‹ Le monde, ou, On pataugeChapitre 9 sur 35 · LA FONTAINE · texte numérisé non relu

LA FONTAINE

C’est étonnant comme tout cela ressemble à ma fable : les Voleurs et V Ane !

l’esclave vindex

(prolétaire ici, fellah là-bas, serf toujours et partout, courbé sur son couteau qu’il aiguise.)

Ah ! tas de brigands ! toujours les mêmes, exploiteurs et meurtriers, quand sonnera-t-elle donc enfin l’heure où j’en finirai avec vous tous !...

Conseils aux hommes affaiblis. -- Pinçons notre voisine. — Où le daim devient chasseur. — La carpe noyée. — Maldonne.

— L’armée de l’Ordre. — Stratégie. — Éteignons le gaz! — Frontin. — Par le guichet. — Assommeurs patentés. — Royer-Collard. — Les journaux faisandés. — Abraham genuit Jacub. — Quid? — L’espèce bénigne. — La période de la fougue.

— Mettons du bois dans le poêle! — La confession d'un papa du siècle. — Comme un chien enragé! — Nos grands-pères.

Il se passe des choses d’uQ tel cocasse qu’on en pincerait volontiers sa voisine pour s’assurer qu’on est éveillé.

Tels que le comédien Bâche, ce Bourreau des Crânes au noble Jeu de Piquet, qui, croyant avoir trouvé « un Daim », tomba un jour sur un chasseur, — nos étudiants s’imaginent avoir aperçu sur le dos d’un monsieur qui se promène les écailles qu’ils ont sur leurs yeux propres. Naturellement et incontinent, ils s’empressent de déposer ce monsieur dans un bassin, convaincus qu’ils vont le voir nager.

Mais il se rencontre que le monsieur est privé de nageoires et qu’il s’en tient à boire un coup, — comme cette carpe apprivoisée de la Légende, qui suivait partout son maître et pensa une fois se noyer en traversant le ruisseau de la rue du Bac, chanté par madame de Staël.

Il y avait eu maldonne.

Le coup donc était simplement à refaire, — puisqu’il est convenu, paraît-il, dans celte jeunesse studieuse et méditative, qu’on doit flanquer à l’eau, d’urgence et sans l’ombre d’hésitation, toute personne qui ne vous a pas été présentée.

jf if.

Là-dessus, d’autre part, toute une armée se met en branle-bas de combat.

Je ne vous dis pas une bande, une horde ; non, je vous parle d’une véritable armée, régulière, avec son général et ses chefs hiérarchisés, avec son uniforme et ses armes, depuis le coup-de-poing à pointes d’acier et le revolver, jusqu’au gourdin et au sabre; armée de l’Ordre s’il en fût, par nous soldée pour nous casser les mandibules et nous disjointer « les spondyles du col » ; — armée que nous légua l’Em-

pire, comme un locataire malpropre laisse derrière lui ses punaises dans la boiserie.

Les chefs de cette armée s’assemblent et dressent leur plan de bataille avec une science stratégique qui eût été bien utile à nos généraux de 1870.

Tout a été prévu et combiné : rien n’y manquera. Les masses, savamment groupées, sont distribuées pour surprendre l’ennemi, l’envelopper et — SUR- TOUT! — notez cette prévoyante, paternelle sollicitude, — lui couper toute possibilité de retraite

Enfin, parangon de la logomachie ! le bataillon d’élite, la légion sacrée, la Garde qui doit donner la dernière et achever l’ennemi embusquée au poste d’honneur, éteint le gaz municipal, — et attend dans le noir

C’est le comble de l’embuscade, et Frontin, dans ses « Stratagemata », n’est plus qu’un enfant.

Au signal donné, — et bien entendu sans les sommations qu’impose la loi des rassemblements, mais qui, dans le cas présent, eussent rendu inutile tant d’art préliminaire, — ces cohortes se démasquent 'toutes d’un coup et, se concentrant en cercle, comme une trombe, enveloppent, frappent indistinc-

tement, renversent, broient tout ce qui se rencontre devant elles, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, passants inoffensifs, employés rentrant de leur travail, causeurs paisibles attablés devant les cafés.

Puis, s’exaspérant par leur furie même, à mesure du sang par eux versé, sabre nu contre des gens sans armes, ils se précipitent, sans autre mandat ni avis, dans les établissements publics, violent la propriété privée, brisent les glaces, cassent les tables et les sièges et assomment en toute aisance et facilité les consommateurs abasourdis de l’irruption.

Finalement, ces malfaiteurs arrêtent et entraînent avec force injures de goujats et nouveaux coups les gens massacrés par eux, — et à ceux qui demandent à se laver de leur sang qui coule, vous savez comment ils donnent de l’eau?

En leur crachant à la figure par un guichet!...

Mais il doit y avoir une justice en France comme partout, cette justice fût-elle même inamovible, — ce qui n’est d’ailleurs pas précisément le terme exact, puisque si vous ne pouvez mouvoir nos juges pour les faire reculer, ils sont toujours très movibles, et le prouvent, pour avancer.

Alors, vous vous dites : « — Voilà une bande de malandrins qui va faire un fier gibier pour la Cour d’assises ! Outre le trop juste châtiment en leurs per-

sonnes qu’ils n’ont pas volé, ils vont avoir à payer, eux et leurs chefs, un beau solde de dommages* intérêts aux gens qu’ils ont assommés ! »

Pas du tout !

Au lieu de passer parles assises, ces assommeurs professionnels et patentés ont déposé contre leurs propres assommés, et, haut la main, simplement avec une parole tombant de leur bouche pure, ils les ont fait bel et bien condamner à la prison et à l’amende par nos inamovibles de la Police correctionnelle.

Et parmi nos journaux avancés jusqu’à en être faisandés, les plus audacieux vont jusqu’à nous faire espérer, peut-être, la mise à pied d'un ou deux de ces dangereux garnements.

Mais pas, même là, un mot de vrai ! Gamescasse, superbe jusqu’au bout puisque Gambetta l’engendra, Gamescasse dément et couvre ses agents, — en attendant qui le couvre lui-même...

Devant ceci qui a été, qui est et qui fait mine de vouloir être quelque temps encore avec notre République conservatrice de tous les abus, de toutes les

déjections monarchiques et oligarchiques, polices impériales et autres inamovibilités, — quid?

Se laisser à perpétuité, gratuitement, sans rien faire, assommer par le premier gredin venu? — Ah! non ! ! !

J’appartiens personnellement et essentiellement à l’espèce bénigne de ceux dont on dit : « — il ne ferait pas de mal à un enfant ! » — (ce qui est un drôle de compliment). Encore ai-je laissé derrière moi la <( période de la fougue », n’étant plus tout à fait, m’assure-t-on, de la première jeunesse. Je ne suis donc pas homme à « mettre du bois dans le poêle », surtout quand ça chauffe suffisamment.

Mais, en ce qui me regarde, si je dois faire ici ma (( Confession d’un Papa du Siècle » et puisque nous n’avons bien décidément à compter sur personne que sur nous-mêmes pour nous protéger et défendre, — je n’hésiterais pas une seconde, de tout mon moi, à tuer — je dis : à tuer à bout portant, uomme un chien enragé, — toute nuisible brute qui, pour gagner son morceau de pain sale ou par amour simple de la brutalité, se permettrait de porter sur moi inoffensif sa patte immonde.

Et dans ce cas suprême de la légitime défense, imposée par le Droit naturel à la législation de tous les pays, je ne trouverais certainement pas, même parmi

tous les triés Dufaure, un seul juré pour me condamner autrement qu’à 16 fr. d’amende pour port d’arme prohibée.

C’est assurément, dans le cas présent et à venir, le seul conseil que nous auraient donné nos pères.

Et nos grands-pères, donc ! ! !

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La mort de Jean Wallon. — La lévite. — La Vie de Bohème. — Le moins fou. — Au café Momus. — Mürger, Pierre Dupont, J. de la Madelène, Baudelaire, Supersac, Léon Noël, Fauchery, Desbrosses. — Privât, d’où vient privations. — Schaunard. — Champfleûry. — De Banville. — Le dernier théologien. — La chimère. — Louis Veuillot et sa bête noire. — Un faux Wallon. — Vapereau ignorant. — A Berne. — Rendons témoignage!

Je le vois encore, quand nous étions jeunes, — sous son chapeau à bords larges, ses longs cheveux châtains peignés tout juste pour ne rien céder au vain désir de plaire, et flottant dans sa « lévite » roussâtre en drap bourru, ses bouquins vissés sous le bras, ses poches bondées de livres et brochures... — Bien tel accoutré et grimé que nous le rendit, à la pre mière de la Vie de Boh'eme , notre fête à tous ce soir-là, le comédien qui était censé représenter Jean Wallon dans le rôle du philosophe Colline, — lequel ne ressemblait pas du tout au vrai Jean Wallon,

parce que ce modèle-ci échappait à Mürger et que...

Mais ceci nous mènerait où nous n’avons pas à aller pour le moment.

Wallon était le moins fou certainement et le plus posé de cette bande de moineaux tapageurs que nous étions, tantôt par les allées du Luxembourg, tantôt par les escales du faubourg Saint-Jacques, la rue des Gordiers et celle dite Saint-Hyacinthe-Saint- Michel ; tantôt dans la petite rue des Prêtres-Saint- Germain-l’Auxerrois, au second étage de ce pauvre café Momus où, sobres par honnêteté, nous ne consommions jamais rien que son gaz et notre esthétique, chacun apportant sa bouteille. Oui, si pauvre café qu’il en mourut sous nous, — comme sont morts après lui ses meurtriers innocents : — Mürger, mort et qui proteste encore au cimetière Montmartre sous la mièvrerie niaise de la statuaire moderne, au lieu du grès rêvé par Préault et du lierre de xMarlotte ; — Pierre Dupont, mort ; — Jules de la Madelène, mort, sa tombe envahie par les herbes d’un cimetière de village où notre Wallon fut seul à l’enterrer; — Baudelaire, assurément le plus grand de tous dès que Théodore, notre maître lui-même, le dit, mort ; — Supersac, mort; — Léon Noël, mort; — Fauchery, mort, qui dort là-bas, sous la terre du Japon ; — Desbrosses que nous appelions Christ, mort ; tous ces gens-là s’aimant et se respectant, ainsi qu’ils valaient.

Puis ceux à côté, Desrois, le peintre, mort ; Alfred Vernet, mort ; Privât dit d’Anglemont ou d’Anglemont dit Privât, d’où est venu en tous cas « privations », mort...

Restent survivants derniers de cette Bohémerie, Schaunard, toujours successeur de son père en sa fabrique de jouets de la rue aux Ours; Gbampfleury, casé à Sèvres ; de Banville, plus vivant, plus étincelant, plus poète, plus jeune que jamais ; — et moi...

Mais d’abord, au nom de tout ce que vous pouvez croire, chassez ici bien loin de vous tout souvenir trompeur du philosophe Colline et du livre décevant de Mürger.

Jean Wallon représentait dans notre bande, où naturellement tout devait être représenté, une science morte : la Théologie. Il restera le dernier Théologien.

Croyant comme la Foi, sincère et naïf comme Tàme du petit enfant, honnête de toutes les honnêtetés, d’une 'compassion attendrie pour toute souffrance humaine comme nos sensibles de la fin du dix-huitième siècle, angéliquement doux et indulgent à tous, — mais ici obstiné et absolu jusqu’au sacrifice de lui-même, il a porté toute sa vie, sur ses solides épaules, la plus lourde et aussi la plus vaine des chimères : la réconciliation de l’Église primitive

avec la société moderne, — ce rêve à jamais de quelques âmes tendres...

Il a passé sa vie à fouiller avec acharnement sous lui-même dans son cercle tracé, à reprendre la besogne tombée des mains découragées des Lamennais et des Montalembert, à harceler, lutteur infatigable, les conciles, les miracles de la Salette et l’infaillibilité, depuis la bulle In cœna Domini jusqu’au Syllabus, et aussi l’hercule Veuillot dont il fut la bête noire, et qu’il appelait « la chenille du Vatican » ; — à l’affût et au guet perpétuel de l’ultramontanisme, entassant articles de revues sur brochures, brochures sur volumes, — et le Clergé de 89, et un College de Jésuites, et Jésus et les Jésuites, et Rome et la France, et Emmanuel, et les trois tomes parus, sur six, de V Histoire de V Église de France, etc., etc., etc. — Sans autre profit pour lui tangible que la sainte animadversion de quelques-uns, parfaitement inconnu d’ailleurs du gros public plus que désintéressé en ces matières, et dont le gros bon sens pressé fait tout de suite table nette de la casuistique même la plus essentielle de nos vieux gallicans, — pour ^ller droit au fond de la grande question.

Vapereau , le plus ignare des dictionnaires, ne connaît qu’un Wallon, celui qui fut ministre un jour et qui ne valait pas le dixième du nôtre.

Ce qui me touche surtout et ce que j’honore dans la vie de mon brave Wallon, ce n’est pas son labeur constant, son érudition inouïe, nécessairement encyclopédique comme toutes les éruditions spéciales ; ce n’est ni sa bienveillance générale, extrême, ni sa tendresse pour ses amis ; — c’est le dévouement à une cause, quelle que soit la cause, c’est l’abnégation personnelle, le sacrifice.

J’ai vu à Berne cet enthousiaste au cœur si aimant séparé depuis trois ans de sa chère et digne compagne « pour son OEuvre », et « pour son OEuvre » vivant là péniblement, tout seul, loin du chaud foyer par les brises glacées de la Yung Fraü.

J’avais d’abord cru, n’ayant jamais été bien au courant de ses besognes, que mon Wallon était venu fonder là une religion nouvelle.

— Tu t’es trompé du tout au tout, me répondit-il ; je travaillais au contraire à empêcher une nouvelle religion de se fonder.

Et comme on se retrouvait bien à l’aise et en communion fraternelle à côté de ce désintéressé, à planer dans un mépris des gens « pratiques », marchands de paroles, fabricants de bon dieux, fricoteurs, exploiteurs, politiciens et autres candidats !...

Dans cette maison de la rue Saint-Louis-en-l’Ile où son modeste ménage vivait au jour le jour depuis

trente ans, dans son cabinet de travail bondé, encombré, comme tout le logement, de livres et documents, — ma main tremble en ouvrant le petit cahier cartonné, encore tout neuf, où il a tracé aux dernières heures ses impressions dernières, — et je copie chez ce croyant ce testament de libre pensée :

« — Le besoin de se survivre est la plus subtile de nos vanités.

» — Il y a crime à donner aux autres de mauvaises paroles et de mauvais exemples.

» — Le prêtre doit être l’homme modèle, l’homme type ; — et le prêtre n’est ni citoyen, ni mari, ni père.

» — L’homme sans mémoire est un myope qui ne voit pas à deux pas derrière lui et qui est obligé de réapprendre chaque jour ce qu’il a appris la veille. La métaphysique rend myope.

» — Les positivistes ne sont que des infaillibilistes retournés.

» — La noblesse est bien morte. Il n’y a plus que des vanités héréditaires. »

Mais quoi de meilleur, de plus touchant, de plus U lui ') que cette vieille lettre que je retrouve au fond des cartons, et que le bon Wallon, toujours partant

au repos, m’écrivait à propos de notre cher Jules de la Madelène :

« Je travaille et je m’interromps tout à coup pour songer combien nous sommes injustes envers notre pauvre et saint ami La Madelène, dont le souvenir est toujours pour moi comme au premier jour. Toi qui l’as connu, qui as touché son âme, senti sa pureté, sa douceur, son élévation, sa nature d’ange, en un mot, ne pourrais-tu lui donner un souvenir ? Ne fût-ce que pour protester, une fois de plus, contre cette idée ridicule et inepte qu’on s’est faite de la Bohème de Mürger, contre laquelle il a lui-même senti le besoin de diriger la première préface. (D’un autre côté, je ne voudrais pas qu’il servît de repoussoir contre Mürger ; mais tu sauras délicatement faire la part à chacun.) Oui, La Madelène était un saint, et cependant un bohème par le décousu et l’imprévu de la vie. Il a payé intégralement ses dettes, même celles que les créanciers avaient oubliées et ne voulaient plus réclamer ; il les a recherchées, souvent avec difficulté, ét toutes acquittées. — Ce n’est là que le petit côté : mais, à cause de cela le plus sensible au vulgaire ; il y faut appuyer. — Que de qualités nobles et belles ! que de vertus avec cela ! Il nous a donné ses exemples ; nous lui devons notre témoignage ! Toute la vie est dans ces deux mots.. Faisons donc notre devoir... »

Repose en la paix de ta conscience, mon brave et cher vieux compagnon, toi qui eus en somme le meilleur lot, n’ayant jamais fait de mal à personne et — ne partant pas le dernier...

Pour le premier chagrin que j’aurais eu par toi, puisque je suis ici ton fossoyeur, je te retourne ta propre parole :

— Tu nous as donné tes exemples ; nous te rendons notre témoignage...

Ma semaine. — Faisons grand ! — La vareuse à pattes. — Gare à l’Allemand ! — Le comte Tolstoï. — Pourquoi tous les généraux sont-ils bêtes? — Alexandre Dumas. — Paul-Louis Courier, Stendhal et Alfred de Vigny. — L’Irlande venge l’Inde. — L’Antijuif, journal. — La langue verte. — Le président Gressier et mademoiselle Valtesse. — Le verbe gerber. — Du grave au doux. — Un capital entamé. — Les poésies de Berthelier. — Goquelin décoré. — N’achetez pas de cochon!

Dimanche. — Décidément, chacun se met à « faire Grand » dans le Grand ministère, et vous allez voir qu’il n’était que temps de fendre l’oreille au général Farre.

Le nouveau ministre de la guerre vient carrément de nous montrer ce qu’il pèse en nous octroyant le fruit de ses méditations et le résultat de ses veilles.

Désormais, la vareuse de nos soldats sera « à pattes », et le shako est remplacé par le képi mou.

Quant au plumet « joowr les corps qui ont cet orne-

ment » (sic), il s’adaptera au-dessus de la cocarde, « grâce » à une ouverture pratiquée « à cet effet ».

Vous croyez que c’est tout. Attendez !

Nos officiers de cavalerie auront désormais le droit de sortir le dimanche, à cheval, « en culotte et en bottes ».

Pour le coup, l’Allemand n’a qu’à bien se tenir!

Lundi. — Un Russe, M. le comte Tolstoï, vient précisément de publier un mémoire intéressant sur cette question de savoir bien précisément si le métier de général implique ou non la nécessité de capacité intellectuelle.

Le comte Tolstoï qui a ici quelque compétence étant, comme on dit, du « bâtiment », se prononce absolument pour la négative, avec force motifs au moins spécieux à l’appui.

On connaît d’autre part l’irrévérencieuse réponse d’Alexandre Dumas père à une dame qui lui demandait, un peu légèrement : « — pourquoi tous les généraux sont si bêtes? »

« — C’est parce qu’on les prend parmi les colonels. »

Ce n’est là qu’une impertinence.

Mais ce qui est pire qu’une impertinence, c’est

que, de tous nos états-majors successifs et si touffus, les trois seuls officiers supérieurs qui auront en ce siècle laissé leur trace dans l’ilistoire intellectuelle :

Paul-Louis Courier, le bon sens et l’esprit,

Beyle (Stendhal), la ûnesse d’observation poussée au dilettantisme,

Alfred de Yigny, qui eut presque le Génie,

— furent tous les trois du même avis que ce comte Tolstoï.

Je ne me permettrai pas de donner mon opinion, plus que vaine après de telles autorités. Je m’en tiens à dire qu’ayant personnellement connu l’univers à peu près tout entier, des rois aux marmitons, je me suis rencontré avec bon nombre de généraux qui, en vérité vraie je l’avoue, n’étaient pas bien forts.

Un excepté. Mais j’ai toujours pensé que celui-là se trompait.

Mardi. — Le ciel anglais devient d’instant en instant plus sombre du côté de l’Irlande. Est-ce l’heure où Erin va venger l’Inde en se vengeant ellemême ?

Tout mal se paye, de par la mystérieuse et inéluctable loi du Châtiment par la Faute même. Toute annexion s’expie.

L’Algérie, où nous avons englouti nos milliards, nous a rendu en échange la fameuse « École » pratique des généraux qui nous ont fait battre par l’Allemand. Et c’est encore Alger qui nous pousse sur Tunis.

Ce que Nice et la Savoie nous ont rapporté de plus clair, c’est le profond ressentiment de l’Italie, qui n’attend que son moment...

La Corse nous a valu le premier Napoléon — et aussi le dernier.

Et l’Allemagne emporte à son flanc l’incurable plaie de l’Alsace-Lorraine.

Pendant que l’Allemand barbare et le Russe sauvage font, chez eux, le sac des maisons juives, tuent, brûlent et surtout pillent, — chez nous-mêmes, au centre de l’univers civilisé, j’entends hurler par les rues le titre immonde d’un abominable journal :

LANTIJÜIF A Paris! en 1882 !...

Mercredi. — La Langue Verte^ au fond toute de

logique et de bons sens, n’a voulu posséder qu’un seul mot pour exprimer deux idées qui ne sont distinctes que pour les esprits superficiels. Le mot « Gerber » signifie en même temps « juger » et « condamner », — ce qui est inamoviblement tout un, en effet.

Ce n’est certainement pas le président Gressier, à nous légué par l’Empire, comme la belle Valtesse, qui biffera ce néologisme au dictionnaire d’argot de Laredan-Larchey.

En voilà un gerbeurl II lui suffit d’une heure et demie, douze heures après le crime, pour instruire seize .causes, entendre les témoignages et condamner seize prévenus qui disent non, contre des agents qui disent oui. Le gaillard n’en a pas raté un ! Tous « gerbés » !

C’est l’un dans l’autre, si je ne me trompe, une moyenne d’environ cinq minutes pour chaque « gerbage ».

Cette vertigineuse rapidité d’exécution nous interloque, nous autres, simples rien-du-tout, et nous n’y savons rien comprendre. Mais Gambetta, qui n’a pas oublié Belleville, en rit « comme un tas de mousches », sachant qu’il est des grâces d’État pour l’inamovibilité.

Jeudi. — Du grave au doux. Passons à la Chambre à côté.

Une dame M..., de quarante ans sonnés, dans une situation de fortune aisée, a eu l’idée fâcheuse d’épouser un monsieur sans le sou qui l’a plantée là, sac hormis, pour cohabiter avec une jeunesse.

L’abandon et l’adultère sont plus qu’établis. La dame M... s’en plaint, et je la plains aussi, de s’être et d’avoir été aussi indignement trompée.

L’avocat du mari, qui n’a pas grand’chose à dire pour son honnête client, s’en venge en tapant de toute sa force sur la femme qui est son adversaire une jolie habitude qu’ils ont au barreau.

Il affirme que la dame M... pouvait bien avoir été elle-même un peu légère, et qu’au surplus elle n'était pas si riche que ça.

— Alors son capital était entamé?... s’empresse d’interrompre finement le président.

Sur quoi les juges, le greffier, les avocats et toutes l’assistance de pouffer , sans compter le président qui se tord.

La dame M... seule n’a pas ri, même en entendant condamner le mari infidèle et sa complice à la peine bénigne de cent francs d’amende.

Et toujours ces gens maussades qui nous parlent de supprimer l’inamovibilité ? Où retrouverionsnous donc la vieille courtoisie chevaleresque et l’honnête gaieté française ?

Vendredi. — Ni Yiennet, ni Ponsard, redouté des Dieux eux-mêmes, ni le bon Latour Saint- Ybars, ni de Bornier, ne sont parvenus à tuer la tragédie en cinq actes et en vers. Le monstre en revient toujours à rassembler ses tronçons. Il vit encore, et, à cette heure même, ses longs mugissements font trembler le rivage du théâtre des Nations.

Dussé-je encourir le malheur de n’être plus pris pour un homme sérieux, j’oserai avouer que je préfère une Muse plus facile, et qu’au-dessus même de Claude Fer, je n’hésite pas à placer ce quatrain tombé pour la circonstance de la main légère de Berthelier sur l’album du pédicure Arnold :

On parle des pieds de mouton :

On parle des pieds de cochon ;

En vérité, ce sont des riens Auprès des miens.

Quelle est par ce temps de polémiques acharnées cette accalmie subite qui vient subitement apaiser

d’un coup toutes les colères et réunit fraternellement tous les journaux qui pleurent de tendresse?

C’est la grande nouvelle que Goquelin aîné vient d’être nommé chevalier de l’ordre de Saint-Jacquesde-l’Épeé, en Portugal.

A la bonne heure! Ça console...

Samedi. — Il paraît que vraiment ça se gâte làhaut! L’homme que nous tirâmes de l’état de Cènes serait déjà au bout de son rouleau et fort mal aise, nous apprend-on, de se trouver dans la poêle et d’en tenir la queue. Gomme Gavet, il voudrait bien s’en aller; mais par quelle porte?

Le Polonais, dans sa sagesse, raconte par manière de parabole qu’une vieille femme, qui n’avait pas d’embarras, s’en créa de très grands en achetant un cochon.

Gambetta se trouverait bien embarrassé du sien ; mais du diable si c’est moi qui. lui ai jamais proposé l’emplette 1

Varia. — Au delà du cimetière. — Calypso et Niobé. — La petite île d’Elbe. — Bastide. — Le président Marrast. — Où nous retrouvons cette bonne madame Leroy. — Andrieux le Chaste. — L’hospitalité de nuit. — Robespierre sous le pseudonyme de Louis XVI. — Les entrées à vie. — Un mot de Victor Hugo. — Gambetta et les Marseillais. — Comme fasciné! — Cinq voilures pour un seul derrière. — P.-L.-M. — Les chatteries de Monselet. — Un vieux carnet. — Des fraises !

Les trop pieux amis de feu le Grand Ministère accompagnent le corps au delà du cimetière. Ils nous semblent user un peu plus que de mesure de la permission qu’ont les battus de n’être pas contents.

Jamais rival supplanté ne montra plus maussade humeur à voir épouser par un autre celle à qui il n’avait pu faire d’enfant. Calypso et Niobé, qui ne voulaient être consolées, y mirent plus de modération, et les tigresses de l’Hircanie réclament sur un mode moins aigre leur progéniture enlevée.

Quelle agitation hargneuse et vaine, que de colères blanches, que de fiel et en même temps que de maladresse dans cette petite île d’Elbe, où on n’a jamais possédé la boussole qui indique le retour sur Fréjus !

Nos gens de 1848 furent plus corrects en leur tenue, et l’honnête Bastide avait laissé meilleur exemple de sérénité quand il écrivit sur la porte de son cabinet, en disant adieu au ministère des Afl aires étrangères :

B. s’en alla comme il était venu:

Arrivé sans rien dire, en partant il s’est tu.

Mais c’était en ces temps antédiluviens et parfaitement ridicules où il fallait faire une souscription pour les obsèques du président de l’Assemblée, Marrast, qui — avec ses quelques défauts, — eut l’honneur de ne pas laisser de quoi se faire enterrer. Et ce digne Bastide n’était pas un marchand de paroles et n’appartenait pas à la corporation des commis voyageurs pour l'article politique.

Il n’est question aux parages des boulevards Haussmann et Malesherbes, — deux noms qui grincent à se trouver si près l’im de l'autre, — que de la somptueuse réinstallation de cette infatigable ma-

dame Leroy qui, par deux fois, acquit une gloire méritée, en la rue de Suresnes d’abord, puis à la rue Drouot, A^ndrieux le Chaste étant édile.

Mais l’aristocratique quartier est encore assez arriéré pour refuser à admettre sous cet aspect l’œuvre méritoire de « l’Hospitalité de nuit ».

On s’y indigne à la pensée qu’à travers les persiennes de cette maison, les « personnes » plongeront sur la Chapelle consacrée où les fidèles viennent pieusement, une fois l’an, prier sur les restes de Robespierre, — qui repose là^ chose cocasse ! sous le pseudonyme de Louis XYI.

Il faut, semble-t-il, que des influences bien hautes soient intéressées à une création contre laquelle proteste si énergiquement tout un quartier peuplé de gens qui ont eux-mêmes le bras d’une certaine longueur.

On ne craint pas de parler tout haut de subornation, de prévarications. On dit que des pots-de-vin auraient été donnés sous diverses formes et même celle des entrées à vie, comme dans les théâtres...

Espérons que tout ceci n’est qu’un regrettable malentendu et que l’autorité saura tout à la fois réserver l’indispensable liberté des transactions commerciales en même temps que les susceptibilités légitimes qu’impose le respect de la famille.

On a dit que, comme d’autres poètes, Gautier, de Banville, — Baudelaire excepté, — Victor Hugo n’appréciait pas la musique.

Voici de lui un mot — inédit — qui témoignerait du contraire.

Il visitait avec L..., à l’étranger, une église catholique.

C’était un dimanche, à l’heure de la grand’messe, — lorsqu’en toute pompe, devant les mille lumières du maître-autel flamboyant, — par l’atmosphère colorée que tamisent les vitraux gothiques, bleuie par la vapeur d’encens, — les diacres et archidiacres avec leurs chasubles d’or, entourés de la légion des enfants de chœur rouges et blancs, semblent de leurs gestes rhythmés, automatiques, magnétiser la foule prosternée. Et les encensoirs d’argent lancent en cadence leurs senteurs pénétrantes...

Tout à coup, dans le grand silence, l’orgue se mit à soupirer, plus suave et doux que la plus douce et suave des voix humaines...

— « Allons-nous-en ! dit brusquement Hugo, » poussant son compagnon, — celui-là finirait peut- » être par nous foutre dedans ! »

Je vois que M. Gambetta , dit « la Distinction même », vient, dans un de ses journaux, de traiter comme les derniers goujats quelques Marseillais rancuniers qui avaient poussé des cris malsonnants au passage de la veuve de Napoléon dernier, — laquelle, pour tout le monde et elle-même, devrait éviter de passer par chez nous.

Honneur au sexe ! Cette chevalerie part d'un bon naturel. — Mais je regrette pour « Distinction même » , qu’il ne nous ait jamais pris à témoin de son indignation contre certains, bien autrement misérables.

Je parle de ceux qui, à Versailles, crachaient au visage des femmes captives sur lesquelles on ne trouva jamais une goutte du pétrole annoncé, et qui ne nous avaient donné aucune guerre avec la Prusse,

Autre nouvelle de ce même Marseille.

C’est un journal de l’endroit qui nous la donne. Je cite :

« Dans Hamlet^ le baryton Maurel a été rappelé. Le » rideau s’est levé et l’artiste a reparu, mais par .une » inspiration sublime, de génie (!), immobile , le » corps en avant, les bras tendus, « comme fasciné » » par la vue du spectre... »

Si « comme fasciné » — et pas encore décoré !

Mais comment ces braves gens, à têtes de poule trop souvent, et auxquels on donne un tel encens par le nez, n’en perdraient-ils pas ce qu’ils peuvent avoir de cervelle !

Notre ambassadeur plus qu’extraordinaire en Espagne, — le candidat député qui promettait à ses électeurs de l’Arbresle de brûler le Grand-Livre, le préfet de police qui nous valut l’acclimatation de ces horribles voitures d’Old England qui ont la forme et la couleur des punaises de bois et se traînent par nos rues comme des limaces, — l’ex-citoyen Andrieux, enfin, a été reçu par le roi Alphonse : on a pu causer...

D’après les gazettes, cinq voitures de gala sont venues prendre à l’ambassade française cet Andrieux.

Cinq voitures — pour un seul derrière ! — Si ce n’est pas là de la gloire, je n’y entends plus rien.

Le P.-L.-M. (/^réparez Zes A/atelas!) tient toujours la corde.

Il vient de perfectionner encore ses procédés d’extinction de la race humaine et n’a meme plus besoin de procéder par la méthode virtuelle de la mort vio^

lente : écrasement, dislocation, écartellement, incinération.

Les voyageurs, maintenanL meurent sans qu’il y touche.

Dans la seule journée de jeudi dernier, presque dans le même train, à la môme heure et au même endroit, trois voyageurs dont une voyageuse, sans s’être donné le mot, ont été trouvés morts dans leurs wagons respectifs.

Être meurtrier ne suffisait plus à P.-L.-M. Le voilà malsain.

Le brave Triât, qui nous apprenait la gymnastique, n’admettait rien à côté de la force musculaire, ni littérature , ni arts, dédaignant à l’égal peintres, sculpteurs, écrivains et philosophes.

— Moi, disait-il, je fais des hommes !

— Cependant, Jésus-Christ?...

• —Ah! celui-là, oui. J’ai lu ^Ison livre. » Ce n’est pas mal.

La petite Lili verse toutes ses larmes.

Elle a perdu son petit chien Loulou et elle le cherche et cherche encore.

Voyant un autre chien, un étranger, qui passe en flânant, elle a une explosion de sanglots :

— Le méchant! Qu’est-ce ^que ça lui ferait, à lui, d’être Loulou ?

Monselet, le dernier cormoran, tombe l’autre matin chez Scholl à l’heure du déjeuner.

Un énorme gigot fume sur la table.

Monselet, humant la buée :

— Hum! toujours des chatteries!

Je retrouve et reconnais au Jeu de Boules, sur le quai désert, près de la Bibliothèque de l’Arsenal, un vieux brave homme, que j’ai connu jadis « Canut » à la Croix-Rousse. Il était u taffetaquié » de son « méquié ».

Le vieux camarade est nippé, presque cossu, avec une canne à pommeau d’argent. — Nous causons de l’ancien temps et du nouveau.

— Je n’ai pas à me plaindre, et je n’ai plus rièn à faire qu’à me la couler douce, en me « lantibardannant», me dit-il dans le plus pur dialecte de Guignol, et avec l’inimitable accent du cru... — «Ma fille a bien soin de moi; elle est bien comme il faut! Vous vous rappelez comme la « criature » était « canante», mais aussi un peu « garçonnière ». Alors, tout le monde nous a dit de la mettre au Conservatoire ; et monsieur Auber, un homme très comme il faut, a

été très bon pour elle, très bon pour elle. Elle était entrée dans les chœurs, à l’Opéra, et elle a fini par se mettre en ménage avec un monsieur très comme il faut, très convenable...

— Mais n’aviez-vous pas aussi un fils?

— Oh! celui-là a mal tourné. Il s est foutu prêtre!

Qui diable m’a raconté cette autre, — horrible?

« La personne » vient voir son petit ami après déjeuner, et toute guillerette, lui respirant dans les narines de toute sa petite bouche rose bien ouverte :

— Devine ce que je viens de manger ?

— Du fromage de Brie?

— Mais non, bête ! Des fraises !...

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