ŒNINGEN
Là où le lac de Constance se rétrécit en un long chenal dirigé vers le Rhin, se trouvent à droite, sur la rive badoise, les localités de Wangen et
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d’Oeningen. — Elles s’étendent sur le versant sud d’une chaîne de collines plongeant dans le lac dont les bras les entourent en partie. Si de Wangen ou d’Oeningen nous montons sur la hauteur, nous atteignons au bout d’une demi-heure environ les carrières qui renferment les pétrifications. Ces carrières se trouvent en réalité sur le territoire des communes de Wangen et de Schienen, mais les moines d'Oeningen ayant fait connaître les pétrifications dont il s'agit, elles ont pris le nom de cette dernière localité. — La roche a été attaquée à deux endroits, l'un à 550 pieds au-dessus du lac, l’autre à 150 pieds plus haut. Les couches des deux carrières ne correspondent pas entre elles ; il est probable qu’elles proviennent de deux petits marais, ou peut-être aussi des deux extrémités d’un lac resserré dans son milieu. Le fond de la baie lacustre est formé de mollasse tendre au-dessus de laquelle repose immédiatement une marne argileuse qui empêchait l’écoulement de l’eau. Au-dessus de cette marne paraissent plusieurs bancs, soit de cette roche, soit de calcaire, qui ont une constitution différente dans les deux carrières.
Dans l’inférieure, immédiatement au-dessus d’une marne jaune, s’étend une couche de calcaire à grain extraordinairement fin, qui a un pouce d’épaisseur, et se délite en feuilles très-minces, jaunes ou grises. Dans cette couche on trouve des plantes et des Insectes parfois si bien conservés qu’ils ont l’apparence d'une peinture. — La couche à Insectes consiste environ en 250 lamelles ou feuilles dont la formation a certainement dû prendre un temps considérable pendant lequel les plantes et les Insectes venaient dans toutes les saisons s’ensevelir pour leur conservation dans ce livre de la nature. Les lamelles qui renferment les fleurs du Camphrier et des Peupliers datent du printemps ; celles où sont empreintes les Fourmis ailées, les fruits des Ormes, des Peupliers et des Saules, proviennent de l’été ; celles enfin où l’on retrouve les fruits du Camphrier, du Diospyros, de la Clématite et des Synanthères, ont été formées en automne. Ces matériaux ont dû être déposés dans une eau tranquille et loin de l’embouchure d’un fleuve. — Il y avait probablement dans ces parages des dégagements de gaz méphitiques ou des vapeurs
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qui tuaient les Inseotes traversant au vol ces lieux. La prodigieuse richesse d’insectes que nous rencontrons à Oeningen nous porte à croire qu’ils représentent non-seulement ceux qui vivaient près du bord, mais aussi ceux d’une aire plus étendue et qui dans le cours des années sont venus se déposer là.
Au-dessus de cette couche à Insectes, se montrent plusieurs bancs de marne calcaire sablonneuse, et de calcaire d’un blanc bleuâtre ou d’un gris rougeâtre ; ces bancs renferment aussi par places des cailloux roulés que des courants d’eau ont charriés jusqu’au lac. Pendant cette période il ne se produisit aucune végétation locale aquatique, peut-être à cause des émanations dont nous avons parlé, et qui étaient nuisibles à son développement ; nous ne retrouvons que les débris d’arbres feuillus et de Cyprès (Glyptostrobus) des forêts voisines mêlés à quelques petits morceaux de plantes apportés de loin par les vents.
Dans la carrière supérieure, au-dessus d’une marne compacte de couleur indigo qui recouvrait le fond du lac, on voit un calcaire bitumineux, solide qui a reçu le nom de Kcsselstein. C’est la roche d’Oeningen la plus riche en plantes fossiles. Les feuilles dont la substance organique s’est conservée sont pour la plupart brunes ou d’un jaune brun et se détachent fort bien sur le fond blanc de la pierre. — Les plantes aquatiques proprement dites sont très-rares ; en revanche, les tiges et les rhizomes de Roseaux et de Typlia ne manquent pas. — Dans le voisinage des cannaies au milieu desquelles fleurissaient le bel Iris Escheræ, il se trouvait nonseulement des Ombellifères aquatiques recherchées par .les Lixus, mais aussi des Joncs et des Cyperus.
La plupart des feuilles appartiennent à des arbres feuillus ; l’arbre le plus commun est l’Acer trilobatum, viennent ensuite les Peupliers : P. latior et P. mutabilis, le Sapindus falcifolius, un Noyer, le Juglans acuminata, des Podogonium, arbres qui ont dû vivre dans le voisinage du bord. L’Erable et les Peupliers croissaient dans les endroits marécageux, ainsi que les Aunes, les Rhus (Fussets) et les Myrica.
Il est probable que les autres plantes ne croissaient pas dans les ma-
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rais mêmes, mais vivaient dans les forêts plus ou moins humides du voisinage. Notons encore ici les Podogonium, les Sapindus et les Noyers qui étaient accompagnés d’un grand nombre d’autres arbres et de buissons ; parmi eux on peut citer le Camphrier et les Cinnamomum, le I-'iguier à feuilles de Tilleul, les Diospyros, les Chênes à feuilles d'Oléandre, unRobinia, le R. Regeji, les Baguenaudiers (Colutea) et les Cæsalpinées.
Outre ces végétaux, le kesselstein renferme encore de nombreux Insectes terrestres et aquatiques ainsi que des Crabes. On n’y distingue cependant que" peu d’espèces; mais le nombre des individus est fort grand, ce qui indique qu’ils vivaient dans le voisinage. Le kesselstein nous a donc conservé une partie du bord marécageux de ce lac. Nous y voyons d’abord les plantes et les Insectes qui habitaient dans les environs, et auxquels vinrent se mêler ceux qui vivaient à de plus grandes distances, et qui y arrivèrent soit en volant, soit entraînés par le courant.
Il paraîtrait que le kesselstein a dû prendre un temps considérable à se former, car nous y rencontrons les produits de toutes les saisons ; par exemple, des plaquettes avec des fleurs de Podogonium, d’Erable et de Peuplier qui annoncent le printemps; d’autres avec des ailes de Fourmis et des Insectes d’été, avec des fruits de Peuplier et de Saule qui mûrissent en été; d’autres encore avec des fruits d’Érable, de Camphrier et de Platane, ainsi que des rameaux de Peuplier munis de leurs bourgeons tels qu’on les voit en automne sur les espèces actuelles.
Un peu plus haut, les plantes deviennent rares ; dans la roche blanche compacte qui recouvre le kesselstein, il n’y a que quelques feuilles isolées de végétaux terrestres; mais on y rencontre de grands Brochets, la Grenouille géante, une petite espèce de Tortue, une fort belle Salamandre et des os de Lagomys. Dans la couche appelée DUlstccken , les plantes font complètement défaut. Il est probable que la rive du lac resta couverte par les eaux, mais que dans la suite l’embouchure de la rivière s’étant déplacée, cette localité se dessécha lentement. Par suite de ce dessèchement, le banc de marne calcaire se fendilla régulièrement ; c’est
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pourquoi nous en retrouvons toute la surface divisée en blocs quadrangulaires. C’est ainsi qu’on peut s’expliquer la présence des remarquables blocs à angles vifs qui constituent ce dépôt.
Après ce dessèchement qu’on peut attribuer aussi à une influence volcanique, cette portion du pays fut de nouveau envahie par les eaux; il est probable qu’elles revinrent au même lieu, quand l’embouchure de la rivière s’en rapprocha une seconde fois. Une quantité considérable d’Anodontes (A. Lavateri) s’y établirent ; ils couvrent maintenant la couche faisant suite au dillstecken. Les coquilles de ce Mollusque ont fait donner à cette couche le nom de Krotenschüssdstcin. Cette roche est grossière et arénacée; ce qui prouve qu’à cette époque le sol était couvert de sable. Le fond du lac se trouvait dès lors bien prépaie pour recevoir les Isoëtacées (Isoetes Braunii) qui se trouvent là en grande quantité, et qui devaient tapisser le fond de l’eau d’un gazon épais et vert.. Il y avait aussi un Potamogeton (P. gcniculatus) qui croissait en telle abondance que la roche en est sillonnée dans toutes ses parties, et en a reçu sa couleur foncée. Sur les bords nous rencontrons de nouveau les Roseaux, les Saules et les Peupliers. — Le nombre des espèces est restreint, de même que dans les couches suivantes qui ont reçu les noms de Toüe de cototi, Feuillet noir, Couche à Tortues, Couche ù Salamandres ; ce sont en etfet les principaux endroits où l’on a trouvé soit des Tortues, soit des Salamandres. Il paraît que la profondeur du lac fut alors augmentée ou que le rivage s’éloigna, car nous ne retrouvons plus les feuilles qui auraient dû venir nager et s’enfouir dans l’eau. — Le feuillet noir seul renferme beaucoup de feuilles, mais presque exclusivement d’un seul Peuplier et d’un seul Saule, le Populus mutabilis et le Salix angusta ; ce qui indique que ces deux espèces couvraient alors en grand nombre cette partie du rivage.
Après la couche à Salamandres, viennent environ 4 pieds d’un calcaire compacte qui a reçu le nom de grand et Az petit Mocken. Le nombre considérable de Roseaux, de Typha et de Potamogeton dont est rempli le grand mocken nous avertit qu’alors les anciens bords du lac étaient de
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nouveau immergés. Les Tanches qui caractérisent cette roche nous signalent aussi un fond bas et vaseux. Peu à peu cependant les plantes disparaissent, et le petit mocken ne possède aucune trace de végétation. Peut-être cet endroit se trouvait-il à ce moment au milieu de l’embouchure du fleuve.
Au-dessus des mocken nous retrouvons l’eau calme avec des Chara et des Ulvées (Enteromorpha stagnalis) au milieu desquelles vivaient en grand nombre des larves de Libellules. On les trouve par centaines dans cette roche appelée Couche à Libellules , quoique fort peu de ces Névroptères nous soient parvenus en bon état. — Les autres Insectes sont trèsrares ; en fait de plantes terrestres on ne rencontre que quelques petites feuilles d’un Ormeau, d’un Weinmannia et d’un Edwardsia. Les grandes feuilles manquent complètement, ainsi que les plantes riveraines, par exemple, les Roseaux et les Typha. 11 semble que cette place s’était transformée en une baie calme dont les bords étaient presque dépourvus de végétation, et qui n’était plus en communication directe avec la rivière; celle-ci continuait sans doute ailleurs à charrier des feuilles dans le lac. Il n’y eut plus que les petites feuilles et quelques plantes croissant non loin du bord qui y furent apportées par le vent. Nous avons déjà dit (page 452) que des larves de Libellules de tout âge gisent pêle-mêle sur quelques plaquettes ; ce qui semblerait prouver qu’elles ont été tuées subitement, et qu’elles furent enveloppées par la vase d’unblauc de neige. Il serait difficile d'expliquer autrement que par un événement extraordinaire et violent cette abondance de larves de Libellules ensevelies sous leur linceul de pierre, les unes dans la position du repos, les autres dans l’attitude de la course. Il est également difficile de comprendre pourquoi, pendant la formation des couches supérieures et du kesselstein, les Libellules n’ont pas vécu dans cette localité. On peut cependant admettre que n’ayant pas été troublées dans leurs métamorphoses, elles s’élevèrent dans l’air sans laisser de traces de leurs larves. Déjà dans la couche suivante elles manquent complètement. Les Potamogeton reparaissent, et avec eux de nombreux Poissons du genre Leuciscus. La couche qui
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suit est privée de Poissons et de plantes ; la roche dont elle est formée est riche en bitume et se nomme Mollenstein. On y a rencontré de belles dents d’un Mastodonte (M. tapiroides). Cette place du lac était donc de nouveau devenue déserte, et le rivage, sur une grande étendue, était aussi privé de végétation. La marne calcaire sablonneuse qui vient après le mollenstein est également pauvre.
Ces deux dernières couches ayant dans un faible périmètre une épaisseur très-variable ('/, pied à 5), l’embouchure de la rivière a dû sans doute occuper cette place pendant la formation des couches calcaires subséquentes appelées Déblais; ces dépôts se sont probablement formés dans une eau plus tranquille; on commence à y rencontrer de nouveau quelques feuilles de Peuplier et de Camphrier, qui prouvent que ces couches, les dernières et les plus récentes, appartiennent encore à la même époque que les couches inférieures. Avec elles se clôt la formation œningienne.
Il ressort de l’exposé qui précède que dans le cours des âges, et à cette place même, il y eut dans le lac d’Oeningen de grandes transformations qu’on peut attribuer pour la plupart à la rivière qui avait là son embouchure ; il est possible aussi qu’un relèvement et un affaissement du sol provenant de mouvements volcaniques y aient contribué.
M. Arnold Escher de la Linth a démontré la réalité de l’action d’un volcan par le fait que dans le lit du ruisseau, au-dessous, de la carrière inférieure, il se trouve une couche spéciale volcanique de couleur foncée. Cette roche rappelle de très-près la, phonolithe et le basalte d’Hohgau par ses grains en pisolithe, par ses fragments calcaires et ses morceaux de granit noirâtre à grain fin, arrondis ou anguleux et de la grosseur du poing. On retrouve la même pierre sur le chemin entre le Solenhof et Langenmoos, au-dessus et au-dessous du niveau de la carrière supérieure. La terre arable, argileuse, d’un brun foncé, des environs immédiats de la carrière supérieure provient également d’un volcan ; elle ressemble au sol d’Hôhgau qui provient de la décomposition des tufs. La présence de ces roches volcaniques dans les combes qui entourent la carrière d’Oenin-
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gen est l’indice probable qu’il y eut là , pendant l’époque miocène supérieure, ainsi qu’à Ilohgau, des éruptions de volcan qui amenèrent à la surface du sol des fragments de calcaire et de granit arrachés aux profondeurs de la terre. — Il est probable que le sol mollassique de cette contrée subit une dépression en forme de courbe et se transforma en lac par l’arrivée de l’eau.
Les plantes que renferment les tufs de Hohenkràhen étant identiques à celles d’Oeningen, sont un témoignage que les phénomènes volcaniques de Hôhgau furent contemporains des éruptions d’Oeningen. Dans le Wurtemberg septentrional, près d’Ochsenwang (au midi de Kirchheim), on rencontre aussi un tuf basaltique de couleur foncée dont les plantes et les Insectes fossiles prouvent la contemporanéité avec la formation œningienne.
Pendant l’époque miocène supérieure, Oeningen était donc à beaucoup d’égards un endroit remarquable. C’était une des principales localités où les plantes et les animaux devaient être conservés pour les âges futurs; ils nous enseignent non-seulement l’histoire de chaque couche, mais ils nous permettent de jeter un regard profond sur la nature organique de cette lointaine période.
Voici, en plantes et en animaux, le résumé des richesses de cette localité :
Nombre des espèces de plantes découvertes jusqu’en 1865 à Oenin-
gen*.
Cryptogames 43
Gymnospermes 12
Monocotylédones 57
• J'ai décrit dans ma Flore tertiaire suisse <465 espèces d'Oeningen ; depuis lors j’en ai reçu 10 nouvelles, savoir r Smilax Targionii Gaud., Sparganium alternans, Myrica Studeri Hr., Cypsclites Parlatorii et C. pulchellus, Dignonia Damans Hr., Myrsine gracilis, Rhus hydrophila Ung. sp.t Myrtus œningensis et Crafcegus Buchiana. sur lesquelles 9 sont nouvelles aussi pour la flore suisse, dont le nombre d'espèces s'élève ainsi à 929.