CHAPITRE PREMIER
LES GOURANTS MARINS
Si l'écorce solide de la Terre, la partie la plus stable du globe au moins parmi celles qui nous sont accessibles, oscille sans cesse; si de plus, accidentellement, elle est sujette aux perturbations que révèlent les éruptions volcaniques et les tremblements de terre, que ne doit-on pas attendre, sous ce rapport, des parties fluides, telles que l'océan et l'atmosphère? Là, en effet, ce n'est plus la stabilité, c'est la mobilité qui est la règle, le calme qui est l'exception. En vertu des propriétés mécaniques et physiques des liquides et des gaz, les eaux de la mer, comme les couches de l'océan aérien, sont dans un état de continuelle agitation. Les causes de ces mouvements intestins sont multiples, comme on va le voir bientôt; mais les plus actives sont les variations de chaleur dues aux successions des jours, des nuits, des saisons aux diverses latitudes, et les variations de pression qui en découlent. On pourrait trouver là une certaine
analogie entre les perturbations qui affectent l'écorce solide et celles dont l'océan et l'atmosphère sont le siège, les unes et les autres ayant la chaleur pour origine. Seulement, ces deux ordres de phénomènes présentent aussi un contraste, puisque, dans les éruptions et les tempêtes sismiques, c'est la chaleur interne du noyau terrestre qui est en jeu, tandis que c'est la chaleur extérieure ou solaire dans les mouvements de l'atmosphère et des mers.
Les ruptures d'équilibre qui se produisent au sein des masses liquides ou gazeuses se manifestent assez souvent sous les formes en apparence les plus désordonnées; mais même alors ces phénomènes anormaux sont soumis à certaines lois, que des observations multipliées ont fini par dégager, et dont la connaissance a commencé à jeter un grand jour sur l'économie météorologique de la planète. Quant aux mouvements ordinaires de l'air et des eaux, ils s'effectuent avec une régularité qui n'a plus rien d'étonnant, quand on réfléchit que cette régularité est due au retour périodique de causes constantes, produisant naturellement les mêmes effets aux mêmes époques et dans les mêmes lieux.
Plus on étudie ces phénomènes si changeants, si complexes, plus on pénètre leur enchaînement mutuel et leurs rapports avec les autres phénomènes naturels, terrestres ou cosmiques, plus enfin on parvient à se dégager de ce que présentent de confus les faits particuliers ou locaux pour s'élever à un coup d'œil d'ensemble, et plus apparaît avec clarté la conception, si bien établie aujourd'hui par la science, d'une double circulation dans les deux océans qui recouvrent la planète , l'océan aérien et l'océan maritime. La connaissance des lois des mouvements généraux de l'atmosphère et des mers n'est encore aujourd'hui qu'ébauchée; déjà toutefois l'on peut se faire une idée de son importance croissante au double point de vue delà science pure et de ses applications pratiques. On va voir qu'il ne s'agit point là de simples conjectures : les progrès accomplis en Météorologie depuis trente ans sont dus en grande partie à la décou-
verle des lois dont nous parlons; et d'autre part les faits, plus éloquents que les paroles, ont montré quels profits en ont déjà retirés deux des branches les plus actives de la production ou de la richesse, la navigation maritime et l'agriculture.
C'est la circulation océanique et la circulation atmosphérique qui vont faire l'objet principal de ce troisième livre. Commençons par la première, c'est-à-dire par l'étude des courants marins.
Fis. 246. — Mer calme.
Les eaux de la mer sont, pour ainsi dire, perpétuellement agitées; à leur surface elles sont sillonnées de rides plus ou moins fortes, de vagues ou lames de hauteur très variable, se propageant sous forme ondulatoire, c'est-à-dire sans transport réel des masses liquides qui les composent. Rarement la mer est assez calme pour qu'on puisse comparer sa surface à celle d'un lac qui réfléchit les objets comme un miroir; tout courant aérien, de la plus faible brise jusqu'au vent qui souffle en tempête, provoque ce mouvement rythmique dont l'intensité est en raison de la force et de la durée du vent et dépend aussi de l'étendue des mers et du degré de salure de leurs eaux. On a
mesuré dans l'Atlantique nord des vagues dont la crête s'élevait à une hauteur de 15 mètres au-dessus du point le plus bas de la dépression séparant deux vagues successives ; au large du cap de Bonne-Espérance, à la limite commune de l'Océan Indien et de l'Atlantique, c'est à 15, 18 et jusqu'à 35 mètres de hauteur que les marins voient s'élever parfois ces montagnes d'eau salée. L'amplitude moyenne des ondulations est en rapport avec
Fig. 247. — Mer agitée et houleuse.
la hauteur, "de quelques mètres à 200 ou 500 mètres. La vitesse apparente de déplacement, ou, pour parler plus juste, la vitesse de propagation des ondes, varie elle-même et avec l'amplitude des vagues et avec la profondeur des eaux. Voici quelques nombres d'après Airy (cité par E. Reclus1) : Une vague de 30 mètres d'amplitude parcourt en moyenne 0m,80 par seconde sur une mer profonde de 500 mètres ; cette vitesse atteint 21m,85 si l'amplitude et la profondeur sont l'une et l'autre décuplées. Quant à la profondeur à laquelle se fait sentir l'agitation des