‹ Le monde, ou, On pataugeChapitre 2 sur 35 · C’EST MOI QUI SUIS LE COMITÉ DE RÉSISTANCE · texte numérisé non relu

C’EST MOI QUI SUIS LE COMITÉ DE RÉSISTANCE

Qu’est devenu Préaut? Il a dû mourir avant l’heure prédite, avant la joie méritée de voir tomber son ennemi, l’exécrable Empire...

J’ai dit; — et, pour raisons, je ne saurais ajouter un mot...

Aux curieux, aux chercheurs, aux Read, aux Audebrand, aux Larchey, de fouiller encore et de trouver quelque chose de plus sur cet honnête et vaillant, resté anonyme, qui, à lui tout seul pendant tant d’années, ébranla l’Empire et fit pâlir les chancelleries.

Les pièces fausses. — Pour s’en procurer. — Adoucissement des mœurs. — Les lanternes chez le charcutier. — Pour trente écus d’or de harengs. — Les rois faux monnayeurs. — M. Jules Simon et un écu « à la vache ». — Le pilori des monnaies. —

— Quand j’étais petit. — Vieux Zèbre! — Le cénacle des Buveurs d’eau. — Les leçons au cachet. — A bras tendu. —

— Question d’urgence. — Chez le boulanger. — Une balle de plomb. — C’est pour Georges! — Envie de pleurer. — Dans mon tombeau.

Il paraît qu’en ce moment la circulation des pièces fausses tend à s’accroître dans la proportion où les électeurs de M. Gambetta diminuent. Gela deviendrait inquiétant.

Je ne sais pas tout à fait comment on fabrique les fausses pièces, mais je connais très bien le moyen de s’en procurer.

Pour les myopes, le meilleur est de revoir le lendemain matin la monnaie que le cocher leur a rendue la veille, en les rentrant coucher après minuit.

Pour les distraits, il suffit de s’adresser à certains bureaux de tabac bien achalandés dont la multiplicité des transactions garantit l’écoulement du stock ; — consommation égale à production, comme s’accordent à le vouloir tous nos économistes et le « Girculus » de Pierre Leroux.

Ce procédé, qui ne demande aucune préparation, m’a encore réussi, il n’y a pas plus de quinze jours, dans le bureau de tabac d’un de nos grands passages qui n’est pas du tout loin de la Bourse.

Je n’avais pas compris d’abord l’insistance du buraliste, homme dégagé et du meilleur monde, à me rendre des pièces de cent sous en argent quand je l’implorais pour avoir de l’or. En retrouvant dans son compte un superbe Napoléon III en un plomb pur de tout alliage, j’ai compris l’ardeur du vrai négociant à propager ses échantillons.

Au bon vieux temps de notre glorieuse monarchie, la mort, sans jugement, sur le fait, et par les plus cruels supplices, punissait le crime des fabricants ou propagateurs de fausse monnaie.

De nos jours, c’est la prison et, pour quelques cas, les travaux forcés.

Cette atténuation s’explique autrement que par r « adoucissement » de nos mœurs.

Nos excellents rois, si sévères pour les faux monnayeurs, étaient eux-mêmes nos premiers fabricants de fausse monnaie. On n’aime pas la concurrence.

11 faut bien nous résigner à le répéter tant qu’il restera des braves gens encore tout attendris aux souvenirs de nos monarques, mais non moins intéressés d’autre part à nous envoyer prendre nos lanternes chez le marchand de saucisses : — oui, dès avant Philippe de Valois jusqu’à Louis XIV inclus, — Louis XI, Henri III, « le père du peuple » aussi, Henri IV, — tous, à un ou deux près, — tous faux monnayeurs.

Pour plus de facilités, afin d’avoir toujours sous la main, comme qui dirait un en-cas, le moyen d’escroquer leurs sujets, nos rois se faisaient suivre partout, en voyage et en guerre, de leurs ateliers de monnayage. Et comme le métier rapportait gros, nos Dauphins et nos Ducs, émoustillés, se mirent à faire comme les souverains, si bien qu’à force de dépréciations, il fallait, en l’an de grâce 1358, payer trente écus d’or, pas moins, un petit tonnelet de harengs.

Nos historiens du temps, Froissart, Juvénal des Ursins, etc., signalent à chaque page le procédé et s’en étonnent, — ce qui a fait leur réputation de naïveté.

Jusque sous le « Grand Roi » , le « Roi Soleil » ,

jusqu’en 1709, le contrôleur général Desmarets continue la tradition de nos faussaires royaux, laquelle s’arrête à peu près là, au moins apparemment.

Je n’en crois rien.

Aujourd’hui que nous n’avons plus de « Grand Roi », et que c’est pour demain seulement qu’on nous promet le « Grand Ministère », il ne me semble pas que nous y ayons gagné quelque chose ni que le Diable y ait rien perdu.

Branche aînée ou cadette. Royauté de droit divin ou constitutionnelle, Empire, République conservatrice, la gouvernementale usine de tromperie, pièces faussées ou promesses fraudées, n’a jamais un seul jour arrêté son feu.

Du Parc aux Cerfs au 18 Brumaire, de la Charte octroyée à la Charte-Yérité, d’un serment de Bonaparte à un programme bellevillois, je ne vois que fausse monnaie.

Sérieusement, vous, est-ce que vous pourriez faire la différence entre une parole d’honneur de M. Jules Simon et un écu rogné « à la vache » ?

Mais délaissons ces sphères...

Quand j’étais petit, il n’était pas alors un boutiquier qui n’arborât, clouées par rangées sur son

comptoir de chêne, une gamme de pièces fausses de tous calibres, depuis la pièce démonétisée de douze sols jusqu'à l’antique écu de six livres.

Ces monnaies enclouées faisaient si indispensable partie de toute installation boutiquière, qu’un marchand à court de pièces fausses en eût, je crois, fabriqué lui-même plutôt que de se refuser un aussi facile brevet d’honnêteté. — La loyauté de nos boutiquiers d à présent qui a pour s’affirmer toute la quatrième page des journaux s’est mise, dès longtemps, au-dessus de ce procédé primitif, incompatible d’ailleurs avec leurs bureaux en pluche sur palissandre.

Je me vois encore, dans ce bon vieux temps, ma tête à la hauteur du comptoir, pendant que la maman ou le papa débattaient pied à pied l’emplette, — je me vois, pour tromper mon impatience, caressant circulairement et recaressant de mon doigt le poli de chacun de ces plombs luisants, fixés à leur centre par la tête du clou vengeur.

Mais il faut bien qu’à ma honte je l’avoue : — l’enseignement de ce pilori monétaire était sans doute trop parabolique pour moi, car il ne m’apprenait rien du tout.

Pas même plus tard. Quand, plus grand garçon devenu, je me trouvai jeté d’un peu trop bonne

heure, tout seul, au plein milieu de la bataille humaine, à peu près aussi démuni et dénudé qu’un jeune sauvage, n’ayant rien à attendre que de moi, — je m’en tins, — pour première morale, — au talion élémentaire :

— On m’avait passé une pièce fausse : à un autre, je devais la repasser.

Mais rassurez-vous ; c’était simple théorie. On m’en passait si peu des pièces ; même des vraies !...

Au résumé, je n’avais pas compris... — et je persistais à ne pas comprendre...

Il fallait que « Vieux Zèbre » intervînt ici...

Pourquoi « Vieux Zèbre »? Nul de nous, pas môme son parrain en cette rencontre, ne sut jamais comment ce sobriquet lui fut donné , non plus pourquoi il lui resta.

« Vieux Zèbre » était poète et dessinateur, — deux métiers qui s’entr’aident généralement à ne pas trop fournir d’indigestions. « Vieux Zèbre » était né pauvre et toute sa vie pauvre il vécut, le plus pauvre de nous peut-être aux temps de la pauvreté héroïque de ce petit cénacle des « Buveurs d’eau ».

Et, pourtant , telle était sa vertu de sagesse , d’ordre, d’abstinence et de résignation, que je ne saurais trouver, devant pareil acharnement d’un sort contraire, autre exemple d’une existence aussi digne, aussi respectable et respectée.

Quand les éditeurs de Pietas de la rue Saint- Jacques commencèrent à lui faire trop de loisirs, « Vieux Zèbre » immédiatement se constitua professeur de dessin. Il n’avait ni à réfléchir, ni à choisir : — pas une seconde à perdre.

Mais professeur est bientôt dit : reste à trouver les élèves. Gomment, combien en trouva-t-il, lui, si timide, si embarrassé, si gauche partout ailleurs que devant sa table de lithographe? Et pour que rien n’y manquât, quel acharnement d’une déveine si lamentable qu’elle en devenait parfois risible!

C’est pourtant avec ses leçons de trois à cinq francs le cachet que « Vieux Zèbre » faisait vivre les siens et lui. — Mais je n’ai pas dit qui étaient les siens, — et c’est ici que cette histoire trop vraie devient invraisemblable.

« Vieux Zèbre », qui nous avait un jour quittés pour revoir le pays Orléanais, s’était marié là-bas, — et il nous était, au bout de trois ans, revenu, veuf, avec deux petits enfants, son père infirme, sa sœur et la vieille mère de sa femme morte qu’il n’avait pas voulu laisser seule derrière lui. Pour n’en pas

omettre, le beau-père encore; mais celui-ci n’arriva sur Paris que pour s’éteindre au bout de quelques mois.

En somme : — sept!...

Dans son petit logement, au fond de Batignolles, avec l’unique produit de ses rares leçons, notre brave et vénéré « Vieux Zèbre » tenait tout cela à bras tendu, les tout petits et les tant vieux avec, rassemblant tout ce qui était de chaleur en son pauvre lui pour réchauffer son petit monde, comme une modèle couveuse, — n’ayant pas à remercier pour son lot, certes! — mais sans un anathème, sans une plainte, — et sans une dette!

Seulement, qui a pénétré l’impénétrable, — qui a jamais su, qui saura jamais les détails du sacrifice surhumain, cette préoccupation permanente, atroce du lendemain, parfois du jour même, les tristesses mornes, les accablements secrets, les amertumes, les angoisses, les désespoirs...

C’est bien à une de ces plus mauvaises heures que j’étais justement tombé ce bon matin-là chez mon « Vieux Zèbre ».

J’aurais deviné la déroute seulement au : « — Ah ! c’est toi! ! !... » qu’il avait poussé en me voyant en-

trer; — nous n’avions pas besoin de nous parler, nous deux, pour nous comprendre...

La question d’urgence d’abord réglée, — comme tant de fois il l’avait jadis réglée pour moi ; et c’était lui qui avait commencé!... — « Vieux Zèbre », un peu raffermi enfin, mais c’était tout juste, — me raconta son dernier guignon, celui de ce matin-là même, car il s’était levé avant moi.

Tout en causant, il tenait sur son petit fourneau de ménage une pelle dans laquelle il cuisait un petit je ne sais quoi...

— Figure-toi la malechance ! — De mes trois élèves, deux sont partis en vacances, ils ne me payeront qu’à la rentrée, dans cinq semaines. Du mois de mon troisième, que je ménageais tant que nous pouvions, il ne me restait plus hier au soir qu’une pièce de quarante sous, — la dernière!... Ça devait faire notre journée d’aujourd’hui. — Ce matin, je descends chez le boulanger... — ma piège était fausse!!!... — Heureusement que ce boulanger me connaît un peu; mais tout de même, il y avait là deux femmes; j’aurais voulu être à cent pieds sous terre!... et je me suis sauvé comme un voleur!... — Cette humiliafion, et puis les petits qui vont se réveiller tout à l’heure, et ça ouvre le bec en même temps que les yeux, et mes vieux... — C’est bête comme tout... et

tu vas te ficher de moi, mais je t’avoue qu’une fois rentré... sans rien!... seuil... je me suis senti une envie de pleurer... — Tiens, la voilà, la chienne de pièce! J’en fais une petite hille pour Georges...

— Gomment, imbécile ! au lieu de tâcher de la repasser?...

« Vieux Zèbre » me regardait, — un peu sévère...

— Merci!... Pour qu’elle arrive de main en main à quelque pauvre diable , qui n’aura qu’elle pour donner à manger à ses petits... et que peut-être son boulanger fera arrêter. . . — Oh !.. . Nadar !!!...

Cette fois, j’avais compris — enfin! ! !... — qu’il ne faut point passer les pièces fausses...

Ah! pauvre «Vieux Zèbre», conseil et conscience! toi que j’ai couché dans mon tombeau où tu m’attends, — mon si bon et si cher, à jamais regretté...

Histoire d’une lettre anonyme. — La fin d’un Rothschild. — Tædium vilœ. — Benjamin? — Le docteur Cabarrus. — Le préposé aux secours. — Allongeons la corde! — A qui les dix mille francs? — La belle parole. — Par la fièvre de nuit. — Espèces différentes. — Sur papier à chandelles. — La légende des saints. — Personnelle. — De M. Guizot au père Gra- — Quelqu'un... — Le Bon Riche. — Pas de regret !

La fin récente d’un Rothschild a dû inspirer à bien des gens cette réflexion élémentaire que la fortune, qui ne défend ni des chagrins, ni de l’intolérable ennui, — tædium vitæ, — ni de la maladie, ni de la mort, est en réalité, pour ceux qui la possèdent, absolument égale à rien; — tandis que, par une contradiction cruellement dérisoire, elle semblerait être tant pour ceux qui ne la possèdent pas et ne peuvent même satisfaire aux premiers ni aux derniers besoins de ceux qu’ils aiment, impuissants et déses-

pérés devant la porte close du boulanger ou du phar-| ' macien... ' ’

Un de ces fils Rothschild, — Salomon, je crois, n'était-il pas plutôt Benjamin? — était mort premier, au temps où vivait le vieux baron James, leur père. Le soir de cette mort, dont tout Paris s’entretenait, je rencontrai mon ami le docteur Gabarrus, médecin intime de la famille. Il était fort attristé.

En causant :

— Assurément, lui dis-je, la douleur de ce père et de cette mère qui perdent un fds ne peut être que très grande; vous partagez leur peine, vous qui les connaissez : c’est bien. — Mais nous qui ne les connaissons pas, nous en avons tant d’autres à plaindre, ' tant d’autres qui sont autrement près de nous, tous ces infortunés qui sont frappés de même mais qui ont la misère en plus, avec toutes ses atroces cruautés. Ces Rothschild, — de loin, de si loin d’eux que nous sommes, — m’ont toujours fait l’effet d’une espèce différente de mon espèce, et alors..*

— Vous vous trompez, me dit Gabarrus; et vous allez voir à quel point.

« Ge jeune homme que nous enterrons demain, si plein de vie il y a huit jours et rayonnant de tous les bonheurs et de tous les espoirs assurés, doué de toutes les qualités, adoré de tous, ayant tout pour

lui jusqu’à la beauté, il était la bonté infinie, l’humanité même : — une âme !

» Dans la maison Rothschild, un homme de haute confiance, ancien chef de service dans leurs bureaux, M.... a pour unique emploi la distribution des secours; car, sans parler de l’instinctif besoin de faire le bien, inné en tout homme qui n’est pas un monstre, vous comprenez qu’une situation com.me celle des Rothschild oblige. — Donc, sur toute demande reçue, M.... s’informe, soumet son rapport et répond. Chaque matin, il vient rendre compte de ce qu’il a vu et fait la veille et prendre les ordres, chez le baron d’abord, la baronne ensuite, puis chacun des fils.

» Il y a huit jours — quand celui-ci ne pouvait seulement soupçonner que la maladie et la mort étaient là, le guettant pour le prendre, — M... entre le matin. Le jeune homme était au lit : il écoute, un peu distrait, le rapport du brave M...

» — Oui, lui répond-il; — mais toujours des cinquante francs, des cent francs, des deux cents francs!... Avec ces misérables sommes, nous ne faisons au plus qu’allonger un peu la corde qui étrangle ces pauvres gens... — Je pensais à cela hier au soir, en me couchant, et j’ai mis là, sur le coin de la cheminée, dix mille francs que vous allez prendre, — et

tàchez-donc de trouver quelqu'un à ME SAUVER avec cela... »

J’étais rentré, — frappé, hanté par cette Parole...

Voilà donc celui-ci que le sort ne peut atteindre et qui défie les destinées, — car il nous semble, à nous autres, dans le vague du rêve, que le monde s’écroulât-il, la fortune des Rothschild resterait debout... — voilà celui-ci qui n’a, qui n’a eu, qui n’aura jamais à connaître un besoin, un désir pas même,

— un jeune homme, un enfant qui a eu à peine le temps de penser, — et celui-ci se prend à songer à ceux qu’il n’a jamais vus, qu’il ignore, qu’il ignorera toujours, et il se dit que ceux-là manquent et souffrent, et il va à celui qui a la peine, à celte peine qui ne l’appelle pas, qui ne l’attend pas... — Ohl le brave cher petit !... Et ces deux pauvres vieux, comme ils doivent le pleurer de tous leurs pleurs, celui qui valait tant!...

Et comme plus je retournais en moi et creusais la belle Parole, — c’est si bon d’admirer et d’aimer!

— moins je pouvais m’endormir, — ma grande pitié, tout attendrie, alla retrouver ce père et cette mère qui, à cette heure, en même temps que moi, veillaient, effondrés dans l’ineffable douleur qu’on ne console pas...

Alors, dans une sorte de fièvre que la nuit exaltait comme toute fièvre, je pris tout à coup une feuille de mon gros papier de copie, qu’on accuse d’être du papier à chandelles; je la pliai en deux et je me mis à écrire au vieux père — à « V espece différente » — une lettre que je n’avais pas à signer, pour tâcher de le soulever un peu.

Je ne sais trop ce que je lui écrivis; mais je me souviens que lui rappelant la parole de l’enfant, aussi belle que si l’hagiographe l’avait gravée en lettres d’or dans la Légende des Saints, je finissais : «... — » Puisque votre fils a mérité de sentir, de penser, » de dire ainsi ; puisque vous avez, vous, la foi dans » une autre vie, immatérielle, ne pleurez donc plus, » père, mais glorifiez-vous!... »

Et j’envoyai au matin, par la première levée, la lettre

A Monsieur

James Rothschild^ rue Laffitte.

Personnelle.

Bon nombre d’années après, il me fut donné par un hasard de rencontre, d’apprendre pertinemment de l’un des confidents les plus familiers de la mai-

son, que ma lettre était arrivée à point — et même qu’elle avait pu être bonne à quelque chose...

On s’était alors beaucoup agité pour deviner qui avait bien pu l’écrire; on avait, de gauche et de droite, fait expertiser récriture, absolument inconnue dans ces parages, et on était allé si loin qu’on avait fait, m’a-t-on dit, à ma feuille de papier à chandelles, l’honneur d'en soupçonner jusqu’au père Gratry et M. Guizot. — Quelqu'un surtout, me dit-on, la vieille mère , l'épouse voulait absolument savoir (( qui avait, cette nuit-là, tendu la main au baron... »

Mais elle ne le sut pas, — parce que personne n’avait pas alors à le savoir...

Et comme il est absolument indifférent qu'on le sache aujourd’hui, puisque tous les Rothschild ensemble ne peuvent pas plus, à l’heure qu’il est, me faire de bien qu’ils ne sauraient me faire de mal, — et comme ce touchant exemple du Bon Riche m’est resté au meilleur de mes souvenirs — je viens d’avouer la seule lettre anonyme que j’aurai écrite de ma vie, —

— et je ne la regrette pas.

Ce qui est. — Dans le Midi. — Les démolisseurs. — Horrible !... Au faubourg Montmartre. — La « petite Bourse » du crime. — La franc-maçonnerie honteuse. — Devant le Prussien! — La berge de Billancourt. — Au pays des nez mangés. — Les joueurs de bonneteau. — Quelques Nana. — D’où?... — La Genèse. — Il faut le redire toujours. — Chats à fouetter. — Le prurit de mendicité. — A l’Œil! — Ce qui est.

C’était en août, au plein de la chaleur du jour, dans une ville du Midi.

On démolissait une vieille maison de pauvre quartier, qui venait d’achever ses jours en qualité d’hôtel garni.

Les démolisseurs, debout sur les pans de mur inégaux, arrachaient à coups de pic et poussaient d’en haut, par des .nuages de poussière, les débris, — poutres, plâtras et cloisons.

Des enfants avaient surpris et traîné à quelque dis-

tance un pan de boiserie vermoulue. Obéissant à l’instinct destructeur inné chez l’enfant, ils achevaient, imitant, l’œuvre des démolisseurs. Ils arrachaient l’épiderme de la boiserie, tirant de toutes leurs forces réunies sur un angle de toile treillis, recouvert de couches superposées de papiers à six sous le rouleau.

Je m’étais avancé, — mais, d’un bond, je reculai, glacé d’horreur...

Sous le lambeau, une épouvantable pullulation de punaises subitement débusquées à la lumière, couraient éperdues, grouillant comme une fourmilière... Et, à distance, par tout mon corps, sous une sueur froide, je ressentais d’irrésistibles démangeaisons...

C’est tout Tan, dès avant la tombée du jour jusque bien avant dans la nuit, en plein Paris, au coin du faubourg Montmartre et du boulevard, — que je retrouve ce même frisson...

La voie est interceptée au passant normal par une population opaque, qui se meut sans avancer, par un flux et reflux sur place. C’est la « Petite Bourse » du vice et du crime, c’est le parasitisme psorique, le nid-mère des coryzes de la grande ville.

Les figures, presque toutes jeunes, sont vieilles de débauche, flétries d’ignominie, hâves des besognes

secrètes et des opérations nocturnes. Tous s’entreconnaissent : le Travail n’en connaît pas un. Les voix enrouées et traînardes échangent leurs confidences et mots d’ordre dans un idiome cabalistique, intelligible aux seuls initiés de la franc-maçonnerie honteuse. L’agent de police, qui coupe difficilement son sillon par ce fond de vase, laisse derrière lui les clignements d’oeil de la dérision et de la haine.

Jetez sur ces immondes le filet, vous n’aurez pas trouvé un régulier : — tout est infâme.

Et, le cœur serré, vous vous demandez dans votre angoisse ce que la Patrie fera de ça devant le Prussien...

Voulez-vous plus encore que le dégoût et l’horreur ? Voulez-vous l’épouvante?

Descendez la Seine jusqu’au Point-du-Jour, en amont et surtout en aval du viaduc.

De par le sinistre privilège des fleuves urbains, muets confidents ou complices des choses tragiques, la berge appartient sous le soleil comme par la nuit à la tourbe criminelle.

Ici, par cette Via Scelerata, l’agent de police ne passe plus à moins qu’il ne soit Légion.

Ce n’est plus la répugnante jeunesse du faubourg Montmartre dans son décolletage de cols cassés, avec

ses cosmétiques visqueux et son « complet » ou sa « gâteuse » d’uniforme.

Nous sommes ici au plein cœur du Pays des couteaux à virole et des nez mangés : le bourgeron règne et défie, par cette région terrible qui pue le sang répandu.

Des groupes successifs se pressent autour des trois cartes déposées rituellement sur la boue desséchée de la grève par la confrérie des entrepreneurs de « bonneteau », dont le boniment rauque s’obstine à érailler l’air.

Là on ne fait plus « de manières ». L’invitation à la partie vous arrive brutale comme une provocation, impérative, menaçante tout à l’heure. Vous passez : les regards farouches de la bande vous font la conduite, supputant ce que votre poche et votre défroque peuvent représenter de litres de vin, prenant me’sure exacte de votre carrure d’épaules, estimant la pesée probable de votre poing, interrogeant à votre gousset la présence du revolver.

Une ou deux filles sans nom, coifiées d’un ruban de couleur tendre sur leur chignon impeigné, circulent, pleines d’indulgence et la jupe flétrie, entre les dormeurs étendus çà et là sur l’herbe des talus, où ils ont été demander au sommeil réparateur des forces pour l’œuvre de la nuit prochaine...

Car c’est ici, berges d’Auteuil et de Billancourt, —

là-bas, faubourg Montmartre, — et bien ailleurs encore et partout, que s’élabore, se discute et s’arrête le scénario dramatique de l’assassinat quotidien sur lequel compte réglementairement chaque metteur en pages de vos journaux de demain soir.

Et c’était hier ainsi. Et ainsi sera-t-il demain...

Mais d’où viennent ces hordes damnées qui vont de jour en jour débordant à vous engloutir? Quelle source mystérieuse et inépuisable vous envoie ce flot malsain qui monte toujours? De quelle semence, ce ferment maudit? De quel alevin, ce frai immonde, à jamais inconciliable et irréductible?

La Genèse en est là, devant vous, visible, permanente, comme un livre grand ouvert, et d’une clarté à vous crever les yeux, — si vous ne vous obstinez à les tenir fermés...

11 faut le redire toujours : — il est par la grande cité mille, dix mille, cinquante mille de ces petits êtres qui auraient pu être bons, utiles, glorieux parfois, — mais que la mendicité funeste voue irrévocablement au mal par l’oisiveté qu’entretient l’aurnône, et qui iront demain grossir le bataillon impur

du faubourg Montmartre et les bandes sinistres de Billancourt.

La voilà, bien incontestablement, la plaie par où vous perdez le plus de sang; voilà la plus urgente de toutes ces terribles questions qui vous brûlent : — votre envahissement par l’enfance mendiante, invasion autrement redoutable pour vous que l’envahissement par l’étranger.

Mais dans cette société où tout le monde mendie, du plus haut jusqu’en bas, places, émoluments, pensions, même ce qu’ils appellent « honneurs », vos députés et sénateurs ont bien d’autres chats à fouetter, depuis hier surtout que ces adultes, envahis comme tous autres par l’universel prurit de mendicité, ont enfin trouvé le terrain de leur réconciliation finale en se votant à eux-mêmes, — de conserve désormais et sous l'invocation de la noble et patriotique devise : A L’OEIL! — tous les pourboires présents et bonnes-mains futures, — hier leurs passes gratuites, c’est-à-dire par vous payées, sur vos chemins de fer, et demain la gratuité de leurs passes aux buffets, — en attendant celle de toutes les autres passes de la nature...

Ne voudrez-vous donc jamais voir enfin — « ce qui EST>y ?...

L’honneur. — Un médecin du dix-huitième siècle. — Les tempéraments d’époques. — Le mot Vertu, — Regulus et Gambetta.

— M. Ferry et Giucinnalus. — L’Union générale, — Beaucoup d’honneurs. — Temps et lieux. — Un mari trompé. — L’œuf à la coque. — Les filles de Babylone. — Chez les Arabes. — Le mont Taygète et le père Viennet. -• Six hommes d’honneur.

— Solidarité.

On sourit encore à la réponse de ce médecin du dix-huitième siècle à une dame qui lui demandait son avis sur un médicament de nouvelle mode, .l’antimoine, je crois :

« — Dépêchez-vous d’en prendre pendant que ça guérit. »

Ce médecin n’était pas un facétieux autant qu’il le pourrait sembler.

Il est bien certain que, s’il est, historiquement, des tempéraments d’époques, si la période sanguine des Grecs et des Romains a été suivie du moyen âge

bilieux pour arriver à la névropathie présente, s’il est enfin des maladies synchroniques comme il est une pathologie endémique, il est tout indiqué d’admettre des remèdes de transition.

Absolument de même, à leur heure, disparaissent, par passages et pour ne plus jamais revenir, des races d’hommes, des espèces entières d’animaux et de plantes.

Et ainsi de toutes choses, en leurs successions, — idées correspondant aux choses, — mots créés pour représenter les idées.

Cherchez aujourd’hui, par exemple, dans notre vocabulaire courant, le mot : Vertu.

Vous feuilletterez tous nos auteurs modernes sans le rencontrer, et la raison en est simple : vous n’avez plus à lire ce mot parce qu’ils n’ont plus à l’écrire, et ils n’ont plus à l’écrire parce qu’il n’a plus à nous rendre une chose d’actuelle, d’usuelle pratique.

Qui de nous a quelque chose à démêler, pour le quart d’heure, avec la « Vertu » — dans le sens primordial et exact du mot?

Quel rapport, par exemple, entre Regulus qui revint livrer sa vie aux supplices carthaginois pour dégager sa parole, et notre fameux citoyen Gambetta qui, sans broncher, prête le serment à un homme (fût-il empereur cent fois et parjure mille!)

. — pour mieux le tuer, — tout prêt dès lors à faire bientôt de son programme de Belleville autant de cas que de son serment à l’Empire? Et quelle sur. 'prise pour les quelque quarante mille braves gens qui se firent ses complices en votant pour lui, si vous veniez leur démontrer leur crime, presque égal au sien? ■

Quel lien entre Gincinnatus et M. Ferry? Et quel dénominateur commun pour additionner ce digne Jules Simon avec les héros de Plutarque?

Le mot « Honnêteté » lui-même commence à se désacclimater de chez nous, ce qui s’explique par les « Unions Générales», — catholiques et non moins autres , — qui se suivent et se ressemblent. L’Honnêteté se fait caduque.

Par exemple, le vocable « Honneur » tient encore bon. Il a remplacé tout à fait la Vertu défunte, et il suppléera tout à l’heure l’Honnêteté qui se démode. — Qui le remplacera ensuite, lui?

Encore avec celui-ci faut-il compter et de près, suivant temps et lieux. Nous savons qu’il fut en principe monarchique, puis bourgeois, et s’arrêta à peu près là.

' Mais, — d’abord, — qu’est-ce que l’Honneur?

Dans nos anciens classiques, l’Honneur, dit l’un, « est le sentiment de la dignité personnelle et le désir de l’estime d’autrui ».

L’Honneur, dit l’autre, « consiste à ne faire que de bonnes actions et à fuir toutes les mauvaises ».

C’est, dit un troisième, « l’estime glorieuse qui est accordée à la vertu, au courage, aux talents ».

Enfin, émet un dernier qui me paraît plus algébrique en sa définition, « l’Honneur est l’estime de soi corroborée de l’estime des autres ».

Puis viennent les classifications de l’Honneur en genres et sous-ordres, espèces et variétés d’espèces, — l’honneur militaire, l’honneur professionnel, l’honneur de l’épouse, l’honneur du mari, l’honneur de la jeune fille, etc., etc., etc., — sans parler de « l’honneur de vous saluer ».

Ça nous fait bien des honneurs.

Et, encore, reste toujours cette diable de question des variations de l’Honneur, selon temps et lieux.

Un homme d’honneur, sous Louis XIV et Louis XV, volait au jeu et se faisait publiquement entretenir.

L’honneur du mari trompé s’en tenait à être bien traité dans son logis.

On se rappelle le mot indigné d’un Georges Dandin

auquel on venait de servir, pour tout réfectoire, un œuf à la coque :

« — Eh ! quoi, madame ! est-ce donc là le souper d’un cocu ? »

L’honneur des filles de Babylone était de se prostituer une fois l’an dans un temple et de s’en faire une dot.

Les filles arabes, à peine nubiles, courent les tribus et, du fruit de leur prostitution, s’honorent d’acheter un mari, qui ne s’honore pas moins de s’être vendu.

C’était un honneur pour les filles de Sparte de danser toutes nues, à certains jours, sur le mont Taygète.

Avisez-vous de donner aujourd’hui à nos demoiselles le conseil d’aller en faire autant le dimanche sur la butte Montmartre, et vous verrez comme on vous battra froid immédiatement dans toutes les maisons honnêtes, — disait sans conteste cet excellent père Yiennet.

De notre temps, il est admis qu’un jeune homme qui épouse par intérêt une femme vieille et répugnante reste homme d’honneur.

Une famille respectée vend légitimement une jeune fille à un Yieillard, sans être déshonorée.

Un mari ruine sa femme et fait passer sa dot aux mains d’une prostituée. C’est toujours un homme d’honneur, en son plein droit de mépriser l’imprudent qui s’est fait prêter un billet de mille francs par une fille, lui eût-il donné hôtel et voitures.

L’honneur d’un joueur consiste à mettre sur la paille dix familles et à faire faire sans pitié faillite à J vingt fournisseurs, pour payer sa dette de jeu dans j les vingt-quatre heures réglementaires. |

J’ai connu un charmant garçon, bien vu de tous, tenu pour homme d’honneur s’il en fut. Sa pauvre vieille mère et sa jeune sœur passaient jusqu’à leurs ; nuits à des travaux de femme mal payés, — dont il \ employait le salaire à acheter « honorablement » des j bouquets aux belles dames.

Mais l’homme d’honneur, avant tous les autres, est incontestablement le sacripant qui, pour un regard de côté, pour un coup de chapeau oublié, pour rien, sait trouer d’un coup d’épée la poitrine d’un soutien de famille.

Conclusion forcée, — depuis feu le vieux Bon Dieu, ultra-démissionnaire :

La Vertu étant — oubliée,

— rilonnêteté — négligée,

— l’Honneur — demeuré comme une île escarpée, — mais où les escarpes rentrent comme chez eux,

— quel sera donc le mot qui dira l’idéal présent de notre Société moderne ?

SOLIDARITÉ ! — C’est-à-dire tous pour un, un pour tous, — c’est-à-dire Justice.

Mais nous n’en sommes pas encore tout à fait là pour demain matin, avec les honorables politiciens et autres illustres Gaudissarts que nous voyons à la journée et le lendemain s’entre-manger le nez pour s’arracher « l’Honneur » — et surtout le profit — de nous conduire.

A bas les Étoiles! — Le père Mourier. — Un système. — Les moyennes. — Fuyons la martingale ! — Aux temps d’innocence.

— Le docteur Troncin Dumersan. — Berlioz, Wagner et les « Félicita ». — Beurre frais et tourterelle. — Petit bonhomme vit encore. — Le monsieur psychologique. — Un fumeron. — La Patti. — Pléthore. — Le coup du lapin. — Des vedettes!

— Monsieur Trochu. — M. Dupuy de Dôme et les « Camille ».

— Qui? — Jocrisse Légion. — Je paye!

Quand j’étais jeune encore, il y a quelques jours, le tout Paris d’alors connaissait un M. Mourier, — « le père Mourier », comme on disait, — qui avait fondé et qui dirigeait le théâtre des Folies -Dramatiques.

Son théâtre était plein comme un œuf tous les jours, du janvier au 31 décembre, — et pour arriver à ce résultat, le système du père Mourier était bien simple :

— une honnête moyenne , toujours égale, de

pièces et d’acteurs; pas de grands succès, — pas d’Étoiles!...

Une pièce nouvelle devait lui faire cinquante représentations, pas une de plus, pas une de moins. Ceux qui en veulent, dépêchez-vous ! — Aussi, s’il lui arrivait d’en représenter une qui lui parût attirer un public un peu plus empressé que d’ordinaire, — crac! le petit père Mourier qui était toujours là, guettant du contrôle, la faisait immédiatement sauter de l’affiche.

Si quelque artiste, homme ou femme, était tombé sur un rôle bien « dans ses moyens », qui le fît applaudir plus que ses camarades, — paf! le lendemain l’artiste était remisé et remplacé par une doublure.

— Pas d’Étoiles 1... disait le petit père Mourier, qui n’appréciait décidément pas l’astronomie.

De cette méthode dont il ne se départit jamais une seconde, dans sa secrète fureur d’obstination à fuir la martingale, le père Mourier se fit un bon petit million, qui valait un peu plus de quarante sous en ces temps d’innocence, — et sa veuve en épousa l’aimable docteur Troncin Dumersan, lequel acquit en des temps plus modernes quelque célébrité.

Je n’ai pas autrement suivi la veuve qui était jolie, et le million qui ne pouvait être laid.

Plus tard, je me trouvai l’un des habitués les plus assidus du Théâtre-Italien expirant.

Berlioz, qu’on s’entêtait à nier encore, se vengeait-il déjà en faisant pressentir au goût public l’imminent avènement de ce Wagner qui m’a dit si inutilement des sottises dans sa brochure sur le siège de Paris ? La satiété nous était-elle enfin venue, depuis tant de temps qu’on nous affadissait de la rocambole des finales italiens et de la banalité des « félicita » ?

Pourtant le Théâtre-Italien, toujours ganté de frais, beurre ou tourterelle, poussait son jeu du « Petit bonhomme vit encore ». Car, il est écrit qu’on trouvera toujours et même après, le monsieur psychologique qui attend inexorablement dans Tantichambre, se promenant de long en large, non sans quelque impatience, et apportant sous son bras, dans un sac, les deux cent mille francs rituels^ indiqués pour opérer la précieuse transfusion dans tout théâtre parvenu à l’état exsangue. — Et conséquemment les directions succédaient paisiblement aux directions, par cette tiède et moite buée du fumeron qui ne sait pas flamber et qui ne peut pas s’éteindre.

Alors la Patti vint, et du coup le fumeron lança un tel jet de flamme que, des cinq coins de l’uni-

vers, si nous n’omettons pas l’Océanie, les populations affluèrent à la salle Ventadour qui en crevait de pléthore avec des recettes de 15, 20, 25,000 francs à chaque soir où la Patti chantait.

Seulement, la Patti ne pouvant chanter tous les soirs, le Théâtre-Italien avait des indigestions deux fois par semaine et crevait d’inanition tous les autres jours. Régime déplorable.

Alors, cette fois décisive, il mourut du coup bien final, du coup du lapin asséné d’une main trop sûre par cette trop glorieuse Patti.

Et si bien mourut-il que, dans ses murs encore chauds de nos effluves et de nos transports, le dernier écho des plaintes de Bellini, de la suprême fanfare de Yerdi, l’homme aux Héroïdes, est étouffé à l’heure qu’il est par le cliquetis assourdissant des piles d’écus qu’avec fracas comptent ou décomptent à la journée des hommes en frac d’uniforme, comme des préfets, et porteurs de chapeaux à trois cornes, comme des généraux d’armée ou des suisses d’église.

Et les parfums des fleurs et, autrement pénétrants, les parfums animés delà femme y sont déplorablement suppléés par la senteur écœurante des calorifères voués avec furie à réduire à sec, par les astragales de leurs fontes découpées, les hygrométricités de tous ces piétons argentifères.

Et réveillé dans sa tombe par le vacarme qu’ils

font là haut, le petit père Mourier, triomphant encore et toujours, s’entre-frotte les carpes et métacarpes, répétant :

— Ah ! vous en vouliez , des « vedettes ! » En voilà!... — Pas d’Étoiles ! pas d’Étoiles !

Je repassais ces impressions en moi, entendant hier un brave homme qui versait un pleur timide sur le Gambetta dégringolé, et aussi un peu sur luimême.

J’ai reconnu tout de suite mon imbécile.

C’est le même, éternel, qui était le premier,, comme tout le monde, à traiter le Trochu d’idiot, — mais qui nous le ht pieusement garder jusqu’à consommation de notre honte et de notre ruine.

C’est lui qui, entendant parler de nos ballons de siège, et croyant avec M. Dupuy de Dôme que ça se conduit comme les fiacres jaunes de Camille, nous engageait mystérieusement à aller lui chercher dans Metz, et à lui ramener « l’héroïque » Bazaine.

C’est lui qui gobe encore à cette heure-ci que c’est Monsieur Thiers qui libéra le territoire; — qui est convaincu que Napoléon le premier fut un génie, — et que Napoléon le dernier pensait.

C’est lui qui, lorsqu’un renégat, un gredin ou un impudent a le privilège de fixer un instant le regard des foules, vous répond, tout en acquiesçant, mais dodelinant de la tête et clignant de l’œil à la galerie, avec un sourire fin :

— Oui, oui, cher monsieur. Tout ce que vous voudrez, tant que vous voudrez ! — Mais dites-moi, je vous prie : « QUI... avez-vous à nous donner à la place ? »

C’est lui enfin qui crèvera convaincu que ce grand pays de France entre et tient tout entier dans la culotte du premier des Baragnon ou du dernier des Gambetta, d’après le côté où on l’a placé pour voir, — proie dévolue à tous les porteurs d’oripeaux et porteurs de plumets, braillards sonores, baudruches soufflées, politiciens, marchands d’orviétan.

Le fâcheux, c’est que ce Jocrisse s’appelle Légion.

Notre pauvre affolé pays, toujours l’œil en l’air bestialement braqué sur ces comètes de passage, choppe à tout pas et tombe trop souvent au trou, comme l’astrologiie de la fable.

Nous avons pourtant gardé la leçon des républicains antiques qui, dans leur instinct jaloux d’égalité, frappèrent d’ostracisme le meilleur d’entre eux,

peut-être, seulement parce qu’on l’appelait : le Juste.

— Sans parler du monarchiste Tarquin, qui décimait allégoriquement les plus hauts pavots.

Il est clair et net pourtant qu’à moins de renverser toute orientation, je n’ai pas à m’incliner devant ceux que JE PAYE pour me servir.

Je n’ai donné, je n’ai eu et je n’aurai jamais à donner à personne affaire de gouverner mes affaires générales, me chargeant de ce soin moi-même, comme jetais pour mes affaires personnelles.

Je n’ai besoin ni d’hommes d’État, ni de politiciens et autres premiers ténors; je ne veux et entends n’avoir que de simples commis, obéissants et

— enfin !... — honnêtes.

Des Étoiles? — Pourquoi faire?...

-S"' . ‘'> T ** . r; 'jr/.ir 3 <

/vv !'^ . U,.vr..: -t’ :*-:.{■ ^ i

.i^-y: V ;; !.h «nr ^

rU> 'C iî ;.. -V

; •: ?'-'^|..'i:& f. i,. ■ r>fn:^‘-: • :*^*.xii' ; *. , f; ;■

■ •'■. -i' \^^7taî|Tïïà^ ’

. . ‘••Il If? ..; r-L

^ » 5 4 J ' êk 911 Ik \ è}’f n’ff • ? .. 1«

Page 1