CHAPITRE I
LE TERRAIN CARBONIFÈRE EN SUISSE
Ce terrain forme une ile qui occupe l’ouest et le sud du canton du Valais. — Flore générale de ces gisements. — Les Sigillaires. Lepidodendron, Calamites, Annulaires, Sphénophylles, Fougères. — Ensemble des caractères de cette flore qui se composait de plantes Cryptogames peu variées. — Tranquillité des forêts. — Giande distribution géographique des végétaux transformés en charbon, s’étendant jusqu’à l’extrême nord. — La petitesse des semences favorable à la propagation. — Climat de l’époque carbonifère. — La flore houillère a produit la houille et l’anthracite. Comment ces charbons se sont formés. — Explication des dépôts de lignite par la flottaison des bois. — Ce cas est rare. — Les lignite», les charbons feuilletés et la houille tirent presque toujours leur origine de la tourbe. — Comment la tourbe se produit et s’accroît. — Tourbières élevées et basses; leur origine. — Explication de la formation de la tourbe dans les lacs, fournie par les constructions sous-lacustres. — Origine des charbons feuilletés et leur formation par les plantes de la tourbe. — Origine du lignite, de la houille et de l'anthracite. — Les agents de la formation de la houille. — Les masses de carbone. — Extension du terrain carbonifère. — Durée de la période houillère. — Destruction de la flore carbonifère et préparation d’une nouvelle distribution pendant la période permienne. — Formation du sernifit et de riches dépôts de minerai de cuivre.
I/histoire géologique du globe se lit tout entière dans les montagnes de notre pays. Sur les cimes presque inaccessibles, dans les abîmes les plus profonds, dans les gisements de rochers les plus tourmentés et dans la variété infinie des montagnes de toutes sortes, nous voyons sc succéder les puissantes révolutions qui ont bouleversé la terre. Chez, les plantes et les animaux sans nombre dont les restes gisent encore dans l’intérieur des rochers, nous admirons des périodes fécondes eu
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tranquilles développements. Là, nous voyons la nature dans un sauvage désordre, les montagnes déchirées, les rochers brisés. Ici, au contraire, la terre calmée se couvre d’une riche végétation où vivent en paix les faunes les plus variées.
Nos Alpes ne présentent plus à notre esprit simplement un spectacle dont l’enchantement est indescriptible, mais elles se révèlent à nous comme un temple de la nature où sont conservés les admirables trésors de mondes qui ne sont plus. Nous essayerons de pénétrer dans ce temple, afin d’interroger les merveilles dont il est orné, et de faire défiler devant nos yeux les époques les plus importantes de l’ histoire de notre terre. Le Valais nous apparaît comme le plus bas et le plus ancien étage de ce temple dont la Dent de Mordes et celle du Midi, semblables à deux pyramides gigantesques, représentent le parvis et l’entrée.
Si nous pénétrons dans le Valais par la partie supérieure du lac de Genève, ces deux géants aux formes imposantes s’offrent à nos regards comme les gardiens du monde des Alpes à l'horizon infini; entre eux se perd la vallée supérieure, pleine de mystère.
Le pied de ces montagnes renferme lui-méme dans ses masses rocheuses les restes organiques les plus anciens de notre pays ; ils appartiennent à l’époque carbonifère. Les plus forts gisements de cette formation se trouvent, l’un près du hameau d’Erbigirtm, et l’autre à Outre-Rhône, sur le versant sud de la Dent de Mordes. Là on rencontre dans un grès dur les restes de l’abondante végétation qui couvrait le pays dans ces temps reculés. La substance même des végétaux est à la vérité détruite, mais leur place est occupée par une légère couche de talc jaune-blanc à reflets argentés. Les formes et les nervures de ces plantes sont si bien conservées qu’elles semblent peintes en argent sur un fond plus sombre.
Vis-à-vis, sur la rive gauche du Rhône, nous observons la même formation; seulement, ici, la roche est une ardoise au grain très-fin; les plantes s’y détachent en relief d’argent sur un fond noir et luisant. On trouve de semblables empreintes dans les ardoises de Vernayaz près de la belle cascade de Pissevache, plus haut au col de Balme, à Valor-
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dne, et plus au sud, c’est-à-dire au nord-ouest du village de Tour aux l’osettes.
Si nous parcourons le bassin de l’Arve, nous rencontrons plusieurs gisements riches en plantes analogues, par exemple, près du Mont-du- Fer sur le versant ouest du Bréveut, près de Servoz sur la rive gauche de la Dioza, près de Moide sur la rive droite de ce ruisseau, et plus loin près de Taninge dans la vallée du Giffre, qui se jette non loin de Thiez dans l’Arve. Dans le bassin de l’Isère nous trouvons ces ardoises d’anthracite avec la même flore; ainsi à Colombe en Épulan, dans le fond de la vallée de Ilaute-Luce, au versant sud de Jolimont, près de Lamure, et à Petit-Cœur, près de Mouticrs.
Comme on le voit, une large bande de ce terrain carbonifère, partant du bas Valais et se dirigeant vers le sud-ouest, aboutit au Dauphiné en traversant la Savoie. On peut suivre également au loin ces gisements du côté de l’est. La puissante masse de montagnes qui s’étend à gauche au côté sud de la vallée du Rhône appartient en grande partie à la même formation, mais jusqu’ici l’exploitation seule d'Etablon a fourni quelques empreintes de plantes, quoique plusieurs autres localités possèdent des couches d’anthracite, telles sont: Tennen près de Turtmann (Tourtemagne), Reehy, Grone, Bramois (près de Sion), Chandoline, Baar (entre Aproz et Rendaz), Aproz, Haute-Rendaz, Isérable, Laos (Entremont), Mont de Planant (Entremont-Ferrct), exploitation de Chautagnc et de Commère (Liddes), et le Col de la Fenêtre. L’anthracite est une transformation de la houille qui peut être employée comme combustible. Quatre seulement des gisements qui précèdent sont exploités: Grone, Chandoline, Aproz et Bramois; ce dernier a été abandonné depuis quelques années. Dans le reste de la Suisse on ne trouve quelques traces du terrain houiller qu’en un très-petit nombre de localités, au Tittlis dans l’Engelberg, et sur le versant nord du Todi, à une grande hauteur.
Dans la direction des Alpes il faut aller dans le Tyrol et jusqu’à la Stangalp en Styrie, pour rencontrer de nouveau un terrain anthracitifôre tel qu’il existe en Valais, et renfermant, comme ce dernier, une
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flore caractéristique. Le domaine houiller de la Suisse forme donc une lie qui comprend les parties sud et ouest du Valais et s’étend de là jusque dans le Dauphiné; quelques Ilots apparaissent à l’ouest du côté d’Engelberg et du canton de Claris.
Quant au reste de la Suisse, jusqu’à ce jour aucun indice n’y révèle d’autres terrains carbonifères. Dans le nord et en plat pays, le charbon, s’il y en avait, reposerait à une très-grande profondeur; et dans les endroits les plus propices, de Rheinfeld à lhlle, par exemple, il faudrait creuser environ 1800 pieds pour arriver à un gisement houiller, si toutefois il en existe.
Tout le domaine authracitifëre émergeait certainement, car on n’y rencontre que des plantes terrestres, et aucun animal marin. Les dépôts ont dû se former dans l’eau douce, comme les houilles de Westphalie, dans lesquelles on a découvert de nombreux animaux d’eau douce (Unio, Anodonte et Planorbis).
Il est probable que l’ensemble des roches cristallines qui composent le noyau des Alpes centrales, émergeait aussi à cette époque. Cette Ile avait, par conséquent, un circuit considérable; mais dans ces âges reculés de la terre, les Alpes, qui séparent maintenant l’Europe méridionale de ‘l’Europe moyenne, ne formaient probablement qu'un pays plat, et marécageux.
Le domaine anthracitifère était couvert de plantes dont nous retrouvons les débris dans les roches. Ces restes attestent, sans contredit, que les végétaux de cette lie appartenaient à la remarquable flore qui occupait toute la terre ferme au temps de la formation houillère.
Il m’est parvenu, jusqu’à présent, 46 espèces de plantes provenant des roches d’anthracite du Valais, des vallées et du bassin de l’Arve; de ce nombre, 36 sont communes à la flore houillère du reste de l’Europe, et 24 à celle du nord de l’Amérique. Sept espèces sont spéciales à notre pays et 3 autres ont été trouvées également dans les gisements d’anthracite de la Tarentaise. Si nous y joignons, en les considérant comme nôtres, les espèces de l’anthracite de l’Isère, nous arrivons à un total de
FLORE HOUILLERE. — SIGILLAIHES.
64 espèces, dont 51 sociales aux houillères proprement dites, et 13 appartenant exclusivement à notre pays. Aucune de ces plantes ne se retrouve dans les flores postérieures à la flore houillère. Elles sont, en grande partie, composées d’espèces qui étaient répandues alors sur tout le territoire houiller, et dont 26 espèces se rencontrent dans l’Amérique du Nord. Si peu riche en espèces que soit notre flore houillère, elle renferme cependant les principaux types des végétaux de ces temps-là.
Examinons maintenant de plus près cette flore, afin de nous faire une idée exacte de la végétation qui ornait notre lie.
Sur les 46 espèces de notre flore, 30 appartiennent aux Fougères, 5 aiL\ Lycopodiacées, 7 aux Equisétacées et 4 aux Phanérogames. Elles étaient donc presque toutes Cryptogames, produisant des semences microscopiques appelées spores et contenues dans des fruits capsulaires. Les essences d’arbres qui forment actuellement , nos forêts, manquaient complètement; néanmoins, il y avait alors des végétaux ligneux dont quelques-uns atteignaient une taille considérable* mais, à l’exception des Fougères, ils appartenaient à des familles aujourd’hui petites et herbacées; elles sont à peine capables de nous donner une idée exacte de ce que devaient être les forêts qui ont concouru à la formation de la houille. Ce sont les Lycopodiacées et les Equisétacées.
Notre lie possédait deux types principaux de la première de ces familles, que l’on a désignés sous le nom de Sigillaire et de Lepidodcmlron. La plupart des Sigillaires avaient le tronc en forme de fût de colonne, ordinairement sans ramification et parcouru, dans le sens de la longueur, par de nombreux sillons. Deux de ces sillons embrassent une côte sur laquelle se voient de grandes cicatrices rangées en lignes et formant un dessin régulier, ce qui donnait sans doute au tronc une apparence gracieuse. Ces arbres doivent leur nom de Sigillaires à ces cicatrices qui se présentent en relief sous forme de disque, et rappellent une empreinte de cachet.
Au milieu de la cicatrice on remarque 2 petites verrucosités en manière de croissant entre lesquelles op en distingue une troisième plus
LE TERRAIN CARBONIFÈRE EN SUISSE
Fig. 1.
fnigifère de Sigillaria (d'après Goldenberg); d, e. spores; f spore fortement grossi.
petite. Elles indiquent les points d’où partaient les faisceaux fibro-vasculaires qui s’étendaient dans la feuille. Le sommet arrondi des troncs non ramifiés était occupé par de longues feuilles raides et aciculaires
(fig. 1 b) qui devaient donner à ces arbres l’aspect de balais. Près du sol
les troncs prennent fréquemment une forme quadrangul&ire, et se divisent en plusieurs grosses racines qui se bifurquent et s’allongent jusqu’à 30 pieds. Ces racines, couvertes de longues fibres cylindriques très-fournies, laissaient à la souche, en se détachant, une cicatrice circulaire. Méconnaissant autrefois la nature de ces racines, on les avait séparées des Sigillaires, et on les avait appelées Stigmaires, en prenant ces fibres pour des feuilles; cette méprise dura jusqu’au jour où on reconnut la relation qui existait entre elles et le tronc. Celui-ci, dans beaucoup d’arbres, était très-bas, trapu, ramassé, et couvrait de vastes étendues sous cette forme que nous nommerons forme stiginarienne (par opposition à la forme sigillaire sous laquelle nous rangerons les mêmes