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Quelques pourquoi.
— Pourquoi tant de gens, qui ne savent pas conduire leurs affaires propres, ont-ils la rage de se mettre en avant pour diriger les affaires des autres ?
— Pourquoi, lorsque tu ne payes ni mon boulanger ni mon boucher qui me servent, me fais-tu payer ton curé qui ne me sert point ?
— Pourquoi la mendicité est-elle un délit quand la charité est une vertu, et pourquoi honorer Tune qui n’existe plus si on proscrit l’autre ?
— Pourquoi les gardiens de la paix chargés d’arrêter les mendiants ne mettent-ils pas la main sur les députés qui se mendient à eux-mêmes leurs passes de chemins de fer ?
— Pourquoi les députés qui se mendient à euxmêmes leurs passes sur les chemins de fer, ont-ils négligé de s’allouer du même coup, et absolument
du même droit, la gratuité aux buffets des gares et le partage fraternel du tronc des garçons, — et à quand ces deux amendements?
— Pourquoi , lorsque pour avoir du feu je suis obligé d’user trois allumettes au lieu d’une , les hauts financiers, administrateurs du monopole des allumettes, qui profitent de ce vol éhonté et continu, ne sont-ils pas condamnés par nos juges correctionnels comme simples filous ou plutôt comme filous doubles ?
— Pourquoi tous les hauts administrateurs du P.-L.-M., n’ayant pas été guillotinés parce que M. Grévy n’aime pas ça et a raison, ne sont-ils pas au moins aux galères comme meurtriers préméditants, récidivistes et habituels, de par les économies homicides qu’ils réalisent sur nous à leur profit ?
— Pourquoi gardons-nous dans notre dictionnaire le mot responsabilité qui, déjà bien avant Bazaine, n’eut jamais de sens?
— Pourquoi notre langue française, que nous disons si riche, n’a-t-elle môme pas sur elle deux mots différents pour distinguer le vol de l’alouette du vol d’un foulard ?
— Pourquoi tant de gens qui ne conclueraient pas une affaire de quelques misérables sous sans une convention écrite, entrent-ils dans une colère bleue quand on leur parle de contrat impératif pour
la plus importante de toutes les transactions que nous ayons à conclure : — le mandat des députés qui décident de nos intérêts les plus graves ?
— Pourquoi les électeurs de l’Arbresle, qui étaient trop convaincus d’avoir un député, se trouvent-ils être aftligés d’un ambassadeur ? Et comment un gouvernement honnête peut-il s’entendre avec cet Andrieux pour frauder à la fois la morale et le trésor, grâce au vocable dolosif de « mission temporaire » ?
— Pourquoi feu Benjamin Rampai, qui légua quinze cent mille francs aux Sociétés coopératives ouvrières, attend-il depuis deux ans et demi dans le caveau provisoire le tombeau que nous lui devons ?
— Pourquoi Taylor, qui laissa des millions à nos Sociétés de Lettres et d’Arts, et qui, spécialement, fit des capitalistes avec les derniers personnages du Roman Comique ; pourquoi, — ô Goquelin, ami des Dieux ! — -notre bienfaiteur n’a-t-il pas encore sa statue?
— Pourquoi M. Gambetta n’a-t-il pas comme toutes les autres femmes enceintes le goût des pommes vertes et s’obstine-t-il tant à préférer les pommes cuites ?
— Pourquoi condamne-t-on à la prison le malheureux qui, une fois, par besoin, vole un pain, — et seulement à l’amende les épiciers, bouchers, boulangers, charbonniers et autres qui, pour augmenter
leur pécule, nous volent quotidiennement, systématiquement, sur qualités et quantités, — sans parler de la détestable corruption des domestiques par le « sou du franc », en lui-même et par ses conséquences ?
— Pourquoi la Loi est-elle chaque matin crossée du pied, visiblement, publiquement, par ces voleurs professionnels et consécutifs qui ne laissent même pas coller sur leurs cavernes l’affiche de leur condamnation, ou, à peine collée ou toute fraîche, l’arrachent eux-mêmes devant l’afücheur souriant?
— Pourquoi une affiche de vente par l’État (contributions impayées, par exemple) ne coûte-t-elle, tous frais compris, que vingt-six francs quarante-deux centimes, — et pourquoi la même affiche de vente pour le même non-payement vis-à-vis d’un créancier quelconque, augmente-t-elle la dette du malheureux débiteur, incapable de payer le principal, d’un minimum brut de cent trente-cinq francs, lequel peut s’élever indéfiniment plus haut?
— Pourquoi, au commercial et au civil comme au contentieux public, l’huissier n’est-il pas un simple employé salarié, n’ayant aucun intérêt personnel à faire des frais, c’est-à-dire à augmenter le passif du débiteur ? [A retenir.)
— Pourquoi, en d’autres termes, nous conservons-nous si pieusement le parasitisme abominable et antihumain des huissiers, et payons-nous, aujour-
d’hui encore, notre part de leurs charges qu’ils achetèrent aux monarchies qui n’avaient jamais assez d’argent et en faisaient de tout ?
— Pourquoi la Société protectrice des animaux les protége-t-elle si peu, — et pourquoi notre société, qui invente des Sociétés protectrices d’animaux , n’est-elle pas, elle-même, protectrice des hommes ?
— Pourquoi nous entêtons-nous à marcher sur la tête, puisque nous voyons que ce n’est pas sain?
— Pourquoi dites-vous à ceux qui ne croient pas en Dieu : — Qui a créé tout? quand ils n’ont qu’à vous répondre : — Qui a créé Dieu?
— Pourquoi serait-il plus simple de créer la Nature que Dieu?
— Pourquoi remerciez-vous Dieu de vous avoir « créés et mis au monde », quand votre plus grand bonheur à tous serait de n’être pas nés?
— Pourquoi dites-vous le « Bon Dieu » et non le « Mauvais Dieu » de celui que vous croyez vous avoir créé les Lacenaires, les Tropmanns et les Napoléons?
— Pourquoi accordez-vous aux pires criminels le bienfait suprême de la mort, récompense toujours trop tardive pour l’honnête homme malheureux ?
— Pourquoi punit-on de pauvres diables qui se font passer pour sorciers, quand on en salarie qui se font forts de vous prouver qu’ils détiennent le bon Dieu dans un pain à cacheter?
— Pourquoi tout directeur de théâtre, exerçant • son industrie absolument au même titre et dans les mêmes conditions que tout autre industriel, raffineur, brasseur, carrossier, mercier, etc., est-il le seul parmi tous les autres industriels, ses pairs, à payer le Droit des pauvres? Et quand il succombe et fait faillite, — souvent de par ce seul Droit des pauvres — comment, au moins, ne restilue-t-on pas ce droit des pauvres à celui qui est devenu le plus pauvre de tous, ou même à ses créanciers?
— Pourquoi toujours est-ce les pauvres qui font l’aumône aux riches?
— Pourquoi, quand tous les jours se suivent et diffèrent, tous les ministères se suivent-ils et se ressemblent-ils ?
— Pourquoi la police des mœurs en a-t-elle si peu?
— Pourquoi les chemins de fer de banlieue font-ils payer plus cher le dimanche, seul jour que le travailleur ail pour respirer?
— Pourquoi payons-nous si cher des représentants qui ne font rien et un gouvernement qui ne fait pas grand’cbose, et ne payons-nous pas nos conseillers municipaux, les seuls de nos corps administratifs qui, réellement, travaillent et produisent ?
— Pourquoi s’étonner que la série des Gambetta et autres faiseurs ait tellement lassé, énervé et découragé l’espérance républicaine, qu’aux élections
municipales de dimanche dernier, les électeurs ne se soient même pas présentés?
— Pourquoi nos députés qui s’accordent des vacances et se font payer par nous comme s’ils travaillaient, ne sont-ils pas assimilés par un tribunal à l'ouvrier ou fournisseur quelconque qui trompe sur la quantité de marchandise livrée ? (Nous ne parlons pas de la qualité !)
— Pourquoi toutes les nations du monde civilisé étant d’accord surl’abolilion de l’esclavage, la nation française républicaine conserve-t-elle encore chez elle un clergé national ?
— Pourquoi l’ex-citoyen Andrieux qui aime tant les couleurs claires, craint-il si peu les taches ?
— Pourquoi l’Église et l'État, qui ne sont jamais d’accord, s’opposent-ils parallèlement tous deux à la loi du divorce faite pour les mauvais ménages ?
— Pourquoi tant de terrains vague^s dans Paris ne sont-ils pas expropriés et pourquoi les logements non loués par des propriétaires extra-usuriers ne payent-ils point l’impôt ?
— Pourquoi l'œuvre, très méritante, de « l’Hospitalité de Nuit » ne prend-elle pas ses patronesses chez mesdemoiselles X., Y., Z., qui s’en sont occupées toute leur vie ?
— Pourquoi l’empereur de Russie s’entête-t-il à se promener sur la dynamite, — quand il se promène, — au lieu de faire plaisir à ses sujets et à lui-même
premier, en renonçant à un métier dangereux et démodé ?
— Pourquoi me met-on pas fin, une bonne fois, à toutes les promesses dolosives des escrocs guérisseurs de cancers. Allemands, Moscovites et même François, et aux spécifiques non moins impudents qu’infaillibles que nous annoncent, chaque nouveau matin, nos apothicaires ?
— Pourquoi M. Tissandier, qui n’est pas une bête ni un aéronaute en chambre, s’entête-t-il à construire à grands frais un nouveau « poisson volant », qui ne volera pas plus que celui de M. Dupuy de Dôme, au lieu de s’adresser droit au « plus lourd que l’air », qui seul résoudra logiquement la grande question?
— Et pourquoi, comme a dit un ancien, le feu fait-il fondre le beurre et durcir les œufs ?
Demander la réponse aux omelettes.
YIII
Où Guibollard demande un ministère. — Place de la Madeleine.
— Bismarck nous guette! — Un « gobeur ». — Économisons!
— Guibollard honnête. — Je veux être préfet! — Mangeons notre soupe. — La manière de traiter les ministres comme ils le méritent. — Trop de gouvernement. — Une aberration d’optique. — Frédéric Soulié. — Les cautères du petit Béraud.
Guibollard m’aperçut hier sur le boulevard — et, fondant sur moi :
— Quelles nouvelles?... m’a-t-il demandé.
— Merci, mon bon Guibollard, je ne vais pas mal.
— Je ne vous parle pas de votre santé. Avons-nous un cabinet?
— Vous en avez meme plusieurs, très confortables, place de la Madeleine, au bout du marché aux fleurs; et on vous en construit encore, de tout neufs, de l’autre côté de la place....
— Tâchez donc une fois d’être sérieux. Ce n’est
pas l’heure de plaisanter. — Savez-vous si nous avons enfin ce soir un ministère?
— Qu’est-ce que ça vous fait, Guibollard?
— Comment, ce que ça me fait? Nous trouver ainsi sans ministère, en plein milieu de la crise d’Orient, quand l’Angleterre prend l’Égypte sans nous, au moment où Bismarck nous guette ! Vous n’êtes donc pas Français ?
Je regardai Guibollard. Il était sincère et même tout pâle...
— Voyons, Guibollard, calmez-vous un peu!
— Que je me calme!... Prétendez-vous vous passer de ministres, par hasard?
— Tout de même, ô Guibollard !
— EL comment?
— En m’en passant.
— Vous riez toujours. Vous êtes un sceptique.
— Non, Guibollard; c’est vous qui êtes un « gobeur )).
— Un « gobeur » !
— Sans doute... — Vos ministres peuvent-ils faire autre chose que la volonté de la Chambre?
— Non.
— Eh bien ! puisque la Chambre n’a pas de volonté, quel besoin avez-vous de ministres ? Quand il lui en poussera une, des chefs de division seront
toujours plus que suffisants pour enregistrer ses ordres et donner des signatures. Ce sera déjà une première économie.
— Mais vous ne trouvez pas que c’est une honte pour un pays comme la France de n’avoir point de gouvernement ?
— Ce qui est la honte pour un pays, ô Guibollard ! c’est, tout au contraire, d’etre gouverné. — Gouverné par qui, d’abord? Qui donc a le droit de me gouverner, à cette heure-ci? Prétendriez-vous me gouverner, Guibollard, moi qui ai si bien la ferme prétention de ne vous gouverner jamais ? Et en quoi différez-vous sensiblement, Guibollard, de tous les incapables, vaniteux, farceurs et autres intrigants qui se disputent notre gouvernement, — si ce n’est que je vous ai toujours tenu pour honnête ?
— C’est égal ; il est triste de constater devant l’Europe que « nous n’avons plus d’hommes ».
— .T’attendais de vous cette parole neuve. — Mais, Guibollard que vous êtes , n’avoir plus de ces hommes qui, les uns après les autres, vous charrient régulièrement aux trous, ce serait le commencement de la sagesse. Moins vous aurez de ministres, plus vous vous épargnerez de bêtises. Contemplez derrière vous, mon ami, l’histoire de tous les peuples y compris le nôtre, et dites-moi combien vous trouverez de chefs d’État reconnus pour avoir conduit leur monture autrement que tout droit sur des catastro-
phes. Si VOUS m’en dénichez trois, je veux être préfet.
» Pourquoi vouloir toujours être « monté » par quelqu’un, et quand toutes nos générations antérieures 'ont donné leur effort et versé leur sang pour nous gagner le droit de faire et de manger notre soupe tout seuls, ne comprenez-vous pas que nous serions fous de réclamer des gens pour nous en empêcher, et que la vraie Maniéré de traiter les ministres comme ils le méritent est de ne pas avoir de ministres du tout.
— Ni de gouvernement non plus ?
— Ni de gouvernement non plus, je me suis fait l’honneur de vous le dire, dès lors qu’une administration suffît. On a toujours trop de gouvernement.
» Chez vous, dans votre maison, Guibollard, comment recevriez-vous le monsieur qui viendrait flairer votre pot-au-feu, choisir vos légumes, disposer de votre bourse, faire la part de votre argent de poche, tailler vos mouillettes, vous mettre en bisbille avec vos voisins, et par-dessus le marché aurait le toupet de vous appeler dédaigneusement « individualité sans mandat » ?
» Et cette intrusion que vous auriez le bon sens et le bon droit de ne pas admettre une seconde chez vous, par quelle aberration d’optique vous apparaîtelle nécessaire, indispensable à vos intérêts généraux qui ne sont rien autre chose que l’ensemble de
VOS intérêts privés? Et surtout de quel droit prétendre me conjuguer avec vous sous cette même férule, ce même fléau ?
» Il faudra pourtant bien vous y faire, mon bon Guibollard, à ne plus gaver de votre argent des faméliques qui vivent sur vous et qui ne vous font que du mal.
» Mais ce procédé d’élimination, si rationnel et si simple, vous apparaît encore invraisemblable, parce qu’on sent bien longtemps le lait qu’on a têté, et qu’on se déshabitue très difficilement d’avoir toujours marché sur la tête.
» C’est toujours la légende des cautères du petit Béraud.
— Quel petit Béraud, et quels cautères ?
— Voilà. Le père Béraud, qui était dans le temps un brave homme et encore directeur du théâtre de l’Ambigu, avait un cautère.
» La digne maman Béraud avait un cautère.
» Leur petit Béraud avait un cautère.
» Et Frédéric Soulié, qui était l’ami inséparable de la maison, avait un cautère.
» Si bien qu’un soir, le petit Béraud se trouvant par hasard dans la loge d’un monsieur Saint-Ernest
quelconque, premier rôle de l’endroit, ce Saint- Ernest, changeant de costume pour rentrer en scène, quitta devant le petit Béraud sa chemise.
» Et l’enfant poussa ce cri de stupéfaction et tout ensemble de commisération :
» — Tiens \ \\ Il n a pas de cautère ! ! !
— convaincu qu’il était qu’un cautère est partie essentielle, intégrante, de tout individu à l’état normal, quelque chose comme un membre, et que par conséquent tout un chacun, à l’état parfait, devait avoir son cautère dont il ne pouvait plus jamais se passer ; — tout comme vous-même tenez au vôtre, convaincu, ô Guihollard et Guibollard double ! que vous devez à perpétuité justifier dans vos papiers que vous ôtes muni de vos ministres et que vous ne pouvez sortir sans avoir votre cautère... — non! votre gouvernement sur vous...
Ma semaine. — Clôture de l’Exposition. — Ader et son téléphone. — Chœur des journaux. — Le cheval du prince Bibesco. — Madame Edmond Adam. — Le préfet Mahias. — Au département des Fines-Mouches. — Chez Victor Hugo. — Les Mùérables. — Encore madame Edmond Adam. — Le grand ministère. — La marche du débraillé. — Berlioz et Hervé. — Old England. — Où je prédis le téléphone. — Gougeard le marin. — Toujours madame Edmond Adam!
Dimanche. — Clôture de l’Exposition d’Électricité. — Avoir entendu dire plusieurs fois par plusieurs messieurs, l’im après l’autre, qui clignaient de l’œil d’un air très fin, que cette Exposition de l’Électricité était le triomphe de la Vapeur. — Attendre. — Mais c’est étonnant comme nous aimons répéter....
Y avoir été deux fois et n’y avoir rien vu du tout, parce que j’avais eu l’imprudence un instant — c’était encore plus bête la deuxième fois, — de fixer en entrant un de leurs globes, ce qui m’a rendu aveugle pour toute la soirée,
Très goûté, le merveilleux téléphone du sagace et modeste M. Ader, l’inventeur des rails mobiles. M. Ader est comme les Marey, les Monckhoven, de cette race d’hommes géniaux auxquels un Comité de Salut Public pourrait encore, comme au bon temps, « commander des découvertes ». Nos Hervé-Mangon d’aujourd’hui ne connaissent pas ça.
Il m’a paru s’inquiéter désormais fort peu de son téléphone : puisque c’est fait! — et il ne pense pour demain qu’à la navigation aérienne rationnelle, c’està-dire par le plus lourd que Vair.
C’est peut-être bien lui qui va nous la donner, et je ne serai pas fâché ce jour-là d’avoir même un peu attendu.
Chœur des journaux. — On nous assure que madame Edmond Adam est attendue prochainement à Paris, venant de son château de l’Abbaye-sur-Gif.
Lundi. — Causé assez longtemps hier au soir avec un très honnête homme qui dirige depuis vingt ans le service d’un de nos grands restaurants.
Il me racontait que pendant le siège, le prince Bibesco, aide de camp du macrocéphale Trochu, venait à cheval déjeuner là tous les matins. - Le « chasseur » — (pourquoi « chasseur », puis-
qu’il ne chasse pas?) — maintenait pendant ce temps le cheval.
Et quand notre cher Paris crevait de faim comme de froid, à l’heure où l’édile Ferry nous fabriquait notre pain avec de la paille, un peu de son et beaucoup de rognures de zinc, les passants s’arrêtaient, muets, devant les tas de crottin que le superbe cheval amoncelait devant la porte du restaurant, — somptuairement criblés de grains du froment le plus beau...
Chœur des journaux. — Nous apprenons qu’on commence à parler sérieusement du retour de madame Edmond Adam, qui délaisserait mercredi prochain son château de l’xAbbaye-sur-Gif pour revenir à Paris. •
Mardi. — J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans!...
Je l’ai connu jadis, quand nous étions tous deux, même lui, de bien petites gens, ce préfet de l’Isère, Mahias, qui vient de mourir à quarante-huit ans, l’âge tendre des préfets, après avoir été déjà successivement préfet d’Oran, sous-préfet de Saint-Denis et préfet du Cher. — Si jeune, et déjà si fonctionnaire !...
Il avait débuté comme secrétaire de V Avenir National sous l’excellent Peyrat, qui doit être bien surpris de se trouver sénaleur aujourd’hui.
D’après le décret Impérial qui régissait la presse en ces temps bénis, tout article, tout fait divers, fûtil d’une demi-ligne : « iS. M. VEmpereur est à Samt- Cloud » devaient rigoureusement être, chacun, signés. A YAvenir National, le jeune J. -B. Mahias était commis à ce soin et il signait, signait tout, rubis sur l’ongle, si bien que chaque numéro du journal était comme saupoudré de cette grêle de J. -B. Mahias.
Lorsque l’affreux Mahias, ivre de signatures... disait le Tam-Tam.
Mais ce bon Mahias ne faisait là que peloter en attendant partie. La hardiesse de ses convictions, son énergie personnelle l’avaient déjà désigné aux politiciens du lendemain comme un personnage futur de haute administration, car il était né natif du département des Fines-Mouches, au plein pays des malins qui savent vivre de leur opinion... — en un mot, une de ces personnes admirables devant lesquelles je demeure frappé d’une stupeur bestiale, — dans l’incapacité native où je me sens de les imiter...
La dernière fois que .je vis mon intrépide Mahias, ce fut à Bruxelles, chez Victor Hugo, le lendemain du banquet des Misérables.
Nous venions prendre congé, quelques-uns ensemble. Il y avait là, autant que je me rappelle, prêts à repartir pour la France ou forcés de rester,
Charles Hugo, Louis Blanc, Vacquerie, l’ami Garjat, etc., et, comme tout bon Français d’alors revenant sur Paris, chacun de nos rentrants était plus ou moins bondé sous sa veste de Châtiments et de Napoléon le Petit, avec lesquels on était si content de faire des heureux au retour.
C’était comme un devoir d’obligation pour tout citoyen repassant la frontière. On citait un malin — un spéculateur celui-là — qui avait eu l’ingéniosité d’introduire une invraisemblable quantité de Châtiments par expéditions successives dans des bustes en plâtre creux du Napoléon Cent Onze lui-même. — Je m’étais une fois, moi, sans spéculation, bien entendu, — payé la joie d’en faire passer deux cents, d’un coup, roulés dans la soie d’un ballon.
Moins avantageusement gréé cette fois pour la contrebande, je n’avais pu me glisser entre cuir et chair que trente-huit de ces petits bréviaires, dont je me trouvais bardé jusque dans mes bottes, — et je montrais à l’assistance comment j’avais disposé ma doublure — il fallait se défier ! — pour tromper l’œil des agents de police. — Hugo souriait...
« — Ohü! )) — s’écrie Mahias, tout concupiscent — et sincère, donc ! — « à Paris, tu ni en donneras un ? »
Chœur des journaux. — Nous ne nous expliquons pas que certains journaux aient cru pouvoir avancer
que madame Edmond Adam revenait mercredi de son château de l’Abbaye-sur-Gif.
Nous sommes en mesure d’affirmer que madame Edmond Adam n’a pas encore elle-même précisé la date de son retour, que nous avons, d’ailleurs, quelques raisons de croire très prochain.
Mercredi. — Beaucoup réfléchi aujourd’hui.
Le « Grand » ministère, décidément, m’interloque. Généralement, les nouveaux ministres, on les connaît trop ; mais ceux-là, on ne les connaît pas du tout. Et c’est comme dans une féerie, pour les invraisemblances : j’y trouve un ministre des cultes, qui n‘a pas de culte ! et c’est un Gambetta qui fixe les regards des deux hémisphères , et à qui un introducteur présente les ambassadeurs des grandes puissances, et il répond : — « Dites qu’ils m'attendent !... » — et du fin fond de nos vieux repaires du quartier latin, j’entends la grande marche triomphale du Débraillé. — Appelez-moi Berlioz et Hervé en collaboration !
Et cette Chambre ! ! ! Pourrie d’avocats ! Notre suffrage universel n’est pas près d’avoir fait ses dents... Il ne croit qu’à ceux qui braillent; il faut l’étourdir pour le tenir.
N’allons-nous pas en venir par l’expérience pratique à faire en politique ce que les homéopathes
ont fait en médecine : — renverser la proposition, c’est-à-dire ne prendre nos hommes d’État qu’àl’Institut des Sourds-Muets de Rodrigues Pereire. Moins ils parleront, moins ils mentiront.
Idée à piocher.
Chœur des journaux. — G’est décidément après-demain samedi prochain que madame Edmond Adam quitte son château de l’Abbaye-sur-Gif pour revenir à Paris. Nous tenons le fait d’un des familiers les plus assidus de ce salon-modèle, le sympathique M. Thalès de Milet.
Jeudi. — Vlan! dans l’œil! — Encore une de ces horribles voitures rouges carrées de l’Old England qui traînent lourdement leur encombrement par nos boulevards, comme des mères punaises de bois, bondées d’œufs. Seulement à l’œil elles puent.
Et dire que cet Andrieux, si infatué, n’aura pas même emporté la simple gloire d’avoir délivré la capitale du monde civilisé de ces écœurants charrois !
Il était pourtant si facile à un préfet de police qui avait précieusement conservé tout le personnel impérial, de provoquer l’etfarement d’un cheval ou deux à l’aspect de ces punaises démesurées, et, sur
le coup, de les interdire à jamais pour cause de sécurité de la voie publique.
Aujourd’hui, plus moyen : empunaisés à jamais !
Il ne sut faire pas même cela, l'impertinent ! — Ab ! commm je t’en flanquerais, moi, à la place d'es électeurs de l’Arbresle I...
Trouvé, en folâtrant, une espèce de pensée :
— Quel gouvernement aura donc un jour l'idée de se dire : — Tiens ! si nous nous avisions tout simplement d’être honnêtes ?...
Chœur des journaux. — Nous sommés autorisés à confirmer la nouvelle du retour à Paris de madame Edmond Adam, pour après-demain samedi.
Vendredi. — Je suis un peu contrarié...
Ceux de nos journaux qui n’ont pas tout à fait oublié leurs classiques, s’étaient rappelé tout à point que mon vieil ami Théophile Gautier et moi, sans nous être entendus, nous avions jadis prédit — scripta manent, — presque décrit le téléphone.
J’avais oublié, pour ma part, mon antique et précoce trouvaille, mais il ne m’était pas désagréable qu’on vînt me rappeler cette priorité qui dénotait en moi une dose de moyens peu commune, — et le
légitime hommage des populations avait naturellement un peu gonflé ma fierté naturelle.
Mais voici qu’ils viennent tout à l’heure de découvrir et de nous adjoindre, à mon bon Théo et à moi, un troisième prophète du téléphone, Cyrano de Bergerac. — Trois, ça devient trop, et ce n’est plus la peine...
Je suis un peu contrarié...
Chœur des journaux. — Ainsi que nous l’avons annoncé les premiers^ c’est bien samedi 26 qu’arrive à Paris madame Edmond Adam, de retour de son château de l’Abbaye-sur-Gif.
Samedi. — Oh ! mon cœur ! mon faible cœur !
Suis-je donc sur le point d’oublier tout et de me réconcilier ?
Je viens de lire une circulaire du nouveau ministre de la marine, un nommé Gougeard. Par cette circulaire, Gougeard nous fait assavoir qu’il a réintégré deux sous-officiers marins, que son prédécesseur, un joli coco, avait mis à pied — à cette heure-ci! — pour avoir suivi l’enterrement civil d’un parent ou ami.
Bien, cela, mon Gougeard ! — Mais en quelle drôle de langue est rédigée votre interminable tartine ! changez-moi vite ce matelot-là !
Trouvé encore cinq autres pensées, — et une petite :
— La bêtise des hommes peut se mesurer à leur méchanceté : mais le fond de vase de la bassesse humaine, nulle sonde ne saurait l’atteindre.
— Après la satisfaction d’avoir eu raison, je n’ai pas connu de jouissance plus douce que d’avouer qu’on a eu tort.
— L’amour est aveugle. Quand il y voit, ce n’est plus l’amour.
— Tout s’arrange dans la vie, ne fût-ce que par la mort.
— Tout se paye dans la vie, même les dettes.
(C’est embêtant, mais c’est comme ça !...)
Chœur des journaux. — On vient de tirer sur MADAME Edmond Adam!...
Reprise de la Jérusalem délivrée. — La chasse aux Kroumirs. — Pierre l’Ermite Philippard. — La cuirasse de Godefroy de Bouillon. — Sur un tablier de garçon. — Aux jardins d’Armide. — M. Agaga. — Herminie Naquet. — La gorge trop haute. — A la croix de Buustan. — Le clou! — Faute d’éclairage. — Courge sonore et velue. — Les impuissants. — Une éducation à faire. — Les Cancres. — Devant le défilé du troupeau. — L’Œil fatal et les Manches à balai. ~ Le Crime.
On s’était beaucoup étonné de la reprise du vieux mélodrame militaire et à spectacle la Jérusalem délivrée.
La pièce était tellement démodée qu’il a fallu la refondre et essayer de la rajeunir par des éléments nouveaux. Mais les ûcelles sont grosses comme des câbles; ce prologue, qui part pour la chasse aux Kroumirs, n’avait rien à faire avec la vraie pièce qui se passe tout entière à la Bourse ; — et d’abord
l’idée-mère défaire représenter Pierre l’Ermite par M. Philippart n’était rien moins qu’acceptable.
Ajoutons que les autres rôles ont été aussi médiocrement tenus.
Ferry, que nous serons toujours prêts à applaudir dans le comique-charge, son emploi, avec ses favoris monstres dont le seul aspect met le parterre en joie. Ferry eût dû comprendre que la cuirasse de Godefroy de Bouillon ne pouvait aller sur le tablier d'un garçon créé par la nature pour les servir. Le public aurait très volontiers laissé pour compte Renaud (Léon) dans les jardins d’Armide. Quant àFarre (Tancrède), il a été ce qu’il pouvait être, grotesque, et nous ne parlons que pour mémoire d’un débutant comique, M. Agaga, qui eût beaucoup mieux fait de rester chez lui.
Naquet, sous les voiles de la trop sensible Herminie, n’a eu qu’un facile succès de beauté, et, personnellement, nous persistons à trouver qu’il porte la* gorge un peu trop haut et d’une façon singulière.
L’acte de la Forêt, — à la Croix de Roustan, — était peut-être le mieux agencé et eût dû être « le clou » de la pièce ; mais bien que les brigands n’y manquent pas, — c’est une vraie bande! — on les apercevait insuffisamment delà salle. — Ce n’était pourtant pas faute d’éclairage.
Le plus invraisemblable, c'est encore le dénouement, qyand le premier rôle, resté jusque-là dans la coulisse, Gambetta, — cette « Courge sonore et velue », comme dit judicieusement M. Dumas fils, — vient crier à tous ces ahuris, empiergés dans la plus inextricable intrigue :
« — Prouvez que vous n’êtes pas impuissants! »
Et qu’immédiatement, les trois cent soixante-dixneuf comparses, pas un de moins, sautent sur leurs rasoirs et, sans hésiter, du coup, devant tout le public, — et des dames ! — se retranchent eux-mêmes le premier, le plus précieux attribut de ce sexe auquel ils doivent leurs pères.
Et dire que, grâce à l’unique intervention de « Courge sonore », cette détestable pièce, un vrai scandale, va peut-être quelque temps encore tenir l’affiche !
Jusqu’à quand ces vieux comédiens, jadis aimés du public, désormais au-dessous des débutants les plus infimes, gardent-ils donc le dernier reste de leur ancien prestige sur notre déplorable facilité, — et comment les supportons-nous ?
C’est devant celui-ci surtout qu’on se le demande.;.
On disait sous feu l’Empire que, malgré tout, il n’était à désespérer de rien, vu que, comme tout nouveau-né, le Suffrage universel avait son éducation à faire.
Je veux bien; mais je ne serai peut-être pas seul à trouver que nous commençons à nous faire vieux à attendre la lin de ses études, et notre suprême expression de la volonté populaire Unit par ressembler un peu trop aux « cancres » du collège que nous laissions derrière nous « doubler » toutes leurs classes.
Car c’est dans une véritable stupeur que nous contemplions hier le défilé du lamentable troupeau de ces trois cent soixante-dix-neuf, tous à la livrée de « Courge sonore », affolés par les émanations telluriques d’un sol qui n’est pas fait pour eux, se montant bestialement les uns sur les autres, comme à la porte des abattoirs, pour voter plus vite sous l’OEil fatal de leur maître: — hier paisibles habitants de nos vertes campagnes où nul ne fût venu les déranger de leur pacage, — et dont aujourd’hui pas un ne peut plus passer devant une maison honnête sans que de chaque halai le manche tremble, frémissant d’impatience à les reconduire...
— Sans parler, faute d’expressions, des renégats sans nom qui de l’aiguillon les poussent et semblent avoir pris à tâche jurée d’employer jusqu’à leur dernière minute à fomenter la haine, le dégoût, la dérision ou, — crime égal ! — l’indifférence, devant la République qui nous coûta si cher...
Ma semaine. — Le vieil avoué de Gambetta. — Sur le trépied de laPythonisse. — Trois jours, trois heures, trois secondes.— Ça pue! — Trop vite au trou. — Les pots-de-vin. — Les diamants delà couronne. — Vachette Chavetle. — Les maLins de la République et le vaisseau le MANgeur. — Armand Silvestre. — Tout casse, tout passe. — Après Desfossés, la culbute! — M. Waddington et Mustapha Kas Nadar. — M. Partarrieu Lafosse et M. Dauphin. — Un directeur du Mont-de-Piété sous la Commune. — M. Hérold. — Armand Barbés. — Deux monstres. — L’Accusateur public, nouveau journal.
Dimanche. — Le vieil avoué chez qui Gambetta faisait son stage avait coutume de dire :
« Ce garçon est sans pareil pour tout commencer, tout feu, tout flamme. Par malheur, il ne saura jamais rien finir. »
Si tu es encore de ce monde terrestre, vieil avoué, tu peux te flatter de n’avoir pas raté ton pronostic.
Gomme le vieil avoué de Gambetta, je me sentis,
dès le début de l’Empire, transporté sur le trépied de la pythonisse, et pendant dix-huit ans, tel que la Gassandre, à tout venant qui me riait au nez avec légitime supériorité, vu la « prospérité toujours croissante », j’avais la manie de répéter mon horoscope stéréotypé :
— « 1830 a duré trois jours, 1848 trois heures, la » fin de ceci ne prendra pas trois minutes. Ça dispa- » raîtra d’un coup comme dans la trappe de Robert » le Diable au cinquième acte. — Et il y aura des » flammes bleues pour montrer que 'ça pue !... »
L’événement m’a-t-il donné raison?...
Mais aujourd’hui Gambetta nous coupe à tous, vieux avoués ou autres, le métier de prophète. Ce diable d’homme court si vite au trou qu’on n’aura même pas le temps de l’y voir tomber, — et ce sera dommage.
Lundi. — Passé aujourd’hui devant le Ghampde-Mars. L’aspect est lamentable. Un ou deux squelettes de constructions géantes se dressent comme des carcasses de mastodontes antédiluviens, au milieu des terrains défoncés.
Une fois encore ils ont vendu pour rien à la vieille fonte, au vieux fer, au vieux plomb, au verre cassé, ces édifices qui nous avaient coûté si cher, dont la
permanence s’impose à une ville comme Paris, et que de toutes façons il nous faudra reconstruire à nouveau dans huit ans, à gros coups de millions, — pour les voir encore revendre quatre sous aux brocanteurs par nos mêmes honnêtes gens ou par d’autres.
Et ainsi de suite, jusqu’à la consommation des siècles, c’est-à-dire de notre bêtise.
Tirons d’ici ! Il y a par ces cloaques une odeur de pots de vin répandus, à vous asphyxier...
Mardi. — Soirée charmante hier, avec de vieux amis qui ont décidé de ne pas surenchérir aux diamants de la Couronne, parce qu’on nous en retarde par trop la vente.
Vachette (Ghavette), cet Henry Monnier réussi, l’inimitable auteur du Procès Pictompin, du Roi des gendres, du Guillotiné par persuasion et du Mariage de Michu, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, a chanté sa Redingote grise, dont je ne puis me rappeler que le commencement et la fin :
Les rois sont tous des 'orgueilleux Qui ne serchent que l’étiquette.
' Mes amis, est-on plus heureux Avec des rubis sur la tête? {bis.)
Poser une pareille question, même sans la bisser,
c’est la résoudre. — Au surplus, la conclusion répond au début :
Mais aujourd’hui, c’est son neveu Qui a hérité de sa gloire,
Celui qui y touch’rait un ch’veu S’rait rayé des pag’s de l’histoire, (bis.)
Mais l’actualité a son privilège et tous les suffrages de notre petite assemblée ont été pour le Chant patriotique dédié à M. Gambetta : Le Vaisseau le i/A/VoEUR, que le poète Armand Silvestre nous a chanté de sa pleine voix de ténor, à la Darcier, et qui sera demain sur tous les pianos bien pensants, pour être renvoyé par tous les échos de nos rues populaires :
Les marins de la République Montaient le vaisseau le MANgenvl
Mercredi. — Tout lasse, tout casse, tout passe.
L’explosion de colère publique soulevée par l’affaire des pseudo-Kroumirs, n’aura pas produit plus d’effet que l’exaspération déterminée chaque matin avec une régularité chronométrique par chaque nouvelle tuerie quotidienne des assassins récidivistes et patentés qui dirigent la ligne P.-L,-M. [Préparez Les Matelas !)
On s’était si fort irrité tout d’abord des scandales Tunisiens que chacun s’attendait à voir après M. Desfossés la culbute. Mais on a été subitement distrait et dévoyé par le touchant spectacle de M. Waddington bénissant publiquement — urbi et orbi — l’accouplement morganatique de notre digne consul avec madame Ellias ; puis par les allées et venues de cet impertinent Mustapha Kas Nadar — (qu’il y vienne!) — et surtout par le nez devenu proboscidien du procureur général Dauphin, déshonorant de toute son éloquence l’homme qu’il voulait défendre, de par cette maladresse professionnelle et traditionnelle qui fit jadis déclarer solennellement devant la Cour, par le procureur Partarrieu Lafosse, que son client Louis-Philippe, auteur de lettres reniées, était le dernier des gredins.
Et finalement, en dernier coup de théâtre, l’homme qu’on ne voit que de profil, toujours ferme en son propos comme l’empereur premier qu’il décalque, a renvoyé son mameluck Roustan en Tunisie.
Quant à son autre ami M. Desfossés... — Attendez donc ? J’ai connu un certain Desfossés qui fut nommé directeur du Mont-de-Piété par la Commune ?... A fouiller.
Mais non; ce ne peut être le même. Notre Président du conseil ne saurait tendre à un vil communard sa main d’ami, de collaborateur, toute chaude
de l’étreinte de Galliffet, et nous faire encore prendre ça pour des prunes de Miribel.
Jeudi. — On peut incontestablement dire, sans rien diminuer de lui, que les obsèques civiles de M. Hérold auront été le plus grand de ses services publics. Le dernier acte, tout simple en lui-même, du préfet de la Seine, prend de la situation du testateur des proportions et détermine des conséquences qui commandent la gratitude à tout ami de la pensée libre.
Bien que toutes les défaillances de détail s’effacent devant le trait dernier, on demeure frappé de certaines contradictions où l’esprit se perd.
Ainsi, lorsque la République était dénommée « folie scélérate » par M. Thiers et Transnonisée en conséquence par ce même M. Thiers qui, naturellement, en devint le président quand elle fut, — s’il n’y eût eu que M. Hérold tel que nous l’avons connu pour nous la gagner de haute lutte en sacrifiant vingt fois pour elle sa vie, sa liberté, sa fortune, il ne sera pas absolument téméraire d’admettre hypothétiquement qu’Armand Barbés n’eût peut-être pas eu en main toutes les chances de se voir un jour préfet de la Seine.
Mais Barbés se trouva arriver premier, — et, par suite, M. Hérold put devenir préfet.
On se demande alors comment le préfet Hérold, qui fut assurément républicain, s’obstina à toujours refuser si aigrement une rue Armand Barbés à notre Conseil municipal qui la réclamait avec insistance, — tandis qu’il nous lègue pieusement la rue de Cotte, nom d’un général dont l’unique célébrité est d’être imprimé vif au livre immortel des Châtiments? ...
Vendredi. — Deux monstres, un homme et une femme, du nom de Lerouge, viennent d’être condamnés à huit mois de prison seulement, pour avoir longuement martyrisé un petit enfant. Comme toujours, les détails sont atroces...
Comme toujours, la justice est « satisfaite », selon l’étrange locution convenue.
Mais, comme toujours encore, au bout des huit mois accomplis, l’enfant sera remis aux griffes des deux monstres, — et quand on imagine ce qu’ils feront alors du pauvre petit, lé cœur se serre à vous étouffer...
Il y a là une question d’humanité poignante, qui s’impose à tous.
Mais, M. Gambetta et nos députés ont bien d’autres chats à fouetter avant de s’occuper de ces détails.
Samedi. — J’ai bien des fois rêvé de créer un Journal des Abus, que j’aurais appelé Y Accusateur Public — un beau titre! — maison commune, asile et refuge de jour ou de nuit, toujours ouvert à tous les écrasés, opprimés, indignés.
J’étais déjà bien sûr à l’avance de ne jamais chômer de copie...
yion Accusateur Public devait, conséquence inévitable, déterminer à bref délai la création d’un Ministère des Abus, de nécessité autrement urgente que notre nouveau Ministère des Beaux-Arts.
Mais comme notre premier et plus grand abus est toujours le Gouvernement lui-même, j’ai réfléchi que les gouvernements ne sont jamais disposés à se supprimer — non plus que les Sénats — et décidément je renonce à retirer mon Accusateur de l’eau
ou je l’ai laissé tomber.
L’histoire véridique d’Ali-Baba et des quarante voleurs. — Cent sept femmes et une petite. — Mon curé de Saint-Augustin.— Chiennes de cloches! — Sur des lames de rasoir. — Pommes de terre en robe de chambre. — Les bureaux arabes. — La pire des injures. — L’âne de la fable. — L’éternelle justice des choses. — Dans les jarres. — Autant de pots-de-vin.
Ali-Baba était im bonhomme fort riche et propriétaire de nombreux domaines éparpillés un peu partout, aux pays chauds.
Il vivait à sa manière. 11 avait cent sept femmes et une petite, et une religion qui n’était ni plus ni moins bête que toutes les autres, possédant normalement un paradis et un enfer, — et ses muftis faisaient bien moins de tapage à crier deux fois par jour du haut de leurs minarets que mon curé de Saint-x\ugustin qui m’assourdit jour et nuit avec ses chiennes de cloches.
Seulement, les gens de chez nous qui font leur salut en portant sous leur flanelle des petits morceaux de cuivre ou en buvant de l’eau de Lourdes, trouvaient fort ridicule qu’Ali-Baba prétendît gagner son paradis en marchant sur une lame de rasoir.
Gela était déjà intolérable et comme, surtout, les trésors d’Ali-Baba leur donnaient dans l’œil, nos quarante voleurs, qui étaient bien plus de quarante, avaient aux temps jadis, pris pour prétexte je ne sais quelle vieille querelle de Pompes funèbres, pour tomber tous ensemble et à plusieurs reprises sur Ali-Baba, lequel se défendit comme un beau diable. On appela ça les Croisades.
Ils laissèrent là nombre des leurs, et entre autres le roi Louis, un grand Saint qui branchait tous les braconniers et perçait d’un fer rouge la langue de ceux qui n’avaient pas sa façon de prononcer. Celui-là demanda de la cendre pour y mourir, comme un bon chrétien qu’il était, — et nos pommes de terre en robe de chambre.
En somme, Ali-Baba, qui était encore vert, avait
si bien reçu et étrillé nos quarante voleurs qu’ils se l’étaient tenu pour dit et n’y revenaient plus.
Mais sans le quitter de l’œil, vu son sac — auquel ils ne renonçaient point...
Aussi quand le bonhomme commença à baisser, prenant de l’âge, comme il piratait bien un peu par ci par là, histoire de ne pas se perdre la main — (mais qui n’a pas ses petits défauts? ) — il s’y ht prendre un jour, et nos gens entrèrent chez lui par une de ses portes qui s’appelait Alger.
Ce fut un mauvais jour pour Ali-Baba et le déchaînement d’un vrai brigandage.
Le pauvre Ali-Baba fut pillé et houspillé à outrance. Plus féroces et sauvages que le vaincu qu’ils appelaient barbare, ils inventèrent à son usage et à leur profit cette atrocité qui s’appela les bureaux arabes, et les chefs de ces bandits rançonnaient^ volaient et assassinaient à sabre que veux-tu ? avec une scélératesse et une cruauté qui arrachaient les larmes des yeux.
Et quand il réclamait on faisait mine de broncher, étant en somme chez lui et dans la Justice, c’étaient des tueries en masse ; — et, par-dessus le marché,
ils le traitaient — ce qui est, comme chacun
sait, la pire des injures chez tous les civilisés.
Mais ce n’était pas tout encore.
Pendant que nos brigands armés tenaient sous eux en Algérie Ali-Baba étranglé, les autres voleurs dits civils et toute la canaille des flibustiers, escrocs et filous, faiseurs, bricoleurs, courtiers et autres diplomates, s’étaient insinués dans les domaines voisins, Égypte, Tunisie, etc., achevant ces malheureux pays et rapinant tout ce qu’ils avaient sous la main, — exploitant l’Orient par l’Occident et même à la fin pour comble, l’Occident par l’Orient ; — si bien que le pauvre Ali-Baba, ruiné, assommé et méprisé même de ces gredins-là, en était parfois réduit à faire bande avec eux et à se voler lui-même, pour prendre au moins sa part de la proie qu’il était, — n’ayant plus pour se consoler, comme l’Ane de la fable, que l’espoir de voir bientôt ses larrons s’entr’égorger euxmêmes.
Ce qui va tout à l’heure advenir, de par l’éternelle Justice des Choses...
Et comme un jour il disait en soupirant à son fidèle grand-visir, — qui n’avait pas précisément gardé, lui non plus, sa virginité des « bonne main », commissions et autres pourboire :
— Ah I si j’avais eu l’esprit de mon grand-oncle, le premier des Ali-Baba, j’aurais fait comme lui, et j’aurais fourré tous mes voleurs dans des grandes cruches de grès I
— Hélas ! Seigneur, lui répondit le fidèle Giafar, ils en auraient fait autant de pots de vin, et vous n’auriez pas été plus avancé !
Henri Giflard. ~ 1870, 1793. — Une maîtresse à entretenir. — Qui ne finit jamais bien? — Plus léger que l’air. — Schisme complet. — Un faux Carnot. — Le pacte avec la surprise. — Nos pères de 93. — A l’américaine. — D’urgence! — Bretagne ou Normandie. — Bon voyage, monsieur! — Le cavalier de la Chimère. — Coutelle et Conté. — Quatorze et une, quinze. — L’armée de Saint-Domingue. — Décrétons la Victoire !
... Henri Giffard, qui vient de mourir, fut plus heureux que bien d’autres inventeurs; il avait su gagner sa bonne douzaine de millions avec l’unique découverte de son injecteur tubulaire.
De cette fortune méritée qui lui tombait par flux annuel, il n’hésita pas à distraire deux ou trois millions pour l’aérostation. C’est bien. 11 est, quoique rarement, des maîtresses qu’il est noble d’entretenir, même quand on ne leur fait pas d’enfant. C’est Gitfard qui donna libéralement les fonds pour la construction des grands captifs de Londres,
Vienne, je crois, et Paris, qui eurent chacun des fins médiocres. (Mais qui ou quoi finit jamais bien?) — Celui de Londres, entre autres, rompit un soir ses liens et partit au repos, comme un écervelé.
Je garde le regret d’avoir été en désaccord parfait avec ce digne homme sur les deux seuls points où nous avions à nous rencontrer.
Il avait foi dans la Navigation aérienne, commej’y ai pleine foi moi-même, mais il s’obstinait à la demander au ballon plus léger que l'air.
J’étais et je reste convaincu, tout au contraire, que le ballon n’est pas une nef, mais une bouée, la légèreté spécifique de par laquelle le ballon s’enlève étant précisément ce qui lui défend à tout jamais de se diriger; et je n’ai ici qu’à regarder l’oiseau et l’insecte qui ne pourraient imposer leur vouloir aux courants s’ils n’avaient une densité supérieure.
La navigation aérienne se fera par la dynamique et la statique, abandonnant 'désormais l’aréostatique à son unique besogne : la météorologie. — Et, heureusement enfin, depuis des années déjà, sur ce point primordial, les meilleurs sont d’accord.
Donc, entre Giffard et moi, foi commune, mais schisme complet.
Est-ce pour cela et parce que les frères sont les pires ennemis, que Giffard me reçut h peu près comme un chien dans un jeu de quilles, la seule fois que j’allai le trouver?
C’était en 1870, au moment où l’Allemand arrivait sur Paris. ,
Je voulais, au moyen de l’aérostation militaire, rompre le pacte que notre faux Carnot, le macrocéphale Trochu avait signé avec la Surprise. Je pensais que, surtout obsidionalement, et combinée avec les deux sciences modernes, la photographie et l’électricité, l’aérostation militaire allait au moins nous garder chez nous, quand elle avait été si utile à nos pères de 93 qui allaient chez les autres h Fleurus, à Mons, devant Maubeuge, Franckenthal, Ehrenbreistein, etc., etc., depuis Sambre-et-Meuse et le Rhin jusqu’à l’armée du Danube...
Mais je n’avais pas de matériel; Gilfard possédait une flottille aérienne, — et il fallait, là, — faire soimême — à l’Américaine ; — car je m’étais déjà heurté, chez les ex-assermentés de l’Empire devenus le gouvernement du 4 Septembre, contre la résistance inerte mais implacable que je ne pus vaincre pendant les quatre mortels mois où, chaque jour, jusqu'à la dernière heure, je fus ^'urgence appelé sur trois points
extrêmes de la défense de Paris, par trois commandements différents !
J’allai donc frapper à la porte de Giffard, dans le quartier des Ghamps-Élysées , et lui indiquant en deux mots la grande et belle chose qu’il avait à faire, lui qui, possédant armement et écus, pouvait nous donner la victoire. — Je lui demandai en second lieu de vouloir bien m’agréer comme aide.
Pourquoi ne pas le dire? La gloire, la vraie gloire serait-elle à quelqu’un de nous indifférente, — et quand nous allions sauver la patrie, celui qui n’ambitionna jamais rien de ce qui tombe des gouvernements était-il téméraire en rêvant sa seconde part dans ce grand Honneur?
Giffard m’avait froidement accueilli, non moins froidement écouté ; glacialement il me répondit :
— J’avais, en effet, un ou deux ballons. Je les ai prêtés à X.., ou à Z... Je n’en ai plus...
— On en fera d’autres !
— ... mais surtout, je ne partage pas du tout vos espérances : je ne crois pas à la possibilité de vaincre. Et comme Paris va être investi sous deux ou trois jours, je vais profiter de ce qu’il ne l’est pas encore
pour aller attendre la fin de tout ceci sur quelque plage normande ou bretonne.
Mon beau rêve s’évanouissait... Je m’étais levé, — le cœur d’un gros !...
— Donc, bon voyage, monsieur! lui dis-je.
Je ne lui en voulus guère, je ne lui en veux plus du tout à cette heure ; mais il me causa bien certainement une des plus douloureuses déceptions que j’aie éprouvées de ma vie...
■ Mais comment garderais-je mauvais souvenir à celui qui fut si héroïquement brave quand nous le vîmes, en 1852, à l’Hippodrome, par l’ouragan déchaîné, s’enlever seul, — cavalier de la plus ter" rible des Chimères, — sur la machine à vapeur qu'il croyait devoir diriger son poisson-volant?
Et surtout comment ne pas se découvrir devant celui qui donne aujourd’hui le sain, le grand exemple en léguant directement à la Chose commune, — à tous représentés par l’État, — l’héritage de la grande fortune conquise par son labeur et son ingéniosité?
Qui d’ailleurs — puisque nous parlions de nos pères de 93, — eût pu remplacer à l’heure présente ces deux héros restés à peu près anonymes, Coutelle et Conté, Conté celui dont Guyton de Morveau disait ;
« Toutes les sciences dans la tête, tous les arts dans la main », et qui fit tout, depuis des télégraphes, des machines à frapper les monnaies, des moulins, des baromètres, des ballons, etc. — Conté, dont le génie sauva l’armée d’Égypte et qui nous a laissé jusqu’aux crayons avec lesquels nos enfants apprennent à dessiner et qui, seuls, nous gardent son nom.
Et les Gambetta, Favre et Simon, qui n’avaient à se laisser battre que par l’unique Prussien, eussent-ils eu jamais les épaules assez larges pour repousser et vaincre l’Europe entière coalisée, comme notre glorieux Comité de Salut Public qui, lorsque « tout manquait, comme dit Fourcroy, hommes, choses et temps », lançait parle monde les quatorze armées de notre grande République, — sans compter la quinzième, à Saint-Domingue, — commandait des découvertes à la Science qui s’empressait d’obéir, et décrétait la Victoire !...
Choses du jour. — Dumas contre Jacquet. — Où Lesueur en fonce Raphaël. — Le miel de l’Hymette. — Un nouveau droit de réponse. — Les chapeaux en faïence. — Le néo-Hammam. — On demande une parade. — Pain bénit! — Stephenson et sa première locomotive. — A bout portant. — Scribe, de Leuven et Dumanoir. — De la coupe aux lèvres. — Si je le ratais! — Au pied du mur. — Le coffre-fort de Gérôme et le peigne d’Emile Augier.
L’affaire Jacquet-Dumas ou Dumas-Jacquet reprend de plus belle. — Dumas envoie du papier timbré à Jacquet.
Je n’aime pas le papier timbré, d’abord parce qu’il donne à manger et à boire aux êtres nuisibles et non moins patentés qui s’appellent huissiers, — et qui vivent usurairement sur nous, uniquement en vertu des sommes versées par leurs devanciers aux monarchies antérieures pour la prorogation de leurs
charges de procureurs. — (A reprendre de plus près une autre fois.)
Dans l’espèce, comme ces gens-là disent, Jacquet avait fait, de son pinceau, le portrait de Dumas; Dumas, de sa plume, pouvait faire le portrait de Jacquet. — Dumas est portraitiste aussi et il a fait des portraits qu’on n’a pu oublier, — et que le pourtraicturé ne pouvait alors lui rendre...
Gomme chacun aura dit son mot en cette affaire, je ne voudrais pas me faire remarquer en omettant de donner le mien, — qui a l’avantage d’être tout à fait en dehors et à côté de la querelle Dumas-Jacquet et de leurs deux personnes.
Pensée : — Aux prix où nous payons le beurre à l’heure qu’il est, et aussi le pain de quatre livres, — faut-il donc qu’il ait plu dans quelques poches des flots d’or facile, pour que nous entendions couramment parler de 15, 25 et 50,000 francs donnés pour un morceau de papier peinturluré à l’eau dont un regard de soleil suffit pour dévorer la couleur?
Deuxième pensée {en supplément) : — Ces 15, 25 et 50,000 francs sont-ils bien toujours et réellement sincères, versés et reçus?... — La réclame s’est faite si maligne !
Paris n’est pas encore revenu de l’audacieuse et trop réussie tentative de ce Lesueur dont chaque
soir un nouveau papier à irnages, — mais un peu tardif ici, — accroît la funeste renommée.
Raphaël a eu deux manières. Lesueur n’a eu besoin que d’une seule pour décrocher l’immortalité, et l’opinion publique s’inquiète avec quelque justesse de cette popularité d’un seul coup si inopinément acquise à un homme hier inconnu, — telle, en ces temps, qu’elle le peut conduire à se présenter à la députation, ne fût-ce que sur l’arrondissement de Bondy, — et qu’au dix-huitième siècle, elle lui eût déjà valu au moins un poème sur le chantier. Le Lutrin prêtait moins. Nos Parnassiens ont-ils donc épuisé tout le miel de l’Hymette?
Si l’imagination recule avec épouvante en se représentant l’acte proprement dit de ce surprenant Lesueur, on ne reste pas moins effaré des conséquences de toute nature qui peuvent en résulter.
Le législateur « dans sa sagesse », comme on dit, admettra-t-il cette interprétation nouvelle du droit de réponse?
Les faïenciers vont-ils être soumis à la patente de • la chapellerie ?
Lesueur a-t-il pris brevet pour le nouveau système de douches de son néo-Hammam, — et, avant tout, le respectable corps de nos maîtres d’armes de la capitale, ému de ce coup inattendu, ne s’est-il pas
déjà réuni en un congrès d’urgence pour nous trouver bien vite une parade ?
J’ai naturellement, comme tout le monde, cherché, dans le Figaro du lendemain, un apaisement de mon esprit agité par ces divers problèmes.
Je n’y ai trouvé, pour tout potage, en tète du journal, qu’un article de l’ami Goppée, intitulé en grosses lettres ; PAIN BÉNIT!!!... — lequel n’avait bien évidemment aucun rapport avec nos légitimes préoccupations à tous.
Revenons à ce Lesueur.
Sans comparer en rien Lesueur à ces hardis pionniers, hommes providentiels qui défrichent les voies des civilisations nouvelles, il serait téméraire, tout au moins puéril, de lui marchander le titre de novateur.
D’autre part, si l’on considère que dans toutes les découvertes de nos siècles successifs l’esprit humain procède toujours du composé au simple, — si l’on se rappelle que, pour éviter de patiner sur le poli des rails, Stephenson avait adapté des pattes aux roues de sa première locomotive, il est à présupposer que Lesueur, qui aura certainement des imitateurs comme tout créateur d’école, perfectionnera ou devra se résoudre à voir perfectionner par d’autres sa stupéfiante invention.
Quoi de plus embryonnaire et barbare, en effet, quoi de plus incommode et même dangereux pour l’opérateur, que ce procédé à bout portant? N’est-il pas certain que, dès le premier essai acquis, chaque esprit sérieux a été traversé de l’idée élémentaire, pratique au premier degré, de n’opérer désormais, en ces sortes de rencontres, qu’à l’aide d’une manière de tige, — comme qui dirait un manche de poêle à crêpes ou à marrons ?
Notre pensée ne s’arrêtant plus et flottant encore dans ce domaine qui ne connaît pas délimités, nous arrivons par déduction naturelle à apprécier que Lesueur eut des collaborateurs comme Colomb ou Améric, ou Yespuce Colomb (j’ai un peu oublié ces délicatesses historiques). Mais Scribe, ce père de la collaboration, n’eût pas inventé celle-là, même avec Leuven et Dumanoir.
Quant à Clairville, devant cette explosion fulgurante et définitive de l’art moderne, on peut dire qu’il ne fit qu’effleurer la matière, et qu'il serait aujourd’hui plus que débordé.
Ainsi que dans toutes les grandes découvertes humaines, l’électricité;, la circulation d’Hervé (pas du Petit P\f,ust!), les mongoltières, sans parler du fil à couper le beurre, Lesueur n’a pas dû voir son procédé sortir d’un coup, comme Minerve tout armée du
cerveau de Jupiter; il a certainement passé parles nombreux tâtonnements qui, clans l’invention surtout, séparent la Coupe des Lèvres.
Ici la pensée accompagne l’inventeur, qu’elle le suive ou parfois le devance. On le voit transfiguré quand il est traversé du premier éclair de vérité, comme saint Paul sur la route de Damas; puis il exécute, mûrit son cas au soleil de la réflexion, — car ça ne s’improvise pas ! — et répète, répète bien des fois, avant de se décider à lancer irrévocablement devant la rampe sa pensée matérialisée.
Et même, après tant de répétitions, quelle émotion ! comme le cœur bat dans cette poitrine du trouveur, lorsque sur ce boulevard, il se dit, un pied levé, haletant, le bras tendu et visant : « — Si je le ratais...!!! »
Tel sous les grands chênes palpite le chasseur de papillons, le filet de gaze verte frémissant au-dessus d’un lépidoptère très rare...
Mais ces poétiques images ne sauraient nous empêcher plus longtemps de revenir au terre à terre, à cette prosaïque réalité qui s’appelle le Pied du Mur.
Et comme toute chose humaine a son mauvais et son bon côté, à cette heure où, au lieu d’une idée, on nous sert un assassinat par jour, — lorsque l’impuissance de M. Gamescasse atteint presque l’incapacité sidérale de l’ex-ciloyen Andrieux, aujourd’hui
promu Excellence pour rire, — n’est-il pas à redouter que de nouvelles bandes, s’armant de la science moderne contre cette société dont elles ont juré l’anéantissement, n’amoncellent dans les caveaux de quelque maison abandonnée de la rue aux Ours, des litres d’huile de ricin, des ballots de « calcined magnesia » et des tonneaux ^'Hunyady Janos : — toutes prêtes à charger jusqu’à la gueule leurs revolvers avec le nouveau picrate et à bourrer des bombes Orsini avec la néo-dynamite Lesueur?...
Quelle mine pour les nihilistes !...
Mais chassons ces tristes images!...
Quelques-uns de nos demi-dieux et simples grands hommes étaient réunis, dînant ensemble avec quelques autres quarts de célébrité.
On parlait au dessert des commencements souvent si difficiles pour l’artiste, et chacun racontait son histoire :
« — Moi, dit Gérôme, quand j’étais si jeune et si pauvre, je trouvai un jour chez un marchand debricà-brac une caisse en fer, une caisse où les gens qui ont de l’argent le serrent, avec des serrures. — .Te n’avais pas un centime à y déposer, bien trop sûr ; mais je me dis : Ça me portera peut-être bonheur
et ça m’en fera venir ! — J’achetai le colfre-fort, — et ça m’a réussi ! »
A côté de Gérôme, Emile Augier, qui comme chauve, rendrait ou plutôt ne rendrait pas des cheveux à Siraudin, — écoutait, rêvassant, — mais attentif...
Et je l’entendis qui se disait à lui-même, — comme marchant dans son rêve étoilé :
— Tiens!!! Je vais acheter un démêloir I...
A Sainte-Périne. — Bonne! — Du sucre aux fourmis. — Si on rencontre un cygne? — Un dompteur. — Tant mieux pour elles! — Désirons, n’attendons pas! — Le coup de la garenne. Les poules de Gavarni. — Un honoraire et des honoraires. — Les misérables. — Antagonisme. ~ Pauvreté n’est pas vice, mais crime!
Sainte-Périne, qui a fourni à Ghampfleury un titre charmant et j’espère aussi un bon livre que je n’ai pas lu, Sainte-Périne que le génie de Gounod a transfigurée dans son poème exquis de Philémon et Baucis, — Sainte-Périne est toujours le pays des amoureux. Espoirs muets, discrets soupirs, coquetteries et' rivalités, jalousies qui mordent au cœur, larmes furtives, tout et la plus jeune et la plus chaude des passions humaines, a persisté chez ces vieillards qui, jusqu’au delà du bout, descendent le fleuve du Tendre.
Une brave dame, pensionnaire du lieu, nous racontait tout cela, ajoutant :
— Oui, et encore assez souvent, nous avons chez nous des mariages. Mais jamais de naissances...
Bonne, et c’est bien son nom, à l’excellente créature, Donne qui pense toujours aux autres, gens ou bêtes, — Bonne qui se lève la nuit pour voir si on a mis de l’eau dans les sébilles, au cas où le vieux chat aurait soif, — Donne qui lâche les souris prises, ne veut pas que le jardinier fasse du mal aux taupes et va porter du sucre — en poudre ! — à la fourmilière qui dévaste le coin de nos poiriers, — Bonne déjeunait l’autre dimanche au restaurant avec son mari.
L’addition payée, celui-ci surprend Bonne qui, subrepticement, fourre dans sa poche les petits morceaux de pain restés sur la table :
— Es-tu folle ? Quelle idée va-t-on avoir de toi, à te voir faire une chose pareille ?
— Mais... répond Bonne, un peu interloquée, mais sans lâcher prise et glanant un dernier petit bout de croûton, — « si on rencontre un cygne? ... »
X..., le fameux dompteur d’animaux, est un brave homme qui ne pèse pas gros, une fois sorti de ses bêtes. Aussi, n'étant ni beau ni malin, il s’est résigné tout de suite à n’être pas aimé pour lui-même, et la
maîtresse d’acabit médiocre qu’il entretient et qu’il adore, lui mange-t-elle plus à elle seule par jour que toute sa ménagerie.
Cette « personne » disait l’autre jour, dans un moment d’épanchement :
— Assurément, je n’aime pas X..., parce que ces choses-là, ça ne se commande pas. Seulement, c’est un excellent homme, et il est très bon pour moi. Depuis trois ans que nous sommes ensemble, il me donne tout ce qu’il me faut, me comble de prévenances et va au-devant de tout ce que je peux désirer. Mais enfin, je ne l’aime pas. Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, — mais les femmes sont si drôles ! — quelqu’un qui arriverait là, en ce moment, me dire : — « X... vient d’être mangé tout à l’heure par son lion, » — eh bien, ça me ferait quelque chose!
On causait de ce gredin de V... et de sa famille :
— A-t-il des filles ?
— Non. Et c’est bien tant mieux pour elles !
Est-ce moi — ou un autre — qui ai dit ça :
— La femme doit se faire toujours désirer, mais jamais attendre !
Au Grand Prix :
— As-tu VU la grande Louise, comme elle est décatie ! En voilà une qui l’a reçu « le coup du lapin !»
— Du lapin I Si tu disais : de la garenne !
Le jardinier de Gavarni, au Point-du-Jour, n’aimait pas les poules qui grattent et biffent partout :
— Ne parlons pas de ces bêtes-là ! disait-il, ça ne trouve jamais rien de bien fait !
Contradictions de la langue française.
Nous disons :
Un honoraire : celui qui ne touche rien.
Des honoraires : ce qui se touche.
Arrangez-vous I
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Autre, — autrement grave.
Misérable : Selon le Dictionnaire de V Académie^ le pater familias de tous les dictionnaires et selon tous les autres lexiques, — Misérable [miser) : Celui qui est dans la peine, dans l’infortune, pauvre, digne de pitié. « — Son sort est misérable. — Une misérable condition. » — Ex. : Il n’y a que l’homme de misérable [Pascal). — Puis la peur de la mort sied mal aux misérables (Rotrou). — Il ne se faut jamais moquer des misérables [Lafont). — Le luxe corrompt tout, et le riche qui en jouit et le misérable qui le
convoite {J.- J. Rousseau). — La population des misérables croît avec leur misère [Ledru-Rollin).
Et, d’autre part, le même mot misérable, créé dans sa primitive acception pour signifier la pauvreté extrême, se trouve encore représenter non moins exactement la bassesse, l’infamie, la scélératesse. — Un misérable assassin. — Le misérable auteur d’un attentat. — Ex. : Des misérables qui n’aiment qu’euxmêmes [Voltaire). — Il y a d’illustres misérables qui regorgent d’honneurs et qui ont mérité vingt fois le bagne [Tout le monde). — Quoi de plus méprisable dans l’histoire des peuples que cet Empire qui naît dans le sang du guet-apens et meurt dans la boue de la déroute? [Ibid.)
Pour que le même mot soit ainsi indifféremment employé par nous pour représenter deux idées absolument opposées, — d’une part, ce qui est par-dessus tout digne de respect, de compassion et d’amour, — d’autre part ce qui doit au contraire inspirer le mépris et la haine, c’est-à-dire l’horreur, est-ce donc seulement le dictionnaire qui fourche ici — et le mot est-il le vrai coupable?
Ne traduit-il pas avec une fidélité perverse cette abominable et profonde pensée de notre société moderne, tout entière fondée sur l’antagonisme :
— Pauvreté n’est pas vice, mais crime!...
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Un prêtre assassin et les aliénistes. — Assassinat juridique. — La catégorie des déments. — Les incohérents. — Deux suicides.— Un professeur de septième. — Au tribunal de Melun. L’avocat improvisé. — Scélérat! — Le rosier de Marie. — Émile de Girardin. — Un exil honorable. — « ^4 bas la Déesse I » — Plus de respect! — Le cri de l’halluciné. — Le grand monsieur du Ministère. — En ce temps-là...
On vient de s’apercevoir — un peu tard — que le cerveau du meurtrier Menesclou était littéralement en bouillie lorsqu’il commit son crime, — c’està-dire que le dit Menesclou, absolument irresponsable, avait été judiciairement assassiné par nous...
Et cela m’a reporté à quelques années en arrière...
J’aurais vécu et je mourrais mal avec moi-même si j’avais eu l’irréparable malheur d’avoir fait partie
du jury qui envoya à l’échafaud l’abbé Verger, meurtrier de l’archevêque Sibour.
Les annales judiciaires, dont la lecture nous laisse tant de points d’interrogation terribles, ne nous donnent pas l’exemple d’un assassinat juridique mieux établi devant la conscience humaine, la Vérité et la Justice, et le plus sommaire des examens démontre au delà de l’évidence l’irresponsabilité du meurtrier.
Si l’abbé Verger, comme il arrive presque toujours dans le diagnostic des maladies mentales, échappe par quelques endroits à la catégorie des déments proprement dits (la monomanie pure et seule n’existant pour ainsi dire jamais), rien ne manquait là comme symptômes de l’incohérence la mieux établie : — ni l’exagération illimitée du sentiment personnel, ni l’absence complète du sentiment des probabilités, ni l’exaltation religieuse spéciale en un point, ni la dépravation native et naïve des instincts et des actes, ni l’emphase du verbe, ni la caractéristique manie d’écrire, ni la confiance dérisoire en des avenirs chimériques, ni les prodromes d’une vie agitée, ni les antécédents suicides de la famille, — ni enfin et surtout l’acte prémédité du meurtre final et son inanité absolue au point de vue même de la logique spéciale à ce misérable cerveau troublé.
Sa mère s’est suicidée en se jetant dans un puits; — son frère, dans la Seine.
A peine admis dans les ordres, après une adolescence calme et studieuse, mais sombre, taciturne et même déjà inquiétante pour quelques attentifs qui le voient de près, il entre par degrés dans un désordre d’idées et une agitation qui ne feront qu’augmenter jusqu’au meurtre conclusif.
D’abord professeur de septième au petit séminaire, il se révèle irascible avec les élèves et provoque avec eux des démêlés assez sérieux pour que plusieurs soient forcés de quitter la maison.
On le change. Il est nommé successivement desservant de plusieurs paroisses où il n’a qu’algarades, et ses supérieurs ne sont occupés qu’à le déplacer sans cesse, à Serris, Guercheville, Bailly-Garrois, etc., sans pouvoir découvrir la paroisse où cet agité trouvera enfin le calme.
Ainsi il entre un jour, par hasard, au palais de justice de Melun, où on juge un homme accusé d’empoisonnement sur sa femme, et qui fut con damné au bagne perpétuel.
Verger, — qui n’a jamais vu cet homme, qui ne
connaît rien de l’affaire, — intervient tout à coup au débat, prend parti pour l’accusé, injurie les témoins, les jurés, les juges, et se fait expulser violemment de l’audience.
Mais il ne s’en tiendra pas là et ne s’arrêtera plus; il écrit et publie des diatribes contre tout le monde et, jusque dans la chaire, les poursuit de ses outrages ; si bien qu’un mandat d’amener est lancé contre lui et que le vicaire général doit écrire au préfet de police que Verger est « un homme dangereux, à surveiller ».
Aussi, devant la Cour d’assises, quand il y comparaîtra pour lui-même. Verger ne négligera-t-il pas de traiter le grand vicaire témoin de « scélérat ».
Après une première suspension, l’interdiction contre lui prononcée. Verger vient à Paris, pousse sur l’Angleterre, on n’a jamais su pourquoi, en revient à peine parti, et apparaît un dimanche à la Madeleine, après la grand’messe, avec une pancarte en latin et français sur la poitrine, tendant son chapeau aux passants...
Il écrit, écrit à tout le monde : — à l’archevêque, pour lui demander « l’autorisation de se marier »...; — au directeur du Rosier de Marie, la lettre la plus violente qu’ait jamais écrite fou à lier et dans la quelle (30 nov. 56) l’idée de meurtre s'accuse déjà
explicitement; au pasteur Montandon une épître sans fin; — enfin à Émile de Girardin, avec qui il n’a aucune espèce de rapport, il écrit :
« Monsieur Girardin.
» En vérité, vous êtes bien le plus impertinent personnage que j’aie jamais rencontré, »
— ne l’ayant jamais connu, ni vu.
Et il écrit, il écrit toujours, au procureur dit impérial, à son substitut, au préfet de police, au secrétaire général de la préfecture, etc., etc., et ce n’est dans tous ses écrits qu’un débordement de divagations, d’injures, d’outrages, de diffamations ou de calomnies.
Ses poches en sont bondées et il y en entasse encore. On distingue dans ce fatras qu’il en veut au clergé d’avoir « inventé les tables tournantes et les loteries », et il est surtout exaspéré contre « l’immaculée conception ».
Après sa condamnation à mort, dans son dernier écrit, sa lettre suprême à celui qu’on appelait l’empereur, il demandera la commutation de sa peine en « un exil honorable »!...
Une fois ou deux, on l’arrête ; mais le savant docteur Lasseigne, appelé à l’examiner, déclare que Yerger n est pas fou... Sur quoi, on le relâche.
C’est en criant : — « A bas la Déesse!!! » qu’à l’église il frappe mortellement l’archevêque d’un couteau catalan.
« A BAS LA Déesse ! ! ! » — celui que le docteur Lasseigne a affirmé sain d’esprit !
Et il déclare n’avoir jamais eu aucun ressentiment personnel contre cet archevêque dont il avait même reçu des secours depuis son interdiction.
A l’audience, il affirme que « c’est l’inquisition papale qui l’a amené là ». Il outrage témoins, juges, dans un inimaginable débordement de divagations et il ne cesse de se tourner vers l’assistance qu’il invoque : « — Peuple! écoute cela! ))
L’avocat célèbre alors dans le parti bonapartiste, mais qui ne fut jamais à la hauteur de Lachaud « s’excuse » de la tâche qui lui a été « imposée » s’incline devant « les chefs éminents de la magistrature », parle du « deuil immense, de la douleur publique », accuse le « trouble profond du pays » — naturellement causé par « le respect et la soumission perdus ».
Il demande encore une fois pardon d’être là « malgré lui », et finalement, ne pouvant devant la Vérité aveuglante surtout ne pas en appeler à son essentiel,
unique et superlatif argument, il plaide, comme pour acquit, la démence.
Mais il ne réclame pas, il n’impose pas au jury, à la cour, l’examen de la science qui seule doit prononcer là sur ce misérable qui assassine les archevêques, en criant : « A bas la Déesse î » — sur le fou furieux dont la folie crie et hurle. Il s’en tient au précédent et unique rapport du docteur Lasseigne sans en exiger un autre, et il s’incline à l’avance devant le n’importe quoi qui va être fait.
Et quand, au paroxysme de sa fureur, le fou, l’archifou Verger est, sur l’ordre du président, entraîné -par les gendarmes et qu’il hurle une dernière fois à l’auditoire : « — Peuple! défends-moi! » — l’auditoire, affolé lui-même, se dresse et lui crie : « — Non! non! Assassin! Canaille!!!... »
On croit rêver, à toute cette barbarie, brute et sauvage, à travers laquelle vous poursuit le cri de l’halluciné : « A bas la Déesse !!!... »
Il y avait une explication — que j’eus...
Le gouvernement impérial voulait l’exécution de l’abbé Verger et l’avait décidée. — (Pourquoi ?)
Le « grand monsieur du ministère », alors bien
connu dans les journaux parisiens pour le joli métier qu’il faisait, était venu leur apporter à tous, jusqu’au Charivari et au Journal amusant (alors Journal pour rire) « l’inxitation » verbale comme toujours, mais on savait ce qu’elle signifiait... — de ne pas indiquer à leurs lecteurs l’hypothèse de la folie chez l’abbé Verger...
Et pourtant, grâce à mon vieil ami Philipon, un article parut, un seul ! plaidant énergiquement pour la Vérité et la Justice contre le plus monstrueux des homicides légaux.
Mais que firent donc alors tous nos médecins aliénistes, marchands de soupe médicants, dont le premier , élémentaire devoir comme médecins , comme hommes, était de se dresser devant l’échafaud, de revendiquer le malheureux qui leur appartenait, à eux seuls, et de l’arracher au bourreau qui n’avait pas droit sur lui ?
Je sais seulement que je me brouillai mortellement avec l’un d’eux, le plus célèbre peut-être, dont j’étais depuis des années l’ami, qui bondit de toute la profondeur de sa bassesse, éperdu de terreur, quand je lui parlai de « se compromettre » et à qui je ne pus pardonner son homicide lâcheté.
XYII