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Sur le pont qu’ils appellent de la Concorde, bien qu'il conduise à leur Chambre des Députés, « la deuxième arche sur droite en venant de la rive gauche^ un aveugle accroupi mendie à la journée.
Cet aveugle que je vois là depuis des mois et des années, et que vous y retrouverez dans des années et des 7nois, — à moins que, pour feindre que j aie menti, on le balaye tout à l’heure un peu plus loin, — cet aveugle n’a pas de chien.
Il a mieux qu’un chien.
A côté de lui se serre en permanence un petit être humain, de six à huit ans au plus, nu-tête, à peine vêtu, comme figé sur place par la bise aigre qui lui vient d’entre les balustres du pont.
L’enfant fait recette, appeau précieux, — loin de l'école dont il ne vit jamais le chemin, loin du travail, loin de l’action, loin de la pensée, — dans la résignation sans fin de son rêve muet, — regardant bestialement défiler les équipages de cette société marâtre qui, ci cet innocent, n'a rien mesuré, pas même le vent, et qui, dans son indifférence suicide, lui inflige la mort dans la vie, — par la santé à jamais perdue, l’esprit tué, l’âme pour toujours absente.
Et si celui-là qui ne sollicita de personne d’être créé uniquement pour souffrir, s’il vient un jour à se demander sous l’épouvantable châtiment qui l'écrase, quel crime il a donc commis pour être ainsi puni, — s'il s'avise une fois, enfin, de penser, quoiqu’on ne lui ait pas appris, — quel capital d'inexorable haine n’aura-t-il pas alors amassé à chacun des sous qui tombent à côté de lui dans la sébile de l'aveugle dont il ' est « la chose louée » ?...
Cependant devant l'enfant plein de frissons, — passent et repassent, affairés ou majestueux, les hommes emmitouflés, notre élite voulue, qui font pour nous la Loi et ceux qui nous l'appliquent, qu’elle soit
contre la Mendicité ou pour V Enseignement obligatoire.
Mais quoi? Nos sépulcres blanchis ne s^ occupent-ils pas déjà de ce petit mendiant d^ aujourd’hui, escarpe de demain, en lui mitonnant d’avance à petit feu la loi contre les récidivistes ?
Et comment le parasitisme d’en haut proscrirait-il les mendiants d’en bas ?
Et ils passent encore et repassent devant ce premier de leurs problèmes à résoudre, haletants comme chiens en chaleur apres leurs tripotages d’affaires et leurs misérables intrigues, opportuns ou importuns, tous stériles comme le figuier desséché, — depuis l’homme jaune, du centre gauche, souillé de la faillite mais dont le front reste impudent, jusqu’à cet autre qui lutine les passes de chemin de fer et encore l’exincendiaire du Grand-Livre , le décoré par anticipation, qui hier communia...
Soit que je veille ou que je rêve, que je marche ou que je m’arrête, que je donne mon chétif coup de bêche
ou que je batte les buissons^ toujours la pensée de ce petit enfant martyr me revient^ plaintive comme un sanglot étouffé^ douloureuse comme un remords ^ — menaçante, de par Véternelle Justice, comme l’épée suspendue...
Et c’est elle surtout : — pitié pour ceux qui ont le mal, horreur du mal et de ceux qui font le mal, — qui me fait rassembler avant que le vent les disperse certaines de ces feuilles écrites çà et là, à la fantaisie de V heure qui passe, par les tristesses ou même par le rire, épaves au jour le jour de l'année qui vient de finir...
Du spectacle d’hier affiches déchirées...
Ce qu’était le fameux Comité de Résistance. — Babinet sur le chemin de Damas. — L’Histoire et la Légende. — l et l font il?
— Les journées de Juin. — Le Comité veille I — Lamartine et Cavaignac. — Satory. — La police impériale. — Les Pensées d’un Emballeur. — Préautde M...d. — Un Diable boiteux.
— Le pot aux roses.
Dès qu’il eut la preuve, — l’authentique, irrécusable preuve — que la tant célèbre pomme qui apprit à Newton la grande loi de l’attraction était en réalité une poire, — puisqu’il n’y avait qu’un poirier et pas de pommier dans le jardin de Newton, — mon vieil ami Babinet fut illuminé du rayon de la Grâce et il conçut vis-à-vis de l’Histoire une définitive et saine défiance qui nous le soutint jusqu’à la fin de ses jours.
L’impudence variée des Genèses, l’interminable querelle des gloses avaient commencé dès longtemps d’ailleurs à dessiller les yeux de ce sage. Notre incertitude permanente quant aux faits qui dédient aujourd’hui même, de m.inute en minute, sous nos propres yeux, eût suffi à lui démontrer notre folie à prétendre connaître de ce qui aurait eu lieu avanthier.
Il préférait dès lors s’en tenir à la simple légende, dont on en prend et on en laisse, — qui au moins, elle, n’afüche pas de prétentions, et n’étant pas didactique, dogmatique ni autoritaire, se présente sous un dehors plus aimable.
Et ce grand savant, qui savait tout et le reste, se laissait flotter aux hasards de son indifférence et de la dubitation voulue, n’acceptant que la mathématique pure : 1 et 1 font 2, — bien qu’encore le métier de tous nos malins et de monsieur Ferry soit de nous prouver à la journée que 1 et 1 font 11.
Aussi, quand son confrère en Institut, Biot, voulait lui démontrer par m n et lui jurait avec fureur que Dieu n’existe pas, de quelle hauteur notre Babiiiet laissait-il tomber cette réponse, bonne à garder pour notre méditation éternelle :
— Eh bien! mon cher, vous êtes encore plus superstitieux que moi. Je n’en sais rien du tout.
Parmi les faits et gestes qui gardent la gloire médiocre d'avoir été nos contemporains, qui de nous pourrait avoir oublié le redoutable et redouté « Comité de Résistance » qui tint en éveil et défia pendant tant d’années la police de la seconde Présidence et du dernier Empire?
Mieux munis que nos pères aux temps des Gommines et Froissart autographistes et des manuscrits' bénédictins, nous avons l’avantage de l’immédiat constat en même temps que de la vulgarisation des moindres choses qui nous touchent et des plus grosses aussi, une foule d’ingénieurs Marinoni nous faisant ces loisirs.
Or, en cherchant dans les collections des journaux du temps à réaffirmer nos souvenirs d’hier tout palpitants encore, nous voyons naître ce fameux « Comité de Résistance » presque immédiatement après les journées de Juin, quand la buée du sang à flots versé par la réaction provocatrice nous enveloppe encore, quand Paris est resté muet sous l’épouvante de ce grand crime réussi qui donna le premier et funeste exemple — mais toujours expié! — du massacre en masse et des transportations sans jugement...
C’est le « Comité de Résistance » qui le premier se réveille et rompt le silence de mort.
Un matin, à l’aube, Paris se trouve couvert d’afûches, fraîches écloses de la nuit. Ces affiches uniformes, concises et essentielles, rappellent aux citoyens qu’il n’est jamais à désespérer de la Liberté et de la Justice : « Le Comité veille!... » — Et aussitôt les poitrines étouffées respirent, et les angoisses s’apaisent et l’âme de la France, l’âme populaire vient de se retrouver et de rebattre : « — Le Comité veille!!!... » — pendant que les politiciens meurtriers blêmissent : nous n’avions donc pas tout égorgé?...
De ce jour, le « Comité de Résistance » ne se reposera plus. A chaque événement, à chaque secousse reçue ou qui se prépare, il avise ou raffermit la population. Il sait ou il devine tout, môme il prophétise sans que sa perspicacité soit en défaut jamais, toujours à l’heure.
Il chute Lamartine qui écrivit le manifeste impie, imbécile négation de la solidarité des peuples, démenti à la Convention; il biffe Cavaignac qui transporta; il siffle Satory. Au 13 juin, il s’indigne et dégage la vraie France de cette exécrable, fratricide attaque d’une République française contre une République romaine. Il déconcerte, entrave et retarde l’Empire à faire et quand l’Empire est fait, il l’effare
et l’aveugle de sa grêle intermittente de petits placards à la main, comme sous un essaim de mouches.
Et, non pas comme le lion, comme le chacal harcelé par l’ennemi multiple et intangible se tourne et retourne, lançant de droite et de gauche avec une prestesse vaine la détente de sa gritfe qui ne saisit rien, ainsi l’Empire se débat sous cet invisible, ubiquiste et mortel adversaire qui l’atteint de partout et qu’il n’aperçoit nulle part.
Cependant, chaque matin les journaux conservateurs signalent, dénoncent une nouvelle affiche du « Comité de Résistance». Patrie s’en émeut, le Constitutionnel en est infesté. Il n’est question que de lui. Les plus dévoués s’empressent d’apporter h la police impériale les moindres indications qui puissent la guider sur les traces du mystérieux Comité.
Enfin, comme il y a toujours la petite pièce après la grande et pour tout citer, — ce qui ne coûte rien quand on est ferré sur ses classiques, — il n’est pas jusqu’à ce Commerson qui, dans son étourneau de Tintamarre, ne s’occupe du célèbre, de l’universel Comité quand il fait soupirer à son « Emballeur » cette « pensée » irrévérencieuse : — « La femme » de mon propriétaire n’a jamais fait partie du Co- » mité de Résistance. »
Mais la police impériale a beau être avisée de
toutes parts et chaque matin relancée par le coup de fouet sanglant d’une nouvelle affiche du « Comité », — cette terrible, cette puissante police, qui tient tout et tient à tout, du plus bas au plus haut, cette légion d’yeux toujours ouverts, braqués sur nous de tous les murs, en vain épie, furette, perquisitionne, arrête, assomme, emprisonne, la mystérieuse association lui échappe, et, de piste lasse, l'Empire luimême finit par renoncer à surprendre l’insurprenable « Comité de Résistance » — qui, finalement, le tue...
Aujourd’hui, — plus étrange encore ! — à l’heure présente, quand l’Empire est depuis longtemps bien mort et plus qu’enterré, quand toutes les cartes sont abattues, quand à chacun des plus obscurs, des plus inoffensifs adversaires de l’Empire, il y a gloire et profit à se faire reconnaître et à venir soumettre ses états de service, nul ne s’est présenté pour revendiquer l’honneur insigne d’avoir fait partie de la patriotique conjuration, d’avoir relevé, soutenu l’esprit public.
Si, comme fit l’Empire, l’Histoire a dû renoncer à soulever les masques et à nous dire ce que fut le « Comité de Résistance », — aidons ici, pour notre humble part, l’Histoire.
1853. — Grande rue des Batignolles, vers les nu-
méros 6, 8 ou 10, en face du restaurant du père La^ thuille, quatrième étage. — Entrez !
Une modeste salle à manger, succédant immédiatement à une resserre parfaitement obscure d’un mètre environ sur un mètre, laquelle joue l’antichambre. Dans la salle à manger, quatre ou six chaises en canne, une table en noyer, encombrée de papiers. Rien d’autre. C’est sur cette table qu’on travaille : — où mange-t-on ?
L’homme qui demeurait là se nommait Préaut, — Préaut de M...d; je garde pour moi le nom complet, par une réserve motivée...
Petit, maigre, une jambe plus courte que l’autre, brun, bilieux, .moustachu, barbu, chevelu, toujours fervent, agité et hagard, les yeux noirs, vrillés comme deux percerettes : un vrai Diable boiteux, — et le plus brave garçon du monde. Prototype de déclassé. Il avait fait du journalisme quelque part en province, à Mâcon ou Autiin. Est-il donc nécessaire d’ajouter qu’il était du Midi? S’était marié, ou c’était tout comme. Pas d’enfants. Trente à trente-deux ans en 48. Si ce n’était lui, — à cette distance nos souvenirs s’effacent un peu, — c’était son frère qui fut quelque temps employé dans les bureaux du P. L. M., — lequel P. L. M. devait plus tard devenir si célèbre pour ses divers procédés d’extermination, s. g. d. g.
Le matin, de bonne heure, où nous tombâmes chez lui, on ne nous ouvrit pas tout d’abord. Nous criâmes notre nom qui montrait patte blanche : la porte s’entre-bâilla pour nous recevoir. Préaut la referma précipitamment aussitôt dans l’obscurité de son petit vestibule. — Mais à la lumière de la cage de l’escalier, il nous avait bien tout de suite reconnu.
Il nous poussa dans la salle à manger, et referma sur nous la seconde porte. — Préaut semblait ce matin-là plus nerveux et fiévreux que d’ordinaire, son regard plus perçant, et ses pommettes jaunes étaient allumées comme celles d’un homme qui vient de rentrer, ayant donné sa vie au travail ou au plaisir. — IJ me parut que ses habits étaient mouillés...
Je regardais machinalement la table ronde, toujours envahie de paperasses... — et je vis...
Mais juste sur ce regard, Préaut, dans un élan d’expansion, me dit :
— Les as-tu lues, en venant, celtes de cette nuit ? Réussies, hein! A cette heure-ci déjà, ils foirent tous clans leurs chausses !
— Gomment???...
— Avec ma femme, tu auras été seul au monde à savoir que c’est moi, — moi tout seul, entends-tu ?
— moi SEUL qui fais ces afûches, moi SEUL qui les colle aux murs, la nuit.