CHAPITRE IV
S'il est évident que les volcans et tous les phénomènes qui caractérisent les phases diverses de leur activité, depuis les éruptions proprement dites, jusqu'aux simples émanations gazeuses de leurs fumerolles, ont une même cause, qui est la chaleur interne du globe, il paraît difficile de soutenir qu'il existe une liaison du même ordre entre cette chaleur souterraine et les tremblements de terre. Du moins est-il nécessaire de faire, dès le début, une distinction entre les mouvements du sol compris sous cette dénomination, selon qu'ils accompagnent ou non une éruption volcanique. On a vu, clans les chapitres qui précèdent, que, parmi les phénomènes précurseurs d'une éruption, quelquefois pendant sa durée, ou même peu après qu'elle est terminée, des secousses du sol plus ou moins violentes se font sentir dans le voisinage du volcan qui en est le siège. Ce fait est d'ailleurs loin d'être général, et il est arrivé souvent que l'activité éruptive se manifeste sans que le sol ait été ébranlé. Quoi qu'il en soit, les tremblements de terre de cette première catégorie peuvent être considérés comme des phénomènes volcaniques, et, en ce cas, la nature des ébranlements, non plus que leur cause, ne sauraient être douteuses. Mais les plus nombreux, les plus violents et en même temps les plus étendus des tremblements de terre paraissent étran-
gers à l'activité volcanique : ils naissent ou se propagent aussi bien dans les terrains stratifiés que dans les régions de nature volcanique, basaltique ou trachytique; ils n'ont avec l'activité éruptive des volcans aucun rapport apparent et ne semblent exercer sur les volcans voisins aucune influence. L'étude de cette seconde catégorie de tremblements de terre ne saurait toutefois être séparée de celle de la première, puisque leur origine, bien qu'elle reste inconnue ou problématique, est bien certainement souterraine comme celle des tremblements de terre volcaniques. Décrivons donc tout d'abord sans distinction les phénomènes communs aux uns et aux autres.
Ce qui peut le mieux donner l'idée d'un tremblement de terre, ce sont les trépidations du sol causées par des chocs, des explosions violentes, des éboulements un peu considérables de matériaux, de terrains, de roches. Le simple passage d'une voiture pesamment chargée sur une roule voisine d'un édifice, d'une maison, surtout sur le sol d'une rue pavée, produit dans les murs, dans les vitres des croisées un mouvement vibratoire très appréciable, que tout le monde a pu observer; mais le rayon dans lequel se fait sentir cet ébranlement, qui se prolonge pendant toute la durée du passage, est ordinairement fort limité. Dans les villes, où la continuité des pavés des rues, leur liaison avec des pâtés de maisons est plus grande, ce rayon augmente. Quand Yvon Yillarceau soutenait, il y a une quinzaine d'années, devant l'Académie des sciences, la nécessité du transfert de l'Observatoire de Paris hors de la ville, un de ses principaux arguments était l'impossibilité d'obtenir des observations précises du nadir. Le bain de mercure qui servait de miroir pour ces observations était constamment troublé, sa surface frémissant au passage de la moindre voiture sur le pavé de la rue Saint-Jacques. Le rayon de l'ébranlement devient plus considérable, lorsqu'il a pour cause une explosion de mine. Lorsqu'eut lieu, il y a quelques années, l'explosion d'une poudrière au Bouchet (Seine-et-Oise), nous entendîmes le bruit de la détonation à Orsay, à plus de 20 kilomètres de distance,
et les murs, les fenêtres et les portes de notre maison furent secoués avec violence. Là toutefois l'ébranlement ressenti devait être surtout causé par le passage de l'onde aérienne, mais une partie provenait sans aucun doute de la vibration du sol lui-même.
Cependant ces ébranlements artificiels, dont l'origine est parfaitement connue et qui proviennent d'un choc mécanique ou physique, accidentel et extérieur, ne sont point des tremblements de terre. Aussi, comme le fait avec raison observer Fuchs, dès que l'on arrive à connaître la cause précise d'un de ces tremblements de terre artificiels, la dénomination ellemême disparaît. Le véritable tremblement de terre est celui dont la cause inconnue est souterraine, ou dont l'origine est évidemment liée à une éruption de volcan.
Le degré d'intensité, le nombre des secousses, leur direction, leur durée individuelle ou collective, l'étendue de la région où elles se sont fait sentir, le sens de leur propagation, sont autant d'éléments du phénomène qu'il est intéressant de noter, et qui d'ailleurs sont propres à distinguer les tremblements de terre les uns des autres.
Fort souvent l'intensité est très faible. Ce sont de simples frémissements, des tressaillements du sol qui échappent à la grande majorité du public, et ne sont perceptibles qu'aux observateurs attentifs. Ce qui permet de distinguer ces tremblements de terre minuscules des vibrations artificielles avec lesquelles on pourrait les confondre, c'est la grande surface de pays qu'ils embrassent; la comparaison des heures où la secousse s'est produite en tous les points de cette surface, montrant avec évidence la simultanéité des observations, il est impossible de s'y tromper. Entre ces frémissements imperceptibles et les violentes secousses des tremblements de terre les plus fameux par les désastres qu'ils ont causés, on peut passer par des degrés infinis. D'ailleurs l'intensité est très variable pour une même secousse, selon le lieu. Dans le tremblement de terre du 14 septembre 18GG, qui a eu pour théâtre
une bonne partie de la France centrale et occidentale, les deux ou trois secousses qui se sont fait sentir à quelques secondes d'intervalle ont été particulièrement fortes au centre de la région ébranlée, aux environs de Tours et de Blois. Des meubles renversés, des fenêtres brisées, des murs lézardés, quelques
Fig. 228. — Carte du tremblement de terre du 14 septembre 1866.
pierres détachées des parties élevées de ces murs, voilà poulies effets de ces secousses, là où elles ont été les plus fortes ; en beaucoup d'autres points, tout s'est borné à de légères oscillations des objets mobiles. Ce n'était déjà plus le simple frémissement dont nous venons de parler. Mais il y a loin de là aux terribles effets de quelques tremblements de terre fameux dans l'histoire. Nous y reviendrons [dus loin. Bornons-nous à citer
ici quelques faits qui permettront la comparaison et feront juger de l'extrême violence de certaines secousses.
Dans le tremblement de terre de Riobamba du 4 février 1797, une secousse verticale fut si violente, que, selon l'expression de Humboldt, « elle produisit l'effet de l'explosion d'une mine ; les cadavres d'un grand nombre d'habitants furent lancés au delà du ruisseau de Liean, jusque sur la Calca,
colline dont la hauteur est de plusieurs centaines de pieds
Lorsque je levais le plan des ruines de Riobamba, on me montra la place où, au milieu des décombres d'une maison, on avait retrouvé tous les meubles d'une autre demeure ; il fallut que Yaudiencia (le tribunal) prononçât sur les contestations qui s'élevèrent au sujet de la propriété d'objets qui avaient été transportés ainsi à plusieurs centaines de mètres. » Le tremblement de terre qui en 1783 ravagea la Calabre, fut si violent, que des maisons furent soulevées et transportées à distance sans avoir éprouvé de dégâts sensibles, tandis que d'autres furent projetées en l'air et détruites de fond en comble. En 1692, la Jamaïque subit de telles secousses, que dans la ville de Port-Royal « tout s'effondra pêle-mêle; des hommes furent renversés et jetés de côté et d'autre, tandis que plusieurs d'entre eux furent lancés directement en l'air. Il y en eut même qui, se trouvant au milieu de la ville, furent lancés par-dessus les ruines jusque dans le port et purent alors se sauver à la nage1! Ces faits, déjà anciens, paraîtraient incroyables ou grandement exagérés, si de terribles et récentes catastrophes n'en avaient démontré la très grande probabilité.
Le nombre des secousses est également très variable. Si elles sont très éloignées les unes des autres, chacune d'elles peut être considérée comme un tremblement de terre. Deux ou trois secousses, séparées par de courts intervalles, de quelques secondes ou de quelques minutes, s'observent fréquemment; mais dans les régions où les ébranlements du sol sont presque