LA VÉRITÉ SUR LA MORT DE GÉRARD DE NERVAL
La fin dramatique de Gérard de Nerval est restée un des points obscurs de Vhistoire littéraire contemporaine.
On se rappelle que le poète fut trouvé pendu, un froid matin de janvier 1855 (/e 25), à une grille d'une des ruelles les plus lugubrement pittoresques du vieux Paris d'alors, la rue de la Vieille-Lanterne , sentine à deux étages, ou deux égouts à claire-voie s' entre-croisaient. Célestin Nanteuil et Gustave Doré ont laissé chacun un souvenir lithographié de ce lieu sinistre, épreuves introuvables aujourd' hui. Nanteuil en fit même un panneau à l'huile, tixs remarquablement peint, qu'il donna alors ci Alexandre Dumas père.
On a examiné plusieurs fois les deux hypothèses : meurtre ou suicide, et, ces jours derniers encore, deux notes successives de M. Charles Monselet et une lettre de M. Ch. Fournier concluaient au meurtre.
La lettre de M, Nadar que nous recevons aujourd'hui nous semble devoir trancher la question. Les
preuves que cette lettre apporte, la connaissance parfaite qu'une longue intimité avait donnée à son auteur du caractère et des habitudes de Gérard de Nerval, particulièrement les souvenirs restés précis de ses derniers jours, donnent « cette déposition un caractère qui nous a paru irréfutable.
[Le Temps.)
« Mon cher Monselet,
» Je ne sais jusqu’à quel point il importe historiquement d’établir si le cher et doux Gérard de Nerval s’est ou a été pendu. Mais comme il n’est, d’autre part, vérité qui soit indifférente et que tu prends parti pour la seconde hypothèse, je crois que tu fais, erreur, et te soumets ce sur quoi je m'appuie.
» Quelques-uns, partisans de la légende suicide* — comme je le suis avec certitude absolue, — ont mis cette mort sur le compte de la folie. Folie est vite dit. Mais d’abord qui de nous peut dire de son voisin : Celui-là est fou ?
» D’autres ont cru devoir l’en défendre. Défendre de quoi ? Ne meurt pas fou qui veut, quand cette folie nous a laissé tomber du nuage dont elle se garda toujours de descendre, TOEuvre si original,, personnel, qui commence par l’exquise églogue de Sylvie pour s’arrêter à l’imbroglio fantastique des- Filles de feu.
» Enfin, on a parlé de la pauvreté de Gérard et de
l’unique pièce de dix centimes trouvée sur lui. Le vrai motif n’est pas encore tout à fait là.
» Si pauvre que fût en effet Gérard, il était fait à l’habitude de cette pauvreté qui lui tint compagnie fidèle toute sa vie, un jour excepté : fut-ce un jour ou une heure ? Et qui donc ayant eu la grâce d’entrevoir seulement le charmant rêveur si bienveillant à tous, inoffensif même au mal, âme naïve de petit •enfant et pourtant si énergiquement dévoué à ceux qu’il aimait, — qui oserait faire aux amis de Gérard si serrés autour de lui : Gautier, A. Dumas père, l’inépuisable hospitalier, Méry, de Stadler, qui le soigna comme une sœur de charité, Gélestin Nanleuil, Hetzel, Bell, Asselineau, A. Houssaye et tant d’autres, l’offense de douter que le poète n’eût pas toujours à choisir entre ceux qui lui offraient la bourse, la table et le toit?
» Mais Gérard refusait toujours, et, vers la fin, plus opiniâtrément que jamais.
J) Il craignait de ne pas rendre. C’est là, crois-le bien, mon cher Monselet, qu’il faut chercher, parce que c’est là seulement que tu trouves.
» Absolument incapable de production suivie et surtout de « fabrication » littéraire, Gérard ne savait que couver son œuvre jusqu’à ce qu’il la jugeât vaillante pour l’essor, et il n’eût jamais eu à se tenir
pour déshonoré d’avoir fait autrement parce que faire autrement lui était physiologiquement impossible. Dans ces conditions, il est plus que difficile au cerveau d’être toujours prêt à servir l’estomac à ses heures. A cette incapacité absolue de la production courante, il faut joindre encore l’innocence antique de Gérard, l’ignorance native et éternelle de ce qu’on nomme « le pratique », en un mot la plus ferme incapacité devant le Réel, c’est-à-dire devant le combat de la vie moderne au jour le jour, autrement difficile et féroce au boulevard des Italiens et le long d’Oxford Street que dans l’île la plus déserte des Feroë. Maintenant, à la fierté du poète, à son respect légitime de lui-même, si tu ajoutes l’insurmontable réserve, les délicatesses ultra-sensitives de l’homme né d’une certaine façon, du « gentleman » (ils sont tout aussi bien de roture), voilà notre Robinson condamné inexorablement à la mort par la faim.
» Mais encore, comment ne tiendrions-nous pas compte, spécialement en cette fin finale, de la caractéristique dominante de Gérard de Nerval ? Celui qui fut l’écrivain impeccablement précis, celui qui vigoureusement traduisit à dix-huit ans le Faust et que Goethe déjà « respectait », il était aussi et surtout celui que Janin avait appelé « le rêveur éveillé », l’esprit flottant éperdument par les sphères du monde hyperphysique, l’illuminé toujours en quête
du fantastique et respectueux des nécromanciens vagabond du nuage, ivre-vivant d’imaginaire, et qui de la plate-forme de la tour eût sans hésiter posé le pied sur le vide n’ayant jamais rien soupçonné, ne croyant à rien de ce qui est en bas...
» J’arrive aux faits.
» Gérard était venu de très bon matin, la veille de sa mort, chez le meilleur de nous, notre regretté Charles Asselineau, alors rue de Savoie, et il lui avait demandé « sept sous » pour se rendre au cabinet de lecture où il avait sa coutume de travail.
» Asselineau, voyant, par le froid très rigoureux de ce matin de janvier — 18 degrés, — le pauvre ami vêtu seulement de son petit habit noir et — symptomatique ! — sans le paletot marron qu’il portait en manteau, les manches tombantes, évidemment engagé de la veille, puisque nous le lui voyions l’avantveille encore, Asselineau lui ouvrit aussitôt sa bourse. Gérard s’obstina à ne prendre que strictement les quelques centimes qu’il avait demandés. 11 était visiblement préoccupé, soucieux même, lui, l’immatériel, d’une placidité si imperturbable toujours par sa vie d’insouciance inouïe et de personnel abandon...
» Il dit « textuellement » à Charles :
« — Je ne sais ce qui va m’arriver, mais je suis » inquiet. Depuis plusieurs jours, je ne puis littéra-
» lement plus écrire une ligne. Je crains de ne pou- » voir plus rien produire... Je veux, encore une fois^ » essayer aujourd’hui... »
» Il alla essayer, en' effet, car il resta une grande partie de la journée attablé au cabinet de lecture, et il est à croire que son esprit, frappé de cette préoccupation de stérilité, ne lui fournit cette fois rien encore ; les petits feuillets de copie, raturés, qu’on trouva sur lui, avaient été écrits les jours précédents. Alors, insuffisamment vêtu, l’estomac à peu près vide, le cerveau grand ouvert aux chimères, il erra sans doute le soir et pendant cette nuit glaciale,, s’exaltant à mesure dans l’isolement et le silence de cette marche au hasard par les ruelles sans nom delà vieille cité qu’il savait mieux que personne, voyant plus distinctement à chaque pas , par la neige épaisse, le menaçant fantôme d’une vie désormais improductive et « sans dignité », — entendant l’appel, — jusqu’à ce qu'il s’arrêta court, pour en finir... — Et ses doigts engourdis attachèrent le lacet à ce quatrième barreau...
» Son corps était tiède encore lorsqu’au petit jour on le découvrit.
» Le cordon avec lequel il se pendit était, non, comme tu le dis, un cordon de tablier, mais un bout de lacet de corset, blanc, avec son ferret en cuivre, qu’il nous tirait volontiers de sa poche depuis une huitaine de jours, nous assurant que c'était « la
jarretière de madame de Longueville », — et il nous la développait avec des précautions respectueuses... Ullum magnum ingenium sine mixtura dementiæ : saint Augustin avait peut-être raison; mais qu’importe!...
(( Le hasard voulut que ce fût précisément un de nos anciens amis du collège Bourbon, le docteur Pau, mort il y a cinq ans, qui coupa le cordon. Pau se trouvait cette nuit-là chef du poste de la garde nationale à l’Hôtel de Ville. Il essaya, à plusieurs reprises, pendant près d'une heure^ de pratiquer l’insuftlation, et je n’ai pas été le seul à attribuer à cette tentative poussée héroïquement à l’excès, l’effroyable ulcère buccal dont le brave Pau souffrit plusieurs années, et qui faillit nous l’enlever avant l’heure : que l’honneur tardif lui soit fait ! — Dans son rapport, le docteur Pau atteste l’absence absolue de toutes violences sur le corps, ecchymoses par contusion ou compression, et il affirme le suicide, indiscutable suivant lui. Nombre de fois, il revint avec moi sur ce triste souvenir, m’établissant à nouveau les gages de sa conviction.
» Et qui eût eu intérêt à tuer cet inoffensif par excellence, cet innocent, ce pauvre parmi les pauvres? Et encore, pour cette besogne par trop vaine, qui eût été précisément rechercher au fond des poches de Gérard la fameuse jarretière de madame de Longueville ?
» L’objection, la seule objection à laquelle peu-
vent s’attacher quelques esprits, n’est que spécieuse : Gérard avait dû relever les jarrets pour que ses pieds ne portassent plus et ainsi rester suspendu. Mais on sait dans quel nombre de cas la médecine légale a constaté cette même énergie de volonté chez les strangulés volontaires. Et, de fait, était-ce bien à terre que la Mort pouvait saisir cet esprit ailé ?
» Aux constats de l’ordre physique affirmés par la science, réunis, mon cher Monselet, les appréciations et déductions morales, — plus motivées encore que, personnellement, il ne m’appartient ici de le dire, — la déposition sincère des amis qui eurent le plus de notre Gérard dans ses derniers jours; — considère le caractère de l’homme dans sa vie tout entière, et, dans le même pieux souvenir de respect ému et d’infinie compassion, conclus avec nous que Gérard de Nerval s’est tué, et qu’il s’est tué par honneur!
» Ne crois-tu pas cette fois la cause entendue?
» Ton
» Nadar.
Le droit de voler. — Uaius libri. — Ce qu’il faut à un journaliste. — La Lanterne. — Godille aérienne. — La chimère des chimères. — De La Landelle et Ponton d’Amécourt. — L’agitation de 1863. — Variation. — Fausse piste et vraie voie. — Le duc d’Argyle. — Ce qui a tué la direction des ballons. — Les bourrelets de l’enfance. — Etre le plus fort pour ne pas être battu, — Nef et bouée. — Amen !
Tous les journaux de toutes les opinions accueillent avec la meme bienveillance les notes qu’on leur adresse, pour peu que ces notes aient quelque intérêt pour le public, et surtout si c’est un fait. Cette même note, une fois publiée par l’un, est généralement reproduite par les autres, comme un son répercuté par une série d’échos.
Quelques bonnes gens, qui ont propension de nature à faire les malins, partent de là pour déclarer d’un air supérieur que tous les journaux sont le
même journal, sans réfléchir qu’il en doit être ainsi et qu’il serait regrettable qu’il en fût autrement.
Le premier devoir d’un journal bien fait est, en effet, de supposer d’abord que son lecteur ne lit uniquement que lui et n’en voit aucun autre, ce qui est bien souvent le cas. Il doit se préoccuper, avant tout, de son lecteur, et recueillir dans tous les autres journaux, au profit de ce lecteur unius tabulæ, — ayant droit à être choyé comme un ami qu’il est, — toute la somme des faits qui peuvent l’intéresser; de telle sorte qu’il retrouve l’essentiel et le substantiel de tous les journaux dans l’unique sien.
Mais la publication première ou la reproduction d’une note impose au journal une prudence toujours en éveil en même temps qu’une connaissance au moins élémentaire de toutes choses, ou à défaut un sentiment général des probabilités, un discernement pratique et rapide qui deviennent une vraie science.
Que la chose soit ou non commode, le journal, qui a charge d’esprits, ne doit jamais transmettre à son lecteur une chose erronée.
Il n’est pas d’erreur petite et rien n’est indifférent devant la Vérité. Encore est-il qu’ici, dans le cas présent que je vais dire, la moindre conséquence est.
pour quantité de gens autrement nombreux qu’on le •croirait, la perte sans retour du temps, du labeur, de l’argent, et, — pire! — de l’espoir...
Un très brave petit journal, qui en dit plus long qu’il ne paraît gros, la Lanterne donc nous contait, l’autre jour, qu’un aéronaute, inventeur d’une go- •dille aérienne, avait « paru » obtenir « quelques résultats » dans la direction d’un ballon.
Quoique ces « résultats » ne fussent annoncés -qu’en toute réserve, la Lanterne avait tort de parler là de « quelques résultats », — parce qu’il ne pouvait y avoir là de résultats : parce que la direction des ballons » (deux mots qui hurlent de se trouver ensemble), avec ou sans toutes les « godilles » du monde, est la plus chimérique de toutes les chimères; — et parce qu’il est pernicieux de faire naître ■ou d’entretenir dans les esprits faussés, — il n’en manque pas, — chez les irréfléchis et les ignorants présomptueux, qui abondent surtout par cette région-là, des espoirs irréalisables.
« There should be no endeavour luhere is no reasonnble hope » a dit Roscommon.
« Il ne doit pas y avoir d’espoir là où il n’y a pas -d’espérance raisonnable. »
Mais avons-nous donc en vain, pour rien, — rien du tout! — La Landelle et Ponton-d’Amécourt aussi, -cr ‘é dès 1863, cette « agitation », qui nous coûta per-
sonnellement si cher, au profit du principe absolument, exclusivement rationnel de Y Aviation ou du « Plus lourd que l'air? »
Est-ce donc vainement que nous aurons vu, qu’ils auront tous vu défiler dès le lendemain de la première montgolfière d’Annonay, en 1783, la lamentable et dérisoire série des prétendus directeurs de ballons, jusqu’au scandale de l’ingénieur Dupuy de Dôme en 1870, jusqu’à la « godille » d’hier et au nouveau poisson volant de demain, — et tous ces trésors d’argent, de labeur et quelquefois d’intelligence, perdus et se perdant encore et toujours dans le même gouffre décevant?
Est-ce donc vainement que les vrais savants, les plus illustres comme les plus humbles, les Babinet, les Marey, les Paucton, les Huber, les Merween, les Tollin, Barrai, Emm. Liais, Béléguic, Franchot, Pline, du Temple, de Lucy, lord Carlingford, Louis Grandeau, Sanson, Teleschef, Gayley, Landur, Van Monckhoven, Garapon, etc., ont affirmé et démontré la fausse piste et la vraie voie; — que d’un bout du monde à l’autre, tout ce qui sait regarder et voir, tout ce qui observe, tout ce qui réfléchit, pense et conclut, a prononcé sans arrêt, — et qu’entre autres un homme qui, quoique ministre de la Reine pour la marine et les colonies, est un véritable sa-
vant,le duc d’Argyle, a créé dans le Royaurae-Unî une Société d' encouragement pour l'Aviation sur les mêmes principes que celle créée par nous-même ici, en 1863?
Puisqu’il est encore nécessaire, et que cette grande question, — éternellement à l’ordre du jour humain jusqu’à solution parfaite, — demande encore à être posée dans ses termes exacts, ce qui est la moitié de la solution pour tout problème et surtout celui-ci, — répétons donc une fois encore l’A B G de notre bréviaire, les quelques axiomes incontestablement établis, principes immutables qui peuvent préserver contre eux-mêmes les rêveurs de poissons volants.
— Ce qui a tué depuis quatre-vingts ans passés qu’on la cherche la direction des ballons, c’est les ballons.
— Les ballons ne sont à la navigation aérienne proprement dite que les bourrelets de l’enfance.
— La sublime et exécrable découverte des Montgolfier a retardé de cent ans la navigation aérienne.
— Le principe en vertu duquel le ballon s’enlève est précisément celui qui lui défend à tout jamais de se diriger.
— L’insecte et l’oiseau sont spécifiquement plus
lourds, plus denses que Fair, et c’est là seulement pourquoi ils se dirigent dans Fair.
— Pour commander à Fair au lieu de lui servir de jouet, il faut s’appuyer sur Fair et non servir d’appui à Fair.
— L’air qui renverse les murailles, déracine les arbres centenaires et fait remonter par le navire les plus impétueux courants, fournit bien au-delà de l’appui nécessaire. Demandez aux ballons en traînage...
— Vouloir lutter contre Fair en étant plus léger, c’est-à-dire plus faible que Fair, c’est folie, parce que, en tous ordres de choses, il faut être le plus fort pour ne pas être battu.
— Plus on aura de poids, mieux on naviguera dans Fair.
— Le ballon n’a jamais été, il n’est pas et il ne sera jamais une nef. Né bouée, il crèvera bouée.
Amen !
— Mais combien de fois faudra-t-il le redire encore ?...
« Mon cher Scholl,
» Tu as tout l’esprit qu’il faut pour aimer les bêtes, et tu vaux encore parce que tu comprends, soutiens -et défends ceux que François de Sales appelait « nos frères inférieurs ». Donne donc ici un coup de marfleau de plus, puisqu’on nous a dit, — et nous le voyons de reste, — qu’une Vérité est un coin qui n'entre qu’à force d'être frappé.
» Il est trop acquis que l’homme est le plus féroce «de tous les animaux. L’animal qui a faim , tue ; l’homme tue sans besoin de se nourrir. Tu n’as pas -oublié cette légende profonde de notre Randon, un philosophe ami des bêtes, lui aussi, comme tous les philosophes , et qui s’est fait si substantiellement leur avocat dans son OEuvre qui restera : V Esprit des Bêtes. — Un voyageur s’arrête, effaré à la vue d’un lion rencontré dans les rochers : « — Passe ton chemin tranquille, lui dit le lion. J'ai déjeuné ! »
» L’Homme, au-dessous du loup, massacre ses semblables, — et ce n’est même pas pour les manger !
» Dans cette universelle fureur de l’homme, l’Anglais au moins paye sur lui-même son tribut à la férocité humaine. Ses boxeurs sont atroces. Mais ses cochers et charretiers ont le premier bon sens pratique de ménager, de respecter l’animal qui est leur plus précieux outil. Ils en sont même venus à l’aimer. J’ai vu une fois, à Londres, une série de trois grandes chromo-lithographies : — my wife, — my dog,
— my horse ; — sans avoir pensé à demander lequel des trois : — 7non cheval, — mon chien, — ma femme^
— l’Anglais accrochait le premier au mur, à la place d’honneur.
» Chez nous, dans ce Paris qui s’affirme être le centre du monde civilisé, il n’est pas de jour, pas d’heure — lequel des lecteurs de cette page me démentira ? — où les passants ne soient indignés par le spectacle de mauvais traitements, d’abominables cruautés contre le cheval, le plus précieux et aussi le plus doux, le plus soumis allié de notre labeur, puisque « le Créateur » lui a refusé même la voix qui proteste, se plaint ou implore.
On entend, sous les coups de la boite ferrée Sonner le ventre nu du pauvre être muet...
dit le Poète des Poètes dans son immense pitié, par un frisson d’horreur.
» La loi Grammont n’existe pas plus chez nous que la loi contre l’ivresse. Les agents chargés de les
faire respecter avaient été habitués à des besognes différentes de ceci. Ils ont gardé la tradition et ils ont des préoccupations autres. Les deux lois n’étaient pas « dans le mouvement», comme on dit; à peine promulguées, elles étaient aussitôt frappées de désuétude, comme ces fruits avortés qui vainement s’obstinent à pousser sur l’arbre mourant.
» Ivrognerie, brutalité, ce n’est là, en effet, que des phénomènes partiels et consécutifs : le mal, le vrai mal, est à prendre ailleurs, de bien plus loin et de bien plus haut comme de bien plus bas, — autrement général, intense et profond...
» J’avais d’abord tâché, pour ma part d’individu, d’agir ici au mieux ou au moins mal. Je m’étais fait inscrire parmi les membres de la Société protectrice des animaux. Je dus faire constater en ce temps-là trois contraventions, dont deux très graves, et une fois combattre seul pugnis et calcibus toute une équipe de charretiers et de maçons dans la rue Moncey. Cette affaire avait été assez grosse pour qu’il y eût eu quatre arrestations maintenues, procès-verbal au commissariat, etc., etc. — Mais de celle-ci non plus que des trois autres, je n’eus jamais vent d’une nouvelle.
» C’est là décidément trop menu fretin. Polices et autres contre-polices, ainsi que tribunaux, ont bien d’autres chats à fouetter.
» J’avoue que ça m’avait un instant découragé et
que, n’y pouvant rien, j’en arrivais presque à me détourner pour ne pas voir l’horrible, semblable à ces « indifférents » que Dante punit en les reléguant dans son pire enfer. — L’autre jour pourtant, rue Royale, devant une foule indignée, un cocher assommait le cheval de sa Compagnie à coups du manche de son fouet brisé, tant et tant que le cheval finit par jeter bas voiture et cocher, — lequel malheureusement s’en releva indemne. — Sur quoi, un agent prit le numéro de la voiture, à l’usage de son rapport d’ordre, et s’en tenant là , tranquillement renvoya le cocher achever l’animal un peu plus loin.
» Je crus devoir alors invoquer l’assistance d’une personne présente et requérir l’agent de conduire le cocher au poste, ce qui, sans l’ombre d’empressement d’ailleurs, fut exécuté par le requis.
» Au poste, le brigadier, un jeune homme, nous reçut très froidement, mon cotémoin et moi, prit le numéro du cocher [qui avait en sa poche de précaution d'autres numéros que le sien...)^ ne nous demanda aucune déposition ni signature, — nos noms, tout juste, — et congédia tout le monde.
)) Sur mon observation que s’il ne faisait arrêter le cocher, il devenait moralement responsable de la vengeance que celui-ci allait exercer sur la bête en l’achevant, le brigadier répondit qu’il n’y pouvait rien, l’homme n’étant pas « en état de rébellion ». Il consentit pourtant à venir constater les coups de
bâton dont les flancs et la croupe de l’animal étaient zébrés, — et je dus partir en me reprochant d’avoir procuré des tortures de plus à la pauvre bête que je voulais protéger...
» Et je sais d’avance que de cette plainte n° 5 il ne résultera rien de plus que de mes quatre plaintes premières...
» Que faire à cela ? Et comme nous voilà loin de cette généreuse illusion de mon vieil ami, le dernier des Soyecourt, qui écrivait dans la belle langue des Saint-Simon et des Labruyère, ces lignes éloquentes et si profondément humaines, à l’apparition de la loi Grammont :
« On en est enfin venu à ne plus regarder comme » insignifiante la cruauté envers les animaux qui » m’a toujours semblé un très dangereux apprentis- » sage de la cruauté envers les hommes.
» La compassion est-elle si limitée dans notre âme » qu’il ne puisse s’en trouver pour tout ce qui souf- » fre ? N’est-ce pas au contraire, un de ces fonds » dont plus on dépense, plus on en est riche? »
» Mon bon Soyecourt étant mort et la loi Grammont enterrée aussitôt née, résumons-nous.
» Quand la police est indifférente au plaignant, hostile presque, quand le tribunal est muet et que
le juge dort, nous reste-t-il donc , en unique ressource pour échapper à l’intolérable et en finir avec des réclamations vaines, dérisoires et décourageantes, à revenir au selft act des sociétés primitives et en sommes-nous réduits à nous faire à nous-mêmes sur place cette justice sommaire qui nous est si obstinément refusée? Ou bien, à défaut du vrai, du grand remède capital qui nous fera encore longtemps défaut, n’y a-t-il pas là au moins quelque topique ? En Angleterre, les membres de la Société protectrice n’ont-ils pas des pouvoirs plus efficaces que chez nous, et ne devons-nous pas ici les imiter, seulement pour arrêter en ce que nous pouvons une barbarie sans frein ni ün, une démoralisation et un scandale public permanents ?
» J’ai désespéré des agents, j’ai désespéré de la Loi, j’ai désespéré de la Société protectrice ; mais je sens trop en moi que si j’ai désespéré des juges, il m’est, il me sera toujours impossible de désespérer de LA Justice.
» Et toi de même, je le sais bien...
» — Alors, crie aussi !...
» Ton