‹ Le monde physique (volume 3)Chapitre 115 sur 271 · E Reclus, La Terre · texte numérisé non relu

E Reclus, La Terre

2. Les détails que nous donnons ici sur l'éruption de Krakatoa sont tous empruntés au rapport sommaire que ce savant a publié sur cet événement et qui a été reproduit par le Bulletin de l'Association scientifique de France des 1 1 et 18 mai 1881. Un rapport détaillé

nille, à Dorey, sur le Geelvinkbaai, en Nouvelle-Guinée, à Perth sur la côte occidentale de l'Australie, ainsi que dans tous les lieux plus rapprochés de Krakatoa. Si, de Rrakatoa comme centre, on décrit un cercle avec un rayon de 50 degrés, ou 3355 kilomètres, ce cercle passe précisément par les points où le bruit a été perçu. La superficie de ce cercle, ou plutôt du segment sphérique, est de plus du quinzième de la superficie de la Terre. Dans les temps historiques, on ne connaît pas d'éruption dont les bruits se soient propagés sur une aussi énorme étendue.

« Outre ces vibrations sonores, il s'est formé aussi, lors des explosions, des ondes aériennes très longues, qui ne se sont pas manifestées par des sons, mais qui n'en ont pas moins produit des effets très remarquables. Les plus rapides de ces vibrations se communiquaient naturellement aux édifices et aux cloisons des chambres, de sorte que les objets suspendus à ces cloisons, ou au plafond, entraient en mouvement. C'est ainsi, par exemple, qu'à Batavia et «à Buitenzorg, à une distance de 150 kilomètres de Krakatoa, des portes et des fenêtres furent secouées avec bruit, des horloges s'arrêtèrent, des statuettes placées sur des armoires furent renversées, des réservoirs de lampes suspendues sautèrent de leurs suspensions et tombèrent à grand fracas, avec verres et globes, sur le sol. »

Mais arrivons au fait principal que nous avions en vue en parlant, de cet événement. Jusqu'au 27 août au matin, vers dix heures, moment où eut lieu l'explosion la plus formidable, les matières rejetées n'étaient que de la cendre plus ou moins humide , d'ailleurs extrêmement abondante , comme on va le voir; mais à partir de cet instant ce fut de la boue, mélange de sable volcanique et d'eau de mer. C'est que les éruptions premières se faisaient d'abord au-dessus du niveau de la mer, tandis que, après la terrible explosion qui détermina l'effondrement de la moitié du cratère et de toute la partie septen-

est en préparation, où seront consignés les résultats des recherches entreprises en vertu d'une décision du gouvernement néerlandais.

LES ERUPTIONS VOLCANIQUES. 481 trionale de l'ile, elles se transformèrent en éruptions sousmarines, et au lieu de cendres, de scories solides, de pierres ponces, c'est de la boue qu'elles vomirent. Un navire anglais, le Governor General London, qui élait parti de Batavia le

Fig. 174. — Carte du détroit de la Sonde. Ile Krakato.i.

26 août au matin et se trouvait à deux heures de l'après-midi en relâche dans la rade d'Anjer, commença vers six heures du soir à recevoir sur son pont une pluie de cendres et de pierres ponces. Le lendemain, la chute des cendres devint si abondante, que le capitaine, M. Linderman , dut jeter l'ancre à l'entrée de la baie d'Anjer. L'obscurité ne tarda pas à devenir aussi complète que par une nuit des plus noires. Puis, à la

pluie de pierre ponce succéda une pluie de bouc d'une telle abondance, qu'en dix minutes le pont du navire se trouva recouvert d'une couclie d'un demi-pied d'épaisseur. Le lendemain, le capitaine, voulant sortir de la baie, se trouva en présence d'un immense banc flottant, formé par une couche de pierre ponce de plus de 2 mètres d'épaisseur. Voici quelques nombres empruntés au rapport de M. Verbeck, qui achèveront de donner une idée du volume des matériaux, cendres, pierres ponces, boue, vomis par l'éruption. C'est dans un rayon de 15 kilomètres autour de Krakatoa que sont tombés les fragments les plus gros : ils ont formé sur la surface de ce cercle une couche de débris dont l'épaisseur varie de 20 mètres à 40. Sur le revers de l'île même, on voit en certains points des monticules de cendres de 60 à 80 mètres de hauteur. « Une évaluation aussi exacte que possible, dit M. Verbeck, de la quantité de matières solides rejetées m'a donné le chiffre de 18 kilomètres cubes. » Les deux tiers environ de cette masse ont été déposés sur le cercle de 15 kilomètres de rayon décrit autour de Krakatoa comme centre.

D'autres phénomènes d'un grand intérêt, mais qui n'ont point leur place ici, signalèrent cette éruption extraordinaire. Une vague d'une amplitude prodigieuse envahit les rivages voisins de Sumatra, de Java, détruisit tout sur son passage et, se propageant au loin, se fit sentir aux extrémités de la Terre : il paraît même qu'elle en fit plusieurs fois le tour. C'est aux cendres mélangées de vapeur d'eau qu'on attribue la persistance des lueurs crépusculaires qu'on observa dans toutes les parties du monde, pendant plusieurs mois après l'événement. La production de l'immense vague s'explique aisément par l'effondrement, au sein de la mer, de la masse des cônes volcaniques d'où partit l'explosion et de la portion de l'île disparue, au-dessus de laquelle la sonde accuse des profondeurs de 200 mètres. Quant à l'effet optique des lueurs, on admet qu'il estdûàla suspension, à une grande hauteur dans l'atmosphère, d'une nuée formée par les particules extrêmement fines des

cendres projetées el mieux encore par celles de la vapeur d'eau, particules qui, condensées et cristallisées, sont susceptibles de donner lieu aux effets de réfraction, de diffraction et aux colorations qui en sont la conséquence.

Pour terminer ce que nous avions à dire des éruptions volcaniques, mentionnons encore la colonne de feu qui succède, pendant la nuit, à la colonne de cendres et de vapeurs visible pendant le jour. Jadis on la considérait comme formée par les flammes de la combustion dont on supposait que l'intérieur du volcan était le siège; mais il était aisé de voir que l'apparence de cette lueur ne répondait point à l'idée qu'on peut se faire de masses gazeuses incandescentes : elle reste calme, fixe et comme invariable de forme, bien loin d'être sujette aux fluctuations incessantes des flammes qui brûlent en plein air. On crut ensuite en trouver l'explication en admettant que la colonne est formée par la réunion des particules incandescentes incessamment lancées par le cratère ; mais comment alors pourrait-on voir, comme on le fait, les étoiles au travers d'une lueur qui serait nécessairement opaque? De telles particules, il est vrai, se voient de temps à autre, dans la colonne lumineuse, sous forme de sillons de feu pareils à des éclairs. Mais en réalité la colonne est due à la lumière que reflète l'atmosphère1, plus ou moins vivement illuminée par la lave incandescente qui

1. « L'éclatante lumière projetée par les jets fie scories ou la lave étincelante d'où ils s'échappent, réfléchie par le nuage de vapeur aqueuse flottant au-dessus du cratère, produit cette apparence lumineuse à laquelle on donne à tort le nom de flamme dans les récits faits par des personnes incompétentes. Mais s'échappe-t-il réellement des flammes d'un volcan en éruption, par suite de l'inflammation de l'hydrogène ou d'autres gaz inflammables ? C'est peut-être là une question encore sans réponse. Si réellement il s'en échappe, ce n'est que dans certaines circonstances particulièrement favorables que l'on pourrait les remarquer, car leur faible lumière doit complètement disparaître devant le reflet plus brillant de la lave incandescente. Àbich croit avoir vu des inflammations faibles, mais réelles, de gaz hydrogène dans l'intérieur du Vésuve. » (P. Scrope, les Volcans.) Pendant l'éruption qui a donné naissauce, dans la baie de Santorin, au Giorgios, des flammes rougeâtres apparurent à plusieurs reprises pendant la nuit, d'abord au-dessus de la mer, puis sur les blocs de lave émergés qui formèrent l'îlot. 11 n'est donc pas douteux que des flammes se montrent dans certaines éruptions volcaniques. Mais il est non inoins vrai que ces flammes ne sont pour rien dans le phénomène de la colonne de feu.

remplit le cratère. Les vapeurs, la fumée même vomie par l'orifice contribuent à l'éclat du phénomène. Nous avons parlé de la fixité de la lueur dont les diverses parties conservent en effet une immobilité et un calme imposants. Mais son éclat est variable avec celui de la lave dont elle est le reflet. Quand la masse fluide se refroidit, sa surface, d'un blanc éblouissant, passe au rouge de plus en plus sombre et la colonne de feu s'affaiblit. Une recrudescence de l'éruption, en rejetant la croûte superficielle, ramène l'éclat primitif.

Page 1