteatu de loutre autour de sa jolie taille, positivement elle grelottait.
— Madame, lui dis-je, je vous en prie à genoux, acceptez ma couverture ! Vous allez prendre mal... ce sera par ma faute... et je ne m'en consolerai de ma vie !
— Je ne vous parle pas, monsieur, fit-elle, sèchement.
J'étais très nerveui, très monté. D*abordy je la trouvais charmante ; ensuite, j'étais furieux de ma ridicule bévue; bref Je me trouvais à Theure des grandes résolutions .
— Madame, lui dis-je, acceptez cette couverture, ou je vous jure que je me précipite sur la voie!
Et, jetant la couverture entre elle et moi, je relevai la vitre et pris la poignée extérieure de la portière,
Étais-je convaincu?... Entre nous, pas tout à fait, je crois... Mais il parait que j'en avais Tair, car elle s'écria aussitôt :
— Mais vous êtes fou, monsieur, vous êtes fou !
— La couverture... ou je saute !
Elle prit la couverture, et d'un ton plus radouci :
— Mais vous, monsieur, vous allez mourir de froid...
— Ne vous inquiétez pas de moi, madame.
Je ne suis pas frileux... et quand bien même j'aurais froid, ce ne serait que la juste punition (1(3 mon impardonnable stupidité.
LE RAPIDE DE P. L. M. 3â7
— Dites de votre trop grande hâte, car, vous avez raison, Tintention était bonne... mais corn* ment avez-vous pu prendre cette dame pour moi?
— Parce qu'elle m'a paru charmante !
Elle sourit : la glace était rompue... la glace de la conversation s'entend, car, autrement, je grelottais.
Mais comme j'oubliai vite le froid, et le voyage, et tout! Elle était délicieuse, exquise, adorable! Un esprit distingué, fin, gai, original!... Elle aimait les voyages, comme moi; elle avait été en Italie, comme moi; en Espagne, comme moi; elle rêvait d'aller en Egypte, toujours comme moi ! En littérature, en musique, en tout enfio, les mêmes goûts que les miens!..» Et puis, figure- toi!... Un tas de relations communes... Elle était intime avec les iSaint-Chamas, avec les Savenoy, avec les Montbazon, surtout!... Dire que je l'avais peut-être rencontrée vingt fois dans ces salons-là, et que je ne Tavais pas remarquée... Où avais-je la tête, mon Dieu, où avais-je la tête?
Elle parlait naïvement, aimablement, avec cette
simplicité distinguée que j'aime tant... Un petit, tout petit accent provençal, imperceptible:,, un gazouillement plutôt,... donnant à ses paroles des sautillements d'oiseau. Elle disait e: tétè "» qui est léger, au lieu de « tête t> qui est lourd ; (( château » qui est spirituel, au lieu de « château » qui est bête. — C'était grisant !
Profiter de la situation' être audacieux, don Juan, cavalcadour, tout ce que tu voudras?... La pensée ne m'en vint même pas. C'eût été vulgaire et une pareille femme ne pouvait rien inspirer de vulgaire. Nous causions; naturellement, avec un vif plaisir : et voilà tout.
Mais, bien que je fisse tout au monde pour n'en pas avoir l'air, mon Dieu ! quel froid !
A Dijon (2*> 20""), mon pied droit se prend ; — nous télégraphions à Tonnerre pour les objets laissés. ' . .
A Mâcon (4^ 45"^), c'est le tour du pied gauche; — nous recevons la dépêche de Tonnerre disant que les bagages arriveront le lendemain à Mar* seille. . .
iE RAPIDE DE P. L. M. 329
A Lyon^Perrache (5^48™), ma main gauche devient insensible, — elle oublie de réclamer son coupé-lit.
A Valence (8** 03"^), mamain droite suit l'exemple
de la gauche, •—j'apprendsqu'elleesl veuve et sans enfants.
A Avignon (9** b9% mon nez passe au violet,^ —
je crois comprendre qu'elle n'a jamais aimé son premier mari.
A Marseille enûn (minuit 5"™), j'éternue trois fois violemment; — elle me tend ma couverture et me dit gracieusement : « Au revoir! »
Au revoir ! ... Ah ! j'en étais fou ! ! !
Je passai la nuit à l'hôtel de Noailles, nuit agitée, toute pleine de son souvenir.
Le lendemain matin, quand je me réveillai, j'avais le plus épouvantable rhume de cerveau qui soit au monde !
Oserai-je, en cet état, me présenter chez mes
amis Rombaud?... Tant pis!... En voyage comme
en voyage !••• Us me prendront comme je suis €t demain je me guérirai au soleil de Nice!
Oh! mon ami! Quelle surprise !... Cet excellent Rombaud avait invité quelques personnes amies en mon honneur, et parmi ces personnes elle, ma voyageuse, ma charmeresse!
Quand je lui fus présenté, un imperceptible sourire effleura ses lèvres. Je m^inclinai, et bienbas :
— Et Tonnerre ? lui demandai-je.
— Je les ai, fit-elle de même.
On se mit à table.
— Quel rhume, mon bon ! s'écria cet excellent Rombaud ; où diable as-tu pu pincer ça ? En wagon, peut-être?
— C'est possible, répondis-je, mais, vrai, je ne le regrette pas !
Personne ne comprit cette réponse baroque; mais je sentis le regard doux et bienveillant de ma
voyageuse se glisser jusqu'à moi à travers les fumées odorantes d'une superbe bouillabaisse qui se prélassait sur la table.
LE RAPIDE DE P. L. M. 33i
Que te dirai-je de plus, cher ami?... Le lende? main je ne partais pas pour Nice... et je me marie dans quinze jours ! > .
Tout en causant, nous avions descendu les boulevards et nous nous trouvions dans le passage des Panoramas. Â droite, la boutique de Stern, le graveur; à gauche, le bout de passage menant à l'entrée des artistes du théâtre des Variétés.
— Est-ce drôle, Texistence de Paris !dis-je àValentin. Ici, — côté théâtre, — la vie de jeune homme, la vie folle, avec ses joies et ses déboires; là, — côté graveur, — la vie régulière, les fairepart solennels, mariages, naissances, . . . etc. . , etc. . . Voyons, entre nous, au moment d'entrer dans la seconde, ne regrettes-tu pas un peu la première? Il est encore bien prés, le temps où tu venais ici, — côté théâtre — attendre tous les soirs à la sortie la petite Cerisette, qui f arrivait, toute gaie et toute mignonne, ayant à peine pris
le temps d'enlever son rouge pour l'embrasser plus vite?
— Eh ! mon Dieu!..» Oui !>.. me dit Valent in : Cerisette était une bonne fille, une trop bonne fille, même... car elle, comme saint Martin, elle eût partagé la couverture... et je l'aurais épousée avant Marseille I