‹ Le monde, ou, On pataugeChapitre 10 sur 35 · LA. QUESTION DES TUILERIES · texte numérisé non relu

LA. QUESTION DES TUILERIES

Est-ce Fontenelle qui a dit :

« Une Vérité est comme un coin qui n’entre qu’à » force d’être frappé. »

Que ce soit lui ou un autre, ce n’est que trop vrai, et il nous faut revenir sur la question des ruines du palais des Tuileries, puisqu’on s’occupe définitivement de les faire disparaître.

N’est-il pas dix fois évident que, si ces ruines pouvaient être enlevées d’un bloc, l’Anglais les payerait au poids de l’or pour en faire le plus pittoresque et le plus magnifique ornement de son Hyde Park ?

Imaginez ici, chez nous où elles sont, l’effet de ces ruines, parachevées par fart, comblées nécessai-

rement dans leurs bases sous les lierres et découpant au regard, du haut de l’avenue de l’Étoile, la plus admirable perspective de silhouette, déchiquetée par quelques grands chênes implantés : — en même temps, souvenir gardé de la plus terrible et de la plus salutaire des leçons, — pour nous tous...

Achevez le tableau.

Sur cette abominable place du Carrousel, Groenland l’hiver, Sahara l’été, prolongez par ces ruines le Jardin des Tuileries dont vous allez être forcés de niveler enfin les marais, de par les impératifs be soins de notre circulation et de notre assainissement ; — et, devant cet immense ensemble, librement et largement ouvert à la vie, une fois enlevée enfin cette bête de grille Rivoli dont chaque barreau vous casse la lumière et vous assassine la vue, dites si vous avez trouvé, dans aucune capitale du monde ancien et moderne, un plus admirable jardin et un plus merveilleux décor ?

Si non, une seule chose : — celle, hélas ! que vous allez faire.

Réédifier, à grands frais, à cette place maudite, un autre palais, — nouveau nid attendant que l’oiseau revienne...

Je me suis laissé dire que « le baron », le fameux

baron James Rothschild, celui avec qui Heine déjeuna « famillionnairement », voulant un jour se faire bâtir un château de plus, eut l’idée lumineuse de ne pas s’adresser à un architecte.

Il avait l’honneur de compter parmi ses amis un fin et grand artiste, Eugène Lamy. Il pria Lamy de vouloir bien lui dessiner un beau château au milieu d’un parc, comme il le ferait dans une de ses aquarelles.

Lamy donna au baron un de ces chefs-d’œuvre de goût et de grâce qui lui coûtent si peu et que l’on achète si cher ; l’architecte vint ensuite, à sa place, après l’artiste, et le baron eut un merveilleux château, dont la première vertu était de ne pas ressembler à tous les châteaux de tout le monde.

C’est un artiste, c’est les artistes, c’est seulement le conclave de toutes les compétences réunies que le gouvernement avait le devoir élémentaire de consulter sur la grosse question du palais des Tuileries, qui nous tient toujours si fort au cœur.

Mais pas du tout. La voilà définitivement du coup tranchée , cette question de spéciale compétence, cette question d’art et de goût national, par rassemblée des becs fins que nous députent Garpentras et Pont-à-Mousson, par la grande « Cagnotte » légis-

lative où nous retrouvons les Hyacinthe, les Brasseur et les Gil-Perez du Palais-Royal, — « faut d’I’engrais ! » — fariniers beaucerons, cultivateurs limousins, marchands de vins des Gharentes, hobereaux du Périgord, avocats de partout, — syndicat des lourdauds, gens taillés en épaisseur, qui se soucient de Part et du goût comme un poisson d’une pomme, pétrats, paours, rnoustouques et moustoutlons, à jamais atteints et convaincus de « mufflüme » originel et chronique.

Pourtant, il n’y a pas eu qu’une seule voix pour s'élever ici.

Un homme qui fut à la fois un grand artiste, un écrivain, un savant, un penseur, et meme le premier de nos architectes pour qu’il fût bien dit que rien ne lui aurait manqué, Yiollet-le-Duc, s’était énergiquement prononcé pour la conservation de ces ruines dans le jardin recomposé.

Un autre encore, parmi bien d’autres, que sa haute érudition n’empêchait pas d’être un homme du goût le plus exquis, Quicherat, était révolté à la pensée de les voir disparaître.

Mais c’est le tas des Baragnon qui décident.

Puisqu’il ne s’est pas manifesté parmi nos artistes,

désormais trop désintéressés de la chose commune, — dans l’opinion publique, uniquement attentive aux passe-passe de M. Ferry et aux sauts de carpe de M. Gambetta, — un de ces mouvements qui s’imposent (et nous fîmes des émeutes pour moins !) — qu’une dernière fois soit donc ici répétée notre protestation indignée contre l’irréparable destruction qui va être accomplie du plus merveilleux et pittoresque décor de ce Paris que madame de Sévigné appelait déjà « le théâtre des Nations ».

Et que la dernière pierre poussée par le pic du démolisseur écrase le tas inepte des mâchoires d’âne qui lorsque nous possédions un Pyranese, vont nous donner à la place un Davioud!...

Copeaux et rognures. — Le chien de l’Écriture et les crottes de vers à soie. — Les trente-six infortunes de M. Caro. — La tribu des Grassouillets. — Où Francis Wey supprime Hugo. — Gustave Doré. — Une nouvelle statue. — Le dernier mot de Dumas père.

Rien ne nous apprend rien , rien ne nous sert à rien, et comme le chien de l’Écriture, nous revenons toujours à notre vomissement.

A la pension, comme dans toutes les pensions, nous élevions des vers à soie dans nos pupitres, avec des feuilles de mûrier que npus conservions dans une fraîcheur relative, d’un dimanche à l’autre, entre les pages de nos dictionnaires mouillés. Ça devait leur donner un drôle de goût, pour les vers à soie.

Les vers à soie nous rendaient les feuilles de mûrier et la maculature en petites crottes cubiques vert

foncé — que chacun de nous recueillait dans un cornet, avec une parcimonie jalouse.

Car la légende était que ces crottes, très précieuses pour la teinture, se vendaient quarante francs la livre, pas un sou de moins : un prix fait comme pour les petits pâtés. Conséquemment, nous entassions dans des cornets les crottes, — les yeux fixés en toute foi sur l’avenir riant et les quarante francs garantis.

Mais aucun de nous ne vit jamais sa livre de crottes complète et, surtout! aucun de nous n’aperçut ni le somptueux teinturier ni les fameux quarante francs...

Quand revient la saison des vers à soie, allez encore dans nos écoles — et, au surplus, il ne nous serait pas superflu d’y retourner ; — soulevez les couvercles des pupitres, — et vous retrouverez les vers à soie et le cornet des crottes à quarante francs la livre, espoir de la teinture...

Ainsi de nous, qui nous obstinons toujours et encore à demander la vérité aux hommes dont le métier est de mentir. Et dans notre espoir toujours déçu, nous usons nos générations à recueillir précieusement — les crottes de vers à soie — qui attendront toujours les teinturiers...

Ce pauvre monsieur Garo, hier plein de joies, est subitement passé bête noire pour de vrai.

Les adipeux^ les gens tout ronds ayant, par grâce d’État, le doux privilège d’obtenir à vue la bienveillance universelle, on se demande comment ce philosophe innocent, cet onctueux grassouillet, qui nous faisait refîej^ d’un Père Hyacinthe réussi, pas du tout méchant, — et dont le « ventre », comme celui de la Vierge Marie, semblait avoir été « béni entre toutes les femmes », — a pu déchaîner sur sa pelote une pareille grêle de flèches barbelées.

Mais, tout en déplorant la malignité humaine, l’historien exact a le devoir d’inscrire sur ses tablettes les deux dernières lardoires de la semaine, sur « la madame Récamier de son sexe » et « le pion qui ne va pas à dame ».

Ici, nous devons être autrement sévère.

Je finirai mes jours comme je les ai commencés, à m’étonner de la surprenante faculté d’oubli et de pardon, dominante caractéristique de cet excellent peuple parisien.

C’est ainsi que nous avons lu cette semaine dans tous les journaux, même les plus intransigeants, le panégyrique fleuri d’un homme de lettres franc-

comtois, du nom de Francis Wey. Chacun lui a apporté son paquet de violettes, et il ne s’en est pas trouvé un seul pour se rappeler et nous dire que cet écrivain médiocre , d’abord républicain socialiste, qui avait publié en 1848 un « Dictionnaire démocratique.», fut un des plus empressés à acclamer et à servir l’Empire.

Et avec telle ferveur de bassesse et d’impudeur servit-il cet exécrable Empire, que ce fut lui, lui qui, président de notre Société des gens de lettres, osa un jour rayer subrepticement et anonymement, par la plus vile des flatteries, le nom de Victor Hugo, le premier de nos présidents honoraires.

Je le sais d’autant mieux, que j’allais chaque année à l’assemblée générale uniquement pour reécrire, avec quelques autres, sur nos listes de vote, le nom glorieux de l’auteur des Châtiments, effacé par l’éponge de ce valet, — et que même, une fois, il ne s’en trouva qu’un, et je fus celui-là.

Gustave Doré, l’improvisateur génial, vient de sculpter en quelques jours une statue monumentale d’Alexandre Dumas père, à destination d’une de nos places publiques.

Alexandre Dumas, l’infatigable ouvrier, est assis à son éternel labeur, « en bras de chemise » — comme on dit, — l’outil, c’est-à-dire la plume en main, dans

lp: monde ou on patauge

toute l’irradiation de ses exubérances , avec ses bonnes grosses lèvres lippues à la façon de Mésopotamie, son cou proconsulaire, son oreille microscopique et sa tignasse légendaire, jusque sur laquelle Janin l’accusa un jour de piquer des croix.

Les draperies sont d’une grâce et d’une ampleur qui rappellent l’élégance des Goysevox et des Coustou, ce qui n’est pas commode avec les stricticités de notre vestiaire moderne.

Autour du piédestal, des groupes singulièrement pittoresques et d’une composition bien personnelle, représentant les principales œuvres de l’inépuisable romancier.

Mais ce qui me touche surtout, c’est, corps et tête, l’ensemble saisissant de vérité, l’aspect exact pour tous ceux qui ont gardé le bon souvenir du grand amuseur, de l’immense bienveillant. Tout le caractère est là, de cet homme aimé et bon, si bon que, comme Gérard de Nerval, il ne compta jamais un seul ennemi.

Lorsque, pendant l’invasion, ce père prodigue, enfin lassé des prodigieuses besognes de sa vie, arriva au Puy, près de Dieppe, pour mourir chez son fils, on l’installa dans le lit — qui fattendait...

Le domestique, qui mettait ses vêtements en ordre, vida les poches, — et retira du gilet un louis qu’il déposa sur la table de nuit.

Alexandre Dumas regarda ce louis avec un dernier sourire, et, le montrant à son fils :

--Quand je suis arrivé, il y a quelque quarante ans, de Yillers-Gotterets à Paris, j’avais juste un louis; tu vois, Alexandre, je l’ai encore... — Et on m’a accusé d’être dissipateur!...

Psychologie de l’aftaire Fenayrou. — Balzac et Z. Marcas. — Un notaire guillotiné. — Avavy^y], — La zone sinistre. — Les Cartes criminalistes. — La veuve Bancal et Bastide le Gigantesque. — Des Pyrénées aux Abruzzes. — Trahison inaugurale. — Les races funestes. — Le sang des Atrides. — Les agences ;matrimoniales.'— Une sœur idiote. — A Técole de Poë. — Le premier facteur. — Ceux qui n’ont rien fait...

Si Balzac, qui voulait lire tant de choses dans le nom de Z. Marcas, avait eu à défendre Marin Fenayrou, comme il défendit vainement son ami le notaire assassin Peytel, condamné et exécuté, — il n’eût pas manqué de trouver, dans la fausse diphthongue finale OU et dans l’Y médial, le signe fatal, l’irrémissible « ananke » des prédestinés à la violence. Sans parler encore de toutes les prémisses à tirer pour lui de la syllabe initiale FE — câline, insinuante et comme erpétologique...

Il est au moins, sans puérilités, un point acquis

pour nous, et qui ne pourrait échapper à l’induction philosophique d’un jury, — d’un jury tel qu’on veut le comprendre : c’est que le meurtrier Fenayrou nous vient de la zone sinistre dont les départements sont teintés au môme maximum du noir sur les cartes criminalistes, comme sur celles de l’instruction publique. C’est le pays de la veuve Bancal et de Bastide le Gigantesque, où les roches rendent à jamais l’écho de la complainte de Fualdôs. Dans cette région nativement, naïvement scélérate, le soleil qui enivre comme un vin épais dégage des buées qui sentent le sang; la morsure de la vipère y est plus mortelle, la plante aux couleurs exaspérées, napels et digitales, suinte des poisons plus âcres, la crécelle de la cigale s’obstine pour couvrir le pas de l’homicide, et des Pyrénées aux Abruzzes, le couteau semble pousser parmi les doigts, — comme pour prolonger et parfaire la main qui frappe.

Malgré l’épouvante du forfait et quelle que soit l’horreur du crime, dans cette Cause désormais célèbre où la victime est par certains points, et d’abord par sa trahison inaugurale envers l’hôte, presque autant répulsive que les meurtriers sont repoussants, — tous ensemble si déplorablement humains par les pires côtés, — il est assurément, sans entrer dans la procédure, une part à faire à l’influence in-

contestable des origines et à une certaine irresponsabilité physiologique, dans ses limites. — L’Antiquité avait été illuminée de cette vérité éternelle, avec ses « races funestes » et le sang maudit des Atrides.

Je ne parle pas encore de ce qui est pour moi, toujours et absolument, au-dessus de tout conteste : — à savoir que tous les criminels relèvent de l’Académie de Médecine et non du code ni de la Faculté de Droit.

— Ce qui ne veut pas dire du tout que je n’entendrais me garer contre eux autrement mieux qu’avec les méthodes Andrieux-Gamescasse, par trop insuffisamment efficaces.

Ce qui me stupéfie dans ce drame dont l’idée, l’action, l’agencement et aussi les artistes sont audessous du plus mauvais, depuis le prologue jusqu’au dénouement, ce n’est pas le crime en lui-mème, si monstrueux qu’il soit et « sensational » pour simples raisons de mise en scène.

Conception, exécution et conséquences, il reste vulgaire et forcément bête, comme tous les crimes.

Ce qui me stupéfie, c’est le « manquement » Intel-

lectuel du juge, au point de vue de la déduction, du discernement et du flair psychologique. Rien, pas même le fait ; — pas même le chiffre exact, — indispensable ici, — des recettes quotidiennes d’Aubert ; — pas même, et en première ligne, le constat préalable, — et si important, — que la sœur de Gabrielle Fenayrou est idiote!...

Quelle étude plus curieuse pourtant, surtout pour des « professionnels », que celle de ces trois êtres si divers, sans parler de l’évocation du mort Aubert, V ex-mactotum de la maison Fenayrou, l’abonné final des agences matrimoniales ! Quelles pistes dans les antécédents, l’éducation, les accointances, les mobiles, — et que de ressources !

Mais nos gens n’ont jamais connu le chemin de l’école de Poë, et ils laisseront à jamais supposer, après le jugement rendu, que de trois accusés, séparés ou unis, par deux ou par trois, comme ils les tenaient à toute volonté et discrétion, ils n’ont peutêtre su obtenir le mot possible, le mot réel de la Cause — point d’interrogation qui reste désormais et pour toujours ouvert devant toute conscience. —

Et c’est là, vraiment, que la véritable, l’essentielle « Justice des Hommes », n’est pas « satisfaite ».

Et au-dessus de toutes choses, dans mon profond

respect et ma soif sincère de la vraie Justice, sous les clameurs contradictoires de luniversel haro, par les rumeurs, les malédictions, l’ironie pire, et, au-dessous encore, la plaisanterie sauvage du boulevardier, il m’est impossible de ne pas voir, — à jamais calme dans le bienfaisant repos de la Mort, — celui qui fut la cause mère, le premier facteur du drame, de ce trouble premier, de ces ruses, de ces mensonges, de ces soupçons, de ces tortures, de ces rages, de ces angoisses, de ce désastre à jamais sans fond ni bord, l’auteur réel et unique de tout ce mal, de tant de mal!... — le traître au foyer, celui qui précipita la femme, la mère, — celui sans lequel ces trois êtres vulgaires, pas plus ni moins malsains que tant d’autres, pousseraient en paix devant eux un à un les jours de la vie banale qui est la vie de tous ; — mais, — de par Celui-là! — condamnés de demain qui vont payer irrévocablement pour le condamnable, — à jamais plongés, eux et leurs petits qui nont jiourtant rien fait, dans l’horrible et l’irréparable...

iv.'

rilf - •

':«».si7Pr 1 ' ■'

.i'rr.r'4!'l^i - V*>‘ fpaiT'ÎK ;'

ji. " i!>î '*î''Vl‘:-’ÿ'‘'l ■ *>.',5i:5»fS.I ’âf ■ l^ù./ .Üî, i;

<S'U{V -ir G:i'‘ ,7^ A- JÏ

A'ÎA. ;ii^ -IVia rï':i?>îî

7r,v ? 'J . K f i’nùiÿ^v.

.v,:Vi’v:. - . ./i

La doublure du soleil. — L’opinion de mon barbier. — Les déboisements. — Charles Fourier. — Les coupes sombres. — La vengeance des arbres. — Chasses réservées. — Dix pour un. — La statistique. — En supposant... — Détruisons les mouches! — Des pères ! — Sir Toohdale. — Priez pour moi !

Nous aurons eu décidément un été où le soleil se sera fait « doubler » par la pluie. Les raisins s’en' tireront comme ils pourront.

Mon barbier, qui a de l’imaginative, m’a positivement affirmé que ces pluies persistantes proviennent de la quantité toujours croissante des machines àjapeur.

C’est une opinion, — respectable comme toute opinion consciencieuse.

Pour mon compte, sans omettre la grande cause première : le refroidissement graduej de notre planète, — je serais plutôt porté à croire que nos déboisements exagérés sont ici pour quelque chose. Ce génie sagace qui avait nom Charles Tourier l’avait dit, premier.

Ce ne peut être impunément que nous abattons ainsi forêts sur forêts.

Sous Louis-Philippe, M. de Gormenin ne cessait d’attaquer les <c coupes sombres » de la liste civile. L’Empire, dilapidateur et mangeant nos bois en herbe, nous a bien autrement enseigné les « coupes claires ! »

Et je ne vois pas pourquoi nos anciens amis, les grands arbres que nous traitons si mal, ne nous en témoigneraient pas leur mécontentement à leur façon en nous envoyant ce mauvais temps acharné et tous les mésaises de la vigne et des autres. Jusqu’aux lilas qui, l’autre jour, avaient attrapé la maladie des pommes de terre !

En outre, avec notre système des grandes chasses réservées, de plus en plus supprimées aux promeneurs et ceintes de treillis, le gibier détruit dans d’inimaginables proportions l’arbre anéanti qui voudrait en vain renaître.

Si bien que pour des baux annuels qui nous rapportent un, nous perdons haut la main quelque chose comme dix.

La question est sérieuse et la nécessité du remède urgente. Mais nous avons tant de choses urgentes à faire, et là et partout ailleurs que, partout ailleurs et là, nous préférons ne rien faire du tout et continuons à marcher sur la tête.

La statistique me frappe de stupeur...

Et je reste rêveur en pensant qu’il est des boîtes crâniennes meublées de telle façon qu’un homme ù peu près fait comme vous et moi, s’assied devant un bureau, et, de parti pris, se met à aligner des chiffres jusqu’à ce qu’il soit accouché de la belle découverte que voici, — et dont il nous faut bien dire que certains lecteurs spéciaux sont friands comme chattes :

« ON (?...) a calculé que le nombre des titres de » chemins de fer, en France seulement, s’élevait à » plus de deux millions.

« En supposant que chacun de ces titres ait une » grandeur de seize centimètres carrés, qui est le for- » mat ordinaire, on pourrait donc couvrir avec les » titres des actions de chemins de fer français une » superficie de 331,606,000 mètres carrés. »

Salut aux hommes utiles !

Un autre cerveau s’est mis en quête de se délivrer, non pas du hanneton, mais des mouches qui le gênaient.

Cet inventeur détruit les mouches au moyen de l’électro-magnétisme. — Je cite :

« — Un appareil de la plus minime force, com- » muniquant par un fil conducteur à une tablette » de métal isolée par des plaques de verre et tra- » versée dans le sens de sa longueur par un fil mé- » tallique, est suffisant pour un carré de plus d’un » mètre. Non seulement les mouches qui touchent » à la tablette ne se relèvent plus, mais encore celles » qui approchent la surface à quatre ou cinq centi- » mètres iombeni pai^alysées. »

Mais, cher monsieur, ce n’est pas les mouchettes posées sur la surface de la tablette qui me gênent, c’est celles qui se posent sur ma surface propre. — Et comment encore me faufilerai-je votre fü métallique « dans le sens de ma longueur » ?

L’exaspération générale contre les propriétaires se motive de plus en plus.

Ils ne s’en tiennent plus à faire dédaigneusement leurs choix parmi les pétitionnaires dans toute cette partie de la population qui cherche son gîte, repoussant celui-ci qui a un chien, celui-là qui est doué d’un perroquet, cet autre qui possède des enfants, et n’acceptant demain que les locataires qui pourront lire avec le numéro 5.

On connaît l'histoire de ce concierge refusant de louer à un monsieur, parce que celui-ci demeurait avec son père :

(( — Des pères, à présent, s’exclamait le concierge, en rendant le denier à Dieu ; — des pères ! — En voilà un genre ! »

Mais voici qui est encore mieux.

Un brave employé, de mœurs les plus paisibles, célibataire et même sans enfants, a été, en rentrant chez lui, assailli à sa porte et assommé par les malfaiteurs que'dorlotte M. Gamescasse. — On l’a relevé à moitié mort et monté chez lui.

Le lendemain, il recevait congé, — pour avoir été assommé :

« — Nous ne voulons ici que des gens tranquilles ! *> a dit majestueusement le portier.

On a appliqué la photographie à bien des usages, et entre autres à la conservation du signalement des malfaiteurs. .

Un habitant de Manchester a eu l’idée de l’utiliser pour faciliter — ou embarrasser, — le système postal.

Il a appliqué sur les enveloppes de trois lettres les portraits de trois personnes habitant Toohdale et, sans autre suscription ni indication, a jeté les trois lettres à la boîte.

Les trois lettres sont arrivées parfaitement à leur adresse et, dit même le journal anglais qui nous raconte cette agréable histoire, « le facteur aurait af-

ürmé qu’il n’avait jamais plus aisément trouvé ses destinataires. »

Pour Toohdale, bon peut-être. Mais je ne recommanderais ailleurs le nouveau procédé à personne, ni à M. Gochery.

Tout le monde sait que Y... pousse l’avarice jusqu’à la prodigalité.

11 assiste l’autre jour à la messe de mariage d’un ami, et bien qu’il soit atbée à n’en pas démordre devant la statue du Commandeur, l’église pleine d’encens, les sons de l’orgue l’avaient, paraît-il, impressionné sensiblement...

La messe finie, on sort.

B. qui était à côté de lui, tend deux sous à un pauvre.

Mais Y... prend les deux sous au passage et les remet lui-même dans la main du mendiant en lui disant bas :

— Priez pour moi !

Épizootie sur les apothicaires. — Échec à Galliffet. ~ Le général Clermont-Tonnerre et l’article Cavalerie. — Deux hypothèses. — En ballon. — Nos aérostiers de 93. — Paris pendant le siège. — Les secondes qui brûlent. — Un décret signé. — Le macrocéphale Trochu. — Trois fois par jour. — M. Dupuy de Dôme et les poissons volants. — Les Chauvins. — Chez le général Le Flô, — Ramenons Bazaine ! — Sic. — Du premier au second.

Du boulevard Malesherbes en remontant à la place Beauvau, plus célèbre par son intangible Walder que par tous nos ministres de l’Intérieur, au milieu de ce que cet animal irrévérentieux de Gaspard appelle « une épizootie tombée sur les apothicaires », le pharmacien Fenayrou s’est trouvé sans le vouloir, bien sûr, faire tort au général Galliffet.

Une curieuse et cocasse nouvelle a, en effet, à peine montré le bout de son nez dans une gazette sans que les autres journaux, absorbés sur une

autre piste, aient eu seulement le temps de l’apercevoir et de la repiquer sur leurs lièges respectifs.

En gros, voici le fait :

Dans je ne sais quelles manœuvres de cavalerie qui viennent d'avoir lieu, le général Galliffet, commandant en chef, aurait tendrement prié, de la voix Ilûtée qu’on lui connaît, un autre général du nom de Clermont-Tonnerre, de laisser à distance congruente son état-major qui ne quittait pas ses éperons.

A quoi le général Clermont-Tonnerre aurait innocemment répondu qu’il ne tenait l’article cavalerie que pour l’échantillon, n’en étant pas du tout approvisionné, et que, faute d’assortiment, il lui était de toute nécessité de demander d’ahord à ses subordonnés les ordres qu’il avait à leur donner.

Sur quoi, gros éclat et scandale, — après lesquels e général Clermont-Tonnerre serait obligé de quitter l’armée ou l’armée le général Clermont-Tonnerre, — deux hypothèses pour nous palpitantes d’un égal intérêt.

J’ignore si ce général Clermont-Tonnerre, étranger à la cavalerie, a fait son éducation militaire sur la terre d’Algérie, cette « pépinière », comme on disait jadis, à laquelle nous sommes redevables de la glorieuse pléiade de nos généraux de 70.

Je veux croire, en tous cas, qu’il est au moins un peu plus ferré comme fantassin que comme cavalier.

Mais si je l’avantageais encore trop ici, et si c’est le même général Clermont-Tonnerre auquel j’ai eu affaire pendant le siège, je puis dire que ce n’est pas avec l’aérostation qu’il se rattrapera.

Tout le monde connaît le ballon de la bataille de Fleurus. Ce qu’on sait généralement moins, c’est l’héroïque histoire de nos aérostiers militaires de 93, qui, sous le commandement de Goutelle et Conté, devant Mons, Mayence, Franckenthal, Ehrenbreisten, etc., aidèrent si précieusement nos soldats, des armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse jusqu’à l’armée du Danube.

On a dit que, dans ce temps-là, notre France républicaine avait « fait un pacte avec la Victoire. »

La République des assermentés de l’Empire et de Trochu avait fait, elle, un pacte avec la Surprise.

C’était toujours le même bulletin, que vous vous rappelez trop : — Nos troupes étaient en train de préparer la soupe ou de la manger ; les Prussiens étaient survenus et on s’était « replié en bon ordre » pour recommencer le lendemain.

Rien n’était plus utile ni plus facile dans une ville

assiégée, surtout dans une ville comme Paris, que d'adjoindre à nos opérations militaires un service d’observations aérostatiques qui, de jour et môme de nuit, grâce à nos quatre-vingts ans de plus de science acquise, nous aurait au moins protégés contre cette éternelle et agaçante surprise, sans parler de l’effet moral inévitablement produit sur l’ennemi.

Tous nos généraux étaient là-dessus bien d’accord : je n’ai pas besoin d’expliquer comment et pourquoi la chose ne se fit pas... Je ne dirai pas non plus avec quelle grande espérance et quelle foi d’abord, avec quel acharnement de persistance, quelle rage et quel désespoir enfin j’allai stérilement, pendant tant de semaines et quand les secondes nous brûlaient^ de l’un à l’autre et de l’autre à l’un, exposant, démontrant, priant, suppliant...

La création d’un corps auxiliaire d’aérostiers de la ville de Paris fut même délibérée en conseil du gouvernement et le décret signé.

Par quelle intluence souterraine ce décret signé nefut-il même pas promulgué? Et qui fut le traître ?

C’est ce qui sera, un jour prochain peut-être, enfin éclairci...

Donc, pendant qu’un membre du gouvernement

supprimait le décret du gouvernement qui nous rendait les aérostiers militaires et que le général Trochu, riialluciné macrocéphale, me faisait perdre mon temps et perdait le sien à m’adresser au lieu de ballons des discours en trois points, — pendant que, de la Muette, d’Issy et d’Aubervilliers, l’amiral Fleuriot de Langle et deux autres commandants m’envoyaient tous les jours jusqu'à trois fois dans une journée réclamer àCurgence les indispensables aérostats promis qui ne furent jamais seulement commencés, — et pendant que ce môme gouvernement accordait de prime abord et haut la main tout ce que lui demandaient les Dupuy de Dôme et autres inventeurs de chimériques poissons volants, — ignares ou escrocs également avérés, — plus que surmené d’âme et de corps, finalement anéanti de découragement, de consomption, de maladie et de chagrin devant le désastre final et l’opprohre de mon cher pays que je n’avais jamais su tant aimer — (moi qui, citoyen de TUnivers libre, « blaguais » autrefois les « Chauvins! »...) — une dernière fois encore après tant de fois dernières, ne voulant, ne pouvant pas me décider à renoncer à ce que j’avais tant voulu, — je me traînai au ministère de la guerre.

— Gomment! me dit en me revoyant encore cet excellent général Le Flô, — comment ce n’est pas encore fait!!! C’est incroyable! Mais calmez-vous : je vais vous mettre en rapport avec mon premier

aide de camp, le général de Clermont-Tonnerre et...

Et il m’introduisit effectivement dans le cabinet contigu du général de Clermont-Tonnerre, son premier aide de camp.

Présentation rapide, accueil très courtois, comme partout, et retraite — en bon ordre — du général ministre.

Nous voilà seuls, son premier aide de camp et moi :

— Oui, me dit cet homme de guerre, le général a bien raison. Il est incroyable qu’on vous ait fait attendre jusqu'ici, car, enfin, vous rendriez de très grands services avec votre ballon. Vous pourriez ALLER A Metz et nous ramener Bazaine!!!...

Sic!

Car c’est ainsi que me parla le « premier » aide de camp.

Alors qu’est-ce que le second aurait bien pu me dire?

La Bataille des Bocks. — Une Tempête dans un verre à bière. — Le père Lhomond. — Henry Monnier et les épinards. — Butors contre goujats. — Deux Additions et une Soustraction. — Venise en saigne... — La douce patrie allemande. — Le général Aupick. — Baudelaire aux Indes. — La Pêche aux Requins. — Intestin court. — Un Phénomène ethnographique. — Rien de la rue Saint-Marc!

Nous avions eu une tempête dans «Un verre d’eau » et « Une tempête sous un crâne ». Nous venons d’avoir une tempête dans un verre à bière.

« Tôt homineS) tôt sensus, » dit après je ne sais qui notre père Lhomond, qui n’avait pas tort. Il serait en effet difficile d’être en désaccord plus général et plus profond que je ne me trouve avec l’auteur de ce tapage si inattendu de la rue Saint-Marc. Il a le goût de l’armée, des uniformes, des choses de théâtre et de ses vers, — tout ce que je n’aime pas, — et, pour comble, après avoir été pour les Napoléons que j’exé-

crais, il fait aujourd’hui son Dieu de M. Gambetta, dont personne ne voudrait se faire seulement table ou cuvette, — et devant lequel je demeure à tout jamais comme Henry Monnier devant ces fameux épinards qu’il ne pouvait pas souffrir.

Il n’était au monde qu’un point de rapprochement entre ce « ligueur patriote » et moi : le peu de sympathie pour l’Allemand. Mais, là même, comme je le quitte vite et comme je ne crois pas que la question puisse se trancher canette contre canette ni même par des romances héroïques — dont, a dit Banville, le premier patriotisme serait au moins d’être écrites en français î

Si quelques lourdauds exotiques se réunissent indiscrètement pour su mettre à brailler plus haut qu’il ne convient, c’est affaire à ma police que je paye de leur imposer silence, et il ne me serait jamais venu à l’idée, sauf aux très jeunes temps où j’aimais un peu trop le vacarme et les bagarres, de les faire taire en braillant plus fort qu’eux.

Quant à réunir « une bande » plus nombreuse que leur « bande », butors contre goujats, je ne trouve pas là plus d’efficacité.

Et je crains bien que la solution soit tout à fait ailleurs, où notre inutile vengeur de la rue Saint-

Marc ne sait par l’apercevoir, — et où nous ne saurons peut-être pas l’atteindre...

La chose veut être prise autrement, et c’est le cas de dire ici la vérité, même et surtout désagréable.

Il serait vain de nous dissimuler l’état réel des choses, c’est-à-dire, d’une part, la diminution de jour en jour plus accusée de la population en France, de par l’héritage, — et,, d’autre côté, l’envahissement graduel, quotidien, du monde entier et de la France comme du reste, par l’infiltration continue de la population allemande, toujours progressive.

Nous nous trouvons là devant un simple constat arithmétical annuel : — deux additions, une soustraction.

L’Allemand, que ses sables poméraniens ne savent pas nourrir, va naturellement, et dans sa légitimité relative, chercher ailleurs vie plus facile, comme l’animal quitte le canton où il ne trouve plus sa subsistance. L’Allemand est et il sera donc envahisseur comme il est émigrant.

Nons avons vu l’Allemand d’Autriche, avec sa population autochtone de six millions d’Allemands, mais en débordant autour de lui, en prenant Hon-

grie, Gallicie, Dalmatie, Illyrie, Tyrol, — j’en omets,

— arrivé à compter hier pour une des quatre grandes puissances européennes, mettant son pied lourd de Tudesque jusque sur l’Italie des Sanzio et des Vinci.

— Venise en saigne encore... ^

La moitié de l’administration russe, haute et basse, est dès longtemps allemande, et des deux moitiés, c’est encore la pire.

L’Amérique est germanisée.

La patrie de l’Allemand, c’est l’universel partout où il se trouve bien, — chez les autres.

Et quand il a largement étalé ses coudes, il s’attendrit sur lui-même, en musique et en vers, et il chante « la douce patrie Allemande... »

Quand la mère veuve de Baudelaire épousa en secondes noces le général Aupick, alors notre ambassadeur à Constantinople, Baudelaire, à peine adolescent, ne pouvant supporter la pensée de ce second mariage, s’esquiva le soir de la célébration et grimpant à la chambre nuptiale, il en ferma la porte à double tour, et alla jeter la clef dans le puits...

Sur quoi, le général, furieux, fit embarquer notre Baudelaire pour Calcutta, — jusqu’où il n’arriva pas tout à fait.

Et Baudelaire me racontait que dans les longs jours et les longues nuits de calme, par cette mer des Indes, l’équipage avait pour unique distraction, quand le capitaine le permettait, la pêche aux requins, si nombreux qu’ils semblaient par instants plus nombreux que les vagues elles-mêmes.

Quand un requin était pris et tiré sur le pont par la chaîne de son appât, non seulement les passagers comme les matelots et le capitaine lui-même venaient assister à la longue agonie du requin, mais les chats et les chiens du bord en semblaient réjouis et les petits canaris dans leurs cages battaient des ailes à la mort de l’ennemi acharné de la création, — de la bête irréconciliable et irrassasiable, à l’intestin court, qui à peine rempli est aussitôt vidé et à remplir encore, — qui absorbe, absorbe tout, toujours, et ne rend jamais rien, — que...

Ce requin, c’est l’Allemand.

Gomme nous ne saurions certainement trouver le moyen d’arrêter l’indéfinie multiplication des requins non plus que l’expansion prolifique de la race

allemande, c’est à nous de chercher ce que nous avons non moins assurément — car nous avons!... — à opposer à ce dernier phénomène ethnographique.

Et heureureusement, il n’est pas ici seulement question de nombres...

Mais c’est là matières graves qu’on n’a jamais soupçonnées rue Saint-Marc.

XXYTII

Où sont les six millions? — Un tour de passe-passe. — Par devant maître Chapellier... — La marquise douairière de Soyecourt. — Six millions pour six cent mille francs. — Le couvent des Carmes. — Est-ce versé? — Un acte irrégulier. — A quatre-vingt-huit ans. — Monseigneur Affre. — Où sont les quêtes? — L’Héritage. — Pas encore! — Le dernier des Soyecourt. — Aux enfants assistés.

Étant donnés six millions, — je dis : six millions, — non pas en un métal essentiellement mobilier, en valeurs-papiers ou titres que le feu consume, que le vent emporte, que la spéculation volatilise, qu’un simple accident, l’oubli même, peuvent frapper de néant; — mais six bons et vrais millions représentés par tout ce qu’il y a de plus solide et tangible : par des terrains et des constructions au beau milieu de Paris ;

— comment faire disparaître, ainsi qu’une muscade, ces six millions, en ce même plein Paris, au

dix-neuvième siècle, devant tous nos magistrats et procureurs, gardiens de tous droits, — et les faire passer de la poche des ayants droit dans celle de gens n’y ayant droit aucun ?

Rien de plus facile ni de plus clair, — et voici comment :

En septembre 1841, par acte passé par-devant M® Ghapellier, notaire à Paris, madame Camille de Soyecourt, alors âgée de quatre-vingt-quatre ans, vendait à M. Affre, archevêque de Paris, moyennant six cent mille francs, c’est-à-dire au dixième de leur valeur, les vastes terrains et riches bâtiments du couvent des Carmes, estimés alors six millions.

Cette différence exorbitante entre la valeur effective de la chose vendue et le prix d’acquisition va être tout à l’heure expliquée par l’intention de la vendeuse, nettement énoncée dans l’acte.

D’autre part, je veux croire qu’au moins ces six cent mille francs, quelque peu dérisoires ont été effectivement versés (?.•.)•

Constatons dans l’acte de vente trois faits principaux :

l'" L’étendue immense du couvent des Carmes, qui en dirait seule la valeur, n’y est pas mentionnée.

énonciation qui n’est pourtant jamais omise pour les plus petites propriétés ;

2“ M. Alîre achète en son nom, mais madame de Soyecourt ne lui vend qu’à la condition expresse qu’il demandera l’autorisation nécessaire pour acquérir au nom du Diocese, seul bénéficiaire voulu de cette vente ou plutôt de ce don.

3° M. Affre ne doit entrer en possession qu’un an après la mort de madame Camille de Soyecourt.

Malgré ces dernières conditions expresses, quatre ans après, dès 1845, madame Camille de Soyecourt, alors âgée de quatre-vingt-huit ans et qui se trouvait avoir encore quatre ans à vivre, est amenée à quitter le couvent qu’elle a fondé, l’antique propriété de sa famille, où elle avait si bien exprimé qu’elle voulait mourir...

Mais elle ira mourir où elle voudra, ailleurs. Son acquéreur nominal, M. Affre, a déjà pris possession et est, comme on dit, entré en jouissance.

D’autre part, le nouveau propriétaire, — tout en faisant faire dans le diocèse des quêtes au profit du couvent, quêtes dont le total n’est pas évalué par le comte de Bouzet à moins de deux millions (?) — oublie ou néglige de demander l’autorisation prescrite

tE MONDE OU ON PATAUGE

par Vacte et de régulariser la position, aux termes exprès convenus.

Si bien que, d’abord propriétaire simplement nominal et Actif, il ûnit par rester propriétaire personnellement et déünitivement.

Et de telle sorte qu’au mépris de tout élément de Droit, celui qui viole le contrat se trouve ainsi non puni, mais récompensé.

Puis il meurt, — et de lui et des six millions de madame de Soyecourt qu’ils n’ont peut-être jamais seulement vue, ses héritiers légalement héritent, de par l’héritage — première base de la famille, de la propriété et naturellement delà Religion...

Est-ce complet?

Pas encore.

Le neveu et héritier normal de madame Camille de Soyecourt, — le dernier des Soyecourt, un galant homme que j’ai personnellement connu et qui a consigné ces faits incroyables dans un livre publié en 1855 et où je les retrouve, — le comte de Soyecourt meurt après sa tante ruinée, plus pauvre qu’elle encore, et laissant deux Ailes pauvres comme lui...

Est-il exact, enfin, qu’une de ces deux filles, si indignement dépouillées des six millions de leur grand’tante et de leur père, soit tombée dans undénûment tel, que ses enfants aient dû être élevés par l’Assistance publique ?...

Si, de quelque part, vous m’entendez et me voyez, mon bon et cher Soyecourt, n’ai-je point fait ici selon votre volonté et mon devoir?...

Oui! aux pauvres; aux mendiants, non! — Où je cherche la liberté. — L’homme au moignon. — Par exception ! — Fabrique d’avortements. — Le marchand des quatre saisons. — L’enfant /’aùplus... — Pour nous tous. —La pullulation. — Par trains de plaisir. — Prendre à tous pour un seul. — Les ennemies parallèles. — Charité n’est pas bonté. — Le gant de gendarme. — Une fistule.

J’entends beaucoup parler de la Liberté, — et je la cherche.

Et en cherchant la Liberté, j’ai yu ceci, qu’il peut tous les jours vous arriver, comme à moi, de voir.

Une très jeune femme, de mise honnête, dans un état de grossesse accusé, est poursuivie par un hideux garnement qui, de son bourgeron, lui présente à bout portant — le moignon nu et rouge de son bras gauche, tranché au-dessus du poignet...

La jeune femme, alfolée d’horreur et d’effroi, fuit

éperdue, n’ayant même pas conscience de se racheter par une aumône. Elle se précipite dans la boutique " où je me trouve et tombe raide en ouvrant la porte.

Pendant qu’on tâche de la ranimer, l’affreux gredin, braqué devant la vitre, ricane, tendant toujours et brandissant son tronçon de bras...

Bien qu’il ait été écrit qu’on ne trouve jamais le sergent de ville quand on a besoin de lui, — par exception, cette fois, un agent passait.

Mais toute notre indignation ne put obtenir de lui * l’arrestation du monstre. Le digne sergent de ville,

— par l’effet d’une mixture spéciale à ce genre de cerveau où se cuisinent et mijotent de compagnie les traditions monarchiques qui impliquent la mendicité, et, d’autre part, une certaine appétence vague de l’idée moderne qui revendique la liberté pour chacun, — le sergent de ville tenait visiblement pour le mendiant contre nous. Assurément, quand j’insistais, il me considérait d’un œil médiocre, et volontiers s’il eût pu, il eût pris moi à la place de l’autre.

Finalement, il lâcha l’homme au moignon, qui, toujours ricanant, n’avait pas un instant paru douter de son affaire, et qui alla poursuivre, — librement

— par la ville, son œuvre professionnelle d’épouvante, et sa fabrication quotidienne d’avortements, foudroyants ou congénères.

Je vois, je ne vois que trop bien la liberté pour ce monstre.

Mais où est Và Liberté pour la pauvre femme? ... ★

Autre :

Tous les matins, à la meme heure, depuis des années, descendent par l’un de nos faubourgs du Nord un homme, une femme, un enfant et une petite voiture de marchand des quatre-saisons.

La femme pousse la voiture pleine de légumes ; l’homme porte sur son dos l’enfant estropié des jamhes.

A un point du faubourg, la femme s’arrête avec la voiture dont elle débite le contenu aux passants ; l’homme part avec l’enfant qu’il va déposer aux vents coulis sous une porte, à côté d’une des églises du centre. Puis il revient aider sa femme à la vente jusqu’au soir.

Alors, il va chercher et rapporte le petit.

La journée de l’homme et de la femme, selon les gens compétents du quartier, est en moyenne de six ITancs pour chacun ; il en est de plus à plaindre, assurément. — Mais l’enfant « fait » à lui seul autant qu’eux deux, et souvent plus.

Dans ce quartier de pauvres gens, quelques-uns les envient, même les admirent...

Je cherche la Liberté, — pour Venfant...

Eücoi’e :

Un agent de police, au pas accéléré, entraîne de chaque main une vieille femme et un petit enfant, — toujours des enfants! — qui se débattent et se cabrent en poussant des cris aigus.

La foule, hostile, presque menaçante contre l’agent se précipite derrière lui, avec des imprécations et malédictions.

La Liberté est-elle donc là, — pour nous tous?...

Mais qu’ai-je à vous apprendre ici ? Ne la connaissez-vous pas aussi bien que moi, toute cette pullulation de mendiants, vieillards, hommes, femmes, jeunes gens et enfants, qui pleuvent sur la ville, comme la plaie des sauterelles d’Égypte, dès l’heure où la grasse matinée de sommeil est faite pour eux aussi, et ne nous font plus trêve une seconde? Vieux Parisiens, ne connaissez-vous pas ces mendiants de fondation que vous voyez, depuis dix et vingt ans, si bien incrustés sous la même porte qu’ils semblent avoir fini par faire corps avec la pierre ?

Ne savez-vous pas que les chemins de fer de banlieue nous en apportent chaque matin des tombereaux, qu’ils remportent le soir, — et qu’à certains

grands jours, il en est même qui nous viennent de bien plus loin par les « trains de plaisir », — qui ne furent pas imaginés précisément pour ça?

Combien de fois ne vous êtes-vous pas comme moi demandé d'où cela vient, où cela va, — et surtout, hélas ! ce que deviendront un peu plus tard, pour la patrie, pour eux-mêmes, ces petits enfants aux membres glacés, — mais plus ils grelottent, plus ils rapportent ! — démoralisés, dégradés dès leur aube par l’oisiveté âcre, la duplicité, l’ignominie ? Mendiants d’hier, voleurs et meurtriers de demain, pépinière inépuisable à ravitailler les bandes toujours décimées, toujours éternelles, des Gilles et des Abadies.

N’avez-vous pas vu cent fois par nos boulevards la hideuse famille : — pendant que le père, jeune encore, à la journée se saoule chez le marchand de vin du coin, la mère hâve, sinistre, adossée au mur, pousse et lance ses deux plus petits tout déguenillés, le petit garçon sur les dames qui passent, la petite sur les messieurs. De l’autre côté du boulevard, la fille aînée, qui a ses treize ans, provoque et accoste sous le guet de sa mère, un ruban bleu comme enseigne dans ses cheveux , pendants... — Quant au grand frère qui compte seize ans et s’est depuis longtemps émancipé, il n’est plus là, opérant pour lui, et fait pis encore...

Et cette question suprême, vitale, immédiate, n’est-

elle pas d’un intérêt autrement urgent pour notre Chambre, le pays et l’univers, que le spectacle des fameux tournois et autres mouvements tournants^ de MM. Simon, Ferry et Gambetta?

Honte ! ! !

11 faudrait pourtant arriver à nous occuper un peu de nos vraies affaires et, pour commencer par ordre, tâcher d’abord de nous entendre, maintenant que nous commençons à nous apercevoir qu’en tous ordres de choses, nous marchions jusqu’ici sur la tête^

Prendre à tous pour un seul; puis, d’une part de la prise, faire bénéficier quelques-uns, intéressés dès lors à la conservation des choses en l’État, — principe originel et constitutif de toute Monarchie et Aristocratie, — qui sont le contraire de la Liberté.

Tout se tenant, le haut parasitisme implique, impose les parasitismes moyens et les inférieurs.

La Mendicité en arrive logiquement à se trouver être de droit-divin, comme la Royauté. Toutes deux corollaires, sœurs toutes deux, — et ennemies parallèles de la Liberté.

L’Église, qui est la Monarchie, et la Monarchie qui est l’Église, ont précieusement, dans leur haine et leur terreur de la Liberté, entretenu jusqu’ici la

mendicité, tout comme nos mendiants eux-mêmes entretiennent les ulcères dont ils vivent.

Mais, avec cette ruse superlative et vraiment merveilleuse qui est son premier caractère, l’Église avait d’abord compris qu’il était indispensable de transposer la question. Elle a dérobé l’iniquité absurde, répulsive, antihumaine de la Mendicité sous l’attrayant et décevant aspect de l’expansion du meilleur, du plus grand des sentiments de l’homme : la Bonté.

Et elle créa alors la Charité qui est précisément le contraire de la vraie Bonté, c’est-à-dire delà Justice; — et si bien troubla-t-elle la perception de nos consciences humaines, que c’est précisément les meilleurs de nous tous qui se trouvent, en réalité vraie, faire le plus de mal...

Cette vérité éclate comme malgré elle, — de même que pour la si grosse question de l’héritage, — dans notre absolue et monstrueuse contradiction

— entre la doctrine et notre cœur qui nous commandent la Charité,

— et notre législation qui interdit la Mendicité.

Si bien que, comme a dit quelqu’un, peut-être moi, le species de notre jolie société moderne devrait, pour être bien exact, représenter une personne qui, de sa main gauche, donne l’aumône.

— et de sa main droite, armée d’un gant de gendarme, arrête celui qui la demande.

Conclure :

La SOLIDARITÉ, — qui résume en elle seule les trois mots de notre devise : Liberté, Égalité, Fraternité, — sera le seul remède, héroïque que rationnel, de la Misère.

Hors d’elle, il n’y a qu’empirisme. — La Charité est inhumaine et l’Aumône, qui précisément entretient le mal qu’elle voudrait tant guérir, n’est que la fistule de la Bonté.

Page 1