‹ Le monde où nous sommesChapitre 6 sur 18 · JE ME MARIE · texte numérisé non relu

JE ME MARIE

Oui, ma chérie! En même temps! A un jour près!... Toi, me dis-tu, c'est décidé d'avant-hier, et moi d'hier! L'avons-nous assez bien tenu, notre grand serment?

Quant à moi, je suis ravie de celte coïncidence. Je trouve cela tout à fait gentil. Vrai, j'aurais été désolée de me marier avant ou après toi ; mais en même temps !... Quel rêve !

Mon jour à moi n'est pas encore fixé : mais, comme pour toi, je pense que ce sera dans six semaines, fin mai, apparemment. A Paris, c'est l'époque matrimoniale par excellence. Entre avril

et juin, il y pleut littéralement des fleurs d'oranger. Cette année-ci, je passerai sous la douche !

Oh! la rusée, la fûtée, la petite chatte blanche qui ne vous donne qu'une patte et garde l'autre! Pour piquer ma curiosité! voyez-vous ça!...

Comme si vous n'étiez pas cent fois plus curieuse que moi, mademoiselle !

Fi! que c'est laid!... Casser un morceau de sucre au lieu de le donner tout entier!

Et vous vous figurez que je vais être plus généreuse que vous ?... Vous croyez que je vais bonassement vous dire le nom de mon futur seigneur quand vous me cachez celui du vôtre?.,.

Tirez les premiers, messieurs les Anglais!

Your's

Suzanne.

Ah ! j'ai oublié de te dire que je suis très heureuse, aussi... naturellement.

GERMAINE DE BOISNEMETZ A SUZANNE

DE SEPTÈMES

Boisnemctz, 13 avril.

Comment, loi aussi!... Tu as raison !... C'est trop drôle !... Sais-lu que c'est charmant pour le moment ces deux vies qui galopent Tune à côté de Tautre et franchissent en même temps les obstacles?. . . Mais plus tard, si ça continue, quand nous serons vieilles, vieilles, et que Tune de nous deux montera là-haut, l'autre devra commencer à avoir joliment peur!... Hah! nous avons le temps d'y penser !

Tu veux que messieurs les Anglais tirent les premiers? Eh bien soit ! Ils y consentent, pourvu qu'on réponde à leur feu y au singulier!... (Répondre aux/feu^ de quelqu'un, au pluriel, veut dire tout autre chose et, d'ailleurs, n'est plus usité depuis Corneille et Kacine.)

Te fais-je assez languir !... Tu me prétends

curieuse : ajoute taquine, s'il te plaît. EnGn, voici.

11 s'appelle Julien de son prénom, de Montbardde son nom de famille ; il est très brun ; c'est un de nos voisins de campagne; il a l'air de m'aimer beaucoup ; il a un caractère gai. Age : vingthuit ans. Famille : plus que sa mère qui parait très bonne.

Et maintenant, à toi la pose !

J'embrasse tes beaux yeux.

Geneviève.

P.-S. — Il est vicomte. . .je serai donc vicomtesse.

SUZANNE DE SEPTEMES A GERMAINE DE BOISNEMETZ

Paris 15 avril.

Ah! Geneviève !... Geneviève!*.. Qui dirait, en lisant ta lettre, que tu avais toujours les premiers prix d'amplification française^ au couvent?... Tu écris comme un télégraphe, ma chérie, et ta mis-

sive à l'air d'un vrai signalement de permis de chasse... Tu sais: front... moyen; bouche... moyenne; nez... moyen; cheveux... moyens, etc.

Tu mériterais la même concision de ma part; mais moi, qui étais toujours dernière en amplification française^ je veux me rattraper aujourd'hui.

D'après le signalement que tu me donnes du tien^ le mien ne lui ressemble guère. Il n'est pas très grand, il est même peut-être un tantinet plus petit que moi... Oh! mais c'est insignifiant; jo n'aurai qu'à porter des talons un peu plus bas, et lui, un peu plus hauts... et l'on n'y verra rien ! Il est blond, blond, blond... Mais d'un joli blond, par exemple. Rien du blond pâle et bête de la petite de Kergolin du couvent... Celle que nous appelions la Guimauve... tu sais bien ?

Vrai ! ça me trouble un peu, d'avoir un mari blond... étant blonde moi-même. Je m'étais toujours figurécqu'il serait brun, mon mari... Tiens ! mais au fait, le tien est brun et tu es brune comme le corbeau. — Côté brun, côté blond... ce sera

LE CARNET DE MAIllÂGE 71

tout à fait genlil I El au moins, nous serons certains de ne pas être pris les uns pour les autres I

Mais, à ce propos, viendras-tu habiter Paris ? Cesseras-lu de t'enterrer dans cet affreux Boisnemelz? Je dis affreux parce que c*est ce vilain pays-là qui nous prive de ta société... autrement, c'est peut-être très joli... Et puis j'ainje tant la campagne, moi!... vois-tu, je suis née campagnarde. . .Oh ! les grands bois I les grands horizons ! les couchers de soleil dans les plaines et la chasse à courre, surtout!... Oh I la chasse à courre! Où en étais-je? Ah ! oui ! Viendras-tu habiter Paris? au moins pendant quelques mois? Comme nous nous amuserons toutes les deux!... Quedis-je? tous les quatre ! Nous ferons des parties carrées... Il parait que c'est très amusant les parties carrées. Chaque fois qu'on parle d'une partie carrée devant mon oncle Alfred, tu sais, le vieux célibataire qui ne s'est pas marié, il prend un petit air drôle et pousse des hum ! hum ! significatifs...

Oui ! nous en ferons des parties carrées !... et nous irons au théâtre! pas dans des loges de

quatre, par exemple... on y est trop mal... dans celles de six... Et puis nous dînerons les uns chez les autres, et aussi au restaurant... et puis... et puis... Ah ! ce sera charmant !

Ta Suzon, Suzanne, Suzannette, tout ce que tu voudras... t'embrasse bien fort.

Ah! j'oubliais... c'est la faute de maman qui m'a interrompue plus de dix fois... Je ne t'ai pas dit son nom : il a vingt-neuf ans; ni son âge : il s'appelle Gabriel de Scgonnaux;eton sera vicomtesse tout comme vous, madame.

Je te salue.

Suzanne.

C'est cette bonne madame de Sainte-Égline qui a confectionné mon mariage... et le tien? Oh ! toi, campagnarde, — heureuse campagnarde ! — tu as sans doute fait connaissance de Ion beau galant brun sous quelque haute futaie; les fleurs et les oiseaux du bon Dieu ont dû seuls travailler à ce mariage-là !

GERMAINE DE BOISNEMETZ A SUZANNE

DE SEPTÈMES

Boisnemetz, 19 avril.

Hélas non, mamz'elle Suzon, ce n'est pas sous une haute futaie, comme vous dites, que j'ai rencontré mon futur époux; et les oiseaux et les fleurs n'ont été pour rien dans mon mariage. Je le regrette un peu, je l'avoue. Je n'ai pas cessé d'être romanesque, moi, bien que brune ; — c'est loi, blondinette, qui es la plus pratique et la plus active de nous deux.

Non 1... la chose s'est faite assez prosaïquement et sans le moindre coup de foudre, comme pour toi, sans doute, n'est-ce pas?... Nous vivons à une époque où le hasard ne s'occupe guère de marier les gens.

Ledit hasard s'est présenté pour moi auss sous la forme de celte bonne madame de Sainte -

Ëgline. Oui, tu as bien lu, madame de Sainte-

Égline... Il parait qu'elle opère en province aussi bien qu'à Paris.

Est-ce drôle!... Elle s'occupait de nous deux en même temps... et d'autres encore certainement. N'ayons pas la prétention de croire que nous l'avons monopolisée. Une marieuse de son espèce ne chôme guère. Elle a toujours plusieurs affaires en train.

Le grand jour n'est pas encore fixé pour moi ; et pour toi? Tiens-moi au courant comme je t'y tiendrai moi-même.

Ce qui est certain, c'est que je me marierai ici, dans la chapelle du château. Maman le veut absolument. Moi, ça m'est égal; j'aurais pourtant mieux aimé que ce fût à Paris.

Tu me demandes si nous nous y installerons, à Paris? J'y compte bien. Mon futur époux est comme toi un grand amant de la belle nature et, de plus, un chasseur féroce. Mais, si je lui accorde l'automne et une partie de l'hiver à la campagne, j'espère qu'il m'accordera aussi le printemps à Paris. Tu vois ! . . . déjà le chapitre des concessions !

Puisque nous voilà en correspondance réglée, continuons, veux-tu?.., Dis-raoi ce que tu penses, tout ce que tu penses. — Tu dois être un peu plus occupée que moi qui vis ici un peu en recluse. Tu vas sans doute courir les couturières et les lingères pour ton trousseau ; moi je recevrai directement le mien de Paris, sans avoir Tamusement de le choisir. Mais je me rattrapperai ensuite, sois tranquille !.. . Car je suis au fond d'un romanesque... très parisien.

Ne dis pas à madame de Sa^te-Égline que je t'ai appris sa participation à mon mariage. Elle esttrèscharitable^et aime à faire le bien sans qu'on le sache.

A bientôt une lettre de toi, ma Suzette. Je t'embrasse de tout mon cœur.

Germaine.

Pas de post-scrîptum à ma lettre, cette fois-ci... C'est extraordinaire !

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