IDEES DBS ANCIENS SUR LA PESANTEUR
échappent ; c'est beaiicoiq) d'en connaître tontes les jjarticnlarités ; c'est pins encore d'en détermine]' les lois ; c'est tout ce que nous pouvons l'aire de rattacher ces lois multiples à une loi plus générale, dont le principe est considéré par nous comme la cause de tous les faits particuliers. Voilà précisément ce qui est arrivé pour la pesanteur. On a longtemps spéculé en vain, parce qu'on n'étudiait pas, ou qu'on n'observait qu'imparfaitement les phénomènes. Peu à peu on a réussi à les mieux connaître, à en trouver et formuler les lois ; on a étendu ces lois; par la plus hardie des généralisations, on a rattaché les phénomènes de pesanteur terrestre aux mouvements des astres. De la pesanteur, on a conclu la gravitation universelle.
Pour résoudre des questions aussi importantes, il a fallu abandonner les hypothèses stériles, observer et expérimenter au lieu d'imaginer. A la question : pourquoi les corps tombentils? on a heureusement substitué la question plus simple, plus accessible en tout cas : comment les corps tombent-ils? Même ainsi restreinte, la question n'était pas d'une solution facile.
Tout d'abord on se heurtait à des préjugés pour ainsi dire invincibles.
Aujourd'hui, on considère la pesanteur comme une propriété de toute matière, sinon essentielle, du moins générale, et pour tout dire universelle. Or, dans l'antiquité et jusqu'tà Galilée, c'est-à-dire jusqu'à la naissance de la physique expérimentale, on distinguait entre les corps : on voyait les uns tomber, les autres au contraire s'élever ; il y avait donc des corps lourds et des corps légers d'une façon absolue. On a vu, dans le paragraphe qui précède, que telle est la manière de voir d'Aristote.
Ces notions nous paraissent bizarres aujourd'hui et enfantines. Qu'était-ce autre chose qu'une interprétation de faits incomplètement observés, qu'un mélange incohérent d'idées justes et d'hypothèses arbitraires ? Il y avait des vues exactes dans la théorie d'Aristote sur la pesanteur : entre autres, celle qui définissait la pesanteur comme une tendance des corps lourds vers le centre de la Terre, dont il admettait d'ailleurs la
sphéricité. Or c'est précisément cette double vérité que l'igncraiice et le préjugé repoussèrent pen.dant de longs siècles. Comment concilier la forme arrondie de la Terre, son isolement dans l'espace avec l'universalité de la pesanteur à sa surface? Comment la réunion de tous les corps pesants, le point d'appui universel ne tombe-t-il pas lui-même, si cette masse est isolée, non soutenue? Les hommes, même ceux qui passaient leur vie à étudier, plus souvent, il est vrai, dans les livres que dans la nature, ont été longtemps des enfants; combien le sont encore? Or interrogez un enfant qui réfléchit, avant qu'il ait reçu de telles notions de son professeur, essayez de lui faire comprendre que la Terre est ronde, et qu'elle est, sur tout son pourtour, constituée de la même manière, avec de l'eau, la mer, les rivières et les fleuves, les rochers et les montagnes à sa surface; dites-lui qu'elle est partout habitée par des animaux et des hommes. Comment se peut-il faire, vous objectera-t-il (que de fois ne l'avons-nous pas entendu dii'e à de grandes personnes), que ces hommes se tiennent les pieds en haut, la tête en bas, comment l'eau ne se dissi])e-t-elle point dans l'air... etc.? C'est la fameuse question de l'existence des antipodes, si controversée au moyen âge, et qui n'a été bien atiirmativement résolue que par les preuves expérimentales, par les témoignages réitérés des voyageurs et des marins ayant accompli les premières circumnavigations.
Ainsi se tiennent toutes les vérités de l'ordre scientifi(|ue. La rondeur de la Terre démontrée, il fallut se rendj'e à l'évidence, et admettre que toutes les dii'^ctions de la pesanteur convei'gent vers le centre du globe. Le mot tomber ])rit un sens plus général ; le haut et le bas devinrent des exj>ressions toutes relatives. La Terre étant sphérique, ou du moins sphéroïdale, c'est vers un point intérieur, vers son centre que tendent toutes les particules matérielles sous l'influence de la pesanteur. Là est le siège apparent ou réel (peu importe) d'une force qui contraint tout atome de matière à tendre vers ce point, en s'y dirigeant suivant une ligrie droite (la verticale) si rien ne s'oppose à son
mouvement, et, dans le cas où ce mouvement est rendu impossible par la présence d'un obstacle, qui l'oblige à exercer une pression dans le même sens.
Cette vérité nous paraît si simple aujourd'hui, qu'on serait tenté de la considérer comme puérile ; mais il n'est pas douteux, si l'on veut bien y réfléchir, que c'est une des grandes conquêtes de la physique expérimentale, puisqu'elle a redressé en effet une opinion fausse, un préjugé enraciné chez les savants d'autrefois comme chez les ignorants de tous les temps.