CHAPITRE XI
LE CLIMAT DU PAYS MOLLASSIQUE
Ce climat peut être fixé par la flore et la faune. — Il a dû être subtropical. — Preuves fournies par le nombre des espèces de plantes et d’animaux, par celui des arbres toujours verts, par la marche des saisons, le développement de la nature végétale et le caractère de la flore. — Plantes types des tropiques, des zones tempérées et des zones chaudes. — Il s’est produit pendant la période mollassique un certain abaissement dans la température. — Appréciation plus exacte du climat de la période miocène. — La faune terrestre et la faune marine sont en harmonie avec la flore et conduisent au même résultat. — Répartition de la chaleur suivant les zones.
Les plantes et les animaux du monde primitif ont obéi, on n’en peut douter, aux mêmes lois que ceux de nos jours. — Ainsi que maintenant, chaque espèce avait besoin pour son développement d’une quantité déterminée de lumière et de chaleur, d'air et d’eau; son extension sur la surface de la terre était intimement liée à ces conditions, comme c’est le cas de nos jours. Parmi ces agents vitaux, la répartition de la chaleur et de l’eau a eu la plus grande influence sur l’area des espèces, qui ont ainsi trouvé des limites fixes. Les plantes et les animaux fossiles devront par conséquent nous donner d’importants renseignements sur le climat des époques primitives. Tout botaniste connaissant la géographie des plantes, et à qui l’on présente une collection de végétaux peut reconnaître à quel climat elle appartient.
La même observation est vraie pour les faunes, surtout pour celle des
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Insectes dont les espèces sont bien caractérisées suivant les climats. — Or, si nous pouvons, d'après les plantes et les animaux vivants, reconnaître le climat du pays auquel ils appartiennent, il sera aussi possible d’établir de semblables rapports pour les espèces fossiles, et avec d’autant plus de certitude que les matériaux seront abondants et que les animaux et les plantes seront proches parents des plantes et des animaux contemporains.
Le monde organique de l'époque tertiaire nous fournit ces données, car il renferme une grande richesse d’espèces et se rapproche beaucoup du nôtre. Cette période possède dans sa faune marine de nombreuses espèces dont la parenté avec les nôtres va jusqu’à l'identité, et dont la similitude va si loin pour les plantes et les animaux terrestres qu’il y a entre elles homologie, c'est-à-dire un rapport si complet que très-probablement les espèces tertiaires doivent être considérées comme les ancêtres des nôtres. Nous sommes par conséquent bien fondés à conclure qu’autrefois les mêmes espèces ont vécu dans des conditions climatériques analogues à celles de nos jours. S’il s’agissait d’un nombre restreint d'espèces, il serait peut-être permis de dire qu’étant douées d’une grande force vitale elles ont pu supporter un climat plus froid ; mais en présence d’une faune et d’une flore aussi riches que celles de notre mollasse, cette hypothèse doit être rejetée. — L’ensemble des données qui sont à notre disposition sur la vie des plantes et des animaux soit terrestres, soit marins, nous conduit à conclure pour notre pays mollassique à un climat beaucoup plus chaud que celui de nos jours et à peu près subtropical. Nous passerons encore une fois en revue les principaux motifs sur lesquels s’appuie notre théorie relativement à cette période.
Nous avons vu p. 355 et suiv. que la flore mollassique était beaucoup plus riche en espèces que celle de notre époque, et que cette proportion numérique ne se rencontre actuellement que dans les contrées subtropicales. Les Insectes, les Reptiles et les Mammifères présentent également une richesse d’espèces vraiment étonnante et telle qu'on n’en rencontre que dans les pays méridionaux; l’existence d’une faune semblable ne
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pouvait se maintenir que par une végétation exubérante. Nous jugerons de la disproportion numérique de la flore de cette époque comparée à la flore actuelle de notre Suisse en constatant que les arbres et les arbustes mollassiques dépassaient de beaucoup en nombre les espèces réunies de la Suisse et de l’Allemagne de nos jours. Ce qui est plus concluant encore, c’est le nombre des arbres à feuillage persistant (environ ’/s à 7j) qu'on a pu déduire soit de la consistance coriace des feuilles, soit de l’analogie avec les espèces très-voisines qui vivent actuellement. — Cette proportion ne se rencontre que sous les zones chaudes (voy. p. 301) et ne pourrait subsister dans un pays à hivers rigoureux tels que nous les avons maintenant dans l’Europe centrale. Un seul hiver comme le dernier, par exemple, ruinerait complètement des forêts d’arbres semblables.
Ces faits sont en harmonie avec la marche des saisons, sur laquelle Oeningen et les marnes de la Schrotzburg nous ont donné de précieux renseignements. On sait que les phases successives et invariables du développement des végétaux sont liées aux saisons, et que le climat exerce une grande influence sur ces phases, non pas au point de les changer, mais du moins d’en accélérer ou d’en retarder la marche. Toutefois cette influence ne s’exerce pas au même degré sur toutes les plantes ; les unes en sont plus affectées, les autres moins; c’est pourquoi l’époque de la floraison, par exemple, n’est nullement la même sous des latitudes différentes. Au nord ces époques sont plus espacées et plus prononcées; au sud au contraire, elles sont plus rapprochées. Si donc nous parvenons à découvrir quels arbres de l’époque tertiaire se feuillaient et fleurissaient en même temps, nous obtiendrons par là des données importantes sur le climat de notre pays dans ces âges reculés. Nous atteindrons notre but en soumettant à un examen attentif les plantes et les Insectes gisant ensemble sur les mêmes plaquettes. Si ces organismes sont bien conservés et reposent sur la même face de la pierre, nous devrons en conclure qu'ils ont été enfouis en même temps dans la vase. Nous devons surtout ne pas perdre de vue que les objets dont l’enfouissement a été rapide nous sont
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seuls parvenus, tandis que ceux qui flottèrent quelque temps dans l’eau se pourrirent et furent détruits *.
Une minutieuse comparaison des nombreuses plaquettes d’Oeningen et de la Sclirotzburg a démontré que pendant l’époque miocène les phases du règne végétal se succédaient dans le même ordre que de nos jours sous les zones subtropicales. Sur la même plaquette de la Schrotzburg on voit les fleurs du Camphrier tout à côté des fleurs mâles d’un Saule (Salix varians), de feuilles de Platanes, de l’Ambrier et de l’Erable. Les Saules et les Camphriers fleurissaient donc à la même époque, et à ce moment-là les Platanes avaient déjà non-seulement leurs feuilles, mais aussi leurs fleurs. — Les fleurs du Peuplier apparaissaient aussi à la même époque, car sur une autre plaquette on reconnaît à côté de chatons mâles de Peuplier (Populus latior) des feuilles de Platane, d’Ormeau,
• On doit par conséquent refuser toute valeur sous ce point de vue aux recherches de Lindley (A fossil flora of B ri tain. p. 75etsuiv.) qui avaient pour but de déterminer, d'après la résistance des végétaux à la décomposition, quelles sont les espèces de plantes qui se seraient pétrifiées et celles qui auraient disparu sans laisser de trace. Il mit un certain nombre de plantes dans un récipient rempli d’eau et les y laissa deux ans; après quoi, il examina lesquelles avaient disparu et lesquelles étaient encore reconnaissables. Parmi les premières, il cite toutes les Mousses et les Prèles, les feuilles de Platane, de Charme, de Houx, d'Andromeda, de Myrte et les Graminées, etc.; parmi les dernières, il mentionne les Fougères, les Cycadées et les Conifères. Lindley explique ainsi le manque de Dicotylédones et la prédominance «les Fougères et des Gymnospermes dans les anciennes formations. Cependant les Mousses jouent un grand rôle dans nos marais tourbeux, et on a trouvé des gazons fort bien conservés non-seulement dans les tourbes anciennes (par exemple des habitations lacustres et de l'ancienne époque romaine), mais encore dans la mollasse qui est bien plus ancienne ; il y a là une preuve bien claire qu’en de certaines circonstances les Mousses délicates ont pu se conserver ; on peut en dire autant de toutes les autres plantes que Lindley a représentées comme ne pouvant pas se conserver au delà d'un temps peu considérable. En elïet, nous trouvons en abondance dans notre mollasse les feuilles de toutes les plantes sus-nommées, à côté d’autres Dicotylédones en nombre et en proportion beaucoup plus considérable que les Fougères. Toutes ces Dicotylédones protestent donc par leur présence contre l’opinion de Lindley et mettent à néant ses conclusions. Nous sommes convaincu que pas une seule espèce du monde primitif ne nous fut parvenue si la nature avait suivi la méthode appliquée par Lindley. Mais elle a heureusement confié aux roches dans de nombreuses localités les plantes et les animaux de telle manière que même leurs traits les plus délicats ont été préservés de la destruction.
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d’Ambrier et de Peuplier. Cette simultanéité ne se rencontre plus actuellement dans notre pays et dans les zones tempérées. — Le Saule mentionné ci-dessus est un proche parent du Salix fragilis qui fleurit chez nous à la fin d’Avril et au commencement de Mai ; les Platanes ne se feuillentet ne fleurissent que plus tard; vers le milieu de Mai, ils sont encore nus, et ce n’est que depuis ce moment qu’ils commencent à bourgeonner ; les feuilles apparaissent très-lentement et avec elles les chatons. Vers la fin du mois, le feuillage est déjà plus développé et ils sont en pleine fleur; mais ce n’est que plus tard encore que le feuillage acquiert son complet développement. — Au moment où le Salix fragilis commence à fleurir, les Platanes, chez nous, sont encore complètement dépouillés, et il s’en faut de 3 à 4 semaines pour que leurs feuilles soient entièrement développées. Si nous admettons que la floraison du Salix fragilis dure quinze jours, nous aurons encore un espace de une ou deux semaines entre sa défloraison et le moment où les Platanes se feuillent. — Cela se passe autrement sous les latitudes méridionales. — A Madère, les Platanes sont également dépouillés en hiver ; depuis le milieu jusqu’à la fin de Mars, les bourgeons commencent à s’ouvrir, et aux premiers jours d’Avril les fleurs et les jeunes feuilles apparaissent ; au milieu du mois, ces arbres sont complètement feuillés. — Le développement des feuilles et des fleurs commence donc, dans les environs de la ville de Funchal, un mois et demi à deux mois plus tôt qu’à Zurich.
Notre Salix fragilis manque, il est vrai, à Madère, mais on y rencontre le Saule des Canaries qui est proche parent de notre Salix fragilis et du Saule mollassique dont nous avons mentionné plus haut les fleurs, et qui est le représentant de ces deux espèces dans les lies de l’Atlantique. Le Saule des Canaries commence, il est vrai, à fleurir un mois avant le Platane, mais le temps de la floraison dure ici beaucoup plus longtemps et continue jusqu’à la fin d’Avril, de sorte qu’à Madère les Saules et les Platanes ont en même temps leurs fleurs et leur feuillage complet. Ces phases du développement se trouvent donc coïncider parce que les époques de floraison durent plus longtemps et ne sont en général aussi limi-
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tées que sous les latitudes septentrionales. Plusieurs arbres donnent des fleurs et des fruits pendant toute l’année ; et chez ceux qui ont des époques déterminées elles sont beaucoup moins tranchées et empiètent les unes sur les autres plus que dans nos climats tempérés. — C’était le cas dans nos régions mollassiques, ainsi que le prouvent la plaquette avec les fleurs de Saule et les feuilles de Platane, et celle qui contient des chatons femelles du Salix Lavateri et les feuilles de l’Ambrier. — Si nous supposons que ces arbres tertiaires ont fleuri et se sont feuillés en même temps, comme c’est actuellement le cas pour leurs congénères de Madère, il en résulte que cette époque tombait sur la fin de Mars. — La présence des fleurs du Camphrier à côté de celle des Saules et des feuilles de Platane s’explique parfaitement aussi; car c’est précisément au même moment que fleurit cet arbre dans les jardins de Madère. Ce fait donne à notre supposition uu haut degré de probabilité.
Nous arrivons aux mêmes résultats si nous examinons les fleurs du Peuplier. Le Peuplier d’Italie commence à fleurir à Funchal à la fin de Mars, c’est-à-dire à la même époque que le Platane, tandis que chez nous et en Allemagne ce n'est guère qu'un mois plus tard. Nous avons cependant vu plus haut que sur une plaquette de la Schrotzburg on voyait à côté des fleurs mâles du Peuplier des feuilles de Platane qui n’apparaissent jamais avant les fleurs. En comparant les feuilles * qu’on rencontre sur les mêmes plaquettes, on voit de plus qu’à l’époque de la floraison des Saules et des Peupliers, c'est-à-dire à la fin de Mars, les Charmes
• Ces rapports «les végétaux entre eux sont exposés d'une manière détaillée dans mon ouvrage « die Flora und das K lima des Tertiârlandes, p. 59 et suiv.» (Recherches sur le climat et la xégétation du pays tertiaire, trad. «le Ch. -T. Gaudin, Winterthour, p. GO et suiv.) Dans ces recherches, il ne faut pas perdre de vue que les feuilles de beaucoup d’arbres, du Hêtre par exemple, dont la chute a lieu en automne, se conservent en bon état sur le sol des forêts pendant un temps assez long, tandis que d'autres (Érable) se décomposent rapidement. Les premières peuvent donc fort bien avoir été entraînées au printemps ou en automne. Mais si les feuilles sont encore attachées aux rameaux ou si elles ne sont pas encore arrivées à leur développement complet ou si les dents et les lobes sont bien étalés et bien conservés, on peut admettre qu elles ont été enfouies de suite après leur chute.
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avaient déjà des feuilles, tandis que chez nous elles ne commencent à pousser qu'au milieu de Mai. — A la lin de Mars, également, les Ormeaux et les Erables étaient couverts de feuilles. — Bref, nous voyons que les arbres à feuilles caduques les développaient comme aujourd'hui sous les zones chaudes un mois à un mois et demi plus tôt que sous nos climats. — Nous savons que pendant l'époque de la mollasse supérieure, les arbres et les arbustes à feuillage persistant formaient presque la moitié des végétaux ligneux. Quant aux arbres à feuillage caduc, ils gardaient leurs feuilles pendant un temps beaucoup plus long que leurs congénères de notre flore; la simultanéité de leur floraison et de leur frondaison indique un climat beaucoup plus doux que celui que nous avons maintenant. Cela ressort aussi de la présence de certains fruits. Les fruits charnus des Laurinées auraient été promptement détruits s’ils fussent restés pendant quelque temps exposés à l’influence atmosphérique. Mais nous trouvons un fruit de Cannellier (Ciunamomum Scheuchzcri) avec des feuilles du même arbre tout à côté de chatons de Peuplier ; ils ont été par conséquent enfouis au printemps. Cet arbre portait donc probablement à cette époque des fruits mûrs comme le Persea indica L. sp. des Canaries. — Nous en avons encore un second indice : un fruit semblable est accompagné sur une autre plaquette de feuilles et d’ écailles de bourgeons du Camphrier telles qu’on en voit au printemps. — Si donc le Cinnamomum Scheuchzeri portait des fruits pendant l’hiver, c’est que le climat était très-doux.
Nous venons d’examiner des végétaux qui ont des proches parents dans la flore actuelle ou qui sont leurs homologues; c’est pourquoi nous avons pu comparer leurs phases de développement à celles qui se présentent à notre observation directe. Mais nous pouvons également tirer des inductions des types perdus de quelques plantes, car les Insectes nous viendront en aide dans cette recherche. — Sur une plaquette d’Oeningen, à côté des fruits mûrs de Podogonium, nous rencontrons des Fourmis ailées. Ce sont les Formica lignitum et les F. pinguis, qui sont très-proches parentes de la Formica herculeana. — Celle-ci est ailée depuis le commen-
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cernent jusqu’au milieu de l’été, et abandonne ses fourmilières en troupes immenses pour s’accoupler dans les airs. Elles annoncent par conséquent l’été comme toutes les Fourmis ailées qui souvent apparaissent en bataillons innombrables et trouvent la mort par milliers dans nos lacs. La présence de Fourmis ailées à côté de fruits de Podogonium nous permet de croire que les fruits de ces arbres étaient probablement déjà mûrs en été. — Il faut donc que les fleurs aient apparu dans le premier printemps ; c’est là ce que confirme un rameau de Peuplier encore sans feuilles et portant des bourgeons non développés; on l’a trouvé à côté d’un rameau de Podogonium ayant des fleurs, mais également dépourvu de feuilles. Il suit de là que chez le Podogonium les fleurs apparaissaient avant les feuilles, comme c’est la règle chez les arbres et les arbustes qui fleurissent de très-bonne heure. Il était cependant feuillé vers la fin de Mars, comme le prouve une feuille trouvée à côté de fleurs de Saule.
Toutes ces déductions basées sur des faits bien établis nous permettent de nous représenter la marche des saisons dans ces âges reculés.
(Jette marche des saisons à Oeningen était vraisemblablement la suivante : Les Podogonium (fig. 196) étaient probablement les premiers arbres en fleur dans nos forêts primitives. — En Mars venaient les Saules et les Peupliers, bientôt après les Platanes et les Camphriers, sans doute aussi les Erables, les Ambriers et les Noyers ; chez ces arbres les feuilles se développaient en même temps que les fleurs. Dans le même mois les arbres à feuilles caduques, qui avaient perdu leur feuillage dans l’arrière automne, reprenaient leur livrée verte. A cette époque de l’année il y avait sans doute de fréquents orages et des pluies abondantes. Les feuilles, les fleurs et les rameaux arrachés aux arbres et aux buissons étaient entraînés dans les lacs et ensevelis dans la vase ; c’est pourquoi nous rencontrons en grand nombre des gisements de plantes fossiles enfouies au printemps. — Dans le milieu de Mai les fruits des Peupliers et des Saules mûrissaient; puis, emportés par le vent, ils étaient jetés dans l'eau, avec des feuilles entre lesquelles nous les retrouvons fréquemment, surtout à Oeningen. A cette époque aussi les fruits ailés des Ormeaux, détachés
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par le vent, étaient emportés au loin ; on les retrouve aujourd’hui dans la couche à Insectes de la carrière inférieure d’Oeningen. Au milieu de l’été, les fruits à longs pédoncules des beaux Podogonium arrivaient à maturité, ainsi que ceux des Bouleaux et des I’oranées qui sont renfermés au milieu des mêmes pierres. C’est là que gisent d’innombrables légions de Fourmis ailées qui fréquentaient pendant les soirs d’été les bords du lac en compagnie de nombreuses Mouches et de grands Termites ; il n’était pas rare non plus que, s’aventurant au-dessus des eaux, elles y trouvassent la mort. Les Cigales dans les Frênes, et de nombreux Grillons dans l’herbe faisaient entendre leur chant monotone, tandis que les petites Aphrophores spumaires poussaient leur cri. On pouvait entendre dans le voisinage des marais le concert des Grenouilles géantes et des Crapauds. De nombreux Coléoptères étaient occupés à manger les déjections des Mammifères qui venaient de la forêt voisine pour s’abreuver. Plusieurs de ces Coléoptères s’élevaient en l’air et partageaient souvent le sort des Fourmis. Ils vinrent ainsi s’ajouter à la riche collection d’insectes qu’Oeningen nous a conservée. Un petit Coléoptère, l’IIister coprolithorum Hr., s’est rencontré sur une plaquette avec un fruit de Podogonium et une Fourmi ailée; nous voyons par là qu’il avait passé l’été sur les bords du lac d’Oeningen.
Nous arrivons à l’automne. Les Platanes et les Ambriers conservaient jusqu’au printemps, ainsi que de nos jours, leurs agglomérations globuleuses de fruits, qui furent enfouis avec les fleurs et les pousses du printemps dans la vase, transformée plus tard en marne molle. Ces arbres, comme en général la plupart de ceux à feuillage caduc, conservant leur feuillage beaucoup plus longtemps que ceux de notre pays, n’en étaient dépouillés que vers la fin de l’année.
Tandis que ces mêmes arbres avaient un temps déterminé de repos dans les phases annuelles de leur développement, d'autres gardaient leur feuillage durant l’hiver. Beaucoup d’entre eux portaient des fleurs et des fruits pendant toute l’année. Ainsi, la vie ne disparaissait jamais entièrement de ces forêts primitives; elle se renouvelait toujours en répandant
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à profusion ses richesses, et rappelait ces zones bénies où de nos jours la nature n’est jamais en repos.
Ces considérations générales sur notre flore mollassique nous font déjà connaître les conditions climatériques qui ont présidé au développement de la nature. Nous devons cependant étudier encore isolément les plantes qui faisaient partie de cette flore pour déterminer dans quel cadre climatérique se trouvent aujourd’hui les espèces vivantes homologues ou du moins parentes.
Si nous réunissons les espèces de notre flore mollassique, qui peuvent se comparer avec les espèces vivantes, nous en trouvons : 131 rappelant celles des zones tempérées *, 266 celles des zones chaudes et 85 celles des zones tropicales. — La majorité dénote donc une zone chaude ou un pays ayant comme température moyenne de l’année de 15 à 25“ C. et se trouvant entre les 45" et 24" de latitude nord; c’est donc une zone fort large. Mais une étude plus approfondie des formes végétales les plus importantes nous permet cependant de la restreindre.
En examinant de près les formes tropicales nous remarquons tout d’abord quelques Fougères (p. 372), des Palmiers à feuilles pennées, des Poranécs, des Cœsalpinées, des Cassia et de vrais Acacias. Il est certain que ces végétaux n’auraient pu supporter les hivers des zones tempérées ; mais il est très-probable qu’un climat comme l’est actuellement celui de Madère, leur aurait suffi ; en effet, on voit aujourd’hui parvenir à
• J’ai compris sous le nom de tropiques (ou zone torride) les pays situés entre les deux tropiques ; sous celui de zones chaudes : le sud des États-Unis, le pays montagneux du Mexique, les pays méditerranéens, l’Asie Mineure, le Caucase méridional, la Perse, l’Inde septentrionale, le Japon, le Chili, le Cap et les contrées australiennes qui ne sont pas tropicales. Je compte comme appartenant à la zone tempérée : les pays de l’hémisphère boréal qui sont situés entre le 45* et 58* degré de latitude nord. En Amérique, j'ai compris la Virginie et le Kentucky dans les États du Nord. Cette ligne d’après A. Gray est la séparation la plus naturelle des États plus chauds du Sud et de ceux plus froids du Nord. Je ferai remarquer ici que les nombres indiqués ci-dessus ne sont pas le résultat d'une addition de ceux de la page 424, car cette addition n’aurait pas conduit à une estimation juste, puisque la même espèce apparaît sous plusieurs rubriques aussi souvent que son espèce analogue et vivante se trouve sur différents continents ou sous différentes zones.
PLANTES TKOPICALES.
une parfaite maturité dans les jardins de Funchal les fruits du Ficus elastica. de l’Eugenia, des Cæsalpinia, des C’assia et de huit espèces d’Acacia, par exemple les A. lophanta et dealbata ; on doit en dire autant des fruits du Pisang, du Mango indien, des Goyaves et des Ananas. Fin fait de Palmiers, ceux à éventail s’étendent jusqu’à la zone chaude et le Palmier nain (Chamærops humilis L.) se rencontre sur les côtes sud de l’Espagne, de la Sicile et à Naples; Nice (sous le 43°, 41 de lat. et à 15° ,6 de température moyenne) forme sa limite septentrionale. Le Palmier nain de la Chine (Chamærops excelsa Thunb.) est plus robuste, car il résiste à l’hiver dans le sud de l’Angleterre. En Amérique, le Palmier des marais (Sabal Adansoni Guerns) remplace ce Palmier nain; il est fort commun dans les marais de la Floride, de la Nouvelle-Géorgie et de la Caroline ; il s’étend jusqu’au 35™ degré de latitude nord, et supporte l’hiver encore à Montpellier. — Le Palmier parasol des Antilles (Sabal umbraculifera Jacq. sp.) est beaucoup plus grand, mais son aire est beaucoup plus restreinte. Les Palmiers à feuilles pennées de notre mollasse diftèrent beaucoup de toutes les espèces vivantes ; deux d’entre eux forment des types éteints, deux autres peuvent être comparés à des genres tropicaux, mais nous ne leur connaissons aucun homologue ou proche parent dans la flore actuelle. Ils peuvent donc avoir été organisés pour un climat moins chaud que celui où vivent leurs congénères.
Panni les Palmiers à feuilles pennées de notre époque, le Palmier cérifère d’Amérique semble prospérer dans une température peu élevée; en effet, il se rencontre dans les Cordillières à des hauteurs considérables où l’été est assez frais, mais l’hiver peu rigoureux ; car sous les tropiques les températures extrêmes ne se font pas sentir. Le Dattier est de tous les Palmiers à feuilles pennées celui qui dans l’ancien monde s’étend le plus au nord ; mais ses fruits ne mûrissent que très-rarement, même dans les contrées les plus chaudes de l’Europe (à l’exception d’Elche en Espagne). Il leur faut une température moyenne de 20° pour arriver à une maturité complète.
Ces types de végétaux tropicaux nous empêchent d’admettre, pour no-
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tre pays mollassique, un climat tempéré et surtout des hivers froids, mais d'autre part, les plantes dont les équivalents actuels vivent sous les zones tempérées et ne vont pas jusqu’aux tropiques, nous indiquent qu’à cette époque notre pays n’avait pas le climat de la zone torride. Toutes les formes alpines et septentrionales qui constituent de nos jours une partie importante de la flore de notre pays, manquent complètement à notre flore miocène; mais nous y rencontrons un assez grand nombre d’espèces dont les proches parents vivent actuellement dans les plaines basses de l’Europe moyenne ou du nord de l’Amérique. La plupart d’entre elles s’étendent cependant jusque dans la zone chaude : ainsi à Madère le Pteris aquilina est aussi commun que chez nous, et on le rencontre aussi au Japon et eu Californie. — Les parents de nos Prèles vont jusqu’au sud des Etats-Unis; l’Isoëtes et le petit Potamot se trouvent même au Brésil et dans les Indes. — Le Phragmite commun vit en Italie, au Caucase, au Japon et en Amérique, le Tvpha latifolia eu Crimée et dans le sud de la Caroline, le Sparganium ramosum en Perse et dans la Caroline, les Joncs à Madère et dans les lies Canaries; l’Erable rouge s’étend jusqu’au sud des Etats-Unis. Toutes ces espèces rappellent des formes miocènes, et nous les avons considérées comme appartenant aux zones tempérées.
D’autres plantes des climats tempérés auxquelles la culture a donné une aire artificielle plus étendue, nous montrent qu’elles peuvent supporter dçs températures plus élevées ; ainsi l'on voit à Madère les Platanes, les Peupliers et les Noyers ; on rencontre dans les jardins publics du sud de l’Espagne des Ormeaux magnifiques et des Peupliers argentés à côté de la Melia Azedaraeh et de la Phytolacca dioica. Il nous sera facile dès lors de comprendre comment il se fait que nous trouvions dans notre flore mollassique des types de plantes des zones tempérées, pourvu du moins que nous admettions qu’à cette époque notre pays avait un climat analogue à celui de Madère. — Il faut en outre tenir compte du fait que les plautes des zones tempérées souffrent beaucoup moins d’une température élevée que celles des pays chauds ne souffrent du froid. C’est