‹ Le monde où nous sommesChapitre 7 sur 18 · SUZANNE DE SEPTÈMES A GERMAINE DE BOISNEMETZ · texte numérisé non relu

SUZANNE DE SEPTÈMES A GERMAINE DE BOISNEMETZ

Paris, 30 avril.

Tu dois m'en vouloir un peu, ma belle chérie, d'avoir tant tardé à te répondre. Mais je n'ai littéralement pas eu une minute à moi. Tu as de la chance d'être à la campagne, toi ! — Tu évites un tas d'occupations que d'autres trouveraient agréables, peut-être, mais que moi je déclare insipides : visites, présentations, génuflexions, compliments à faire et à recevoir, courses chez les modistes, chez les couturières... lu aimes ça, toi, les couturières? On voit bien que tu n'es pas obligée, comme moi, d'y faire des stations interminables et d'attendre des heures entières dans le va-et-vient des essayeuses affairées et des « premières }) impitoyables !

Et les dîners de famille! Mon blond fiancé possède une famille incommensurable, — très

aimable, — mais incommensurable. Il a tout un système solaire d'oncles et de tantes, et une voie lactée de cousines et de cousins. Il faut voir tout ça, connaître tout ça, manger avec tout ça!... Et se souvenir de tous les noms ! Et ne pas confondre ! Et avoir l'esprit toujours ouvert ! Et la réponse toujours prête! « Oh! mes enfants ! » Comme disait notre vieux professeur de piano du couvent, en levant les bras au ciel.

Au fait, je ne t'ai pas dit comment nous avons fait connaissance? Au concours hippique, ma chère. Maintenant le concours hippique a remplacé rOpéra-comique de nos grand' mères. C'est là que les jeunes gens vont voir les jeunes filles et les jeunes filles se faire voir par les jeunes gens. Ce qui s'ébauche de mariages autour de celte piste est, paraît-il, quelque chose de fantastique.

Moi, on ne m'avait rien dit. Nous étions, maman, papa et moi, dans la tribune réservée. Celait une course militaire. Le prix de la Coupe — le grand jour !

Je regardais tous ces officiers, hussards, dra-

gons, cuirassiers... etc., etc.. C'est très joli et très émotionnant cet homme tout seul sur un cheval généralement fringant... (ma phrase est bête... est-ce que je voudrais qu'ils soient deux, sur le cheval fringant?tant pis, je continue)... qui franchit l'un après l'autre tous les obstacles : hopl hop!... la barre fixe!... hop! hop!... la double haiel... hop ! hop !... la riyière... Moi, ça me passionne... tu sais que j'ai toujours adoré les chevaux ?...

J'étais donc en train àe suivre de l'œil un hus* sard bleu sur un cheval bai-cerise, quand soudain maman me dit :

— Suzanne... salue! madame de Sainte- Égline...

Je salue madame de Sainte-Égline. Elle venait s'asseoir à quelques bancs derrière nous.

Je me dis : voilà qui n*est pas naturel. Pourquoi madame de Sainte-Égline, liée comme elle l'est avec maman, vient-elle s'asseoir à quelques bancs de nous, et pas à côté de nous ?

Papa avait salué aussi et s'était remis à suivre

LE GâRMET de mariage 70

le hussard bleu. Mais il le regardait comme ça... distraitement... du coin de l'œil...

Oh ! il y avait quelque chose ! . . .

J'avais raison. Quelques minutes après, un jeune homme s'avance vers madame de Sainte- Égline, la salue respectueusement et s'assoit à son côté.

Dam ! à partir de ce moment-là, je l'avoue, je n'ai plus guère regardé les officiers ni les chevaux.

Sans eu avoir l'air, j'ai regardé le jeune homme assis à côté de madame de Sainte-Ëgline.

Mais il était derrière toi, vas-tu me dire? La belle affaire ! Est-ce que tu ne sais pas voir dans ton dos, toi, par hasard? Moi, c'est peut-être ce que j'ai appris de plus sérieux au couvent.

L'examen ne lui fut pas défavorable. Il me sembla gentil.

A la fin du concours, quand tout le monde s*est levé, madame de Sainte-Égline et maman ont fini, grâce à une suite de mouvements savants, par se trouver auprès l'une de l'autre, dans la

foule. Ce qui m'amusait, c'est qu'elles se figuraient que je ne les voyais pas, leurs mouvements savants !

Madame de Sainte-Égline nous présenta le jeune homme.

— Un excellent valseur, âjouta-t-elle sans avoir l'air... Si vous avez besoin d'un renfort pour vos jeudis de quinzaine...

— Comment donc, monsieur, balbutia maman, à moitié emportée par le flot à ce moment-là... je serai très heureuse. . . nous serons très heureuses. . . Et l'on se sépara.

Quand Jious fûmes en voiture, je dis à maman:

— Il est gentil !

— Qui? fît-elle, jouant l'étonnement.

— Mais ton monsieur... le monsieur de madame de Sainte-Égline...

— Comment! tuas deviné?

— C'était bien difficile !...

— Petite pièce ! dit maman en m' embrassant.

Ah! c'est bien pour toi, par exemple, car pour

moi... il me semble déjà que je le déteste, ce monsieur!

— Attends au moins qu'il soit ton gendre !

Et voilà comment ça a commencé... Mais à quoi pensé-je?... J'en suis à ma huitième page... Ce que c'est que d'avoir des affaires par-dessus la tête!... Si je n'avais pas été si pressée, je suis sûre que je t'aurais écrit seulement dix lignes.

Tendresses et encore tendresses, mabelle chérie.

Ta SuzoN.

P. 'S, — Ah! tu n'as pas de post-scriptum !

Eh bien, moi, j'en ai un, et un fameux encore!...

La date du grand jour est fixée. C'est pour le

20 mai, à midi, à Sainte-Clotilde.

Et toi ?

GEHMAINE DE BOISNEMETZ A SUZANNE

DE SEPTÈMES

Boisnemetz, 2 mai.

En effet, ma mignonne, tu étais restée bien longtemps sans.m'écrire, mais me voilà amplement dédommagée.

Moi aussi, mon jour est fixé. Ce sera ïe 25, cinq jours après toi. Est-ce assez gentil?... Tu vois : inséparables, toujours! Et ce sera ainsi tout le long de la vie, je l'espère bien.

Oui, le 25, à onze heures du matin, j'irai à la chapelle... comme dans don Juan :

Allons! Allons!»., ma belle, Jurer dans la chapelle Un étemel amour !

J'ai chanté justement ce duo-là avec mon brun fiancé hier au soir. Car j'ai oublié de te dire qu'il a une assez jolie voix de baryton. Toi, qui es blond, tu dois être ténor?...

Mou trousseau m' arrivera de Paris un jour ou Fautre. Dieu sait comment il sera fait! Félix a bien mon mannequin, mais c'est égal, je ne suis pas tranquille. J'aurais donné tout au monde pour aller passer huit jours à Paris. Toi et mon trousseau, vous auriez partagé ma vie. Maman n'a pas voulu. Elle prétend que la campagne vaut mieux pour une jeune fille au moment de c cette veillée d'armes qui précède le combat du njariage». Je cite mot pour mot. Tu sais qu'elle a toujours été un peu lyrique, maman?...

Je plaisante, mais au fond, tu sais, je n'ai pas trop envie de rire. C'est si grave, le mariage, pour nous autres femmes! Le bonheur de toute, la vie que l'on joue à pile ou face, tout simplement!

Mais je suis folle de te dire tout cela !... On croirait presque que je regrette de me marier! — Au contraire ! M. de Montbard est tout à fait charmant... Nous avons des natures un peu différentes, très différentes même, je crois; il est aussi actif que je le suis peu, aussi pratique que je suis rêveuse... Mais la sagesse des nations

et des parents a décidé que les meilleures conditions de bonheur résidaient dans la différence profonde des caractères. Nous sommes sûrs alors d'être joliment heureux!

Adieu, ma Suzanne rose; si tu trouves le temps, entre deux couturières, de m'écrire un mot, — comme l'ami Pierrot, — tu sais la joie que tu me feras.

Ta Germaine.

Page 1