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Annuaire du Club Alpin français, 1'° année

2. « Lors d'une de nos dernières promenades dans les Hautes-Alpes bernoises, nous fûmes frappés du changement de scène survenu à Rosenlaui, dans la vallée étroite et boisée de Reichenbach qui mène de Meringen au Grindclwald par le col de la grande Scheideck. Le petit glacier qui y descend des flancs du Wctterhorn, et qui parait être d'origine très ré-

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époque, le glacier inférieur de Grindehvald s'était retiré de 575 mètres en ligne droite depuis 1855, et le glacier supérieur de 398 mètres. Le glacier de Yiesch avait subi en 1869 une réduction de 600 mètres; celui du Rhône de 150 mètres, et le glacier deGorner, au pied du Mont-Rose, de 60 mètres environ. Dans la vallée de Chamounix, le glacier des Bois a reculé de 698 mètres dans l'intervalle de juin 1851 à la fin de l'été de 1871, et le glacier des Bossons de 596 mètres dans le même espace de temps. Sur les glaciers du versant italien et dans le Tyrol, j'ai reconnu pendant les trois dernières années des réductions non moins considérables. »

Dans la période antérieure on avait, au contraire, signalé l'avance de plusieurs glaciers de la même région. Ainsi du glacier de l'Aar, dont Agassiz en 1845 évaluait l'envahissement à 800 mètres, en comparant sa situation à celle que lui assignait une carte dressée en 1740. Le glacier d'Aletsch, en 1848, s'élargit au point de déraciner et de broyer, sur une longueur de plusieurs kilomètres, des sapins séculaires, et de démolir des habitations fort anciennes.

Ces mouvements de progression et de recul se font le plus souvent avec lenteur. On cite toutefois un glacier du Tyrol qui s'avança en douze jours de 120 mètres, intercepta le passage des eaux d'une vallée voisine, et, après avoir formé ainsi un lac, détermina une inondation par la rupture de cette digue temporaire.

Un savant suisse, M. Forel, s'appuyant sur les recherches historiques d'un ingénieur du canton deVaud, M. Venelz, et sur

cente, était en progrès lorsque Agassiz et Desor s'y rendirent, il y a quarante ans. Il nous offrit en 1850 un spectacle charmant : semblable à une falaise de cristal, il s'avançait au milieu des arbres verts, des broussailles, des fougères et des fleurs alpines, jusqu'auprès du petit pont situé près de la vieille auberge où les touristes s'arrêtent d'ordinaire; on y arrivait sans peine, et, en pénétrant sous une voûte transparente et azui'ée qui donnait issue à un torrent impétueux, on pouvait s'y enfoncer profondément. Mais quand nous retournâmes dans ce lieu vingt ans après, toute la partie inférieure du glacier de Rosenlaui avait disparu, en laissant à sa place un long amoncellement de blocs rocheux et d'autres débris informes ; pour y arriver il fallait monter très haut sur le flanc de la montagne, et là son aspect n'offrait rien qui rappelât sa beauté passée. » (Recherches sur les variations périodiques dans l'état des glaciers de la Suive. Bulletin de l'Association scientifique, 1881.)

des observations récentes, a étudié ces phénomènes d'un si grand intérêt, dans le but d'en rechercher les causes météorologiques et physiques. Il a reconnu que les variations des glaciers embrassent une période d'années généralement grande, de cinq, dix, vingt années et plus1 ; le mouvement en avant est parfois séparé du mouvement de recul par une période où le glacier reste stalionnaire. Mais, dans aucun cas, la variation n'est simplement annuelle : quand un glacier est en retraite, il recule constamment, sans aucune alternative de marche en avant. Il est probable que la même loi préside au mouvement du glacier pendant sa période de progression, mais les faits manquent pour prouver cette dernière continuité. Le glacier du Rhône, en retraite depuis 1857, n'a présenté depuis cette époque jusqu'en 1880, aucune trace indiquant un mouvement en avant. Une constatation pareille a été faite sur le glacier des Bois, de 1854 à 1878, sur celui des Bossons, de 1854 à 1875, sur celui de Grindelwald, de 1854 à 1880. Quant au mouvement en arrière du glacier du Rhône, pendant les vingtquatre ans qu'il a duré2, le recul annuel a varié de 25 mètres à 70 mètres.

Les phénomènes de progression et de recul des glaciers, une fois bien constatés, on en a dû chercher la cause, et la première idée, la plus naturelle, a été de les attribuer aux circonstances météorologiques, aux variations de la température et de l'état hygrométrique de l'air, des quantités annuelles d'eaux

1. Dans l'intervalle de 540 ans qui sépare 1540 de 1880, le glacier de Grindelwald a subi une série de retraites et d'avances périodiques, dont les dates, retrouvées dans les archives locales, prouvent avec évidence la première loi formulée par M. Forel. Voici ces dates :

De lôiO à 1375, grande retraite.

De 1573 à 1602, grand progrès en aval. De 1602 à 1620, état à peu près stalionnaire; le placier restant fort avancé.

De 16G5 à 1680, période de retraite.

En 1703, maximum d'avancement. En 1720, maximum de retraite.

En 1743. maximum d'avancement.

En 17-48, maximum de retraite.

De 1770 à 1778, marche en avant.

En 181!), état de grande progression, qui se prononce de nouveau en 1840.

De 1853 à 1880, période de retraite.

2. La période de recul que nous constatons ici et qui paraît avoir eu une durée approximative d'un quart de siècle, est généralement terminée aujourd'hui; depuis quelques années, plusieurs des glaciers de la Suisse commencent à avancer de nouveau. Tels sont les glaciers des Bossons, du Schalhorn, des Bois, de Trient, de Zigiornove, de Giétroz.

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météoriques, pluies, neiges, etc., et à leur influence sur le phénomène de l'ablation. Les dimensions d'un glacier, longueur, largeur, épaisseur, varient simultanément. Si les conditions météorologiques sont telles, que la fusion superficielle soit abondante, l'épaisseur diminuera, il en sera de même de la longueur, et le front du glacier éprouvera un recul, une avance dans des conditions opposées. Mais cette explication, qui paraît si naturelle, se trouve en contradiction avec l'observation. En effet, dans cette période commune et continue de retraite des glaciers de la Suisse qui a duré, on vient de le voir, pendant un quart de siècle environ, les principaux facteurs dont dépend l'ablation et que nous venons d'énumérer ont été tantôt audessus, tantôt au-dessous de la moyenne normale, sans que le mouvement de recul ait subi d'alternatives. Les variations annuelles de l'ablation sont donc insuffisantes pour rendre compte de ce mouvement.

D'après M. Forel, il faut invoquer une autre cause, à savoir la vitesse d'écoulement du fleuve solide, et les variations que cette vitesse éprouve en raison de l'épaisseur, lorsque à une période d'abondantes chutes de neiges succède une période relativement pauvre. Quand l'alimentation des champs de névé et par suite du glacier diminue, l'épaisseur de la tranche qui commence son mouvement de descente étant moindre, sa vitesse d'écoulement va diminuer elle-même ; elle restera donc plus longtemps exposée à l'ablation, ce qui réduira encore son épaisseur et par suite sa vitesse. On conçoit donc que ces réactions successives et réciproques de l'épaisseur sur la vitesse et de la vitesse sur l'épaisseur, finiront par produire, sur la tranche en mouvement, quand elle arrivera au terme de son voyage, un déficit beaucoup plus fort que le déficit primitif, et le front du glacier reculera. Le mouvement de recul persistera tant que durera la cause qui lui a donné naissance, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où les chutes de neige d'un hiver ou de plusieurs hivers consécutifs rendront aux champs de névé leur provision pour l'alimentation du glacier. S'ils reviennent à leur

moyenne normale sans la dépasser, au recul pourra succéder un état slationnaire. Si, au contraire, ils reçoivent au delà, alors commencera une période de progression ou d'avance, dont l'explication se fera en renversant tous les termes de celle qui a servi pour rendre compte du mouvement de recul.

Entre l'époque où commence à agir la cause principale de ces mouvements, soit dans un sens, soit dans l'autre, et le moment où se produit l'effet final, un temps fort long peut s'écouler, puisque ce temps ne peut pas être inférieur à celui qui est nécessaire à la neige des champs de névé pour arriver jusqu'au front du glacier. Or on a vu plus haut que cette durée peut atteindre et dépasser un siècle. Dans certains glaciers, comme ceux du Faulhorn, cette durée est beaucoup moindre. Si l'on considère toute une région, où les causes météorologiques ont agi simultanément dans le même sens, comme sont par exemple les Alpes suisses, une période de même durée de retraite ou d'avance en affectera tous les glaciers; mais pour les uns le phénomène commencera ou finira plus tard que pour d'autres.

Cette théorie, satisfaisante à certains égards, aura besoin d'être soumise au contrôle de faits plus nombreux. Mais, en l'admettant dès maintenant comme vraie, son auteur, M. Forci , estime qu'elle peut suffire à expliquer les époques glaciaires des derniers âges géologiques. Pour cela, il faut supposer une augmentation assez considérable de la quantité annuelle des neiges; il faut en outre que cette augmentation se soit prolongée pendant une période d'années d'une suffisante longueur. Il en serait résulté deux effets principaux: l'un direct, sur l'alimentation des glaciers, l'autre indirect, par l'abaissement de la limite des neiges persistantes. Les glaciers nourris par des névés plus épais seraient descendus plus bas dans les vallées, et, augmentant dans toutes leurs dimensions, tout un système de glaciers aujourd'hui distincts, désormais soudés ensemble, n'aurait formé qu'un seul glacier couvrant une immense contrée. Le refroidissement général résultant de cette extension des champs de névé et de celle des glaciers, abaissant la limite des

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neiges persistantes, aurait contribué en outre à la formation de glaciers nouveaux. La réaction de ces effets l'un sur l'autre paraît suffisante à M. Forel « pour expliquer les variations de l'époque glaciaire et la transformation de notre pays en une espèce de Groenland ». Si cette hypothèse ingénieuse est vraie, elle explique donc à la fois les variations périodiques limitées des glaciers actuels, et celles, beaucoup plus extraordinaires, des périodes glaciaires des anciens âges. Mais il est non moins évident que, pour celles-ci, elle ne fait que reculer la difficulté. Ce dont il faut rendre compte en effet, c'est d'un changement dans les conditions météorologiques, capable de produire pendant une période, sinon illimitée, du moins très longue, une succession d'étés froids et humides, d'hivers doux et humides, et par suite des chutes de neiges abondantes et prolongées1. Une telle combinaison climatique, selon M. Forel, amènerait ce résultat. Mais la cause de cette révolution dans les conditions météorologiques de la planète, voilà ce qu'il importerait de connaître pour résoudre le problème posé par les géologues, et c'est cette cause qui reste toujours dans l'ombre.

1. « Ayons pendant un siècle ou deux un état cliinalique dont la moyenne nous donne ce qui est aujourd'hui l'extrême en fait d'humidité, et, sans autre cause, nous aurons une nouvelle époque glaciaire. » Outre la difficulté d'expliquer une telle persistance dans l'état hygrométrique des continents actuels, ne résulte- t-il pas de là que, la cause disparaissant au bout des deux siècles que demande M. Forel, l'effet disparaîtrait de même sous l'influence du retour des conditions normales, après un nouvel intervalle d'un ou deux siècles. 11 reste à savoir si une durée relativement si courte est suffisante pour l'explication des phénomènes des périodes glaciaires.

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