LA. ROBE BLANCHE
Les jolies petites robes blanches de la première Communion vont et viennent par nos rues.,.
La journée est finie. L'homme vient de rentrer, las du travail fait. Il pense à ce que sa peine ne lui a pas valu et à ce qu’elle rapporte à d’autres. Il se dit qu’il a travaillé toujours et que toujours il travaillera sans avoir le droit de se reposer jamais, comme son père, mort au labeur, et son grand-père, tombé de l’échafaudage. Son arbre généalogique, bien que prenant racine à Adam, tout comme celui d’un Montmorency, pour lui ne va pas plus loin, — et c’est bien assez, les choses étant ainsi.
Les jolies petites robes blanches de la première Communion vont et viennent par nos rues...
Il n’aime pas la Religion qui bénit cela et lui explique comme quoi le Mal est nécessaire et d’institution divine. Quant à la résignation qui exige qu’on tende la seconde joue au soufflet, il a vu dès longtemps qu’elle fut inventée par ceux-là qui donnent les gifles aux autres.
Les jolies petites robes blanches de la première Communion vont et viennent par nos rues...
Sa femme et sa fille sont venues l’embrasser — deux fois au lieu d’une, aujourd’hui. Pourquoi? — Il n’est pas mauvais mari, bien qu’un peu grognon, ayant là de quoi, et il est bon père. Il a rendu les quatre baisers, mais il est resté sombre comme il appartient à celui qui a la peine et qui n’a pas l’espoir... — En voilà un, celui-là, qui échappe au prêtre !
Les jolies petites robes blanches de la première Communion vont et viennent par nos rues...
La femme de l’ouvrier n’est pas beaucoup, elle non plus, « pour la religion ». Elle a plutôt rêvé que pensé, mais assez pour comprendre que la peine sans l’espoir est à elle aussi, comme la peine sans l’espoir sera à sa tille, comme la peine sans l’espoir fut à sa mère — qu’elle voit encore, raide étendue sur le lit de l’hospice, le petit pot de confitures resté inachevé sur la tablette, à la tête du lit... — Celle-là était « pour la religion » : qu’est-ce que ça lui a valu? — Aussi la femme de l’ouvrier s’est-elle, elle aussi, échappée du prêtre.
Les jolies petites robes blanches de la première Communion vont et viennent par nos rues...
Elle n’a pas eu le temps seulement d’avoir une jeunesse. Elle était jolie, mais elle a dû tout de suite renoncer à être femme pour se faire ouvrière, et ses trente ans fatigués en représenteraient plutôt quarante. Argent donne seul droit à loisir et parure. La femme de l’ouvrier fut mariée sous l’humble indienne bleue à pois, et quand son caraco trop rapiécé va la quitter tout à fait, elle attend encore un peu, pour ne pas trop charger la semaine, parce
qu’elle a acheté son jupon seulement le mois dernier. — Sa fille sera et fera comme elle...
Les jolies petites robes blanches de la première Communion vont et viennent par nos rues...
Elle serait bien jolie pourtant, sa fille ! sous le nanzouk et la mousseline de la jolie petite robe et du lon^ voile ; bien plus jolie que la fille de ces gens du premier, qui n’ont pas seulement l’air de vous regarder. Encore aurait-elle jamais une autre occasion, dans toute sa vie, d’avoir une robe blanche?...
— Et c’est pour cela que la femme et la fille ont embrassé l’homme deux fois au lieu d’une, tout à l’heure, quand il rentrait...
Les jolies petites robes blanches de la première Communion vont et viennent par nos rues...
Patatras !!!... La tempête éclate : la bataille vient de s’engager. — « Jamais!!!... Jamais, — entends- » tu bien ! — jamais, moi vivant, mon enfant ne sera embrigadée sous les hommes noirs qui font » tout le mal ! J’aimerais mieux la voir morte tout
» de suite, mille noms de Dieu !!!... » — Et le père crie et jure, et la mère crie et pleure, et, dans le coin, la petite sanglote...
Les jolies petites robes blanches de la première Communion vont et viennent par nos rues...
La voisine est accourue au tapage. Elle veut apaiser, mais c’est huile sur feu. La douce paix, la bonne entente viennent de s’enfuir à jamais du ménage : c'est, et ce sera désormais la guerre, la grande et vraie guerre, — la querelle éternelle à propos de rien et à propos de tout, les récriminations aigres, les attaques détournées, les escarmouches sournoises, — et pire que tout, à elle seule, — l’obstinée bouderie...
Les jolies petites robes blanches de la première Communion vont et viennent par nos rues...
Mais enfin, de quoi s'agit-il donc tant? Et tout cela est-il raisonnable, de rendre sa femme malheureuse et de faire pleurer toutes les larmes de sa fille ; pourquoi? Pour une« bêtise ». Est-ce qu’il est question
de « religion » là dedans? Est-ce que nous sommes « pour la religion » ? Faut-il être assez mauvais pour chagriner son enfant et se disputer toujours, qu’on ne parle que de cela dans tout le quartier? Et puis, à quoi bon vouloir se faire « remarquer » en ne faisant pas comme tout le monde? Yeut-il faire mépriser sa fille?
« — Et notez, madame, qu’il n’a même pas le prétexte de la dépense, puisque M. le curé a dit qu’on donnerait la robe à celles qui ne pourraient l’acheter l Oui, pour rien, — pour rien ! — on la lui donne !... et il veu t l’en priver !... — Ainsi !!!... »
Les jolies petites robes blanches de la première Communion vont et viennent par nos rues.
Ça y aura mis le temps, tout le temps nécessaire. Mais la goutte d’eau qui perce les roches autrement mieux que tarières et villebrequins, et la persistance plus vaillante que les colères, et la larme — plus forte que Isf pierre et l’acier — gagneront l’enjeu. La Victoire restera à qui elle doit rester : au plus faible, qui finit toujours par être le plus fort.
Et l’enfant aura — pour rien ! — sa robe blanche, puisque les hommes noirs, qui ne lâchent jamais, la tiennent encore par ce dernier lambeau.
Et la mère, qui n’est pas « pour la religion », sera toute fière, tout ce jour-là, de sa ûlle.
Et l’homme rentrera, le soir, du cabaret, dont il n’avait jamais franchi le seuil et dont il connaîtra le chemin désormais, saoul devin moins encore que de ses colères rentrées et de son éternel ressentiment d’avoir été vaincu par les hommes noirs...
— Ah ! tu te croyais échappé au prêtre ! ! ! . .
Les jolies petites robes blanches de la première Communion vont et viennent par nos rues...
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