MARCHE D'UNE BOURRASQUE
les faibles pressions lui livreront un passage facile; par suite, son action cessera de s'étendre jusqu'à nos côtes, et le calme se rétablira.
« La carte du 12 octobre 1878 (fig. 318) mon Ire qu'en effet la bourrasque continue à s'éloigner vers le Nord-Est; à huit heures du matin, son centre passe en A4 sur la côte de Norvège. Le vent est redevenu faible et la mer belle sur nos côtes, et la pluie cesse de tomber en France.
Fig. 5 ! 7. — Trajet d'une bourrasque sur Fig 518. — Isobares et vents, le 12 octobre le nord de l'Europe. Isobares et vents, 1878. Trajectoire de la bourrasque du 9
le 11 octobre 1878. au 15 octobre : A1( A2, A., A4, A5.
« Le 13 octobre, le centre de la bourrasque passe en As, non loin du cap Nord : le tourbillon s'éloigne définitivement. Il n'y a donc plus lieu de s'en préoccuper pour nos régions; mais, bien que la hausse du baromètre s'accentue encore, divers symptômes permettent déjà de prévoir l'approche d'une nouvelle bourrasque arrivant de l'Océan. Effectivement, si, le 12 octobre au matin, la dépression du Nord étendait encore son action sur les Iles Britanniques, on verrait les vents souffler d'entre Ouest et Nord en Irlande, et les isobares affecter la forme de courbes concentriques autour du centre de la bourrasque.
Or on a vu qu'à Valenlia, au sud-ouest de l'Irlande, le venl soufflait du Sud le 9, de l'Ouest le 10, du Nord le 11, exécutant ainsi le mouvement de rotation directe; mais dès le H au soir ce mouvement s'arrêtait et rétrogradait au Sud. La figure 518 montre que le 12 octobre, à huit heures du matin, cette modification dans l'allure générale du vent s'étend sur toutes les côtes occidentales des Iles Britanniques, depuis les Hébrides jusqu'aux îles Scilly; de plus, les isobares s'infléchissent sur l'Océan : une deuxième bourrasque, nettement accusée dès le 13 octobre, suit donc de près la première, et, en la suivant dans ses étapes successives, on verrait se reproduire, dans le même ordre, les phénomènes qui ont signalé le passage de la bourrasque du 9 au 13 octobre 1878. »
On voit par ce qui précède comment la lecture et la discussion des cartes météorologiques quotidiennes et simultanées permettent de déduire, avec une certaine précision, de la situation actuelle d'une grande région telle que l'Europe, le temps probable de demain. Toutefois, pour que cette prévision du temps cà un ou deux jours au plus d'échéance soit formulée avec une suffisante probabilité, il faut, de la part des savants chargés du service d'avertissement, outre une connaissance approfondie des lois météorologiques connues, une grande expérience que la pratique seule peut donner. Quand une bourrasque est dénoncée par la forme des isobares et la distribution des pressions, et que la direction de sa trajectoire se dessine, on peut sans doute prolonger la ligne de son parcours ; mais, d'un jour à l'autre, des modifications dont la cause est le plus souvent locale peuvent changer ce parcours. Quelquefois la dépression principale se segmente : il se forme une ou deux dépressions secondaires; ou bien encore, une autre dépression suivant de près la première la côtoie, et, suivant que son intensité est plus grande ou moindre, l'absorbe ou en est absorbée. Dans ces divers cas, les isobares qui affectent d'abord une forme à peu près circulaire, prennent celle d'ellipses allongées, soit pour se segmenter en deux aires circulaires séparées, soit
au contraire, dans le cas de deux dépressions isolées, pour se confondre à nouveau en une seule. Quand ces circonstances se présentent, la prévision, surtout en ce qui concerne la direction du vent, devient plus incertaine. 11 arrive aussi qu'une bourrasque, après s'être d'abord mue avec une certaine rapidité, devient stationnaire, reste ainsi quelques jours dans cet état, et se comble sur place. La cause de cet arrêt dans le mouvement de translation de la dépression est le plus souvent l'existence d'une zone de fortes pressions, d'un anticyclone, selon l'expression usitée, en avant de la trajectoire de la bourrasque.
C'est, comme le fait pressentir la loi de translation des tempêtes sur l'hémisphère nord, par les côtes ouest du continent ou des îles que les bourrasques abordent toujours l'Europe. Elles arrivent toutes formées de l'Atlantique. Les unes viennent par les côtes septentrionales, par les lies Britanniques ou la Norvège. De là elles gagnent soit la mer du Nord, les Pays- Bas, le Danemarck, soit la Baltique, la Russie, quelquefois se rabattant sur l'Europe centrale. D'autres abordent simultanément l'Irlande, la Manche, les côtes de France, se dirigeant ainsi vers l'est ou le nord-est. Les bourrasques de ces deux catégories sont les plus nombreuses, elles se suivent fréquemment par groupes. D'autres enfin, plus méridionales, et sans doute originaires de la région de l'Atlantique entourant les Açores, abordent directement le Maroc, puis le continent européen par les côtes de Portugal et d'Espagne. L'Algérie, la Méditerranée, l'Italie, l'Adriatique sont successivement ou simultanément parcourues par ces dépressions. Quelquefois les bourrasques des Açores remontent au nord par le golfe de Gascogne, traversent la France et continuent leur route sur l'Europe centrale. Le plus souvent isolées, elles sont aussi intenses et dangereuses que les bourrasques plus septentrionales. Ce sont les dépressions ayant cette origine qui produisent, pour toutes les régions situées au nord de leurs trajectoires, cette rotation des vents contraire au mouvement du soleil, que Dove considé-
rait comme une exception à la loi qu'il avait formulée. En réalité, la succession inverse se produit au sud des mêmes trajectoires, comme l'indique la loi plus générale de la rotation des cyclones. On peut citer comme exemple la mémorable tempête des 4 et 5 décembre 1879, qui aborda les côtes de France vers l'embouchure de la Loire, traversa notre pays du sud-ouest au nord-est, s'infléchit vers l'est et, le 6, atteignit la Russie méridionale, après avoir couvert de neige le midi de la France, l'Allemagne et l'Autriche. C'est après le passage de ce cyclone que s'établit, sur la plus grande partie de l'Europe, ce régime de fortes pressions et de basses températures qui donna lieu à l'hiver rigoureux de 1879-80.
Nous avons dit que les orages sont le plus souvent dans la dépendance des bourrasques d'une certaine importance; leur prévision est donc liée à celle des bourrasques elles-mêmes, mais il est clair qu'elle ne peut s'entendre que d'un état probable d'une région, sans qu'on puisse rien dire pour une localité particulière. C'est aux observateurs de cette localité, prévenus de l'approche d'une bourrasque, à tenir compte de toutes les circonstances météorologiques spéciales du lieu où ils se trouvent; en combinant ces observations avec les pronostics fournis par l'aspect du ciel, il leur sera souvent possible de compléter la prédiction relative à un orage prochain1.
Outre ces orages qui se produisent surtout dans la portion
1. C'est ce qu'exprime fort bien Robert H. Scott, dans sou livre Caries du temps et avertissements de tempêtes : « Pour ce qui est, dit-il, de prévoir si telle après-midi le temps sera pluvieux ou beau, ce que le public désire surtout connaître, il est évident que les cartes, qui, dans beaucoup de stations, datent de la veille, ne peuvent être d'un grand secours. De plus, les phénomènes que nous comprenons sous le terme général de temps dépendent souvent dans une grande mesure de la nature et de la conformation du sol dans le voisinage de l'observateur, de sorte que tel lieu sera plus exposé à la pluie pendant un temps troublé, tandis que tel autre présentera des conditions plus favorables à la formation du brouillard dans un air calme. C'est pourquoi, comme une telle tendance exceptionnelle est confinée dans une localité spéciale, et n'appartient pas aux phénomènes produits dans toutes les stations par le système de circulation prédominant alors, il est nécessaire que l'observateur qui veut prévoir le temps cherche dans quelles conditions ces particularités se manifestent, car il serait inutile d'appliquer des règles générales pour se rendre compte de la signification des phénomènes ayant un caractère purement local. » Ces remarques, vraies pour la généralité des phénomènes météorologiques, -le sont surtout pour les orages locaux.