LA FLORE DE L’ÉPOQUE CRÉTACÉE
Il est fort étonnant . nous l’avons déjà dit (p. 210), que jusqu’à ce jour on n’ait encore trouvé chez nous aucune plante terrestre de la période crétacée ; en effet, la terre ferme qui entourait notre mer devait sans doute être couverte d’arbres et d’arbrisseaux. Dans d’autres pays on a été plus heureux, et on a découvert quelques localités renfermant des végétaux terrestres ; ces végétaux jettent quelque lumière dans les ténèbres enveloppant le monde végétal des continents crétacés. J’ai indiqué par une -fsur la carte (tig. 98) les localités où l’on a découvert des débris de plantes terrestres.
La plus importante de ces localités se trouve près d'Aix-la-Chapelle, où le Dr Debev a recueilli dans un dépôt crétacé environ 400 espèces. Le Ilarz possède quelques espèces (dans le grès psammite de Blankenburg); on en rencontre aussi, soit dans les environs de Halden, de Sonderhorst en Westphalie, en Saxe (Pillnitzet Niederschona), plusieurs endroits de Bohême, de Moravie (Moletein), de Silésie (Oppeln, Tiefenfurth), soit enfin à Neustadt près de Vienne, et dans le grès de Trieste; tous ces gisements appartiennent à la craie supérieure*. Nous ne connaissons encore que peu de végétaux des étages compris entre le valangien et le cénomanien allemands; ils se trouvent dans les couches de Wemsdorf des Carpathes septentrionaux, qui font partie de l’urgonien; on a découvert quelques espèces de Pins, soit en Belgique, dans le Hainaut, soit en An-
* D’après A. et F. Romer, les végétaux fossiles de Saxe et de Moravie appartiennent probablement au premier étage de la craie supérieure, et ceux d’Aix-la-Chapelle -au sénonien.
KJ.OHK CRÉTACÉE.
gleterre, dans le grès vert et le gault. Les gisements du terrain wcaldien dans le sud-est de l’Angleterre et le nord-ouest de l’Allemagne sont plus riches * ; cette formation, insérée entre le jura supérieur et la craie, représente probablement, le valangien. Elle nous donne ainsi quelques notions sur la flore de la période de transition du jura à la craie, pendant laquelle les continents européens présentaient la plus grande surface. Les localités désignées plus haut contiennent la flore des terrains crétacés plus récents; c’est ce qui explique pourquoi la flore wealdienne a plus de rapports avec celle du jura blanc supérieur qu’avec celle de la craie supérieure, puisqu’il s’est écoulé une si longue période entre elles, période pendant laquelle se déposaient les différents étages de la craie inférieure et moyenne.
Les arbres à feuillage manquent complètement dans le wealdien ; les forêts sont composées de Cycadées et de Conifères, ainsi que pendant l’époque jurassique. Parmi les premières nous comptons 7 espèces de Ptérophylles et des Zamitcs avec leurs feuilles raides et pennatifides; parmi les dernières nous distinguons des Arbres de vie, le Thuites fiermari Dkr. et le Th. imbricatus Dkr.. des Widdringtonia : \Y. Kurrianns , Dkr. sp., comme aussi des espèces de Pins et de Sapins**.
* Iis sont indiqué* sur lu carte, lig. 9K, pur une ligne de points. Le wealdien nu sud-est de l'Angleterre s'étendait probablement sur lu Manche actuelle jusqu'aux en\irons de Boulogne et formait ainsi de l’est à l'ouest une bande «le terrain d'environ 4 1 mille* allemands. Dans le nord-ouest de l'Allemagne, on peut le reconnaître sur uu«* vaste «‘tendue d'environ 36 milles, ainsi dans la principauté «le Büekeburg, dans le comté île Schaumburg, dans le Tcutoburgerwald, à Osnabrück, à Minden. etc. C'est une formation d'eau douce qui suit immédiatement le purbeck et dont l«*s couches supérieures et inférieures alternent avec «les dépôts marins. Nous voyons par là qu'à l'époque wealdienne l«*s localités, immergées autrefois par la mer jurassique et la crétacée, étaient à sec, et formaient un continent «pii unissait celui de l'Atlantique à l'Europe centrale.
** Au sud-ouest de l'ile de W'ight, sur la partie de la côte baignée par la mer, on trouve de nombreux troncs d'arbres wealdiens. J'ai reçu des c«*»nes «lont les uns avaient appartenu à «les Cycadées, les autres à des Sapins. Dunker a figuré les feuilles d'um* espèce «le Sapin (Pinus Linkii Rom. sp.) qui se rencontre en quantité si considérable pris» de Duingen, au Deister et à Osterwald qu ils forment pr«‘sque seuls cette couche. Voy. Dunker. Monographie der nonldentschen Wealdenbilduiig, p. 19.
1/ KJHXjlfE CRÉTACÉE.
La famille la plus riche en espèces est celle des Fougères dont les genres ont pour la plupart beaucoup d'analogie avec ceux du jura. La majeure partie des formes de ces plantes est étrangère à la flore européenne actuelle; les Pins et les Sapins forment le trait d'union avec elle. Les Équisétacées s’y rattachent; elles ne sont cependant plus aussi grandes, et n’ont plus la forme arborescente des temps primitifs, elles ont le port des espèces de nos jours. Une d’entre elles possédait même des tubercules qui ressemblent* à s’y méprendre à ceux de notre Prèle des champs (Equisetum arvense).
Dans la craie inférieure les arbres à feuillage manquent aussi entièrement, on n’en a pas trouvé, jusqu’ici du moins, dans les couches de Wernsdorf** (urgonien). On rencontre des Cvcadées à belles feuilles (Pterophyllum Buchianum Ett., Zamites Zittelii Schk., Z. Hoheneggeri Schk., Z. ovatus Schk., Z. pachyneurus Schk., Cycadites Heerii Schk.), plusieurs Conifères : I’inus, Séquoia, Frenelopsis, enfin des Fougères.
la; Hainaut, en Belgique, était riche en Conifères, car on y trouve de superbes cônes de Cèdres, de Pins et de Sapins, qui rappellent en partie déjà les espèces actuelles. Dans le grès vert et le gault anglais on a découvert aussi plusieurs espèces du genre Pinus. La localité la plus intéressante pour la flore crétacée inférieure se trouve au nord de la presqu’île de Noursoak au Groenland, à 70°, 33 lat . nord et 52° long. ouest***. J’ai décrit 16 espèces de plantes qui en provenaient: 10 Fougères, 1 Cycadée, 4 Conifères et un morceau du tronc d’une Monocotylédone. Les Fougères appartiennent en grande partie au genre Gleichenia qui, de nos jours, se rencontre seulement dans les zones chaudes et subtropicales. Les Zamites (Z. arcticus) sont aussi un type du sud. Les Conifères donnent un Pin, un Sapin, un Séquoia et un Widdringtonites. Le genre
* Dunker les a pris et représentés à tort pour les fruits du Carpolitlies serturn (PI. VU, lig 3). Ils appartiennent très-proliabicinent à 1’Kquisetum Burchardi Dkr.
Voy. Schenk, die fossilen Pilan/en der Wernsdoifcr Schichten in den Nordkurpathen. Palæontographica, 1869.
Voy. ina llore foasile des pays polaires, I, p. 78.
FLORE CRÉTACÉE
Séquoia, qui commence dans la craie, joue un rôle important pendant l’époque tertiaire. L’espèce crétacée S. Iteiclienbachi Gein. sp. a des rameaux couverts de feuilles et des cônes d'un ovale allongé avec des écailles peltifonnes; ce Séquoia se rapproche beaucoup du fameux arbre du Mammouth de la Californie CSeq. gigantea). Il apparaît déjà dans les couches de Wemsdorf, mais il est surtout très-répandu dans la craie supérieure et très-caractéristique de cette formation.
Dans la craie supérieure les Fougères et les Gymnospermes occupaient encore une place importante. Les premières ont généralement des formes gracieuses; nous observons les fines Gleichenies, Adianthes, etdesLygodies grimpantes; mais à côté de beaucoup d’autres qui sont caractéristiques de cette époque, il y avait aussi de forts grands types, par exemple: la Weichselia Ludovicæ Stiehl., dont les longues frondes étaient garnies de pinnes et de pinnules. Les Cycadées ne manquaient pas non plus parmi les Gymnospermes; mais elles devenaient très-rares et avaient complètement disparu à Aix-la-Chapelle;- en revanche les Conifères s’étaient considérablement multipliés.
Nous rencontrons presque partout des espèces de Pins et de Sapins, des Cuninghamiens, des Araucariens, des Damara, des Séquoia (S. Reichenbachi et S. fastigiata).
Les Fougères et les Gymnospermes sont accompagnés d’une espèce de Palmier à feuilles plus ou moins découpées en éventail : Flabellaria longirachis Ung., et d’un Pandanus. Dans ses étages supérieurs la ttore crétacée diffère de celle des époques antérieures par l’apparition de nombreux arbres à feuillage de la classe des Dicotylédones, introduisant avec eux toute une série de nouveaux types; on dirait même une nouvelle conception fondamentale du règne végétal ; cette classe, qui constitue environ les V» de la dore actuelle, manquait complètement aux périodes précédentes, on n’en a du moins observé jusqu’ici aucune espèce incontestable.
Ce n’est qu’au-dessus du gault et dans l’étage cénomanien que nous découvrons les premières Dicotylédones. Nous les y avons signalées à
L’ÉPUyL'E CRÉTACÉE.
Moletoin eu Moravie *. Elles représentent les 3/a de» végétaux qui nous sout parvenus dans le grès dur de cette localité et appartiennent à 8 familles. La plupart sont apétales (Ficus, Juglans, Daphnophylluin, Credneria). Les polypétales ne manquent pas non plus, et il est trèsremarquable qu’outre les Araliacées, les Myrtes et les Magnolia mêmes donnent quelques représentants. Deux Magnolia se distinguent parleurs belles feuilles coriaces (M. speciosa et M. amplifolia). On peut les comparer, pour la forme de la feuille et du fruit, au Magnolia grandiflora. La Credneria macrophylla llr. avait des feuilles encore plus grandes. C’est un genre dont on a observé de nombreuses espèces à Blankenburg dans le Harz et qui a quelques rapports avec le genre Coccoloba. On le rencontre aussi dans les marnes crétacées du sénonien de (Juedlinburg, dont je connais déjà 10 Dicotylédones**. Parmi ces espèces, on peut citer un Saule, deux Myrica, un Sumacli (Rhus), une feuille de Myrte et quelques formes qui pourraient appartenir à des Proteacées.
On n’a pas encore étudié les Dicotylédones de la riche flore du crétacé supérieur (sénonien) d’Aix-la-Chapelle. Le Dr Debev y a trouvé environ 200 espèces parmi lesquelles les Proteacées occupent probablement une place très-importante. Les récentes découvertes de l’expédition suédoise dans le Groenland septentrional, prouvent que les Dicotylédones sont répandues non-seulement dans le crétacé supérieur de l’Europe, mais encore dans celui de l’extrême Nord.
Parmi les nombreuses plantes que Nordenskiold et ses compagnons ont recueillies dans la formation crétacée de la partie nord de la presqu’île de Noursoak, on trouve seulement quelques traces de Dicotylédones. Cette flore est celle des couches de Wernsdorf qui appartiennent à l’urgonien; mais, dans la région méridionale de Noursoak, Nordenskiold a découvert une flore tout à fait différente, et qu’il faut ranger dans le crétacé supérieur. Nous y voyons des arbres feuillus à côté de nombreuses
* Voy. ma Flore fossile de Moletein. Denkschriflen der Schweiz. naturforsch. (icsellsch. 1809.
*• Voy. mes suppléments à lu Flore crétacée, II. Denkschriflen d. S. il. G. 1871.
Kl.OIiK CRKTACKK.
Fougères de Conifères et de Cycadées. Ce sont des Peupliers, des Ficus, des Myrica, des Myrtophylles, des Magnolia, etc. 11 ressort de cette importante découverte que la présence de Dicotylédones dans le crétacé supérieur (au-dessus du gault) n’est point spéciale à l'Europe, mais que cet ordre existait également sous la zone arctique. Il a dû se produire par conséquent une grande transformation dans la tiore de l'hémisphère septentrional au commencement du crétacé supérieur.
Si nous utilisons les diverses découvertes qu'on a faites dernièrement pour reconstruire la flore crétacée de notre pays, nous y observerons la succession suivante.
Pendant le crétacé inférieur (néocomien et urgonien), les forêts étaient formées de Cycadées et de Conifères, parmi lesquels apparurent des Pins et des Sapins. A l’ombre des bois croissaient de nombreuses Fougères, la plupart avec les formes tropicales des Gleichenaciées et des Marattiacées.
lorsque le seewerkalk se déposa, la flore avait pris un tout autre caractère par l'apparition des arbres feuillus. Il y avait bien encore quelques Cycadées, et les Conifères possédaient encore quelques espèces proches parentes des précédentes, mais les Peupliers, les Saules, les Noyers, les Myricées, les Lauriers, les Figuiers, les beaux Magnolia et les Myrtes annoncent tout un monde nouveau de végétaux qui, apparaissant pour la première fois à cette époque, atteignirent dans la période suivante leur plein développement.