FLORE MARINE DU FLYSCH
craie de notre pays. Les espèces néocomiennes de Chondrites sont assez faciles à distinguer de celles des schistes calcaires du flysch ; les Algues marines manquent dans nos derniers étages crétacés ; mais on les trouve en Italie. J’ai reçu de nombreux Fucoïdes de Morosolo, des environs de Bardello et Biandrone près Varèse, de Credano et Grumello del Monte et de la province de Bergame. Ils sont empreints dans un calcaire jauneblanc qui appartient, d’après Stopani, Desor et Mortillet, à la craie supérieure. Ce sont exactement nos Fucoïdes du flysch : Chondrites intricatus, Ch. Targionii sous plusieurs formes, et Ch. inclinatus. On pourrait être tenté, d’après cela, de classer nos schistes à Fucoïdes dans la craie supérieure. La flore des Algues de Monte Bolca pourrait peutêtre conduire au même résultat, car les Fucoïdes du flysch y manquent* et les Floridées à grandes feuilles, qui rappellent les Delesseria de nos mers, y sont très-abondantes. D’autre part, nous rencontrons aussi les Fucoïdes du flysch dans la formation nummulitique dont nous allons nous occuper ; elle est sans aucun doute plus jeune que la craie, et appartient à l’époque tertiaire. Il est vrai que, dans notre pays, nous n’avons qu’une seule localité (Argentine dans le canton de Vaud) où l’on ait trouvé dans le calcaire nummulitique une espèce du flysch (Halymenites flexuosus F. 0. et un Zoophycos spécial), mais l’Italie m’en a fourni davantage. A Pistoie en Toscane (sur le chemin de fer entre Borgianico et Valdibrana), on trouve dans une marne arénacée, avec les Nummulites Ramondi, Guettardi et variolaria, nos Fucoïdes du flysch : Ch. intricatus et Targionii**. Escher de la Linth a découvert ces espèces il y a
• Les genres Chondrites, Zonarites, Caulerpites ne manquent pas, mais ils apparaissent avec des espèces différentes de celles du ilysch. Toutefois on en recontre une fort semblable au Sargassites Studeri Fischer 0. du Fihnern, qui, spécifiquement parlant, diffère à peine de celle du Monte Bolca que Massolongo a figurée sous le nom de Albucastrum perianthoideuin (specimen photographicum, pl. 33, fig. i). Elle appartient aussi peu au Sargassurn qu'aux Liliacées, et doit être rapprochée des Acanthophora.
** Voy. G. de Mortillet, Note sur le crétacé et le nummulitique des environs de Pistoia, p. 3. M. de Mortillet m'a envoyé les Fucoïdes, et je me suis assuré de la justesse de leur détermination.
FORMATION' ÉOCÉXE EX SUISSE
plus de 30 ans à Randozzo en Sicile (au nord de l'Etna,» et en a rapporté des exemplaires. D'après le professeur Gemellaro, ces gisements appartiennent à la formation nummulitique. On rencontre aussi une grande quantité de ces Fucoïdes du dysch (Ch. intricatus, patulus et Targionii arbuscula et affinis) dans les calcaires jaunes-blancs de Trasiano près Reggio dans les Apennins de Modène ; ils sont considérés comme appartenant au tertiaire inférieur. Mon ami, le Dr Ch. Gaudin, a recueilli aussi dans les localités nummulitiques de Biarritz des Fucoïdes du tlysch bien conservés (Ch. intricatus, Fischeri et Targionii arbuscula).
Le Caulerpites dliformis Stbg. (PI. X, fig. 9) est un anneau commun de plus qui rattache la dore du dysch à celle de l'époque tertiaire; il n’est pas rare au Fahnern ; on l a observé aussi dans le calcaire grossier de Carinthie. Une Munsteria est dans le même cas ; elle a été trouvée au Monte Pastello dans une roche incontestablement tertiaire, et diffère à peine de la M. annulata (PI. X, fig. 8)*. Nous pouvons conclure de ce qui précède que nos Fucoïdes du fivsch tiennent de près à notre formation nummulitique, et que les roches qui les renferment appartiennent probablement à l’époque éoeène et non à la craie. Mais si, comme nous l’avons vu plus haut, les Fucoïdes renfermés dans les roches de Varèse et de la province de Bergame appartiennent réellement à la craie, il faudra admettre que la craie supérieure possède un certain nombre d'espèces en commun avec les premiers dépôts tertiaires. Cependant il est très-remarquable que sur 19 Fucoïdes de la craie supérieure d’Aixla-Chapelle qu’a décrits le Dr Debey, quelques-uns aient des formes voisines du Chondrites intricatus, mais que pas un ne soit identique à une seule espèce du dysch **.
* Msissolongo l a décrite sous le nom de Cauliniles Catuli. Atti dell* Instituto Yeneto III.
•* Le Chondrites jugiformis Deb. ressemble beaucoup au Chondrites sei pentinus Hr. du néocoinien. Le i)r von der Marck (Fossile Fische, Krebse und l’Ilan/en aus dent Plattenkalk der jüngsten Kreide YVestphalens. Palxontographica. Juli 1863) signale les
FORMATION NUMMCLIT1QUE.
Tandis que la faune des schistes glaronnais a un caractère si spécial et offre si peu de points de contact avec la faune des autres localités, la flore du ttysch, au contraire, a un caractère peu défini et vague, si bien qu’il est très-difficile d’en établir l’âge géologique. Heureusement que nous rencontrons en contact avec le flysch une formation si riche en pétrifications qu’il ne peut y avoir aucun doute sur sa place géologique, et qu’elle nous donne le mot de l’énigme. C’est la formation Nummulitique.
Les roches dont elle se compose sont remplies par places de coquilles rondes dont le profil offre la forme d’une lentille, et qui de face ressemblent à une monnaie; de là leur nom de Münzstein , Batzenstein ou Nummulites. Elles varient pour la grosseur, du franc au thaler, et sont ordinairement blanches ou d’un gris-blanc, mais quelquefois d’un jaune brillant par suite de la présence de sulfures (Brülltobel dans le canton d’Appenzell); elles ont toute l’apparence de pièces d’or ou d’argent. Cette roche avait déjà fait l’étonnement des anciens Égyptiens (car l'Égypte fournit aussi cette formation), et la légende racontait que les lentilles qu’avaient laissées les ouvriers qui travaillaient aux pyramides, s’étaient changées en pierres. Nos paysans comparent aussi ces pétrifications à des graines et à des fruits, et les nomment graines en pierre de cumin, dénomination sous laquelle elles sont désignées en certains lieux. Un examen plus attentif de ces pétrifications révèle bientôt qu’elles ont appartenu au règne animal, et n’ont rien de commun avec des graines ou des fruits. L’animal des Nummulites fait partie de la division des Rhizopodes dont nous avons déjà parlé (p. 239), mais il est beaucoup plus gros que les formes des âges précédents et de la faune actuelle ; comme à aucune époque ces Protozoaires ne jouèrent un rôle aussi important qu'alors et n’acquirent une taille aussi forte, ils ont donné leur nom à cette période. Ils sont accompagnés dans les mêmes
Chondritcs Targionii et intricatus dans la craie supérieure de Weslphalie. Mais ses dessins ne reproduisent pas du tout ces espèces.
FORMATION ÉOCÈNE EN SUISSE
roches d’une riche faune marine, et fournissent d’abondants sujets de comparaison. Avant d’aborder cette faune , étudions la nature de la roche même, son area en Suisse et sa position relativement au flysch.
Le nunnnulitique se compose en partie de grès quartzeux, durs et variant du brun-noir au jaune-brun, de schistes arénacés, et en partie aussi de calcaires gris et noirs qui, par places, sont compactes et résistants; ils sont employés comme pierres de construction. Ainsi, on exploite le calcaire nummulitique de Ralligstôcke connu sous le nom de merligerstein et qui, à Berne, entre dans la construction des maisons ; le calcaire arénacé et rugueux sert au pavage des rues. Dans plusieurs localités de formation nummulitique, on peut voir de minces filons de houille; il en est un, par exemple, qu’on peut suivre depuis la Savoie au lac de Thoune, mais avec maintes solutions de continuité. En Savoie, le même filon se montre sur le côté droit de l’Arve, au sud d’ Arrache et de Pernant, dans le fond de la vallée qui débouche à Bellegarde, où elle verse ses eaux dans le Rhône. Il forme çà et là des nids irréguliers qui ont jusqu’à 6 pieds d’épaisseur. Les gîtes de charbon maigre des Diablerets ont la même épaisseur (à une hauteur de 9600 pieds au-dessus de la mer) ; au Beatenberg, le charbon se trouve à 3400 p., et au Niederhom, à environ 5700 p. au-dessus de la mer; il est exploité là depuis le siècle dernier. A Berne on l’emploie pour l’éclairage au gaz. On a signalé également des traces de charbon au Hohgant et au Ralligstôcke. Ces houilles proviennent sans aucun doute de plantes, et révèlent l’existence de marais tourbeux ou de bords marécageux de la mer nummulitique. Malheureusement on n’a trouvé jusqu’à ce jour aucun débris végétal suffisamment conservé, pour qu’il soit possible de le déterminer ; en revanche, toutes les localités que nous venons de citer renferment de nombreux restes d’animaux marins. Au Ralligstôcke, on trouve aussi des Mollusques terrestres et d’eau douce, ce qui permet d’affirmer que le continent n’était pas éloigné.
Nous avons vu un peu plus haut que la formation nummulitique s’é-
FORMATION NUMMULITIQUE.
tend depuis la vallée du Rhône jusqu’au lac de Thoune, elle suit presque partout le flysch et \ de grands rapports avec lui. Il est probable que la mer nummulitique formait au nord des Alpes un bras étroit tout à fait semblable à celui de la mer du flvsch, et, de même que celle-ci, entrant profondément par places dans le territoire alpin actuel. C’est ainsi qu’on peut expliquer la présence des étroites bandes nummuliti- <]ues qui se voient au Titlis, à Jochpass, au Surenen et sur les deux côtés du Schàchenthal dans le canton d’Uri. Dans le canton de Glaris, le nummulitique forme le revêtement des Glariden et du Bifertengrat; on peut même, paralt-il, lui rapporter le sommet du Tôdi. Il occupe les cols les plus élevés des Gross- et Kleinthal, se voit au KLsten, à 27G0m au-dessus de la mer, et au Col de Panix ou Bündnerbergpass ; on peut le suivre jusqu’au Rheinthal. Ainsi que le flvsch, le nummulitique s’avance jusqu’au lac de Thoune par une bande qui se dirige au nord, dans la même direction, jusqu’au Rheinthal, et qui entoure le Sentis. Il est très-intéressant d’observer que depuis le bassin du Rhône jusqu’au lac des Quatre-Cantons le nummulitique a un caractère uniforme, mais qu’à partir du Bürgenstock ce caractère se modifie et reste constant jusqu'au canton d’Appenzell. D’après Studer, ce changement proviendrait de l’introduction de grains verts dans le grès et de son mélange avec des pierres ferrugineuses rouges, ce qui donne à cette formation une couleur vert foncé ou rouge ; cependant, dans le canton d’Appenzell, la couleur dominante est un vert sombre presque noir.
Ainsi donc, connue nous venons de le voir, les roches nummulitiques ont une grande analogie de distribution avec le flysch. La disposition de leurs couches nous dira si elles ont été déposées avant ou après celui-ci. îs’os géologues Studer et Esclier de la Linth sont maintenant d’accord pour les considérer comme inférieures, c’est-à-dire antérieures au flysch. Ils s’appuient surtout sur le fait qu’au Fàhnern, dans le canton d’Appenzell, et à Yberg, dans le canton de Schwytz, le flysch qui est riche en Fucoïdes repose sur le calcaire nummulitique dans des conditions qui excluent toute supposition de renversement des couches.
FORMATION* ÉOCÈNE EN SUISSE
En Bavière (Profil du (ïrunten) * et ailleurs, en Savoie (aux Voirons), les relations des couches entre elles ont conduit au même résultat. Le nummulitique et le flysch appartiennent très-probablement à une grande période géologique qu’on a désignée sous le nom d 'Éocitie. Cette période vient immédiatement après la craie, et sert d’étage inférieur à l’inunense époque tertiaire.
Les pétrifications du nummulitique que nous allons examiner fixent la succession des sédiments telle que nous venons de l’indiquer. Les animaux fossiles nummulitiques sont pour la plupart marins. Ils révèlent que depuis l’époque crétacée de grands changements se sont opérés dans les faunes. Pas une seule des nombreuses espèces de Mollusques de la craie n’apparalt dans la mer éocène ** ; ce ne sont pas seulement des espèces, mais des genres et des familles entières qui ont pris fin, et cela non-seulement chez nous, mais partout et aussi loin qu’on rencontre la formation tertiaire. C’est en vain que nous chercherions les Caprinides qui remplissent les roches crétacées ; vainement aussi les Ammonites et les Belemnites, qui jouèrent un si grand rôle dans toutes les mers antérieures, et qui, dans la mer crétacée, étalaient une si grande richesse de formes. De tous les nombreux Céphalopodes, le seul genre Nautilus a survécu et persisté jusqu’il nous, ce qui est fort remarquable, car il avait paru longtemps avant les Ammonites et les Belemnites (pendant l’époque carbonifère). La formation nummulitique en Suisse en adonné jusqu’ici quatre espèces: Nautilus zigzag Sow., N. regalis Sow., N. Sowerbyi AVilli. et N. umbilicalis Desh. Banni les nombreux Uni valves marins, on peut citer comme les plus répandus les Cerithies, les Tunitelles, les Rostellaires, les Neritines, les Cônes, les Fusus et les Natices. Les Bivalves nous offrent de nouveau des Huîtres et des Pei-
* Voyez Gumbel, Geognostische Beschreibung des Bayerischen Alpengebirges, p. 58*.
** Parmi les Polvthalamiens, la Rosalina ammoniUes Reuss se trouve dans le calcaire nummulitique et la craie, tandis que le flysch et le calcaire nummulitique renferment en grand nombre la Glohigena bulloides Urb., qui manque dans la craie.
FAUNE 1)E LA MEB NUMMl'LITIQUE.
gnes qui occupèrent une grande place, et dont beaucoup de genres, quoique avec d’autres espèces, vivaient dans les mers précédentes; ainsi les Cardium, Area, Tellina, Corbula, Venus et Cyrena; d’autres, les Stalagmium et Dreissenia s’y montrent pour la première fois. Plusieurs genres révèlent la présence du continent et de l’eau douce, ainsi les Planorbis, PI. rotundatus Br., PI. planulatus Desh.? les Limneus : L. fusiformis Sovv., L. pyramidalis Desh., L. strigosus Br. et l'Helix FeiTanti Desh. que K. Mayer a découverte dans le bartonien de Ralligstiicke.
Nous avons parlé des Nummulites* comme étant un des animaux les plus caractéristiques de cette époque. En plaçant deux verres de montre l’un contre l'autre , la partie convexe extérieurement, nous aurons une image assez exacte de la coquille lentillaire de ces animaux; quoique cependant elle soit quelquefois presque globuleuse ou complètement aplatie. La surface, délicatement granulée, est fréquemment sillonnée de lignes fines qui rayonnent du milieu à la périphérie (fig. 140 b). Intérieurement, on observe une spirale formant de nombreux tours et divisée en loges par des cloisons transverses (fig. 145, 146). Chez le groupe qu’on a désigné sous le nom de Nummulites réguliers ou chevauchant, les loges s’étendent des deux côtés depuis le pourtour interne jusqu’à l’ombilic ou axe de la coquille, chaque tour chevauchant sur le précédent. Si, dans les verres de montres disposés de la manière que nous venons d’indiquer, nous en intercalons un certain nombre de paires s’emboîtant les unes dans les autres, et que nous leur choisissions une forme telle que leur ensemble présente une spirale, nous aurons une idée de la structure de ces coquilles (fig. 144). Chez un second groupe (irréguliers ou moitié chevauchant) les loges ne font que moitié chemin, et chez un troisième elles sont simplement posées sur le dos du tour de spire. Les cloisons qui séparent les loges se composent de deux feuillets très-minces entre lesquels se trouve un espace très-étroit (invisible à
* Les espèces suisses ont été décrites dans l'excellent travail de Itutimeyer: <t Ueber das Schweizerische Nummulitenterrain, •* Denkscbriften, XI, 1830.
312 FORMATION ÉOCÈNE EN 8UISSE
l’œil nu). Ces cloisons, ainsi que la coquille extérieure, sont percées de nombreux pores extrêmement petits, par lesquels probablement l’animal, enfermé dans sa coquille, faisait passer ses pieds ténus, de sorte qu’il était en communication, par leur moyen, avec le monde extérieur. Les cloisons des loges sont percées d’un petit trou qui relie les loges les unes aux autres par un syphon qui suit la partie ventrale du spire. Quant au corps même de l’animal, on ne peut que se livrer à des hypothèses, car il n’y a pas de Nummulites vivants. Les uns pensent que chaque loge était la demeure d’un animal spécial, et qu’ainsi le nummulite se composait de toute une famille ; d'autres croient que la coquille n’était habitée que par un seul individu. Dans ce cas, il se serait composé de plusieurs articles dont chacun aurait occupé une loge, et qui,
pour recevoir sa nourriture, aurait été en communication avec les autres par le syphon. En tous cas, ces animaux semblent appartenir au groupe des Polythalamiens dont nous avons parlé précédemment, quoique leur taille surpasse de beaucoup celle des espèces erétacées et actuelles. Le genre Nummulina renferme environ une douzaine d’espèces, entre autres le N. globulus Levin, (fig. 147) qui est extraordinairement abondant. On le rencontre dans tout le terrain nummulitique où il remplit les roches en masses tellement compactes, qu'il forme à lui seul des eouches très-étendues. Il a pour proche parent le N. mammilla F. M. (fig. 14C et 146 b). Les N. regularis Rütim., N. Biarritzana Arch. (fig. 144 et 145) ne sont pas rares, et la première a déjà été figurée il y a 160 ans par Lang, sous le nom de < schweizerischer Fruchtstein. >
Ces Nummulites avaient une area considérable, car nous les rencontrons non-seulement dans toute l’Europe moyenne et méridionale, des Pyrénées jusqu’en Autriche, mais aussi dans le nord de l’Afrique et en Asie (Asie Mineure, Perse, Afghanistan), sur l’ Himalaya et dans le Thibet occidental (jusqu’à 16500 p. au-dessus de la mer) ; ce sont en partie les mêmes espèces que chez-nous. Elles ont dû jouer, par conséquent, un rôle très-important dans les faunes marines, et n’ont pas peu contribué, par les innombrables myriades de leurs fines coquilles, à la