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Première formation glaciaire

Pierres à arêtes et blocs erratiques audessous des couches de charbon de Wetzikon. Gisement inférieur de Thonon. Flore arctico-ulpine dans les plaines.

Première période continentale anglaise.

L'Ecosse couverte de glaciers. Epoque des roches polies de la Scandinavie.

La Scandinavie terre ferme et couverte de glaciers. Amérique : Politure des roches.

Pliocène.

Crag de Norwich en Angleterre.

L’ÉPOQUE GLACIAIRE

Pendant l’époque du plus grand développement des glaciers, et lorsque quelques milliers de pieds de glace recouvraient nos vallées, la Yie organique était réduite à peu de chose. Il y avait cependant encore quelques Ilots dans cette mer de glace: ainsi la contrée située entre le Napf et l’Aar, et quelques-unes des plus hautes régions s'élevaient audessus de la couche de glace ; c’est ce que prouvent les nombreux blocs erratiques qui faisaient partie des moraines. De nos jours encore, on rencontre des plantes et des Insectes sur les plus hautes cimes des Alpes, sur les Ilots comme sur les moraines des champs de névé les plus reculés et mesurant jusqu’à 11,000 pieds d’altitude*. Il en était de même à l’époque glaciaire; toute vie n’y était pas éteinte. Il ne faut pas oublier que l’on connaît du Spitzbcrg 111 espèces de plantes phanérogames et du Groenland plus de 320, quoique de gigantesques glaciers recouvrent ces pays et arrivent jusqu’à la mer. Lorsque nos glaciers diminuèrent, laissant à découvert les bas-fonds, la végétation envahit de nouveau le pays désert. Les charbons feuilletés nous révèlent que la flore d’alors était semblable à celle de notre Europe moyenne et des régions tempérées de l’Asie; mais il faut ajouter à cette flore quelques plantes des montagnes (Pinus montana et Acer pseudoplatanus).

Lorsque les glaciers, descendant de nouveau des Alpes, envahirent la plaine, la flore dut subir ces changements de climat et se modifier. A l’époque où les nombreuses moraines terminales furent déposées, les plantes alpines charriées par les cours d’eau descendirent dans les localités basses et s’établirent aux environs des glaciers et des moraines. L’Albis, l’Uetli, le Zurichberg et en général toutes les chaînes de collines dominant les glaciers étaient probablement couvertes de forêts comme le sont de nos jours les pentes qui entourent le glacier de la Bemina, et beaucoup d’autres localités où régnent des glaciers immenses. — Ce dut être particulièrement le cas lorsque le glacier disparut du canton de

♦ J’ai recueilli encore 100 espèces de Phanérogames dans les régions supérieures des Grisons, élevées de 8,500 à H ,000 pieds au-dessus de la mer.

FLORE

Zurich. Dans le retrait de ce glacier, tous les degrés de transition durent se produire depuis le moment de son plus grand développement jusqu’à son état actuel ; en admettant les deux époques glaciaires, ces phases successives se répétèrent plus d’une fois: elles étaient liées à des modifications correspondantes de température. Pendant la période maxima des glaciers, la température dut atteindre son degré le plus bas, et depuis lors remonter. La végétation suivait ces changements. Il faut supposer que pendant l’époque glaciaire les places dépourvues de neige et de glace étaient couvertes de la même végétation que nos Alpes actuelles. — Plus tard, les glaciers se retirant, les plantes envahirent de nouveau les montagnes, et les parties basses se peuplèrent d’autres formes de végétaux. De même que nos plantes alpines entourent actuellement les champs de névé et s’établissent sur les moraines et les Ilots des glaciers en les ornant de leurs couleurs charmantes, de même autrefois elles suivirent probablement les glaciers jusque dans la plaine; c’est ce qu’on voit de nos jours en Islande et au Groenland où la flore alpine s’avance avec les glaciers jusqu’au bord de la mer.

Les restes organiques de l’époque dont nous parlons confirment-ils cette hypothèse? Malheureusement il ne nous en est parvenu que fort peu, ce qui est dû en grande partie à ce que les conditions de conservation étaient très-défavorables.

En fait de plantes, nous ne connaissons que quelques cônes du Pinus Abies L. ; le professeur Morlot les a trouvés avec une espèce de Mousse (Hypnum diluvii Schimp.) dans les débris glaciaires de Thonon et dans une formation semblable à celle des charbons feuilletés, près du Signal de Bougy. Les cônes de Sapin nous apprennent qu’à l’époque où le glacier descendait jusqu’au lac, il devait y avoir des forêts de cet arbre dans le voisinage ; la Mousse est proche parente d’une espèce de Laponie et des Sudettes (H. sarmentosum). En consultant la flore diluvienne d’autres pays, on n’obtient également que des renseignements incomplets. — Les tufs de Cannstatt, près de Stuttgart, sont les moihs pau-

L’ÉPOQUE GLACIAIRE

vres. Ils ont fourni jusqu’ici 29 espèces dont trois sont éteintes, savoir : le Chêne mammouth, avec des feuilles d’un demi-pied de large, obtuses et largement lobées, et des glands ovales qui sont presque deux fois aussi grands que ceux du Quercus pedunculata, un Peuplier (Populus Fraasii Hr.) avec de grandes feuilles cordiformes au contour faiblement ondulé et denté, un Noyer qui, par les segments dentés de ses feuilles, rappelle les Juglans nigra et cinerea d’Amérique.

Parmi les espèces habitant encore les mêmes contrées et communes aux charbons feuilletés nous remarquons : le Sapin commun, le Bouleau blanc, le Noisetier et l’Érable de montagne, ainsi que le Sapin Pesse, le Peuplier Tremble, le Peuplier blanc, le Chêne à fruits pédonculés, le Charme, l’Ormeau, le Tilleul et le Fusin. Les arbrisseaux étaient représentés par plusieurs espèces de Saules : Salix monandra, S. fragilis, aurita, viminalis, et surtout S. cinerea ; par le Cornouiller, Cornus sanguinea, par deux Rhamnus : R. frangula et catharticus L. ; par le Buis et l’Airelle des marais (Vaccinium uliginosum L.) qui ont laissé leur empreinte dans le tuf. Les espèces herbacées sont très-rares : la grande Glycérie, Glyceria spectabilis M. et K., le Roseau et le Scolopendre (Scolopendrium oflicinarum). A l’exception des espèces éteintes et du Buis, toutes ces plantes vivent encore dans le Wurtemberg; cependant l’Érable de montagne et l’Airelle des marais ne se rencontrent pas dans les environs de Cannstatt ; le premier est un arbre des montagnes, et le second vit dans les marais. Cette flore de Cannstatt prise dans son ensemble dénote un climat analogue à celui de nos jours dans les mêmes localités. B est probable que les tufs du bassin de Cannstadt, qui recouvrent le lôss, appartiennent à la seconde période diluvienne, c’est-à-dire à l’époque où le glacier s’était retiré et où le climat se rapprochait de celui d’aujourd’hui. Nous ne connaissons que deux plantes indiquant un climat plus froid que celui de nos jours. Dans les anciens marais d’Ivrée et dans les débris diluviens de Mur en Styrie, on a trouvé des troncs du Pinus cembra; l’argile blanche de Bovey-Tracey dans le Devonshire (dans le sud de l’Angleterre), recouvre un gisement important de lignite miocène ;

FLOKE.

cette argile renferme, à côté de feuilles de Saule, des feuilles fort bien conservées du Bouleau nain (Betula nana L.)*. Cet arbuste ne croît plus en Angleterre, mais il habite les montagnes d’Écosse. Il est largement répandu dans la zone polaire et se rencontre aussi chez nous, mais seulement dans les marais tourbeux du Jura et d’Einsiedeln.

Le Bouleau et le P. cembra nous indiquent du moins qu’autrefois ces végétaux alpins et septentrionaux ont vécu dans les localités plus basses et plus méridionales ; il est probable qu’une étude plus approfondie des gisements de l’époque glaciaire fournira un contingent nouveau de faits analogues. Ce qui nous porte à le croire, ce sont divers phénomènes que présente notre flore fossile et qui ne peuvent s’expliquer que par l’hypothèse qu’à une certaine époque la flore alpine descendait dans les plaines. En effet, nous avons des colonies de plantes alpines sur les collines et dans les marais tourbeux des plaines suisses. On ne doit pas être surpris de ce que plusieurs plantes alpines aient suivi les glaciers et les ruisseaux jusque dans les vallées et de ce qu’on les trouve sur le bord de ces derniers ; mais, ce qui est digne de remarque, c’est la présence de ces colonies de plantes des hautes montagnes sur des collines de la plaine, loin des Alpes et de leurs torrents. Ces végétaux apparaissent là comme des enfants des Alpes perdus au milieu des habitants de la plaine. Le canton de Zurich donne asile, en faisant abstraction des espèces amenées par les torrents, à 123 plantes de montagne, dont 55 ont leur patrie dans les Alpes et sont considérées pour cela comme plantes alpines ; le point le plus élevé qu’elles atteignent est à peine à 4000 pieds au-dessus de la mer. Il est vrai que la chaîne du Hornli est assez rapprochée des hautes montagnes; cependant elle en est séparée par la large vallée du Toggenburg. La chaîne de l’Albis et le Hohe-Rhonen ne sont pas davantage en communication directe avec le domaine alpin ; et l’Uetliberg, l’Irchel et le Lagern sont encore plus éloignés. La colonie alpine la plus riche en espèces

* Je les ai figurées dans mon travail « On the fossil Flora of Bo\ ey-Tracey, » dans les Philosophie, transactions, MDCCCLXII, t. LXXI.

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se rencontre dans le haut Tôssthal; nous y recueillons 74 espèces de plantes de montagne, dont 40 sont alpines. On y voit le Rhododendron, PAuricule jaune, la Gentiane à grande fleur et la Renoncule de montagne, la Nigritelle odorante et le Myosotis des Alpes. On est surpris de trouver sur le Schnebelhorn la Soldanella alpina, le Salix retusa L., ainsi que la Véronique des roches qu’on n’observe que sur des montagnes assez élevées. Le Hohe-Rhonen offre les mêmes proportions : il donne asile à 36 espèces de montagne, dont 18 alpines. La basse chaîne de l’Albis, qui n’excède nulle part 2800 pieds, et l’Uetliberg possèdent 7 plantes alpines *. Ce qui est plus surprenant encore, c’est que le Lagem et l’Irchel même, qui sont encore plus éloignés des Alpes, ont aussi en partage quelques plantes alpines. Ce ne sont pas seulement les collines de nos plaines qui donnent asile à des plantes de la région alpine et de l’extrême Nord **, mais aussi nos marais tourbeux ; et, ce qui est plus remarquable, les marais tourbeux de la Bavière en fournissent aussi. Puisque ces colonies alpines ne sont pas en communication avec les fleuves descendant de nos Alpes, ce ne sont pas eux qui ont transporté ces plantes dans les parties basses de la Suisse. Le vent n’a pas non plus transporté leurs semences, car les deux tiers des plantes de la colonie alpine zuricoise n’ont ni graines, ni fruits ailés, non plus qu’aucun caractère qui permette d’admettre le transport par le vent ***. Ajoutons que la distribution de ces plantes alpines est liée à celle des blocs erratiques alpins.

* Ndus avons sur l’Albis : l’Alnus viridis L. ; sur l’Uto : Epilobium Fleischeri Koch, Linaria alpina L., Saxifraga aizoides L., Campanula pusilla, Pinguicula alpina, Pinus montana Mil].; sur le Ligem : Draba aizoides, Arabis alpina, Ribes alpinum, Saxifraga aizoon, Adenostyles albifrons ; sur l’Irchel : l'Alnus viridis, Arctostaphylos U va Ursi, Aira montana, Veronica urticæfolia, Sambucus racemosa. Trifolium alpestre, Thesium alpinum, et sur la colline entre Rorbas et Bulach : l’Alnus viridis.

** Comme plantes alpines on peut citer : la Civette, le Vaccinium uliginosum, l’Eriophorum alpinum et le Sedum villosum ; comme plantes du Nord : Carex chordorrhiza et la Scheuchzeria. La Saxifraga oppositifolia L., qui croît en gazon à Staad, non loin de Constance, appartient aussi à la flore arctique qui s’est acclimatée sur nos Alpes.

Sur les blocs erratiques de la plaine, nous trouvons plusieurs Crvtogames des Alpes, surtout des Lichens (ainsi d’après le Dr IIcpp, on rencontre les Lecidea badio-

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A l’Detliberg, on voit côte à côte la Linaria alpina, l’Epilobium Fleischeri et la Campanula pusilla, tout comme sur les moraines terminales et dans les localités abandonnées par les glaciers de nos Alpes. A l’Albis, au Bachtel et au Lagern, les blocs erratiques montent à la môme hauteur que ces plantes alpines. L’étude de nos deux Rhododendron est instructive sous ce rapport. L’espèce à feuilles ciliées (Rhododendron hirsutum L.) se tient de préférence sur les montagnes calcaires et se rencontre dans une zone plus basse que l’espèce à feuilles rouillées (Rh. ferrugineum L.). On pourrait donc s’attendre à trouver dans le Jura la première, à l’exclusion de la seconde. Cependant, c’est seulement celle-ci qui y vit *, et c’est justement l’espèce qui se rencontre partout dans les montagnes entre le Simplon et le Saint-Bernard (leurs roches, nous l’avons vu, ont fourni au Jura les matériaux erratiques), tandis que le Rh. hirsutum y manque **. Puisque le Rh. ferrugineum a le même lieu d’origine

atra, spuria, discolor, micropsis, dispora, atro-alba, saxatilis, Lecanora badia). Mais les petits spores de ces végétaux peuvent être facilement transportés par le vent; c’est pourquoi, dans le sujet qui nous occupe, nous ne les avons pas associés aux Phanérogames. Il n’en est pas moins remarquable de trouver sur le Pflugstein d’Erlcnbach une Fougère alpine et du Nord (Asplénium septentrionale) qui ne se rencontre nulle part ailleurs dans le canton.

• C'est une erreur de croire que le Rh. hirsutum vit dans le Jura. Les rameaux en fleurs qui ont été vus dans une fromagerie du Chasserai par un M. Lamon proviennent probablement de pieds qui auront été apportés des Alpes. Voy. Godet: Flore du Jura, p. 447. Dans les Alpes bernoises qui font face au Jura (Chaîne du Stockorn), le Rh. hirsutum est commun.

•* Cette espèce se trouve aussi, il est vrai, dans les montagnes de la Savoie, par exemple au Môle et au Brezon, près de Bonneville ; mais comme elle manque dans les localités intermédiaires (entre Bonneville et le Jura), par exemple, au Salève, il est probable qu’elle est arrivée au Jura avec les blocs erratiques des glaciers provenant des Alpes. Des i98 espèces de plantes alpines réparties dans le Jura, 179 se trouvent aussi dans les Alpes valaisannes, de sorte que la grande majorité de ces plantes pourrait provenir du canton du Valais. Il est cependant très-probable que des plantes alpines sont arrivées au Jura encore par une autre voie, puisqu’il possède un certain nombre de plantes arcto-alpines. Il y a eu évidemment là aussi une immigration provenant du sud-ouest, immigration par laquelle la llore du Jura s’est enrichie d’éléments méditerranéens. Mais comme le Jura s’abaisse au midi des cluses de Nantua et que presque toutes les plantes alpines y disparaissent pour reparaître seulement près de la Grande- Chartreuse, où les montagnes s’élèvent de nouveau à la région alpine, nous ne devons

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que les blocs erratiques qui sont sortis du Valais pour se répandre sur le Jura, il est probable qu’il est venu des mêmes localités et à la même époque * que ces blocs. Ces indices nous portent à croire que les colonies de plantes alpines datent de l’époque glaciaire. Alors une riche végétation alpine répandue sur les plaines couvrait probablement les moraines et les endroits laissés libres par les glaciers des mêmes fleurs qui ornent actuellement les solitudes de nos mers de glace. Plus tard, les glaces se retirant, les charbons feuilletés commencèrent à se former ; la flore de la plaine envahit les parties basses, tandis que la flore alpine se réfugiait sur les montagnes. Lorsque de nouveau le pays fut recouvert de glaciers, la flore alpine descendit encore une fois dans les mêmes localités, qui, à une seconde retraite des glaciers, furent encore abandonnées par elle. Il ressort de là que la flore alpine est le plus ancien élément de notre flore actuelle et qu’elle a occupé à deux époques différentes tout le pays que la neige laissait à découvert. Lorsque le climat eut changé, la flore de la plaine, qui avançait peu à peu, devint dominante, si bien que de la flore alpine il ne resta que quelques vestiges isolés dans les gorges de mon-

pas chercher là l’origine de la flore alpine du Jura. Dans cette flore, nous trouvons les Campanula pusilla, Saxifraga aizoides, Linaria alpina, Gypsophila repenset Polygonum viviparum, que nous rencontrons partout dans les terrains glaciaires et sur les anciennes moraines alpines. Outre ces espèces, nous rencontrons encore les Saxifraga oppositifolia, S. muscoidcs, Ranunculus al postris, Asplénium septentrionale, Silone rupestris (au Passwang), Helianthemum alpestre, Primula auricula, Erige ron alpinus et Aster alpinus, qui s’établissent dans les fentes des rochers alpins. Il est donc permis de supposer que ces plantes d’origine alpine sont parvenues au Jura par les immenses moraines et les blocs monstres qui sans doute formaient de véritables iles sur les mers de glace.

* On rencontre aussi la même espèce de Rhododendron sur un gros hloc de granit du Gothard à l’Axenstein, au-dessus de Drunnen. Il est probable qu elle est descendue du Gothard avec les énormes blocs de granit qui sont dispersés sur toute la terrasse de Morschach. Dans le canton d’Argovie, on trouve également sur d’anciennes moraines des plantes erratiques; ainsi l’Alnus viridis croit sur une épaisse couche de ldss, qui repose sur le jura blanc de Waltersburg. De même, près de Schônenwerth, dans la vallée de Jonen, on voit sur un bloc alpin la Viola biflora, et Y Asplénium septentrionale sur un bloc de granit près de künten. — Voy. Mühlberg, die erratischen Bildungen im Aargau, p. 184.

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tagne, sur les chaînes de collines et dans les marécages froids. Ces vestiges ne sont que les restes de la flore alpine de la plaine, dont de siècle en siècle quelques espèces se sont perdues, ainsi que nous le prouvent les cônes de Pin de montagne et les graines d’un petit Nénuphar des montagnes (Nuphar pumilum) trouvés dans les habitations lacustres de Robenhausen. Nous voyons aussi que l’Érable faux Platane (Acer pseudoplatanus) était répandu partout dans la plaine, comme on peut en juger par son abondance dans tous les vieux tufs.

L’introduction de la flore alpine dans les plaines eut lieu à l’époque du plus grand développement des glaciers, qui se place entre la période pliocène et la formation des charbons feuilletés ; alors les plantes alpines descendirent non-seulement sur nos plaines, mais aussi sur l’Allemagne, ainsi que le démontrent les flores de la Scandinavie et de l’extrême Nord, dont la moitié appartient à notre flore alpine. La flore du Nord a une grande uniformité, et forme autour de la terre comme une ceinture qui se compose en grande partie des mêmes espèces. Parmi ces espèces septentrionales, on en rencontre un certain nombre sur les montagnes de l’Allemagne, sur le Harz et dans les Sudettes (Silésie) où elles constituent la flore alpine de ces localités. Les Sudettes ne possèdent pas de plantes qui leur soient propres : elles ont reçu de la Scandinavie la plupart de celles qui manquent au plat pays. Quelques espèces s’y arrêtent (Rubus chamæmorus, Saxifraga nivalis et Pedicularis sudetica *), mais la plupart se rencontrent plus au sud et apparaissent même sur nos hautes montagnes. On observe les mêmes faits en Amérique et en Asie. On rencontre sur les Montagnes Rocheuses et sur les montagnes du nord de la Caroline des plantes identiques à celles de la flore du nord ; il en est de même pour l’Altaï** et pour l’Himalaya qui est si méridional. Ce sont eu »

* Dans la Schneegrube des Riesengebirge (nord-ouest des Sudettes), on a trouvé le Pupa arctica Wahlbg., originaire de Laponie et des mêmes localités où l’on rencontre la Saxifraga nivalis.

•• On trouve dans Ledebours Flora altaica 80 Phanérogames alpines de la Suisse, sur lesquelles 54 appartiennent à la flore Japonaise et à l'arctique. Celle d’Ajan, dans

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grande partie des plantes qu’on voit aussi dans nos Alpes, et qui présentent un certain nombre d’espèces communes aux montagnes de l’Amérique et de l’Asie; elles sont toutes originaires du Nord. Il est probable que durant l’époque glaciaire, la flore arctique régnait sur une grande partie de l’Allemagne et arrivait jusque chez nous. Gomme le glacier du Rhin, dans l’est de la Suisse, pénétrait seul en Allemagne, tandis que les autres étaient arrêtés par le Jura, c’est par la Suisse orientale que se fit l’immigration de la flore septentrionale, qui avait une grande area ; c’est là peut-être ce qui explique pourquoi la Suisse orientale et surtout les Grisons possèdent en petit nombre des plantes et des animaux * qui leur sont communs avec le Nord et qui manquent complètement au reste de la Suisse. Tout cela rend assez probable l’hypothèse qu’une partie importante de notre flore alpine est venue du Nord et nous est arrivée pendant l’époque glaciaire. Lorsque plus tard le climat devint plus chaud et plus sec, cette flore rencontra dans nos Alpes des localités favorables à son développement et se conserva là, ainsi que dans l’extrême Nord, jusqu’à nos jours, tandis que dans la plaine, sauf les colonies dont nous avons parlé, elle a disparu et manque presque complètement dans le vaste pays qui sépare nos Alpes de la Scandinavie.

La faune de l’époque diluvienne nous conduit aux mêmes conclusions. On a trouvé des Mollusques et des Mammifères dans les dépôts de cette époque. Nous avons vu plus haut (p. 640) que les ruisseaux de glaciers contenaient, par l’effet du frottement des pierres, beaucoup de vase et de sable qui, emportés par les eaux, étaient déposés souvent à des distances considérables. Ainsi d’importantes masses de sable et de vase jaunes se rencontrent dans tout le bassin du Rhin depuis Schollberg (canton de

le nord-est de la Sibérie, sur les côtes de la mer d'Ochotsk, renferme 62 plantes alpines suisses, dont 45 sont arctico-laponaises, La Laponie a 115 Phanérogames communes à la flore suisse des montagnes.

* Garer Vahlii, Juncus castaneus, i. stygius, Trientalis europæa, Thalictrum alpinum. — l.oiochiton arcticum, Cymindis angularis, Attalus Cardiacæ L. sp., Biston lapponarius Boisd., Chelonia Quenselii.

FAUNE

Saint-Gall) jusqu’en Hesse et dans le Nassau ; elles acquièrent une grande épaisseur dans les environs de Mayence. Cette formation est connue sous le nom de lôss. Elle renferme par places une quantité considérable de coquilles de Mollusques appartenant presque toutes à des espèces vivantes. En Suisse, le professeur Escher de la Linth en a trouvé dans le lôss de Schollberg (entre Hochwand et Trubbach) et dans l’anse de Murris s’ouvrant vers le sud (au versant des ruines de la Wartau), dans la vallée saint-galloise du Rhin. Les 21 espèces * déterminées par le professeur Mousson se trouvent encore sans exception dans la Suisse orientale, et la plupart dans la vallée du Rhin ou au pied des montagnes les plus voisines. Une des espèces les plus communes: Ilelix ruderata Stud., manque cependant aujourd’hui dans la plaine, et c’est une des formes spéciales aux hautes montagnes de Glaris, du Priittigau et de la chaîne du Sentis, ainsi que l’Helix sericea glabella Stud. et H. arbustoram subalpina. Toutes les autres espèces sont ou des Escargots des bois, de la région des arbres à feuillage, ou des espèces qui aiment les endroits ombragés et humides. Les espèces qui préfèrent les lieux secs et exposés au soleil manquent.

Les Mollusques retrouvés proviennent probablement de l’époque où les glaciers s’étaient retirés jusqu’aux environs de Sargans ou de Ragatz, et avaient abandonné sur leur ancien emplacement du sable fin et du limon. Le mélange de quelques formes montagnardes qui ne se rencontrent plus maintenant dans la plaine nous indique la proximité du glacier.

Tandis que ces dépôts datent de l’époque du retrait des glaciers, le lôss des parties inférieures du Rhin appartient probablement à une épo-

* Cotnp. : Mousson, über den Lôss des St-Gallischen Rheinthales. Mitthcilungen der Zürcher naturforschenden Gesellschaft, 1856. Les espèces trouvées sont : Succinea oblonga Dr., Hélix nitidula Dr. var. vitrina Hoch., H. nitidosa Fer., H. nitens Midi., II. crystallina Müll., H. fulva Drap., H. ruderata Stud., H. rotundata Müll., H. sericea Müll., glabella et hybrida, II. villosa Dr., H. strigella, late-umbilicata, H. pulchella cos ta ta, obvoluta Müll., H. arbustorura et subalpina, H. hortensis, Bulimus montanus Dr., Achatina lubrica Müll. avec la var. pulchella, Pupa doliurn, P. bigranata, P. secale, Clausilia dubia Drap. Il est très-remarquable que la variété largement obliquée de l'Helix strigella se rencontre encore à Sargans et soit propre à cette localité.

L’ÉPOQUE GLACIAIRE

que antérieure pendant laquelle il avait une grande area. — Parmi les nombreux Mollusques qu’on a recueillis, les espèces vivant dans les endroits humides et sombres dominent ; elles sont accompagnées de nombreuses formes (Hélix hispida Midi., H. ruderata, H. arbustorum subalpine) qui ne vivent maintenant que sur les montagnes; mais toutes les espèces fréquentant les lieux secs et exposés au soleil manquent.

Si les Mollusques de l’époque diluvienne ont une parfaite analogie avec ceux de la faune actuelle, les Mammifères présentent six types spéciaux éteints. — On en connaît actuellement 17 espèces retrouvées dans notre pays. — Nous avons déjà fait connaissance avec 3 de ces espèces dans les charbons feuilletés : l’Ours des cavernes, dont les dents ont été découvertes dans la caverne de Wildkirchli sous une couche de tuf calcaire, le Cervus elaphus, très-répandu dans les dépôts diluviens, l’Urochs (Bos primigenius), dont les restes ont été conservés dans le diluvium de l’Isteinerklotz. On a trouvé dans notre pays une seconde espèce de Bœuf, l’Auerochs. Les axes osseux des cornes de cet animal, qui sont énormes et une partie de son crâne, ont été découverts dans upe tranchée de chemin de fer à Bollingen, près de Rapperschwyl. Ainsi les deux espèces de Bœufs sauvages décrits par Pline et Sénèque vivaient déjà à l’époque diluvienne. — L’Auerochs ou Bison est un animal considérable, farouche, portant une longue crinière et semblable au Buffle américain. Il se rencontre comme l’Urochs dans nos habitat ions lacustres ; au moyen âge, il était encore répandu dans les forêts de l’Europe, mais maintenant il ne vit plus guère que dans les forêts de Bialowicza. Le Cerf géant (Cervus eurycerus Aid.) était à peu près de la même taille ; on en a mis au jour des restes à l’Isteinerklotz. On a recueilli dans le Val Travers un squelette entier d’Élan (Cervus Alces L.). On a trouvé les os des pieds d’un Chamois (Antilope rupicapra L.), près du Wildkirchli, dans la localité où l’on a rencontré les dents de l’Ours des cavernes. Cet animal vivait donc déjà à l’époque glaciaire. On en a également observé les restes dans les plaines du Rhin ; ce qui nous indique qu’alors cet animal alpin vivait dans la plaine de même que le Bouquetin et la Marmotte.

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On a trouvé Taxe osseux des cornes du premier dans un gisement de gravier du Rheinthal, des crânes et des os de Marmotte à Zimmerwald, et à Sinneringen dans la vallée de Worblen; on en a découvert un squelette entier dans le diluvium de Niederwangcn, près de Berne, ainsi que dans la moraine qui va de Bois-de-Vaux à la Perandette, et forme la promenade de Montbenon, près de Lausanne, bien connue {tour la vue splendide dont on y jouit. — Près de Benken, canton de Zurich, on a trouvé des bois si ressemblants à ceux du Renne qu’ils ont dû appartenir à cet animal du Nord ; les dépôts diluviens de la vallée du Rhin nous en ont conservé aussi quelques restes.

Le Blaireau et le Chat sauvage ont laissé leurs os dans le diluvium de Zimmerwald, canton de Berne, et la Hyène des cavernes (Hyæna spelea Goldf.) à l’Isteinerklotz. Cette Hyène, plus forte et plus grosse que la Hyène tachetée du Cap (H. crocata L.), dont elle est 'proche parente s’est éteinte. On a réuni çà et là dans les graviers quelques dents de Chevaux. D’après le professeur Rütimeyer, le plus grand nombre appartient à notre Equus caballus L. ; telles sont celles des graviers de Bülach et de la vallée du Rhin. Ce Solipède a donc vécu dans notre pays à une époque très-reculée. — On a découvert aussi une seconde espèce de Cheval éteinte : Equus fossilis Cuv. Owen., qui diffère du nôtre par quelques particularités des dents, et se rapproche du Cheval miocène PHipparion. D’après M. Rütimeyer, on ne l’a trouvé jusqu’ici que dans la Suisse occidentale (dans un banc de gravier de Riez à Cully). La plupart de ces animaux habitent encore notre continent, et nous possédons des espèces très-voisines de celles qui se sont éteintes ; il n’y a que deux types de Pachydermes qui soient complètement étrangers à notre faune : le Rhinocéros à poils laineux et le Mammouth-Eléphant. Tous deux étaient couverts d’une épaisse toison et pouvaient par conséquent supporter les climats froids.

Le Rhinocéros (R. tichorhinus Cuv.) avait beaucoup d’analogie avec le Rhinocéros du Cap (R. bicornis) ; mais il avait une tête plus longue, plus étroite, un corps plus gros et des jambes plus courtes et plus massi-

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ves. 11 portait sur le nez deux fortes cornes. Ses restes se retrouvent dans les graviers de la vallée du Rhin et à l’Isteinerklotz. — Le Mammouth était beaucoup plus commun (Elephas primigenius Blumenb., fig. 351). Il était un peu plus grand que l’Éléphant indien, dont il se rapproche plus que de l’Éléphant africain. Ses défenses avaient de 8 à 15 pieds de long et étaient plus fortement recourbées que chez l’Éléphant indien ; les molaires étaient munies de protubérances transversales plus nombreuses, plus étroites et à bords parallèles, qui le distinguent de l’Elephas antiquus (comp. fig. 350 et 351). Si nous nous représentons un très-gros Éléphant indien et que nous le revêtions par la pensée de longs poils brun-noir formant crinière sur le col, et que nous lui mettions de grandes oreilles bordées de poils, de grosses défenses fortement recourbées et des pieds massifs, nous aurons ainsi une image de ce remarquable animal. On a signalé sa présence dans beaucoup de lieux, mais il serait difficile de dire à quel moment de l’époque quaternaire il est apparu pour la première fois. C’est dans les bancs de gravier qu’on trouve le plus souvent ses restes ; mais comme ils ont été ensevelis pendant toute l’époque diluvienne, on ne peut, dans la plupart des cas, estimer exactement à quel moment de cette période ils ont été enfouis. Dans les bancs de cailloux roulés de Dümten, Wetzikon et Utznach (comp. profil, fig. 328 c à g, p. 597 et p. 598) qui recouvrent immédiatement les charbons feuilletés, on n’a pas encore découvert de restes d’animaux, mais bien dans les graviers d’Irgenhausen, près de Wetzikon, qui appartiennent probablement à la même division. — Là, M. Messikomer a trouvé de gros os ayant appartenu à un Éléphant; mais il reste à savoir si c’est à un Mammouth ou à l’Elephas antiquus. Dans les graviers d’Holzenveid, près de Bussenhausen, au-dessus de Pfâffikon, dans ceux d’Huntwangen et de Maschwanden, ainsi que dans ceux des cantons de Berne, de Bâle, de Neuchâtel et près de Morges, on a trouvé des molaires ayant incontestablement appartenu au Mammouth. — A Neuchâtel, dans les cailloux roulés reposant sur des roches polies, on en a trouvé une dent. Cette polissure des roches date probablement de la première époque glaciaire

FAUNE

pendant laquelle seulement le grand glacier du Rhône s’est étendu jusque-là. — Ceci prouve seulement que le Mammouth a fréquenté ces localités après la première époque glaciaire. — Les gisements de Morges sont plus concluants; là, dans une érosion du petit ruisseau, le Boiron, à 7i lieue à l’ouest de la ville, on a trouvé une belle molaire et une défense. — Elles reposaient sur des cailloux roulés à environ 12 p. de profondeur. Ce gisement appartient à une terrasse élevée de 80 pieds audessus du lac et composée entièrement de matériaux alpins qui probablement ont été laissés là pendant la deuxième période glaciaire. Les dents gisent dans la partie stratifiée supérieure ; elles y sont venues soit au moment où le ruisseau, qui forma les dépôts de gravier, descendait vers le bassin du lac comblé par les glaces, soit après que la masse de glace se fut retirée de ces localités. — Dans le canton de Berne, on a trouvé des dents et des débris d’os : à Neubruck, à Rapperschwyl (près d’Affoltern) et dans la ville de Berne non loin du Palais fédéral. On a recueilli une dent à cet endroit dans un dépôt de gravier glaciaire qui provient de la grande moraine terminale dont la formation date probablement de la fin de la période glaciaire*. Dans le canton de Bâle où les graviers ont fourni des restes de Mammouth dans plusieurs endroits (ainsi à Liestal, Diegten, Domach, Grollingen et Münchenstein), ces restes ont dû être déposés pendant les époques inter- ou post-glaciaires ; la même date peut être assignée aux restes trouvés à l’Isteinerklotz, au-dessous de Bâle.

Là, le Jura plonge dans le Rhin et les objets flottants sur le fleuve sont fréquemment rejetés sur le bord. Il en était de même déjà à l’époque diluvienne, car on y trouve des restes de Mammouth, d’Urochs, de Cheval, , . de Cerf géant, d’ Hyène et de l’Ours des cavernes; par conséquent, le fleuve alors déjà devait avoir le même cours que maintenant. Mais il n’est pas possible de dire si ces animaux ont échoué pendant ou après l’époque glaciaire.

• Voy. Isidor Bachmann, Ueber die in Bern vorkommenden versteinerten Tbierreste. Bern, 1867.

L’ÉPOQUE GLACIAIRE

Les restes de Mammouth découverts dans le canton de Soleure (près de la ville et à Trimbach), les grandes défenses recueillies près d’Aarau dans le lit de l’Aar et les belles molaires qu’on a retirées du sol près de Luttingen dans le voisinage du Hauenstein ne jettent aucun jour sur la question. Les dents de Luttingen (fig. 351, pag. 611) gisent parmi des débris d’os d’Urochs dans un terrain marécageux recouvert d’une couche d’argile; cette argile comble un bassin qu’entouraient des roches primitives. De ce qui précède nous pouvons seulement conclure que le Mammouth a paru dans notre pays à la fin de la seconde période glaciaire ; mais on ne saurait affirmer qu’il l’ait visité plus tôt.

Pendant la période interglaciaire, l’Elephas antiquusnous arrivait, en été, probablement d’Italie, où il était commun, tandis que l’Elephas primigenius venait du Nord. On trouve les restes de ce dernier partout dans le centre et le nord de l’Europe, dans l’Asie * et l’Amérique septentrionales. On compte aujourd’hui un petit nombre d’animaux de cette taille qui aient une area aussi étendue que celle du Mammouth à cette époque. L’Allemagne, et surtout le bassin de Cannstatt et de Stuttgart, étaient les endroits préférés par le Mammouth et le Rhinocéros à toison. On a trouvé en quantité considérable les os et les dents de ces animaux dans une argile arénacée (fô'ss) souvent recouverte par le tuf. Le lôss de la plaine du Rhin renferme également des os de ces deux Pachydermes.

Il n’y a point d’animal fossile dont on ait autant parlé que du Mammouth. A une époque où l’on n’avait encore aucune notion du monde d’organismes que renferme la terre, la découverte de ces os gigantesques

• Il est probable que le Mammouth est originaire de la Sibérie orientale et qu'il y vivait déjà à l'époque de nos charbons feuilletés ; il est probable aussi que la température s’abaissant de plus en plus pendant la seconde période glaciaire, il émigra et arriva dans nos contrées. Cette hypothèse s'appuie sur le fait frappant qu’en Sibérie le Mammouth franchissait le cercle arctique et allait même jusqu’au 80* degré, tandis qu’en Europe il n’a jamais atteint ce cercle. — Vov. ma Flore fossile des pays polaires I, p. 43. On a trouvé en Sibérie, enfouis dans le sol glacé, plusieurs exemplaires complets de cet animal avec la peau et les poils ; les dents y sont si abondantes que l'ivoire fossile constitue dans cette contrée un important article de commerce.

FAUNE

et de dents d’un aspect si colossal émut d’autant plus qu’on croyait être en présence des restes de géants humains.

En 1577, on découvrit près de Reiden, dans le canton de Lucerne, des os de Mammouth qui furent envoyés, pour être déterminés, au célèbre médecin Félix Plater, de Bâle; celui-ci répondit qu’ils avaient appartenu à un géant de 16 pieds 4 pouces. Les Luccmois se hâtèrent de reproduire cet homme sauvage sur les armoiries de leur canton. — A Valence, une molaire de Mammouth fut adorée comme relique de St. Christophe ; on vit même, en 1789, les chanoines de St.-Vincent porter en procession, pour obtenir de la pluie, un fémur de Mammouth comme étant le bras de leur patron. Lorsqu’on fut bien convaincu que ces os et ces dents avaient appartenu à un Éléphant, on pensa qu’il provenait du passage des Alpes par Annibal, et que quelques-uns des animaux de son armée s’étant enfuis, étaient restés dans les environs. Cette hypothèse subsista aussi longtemps qu’on n’en connut que quelques spécimens et qu’on n’eut pas pris l’habitude de comparer les animaux fossiles avec les vivants.

Quelque restreint que soit le nombre des animaux diluviens de notre pays, connus jusqu’ici, le mélange des espèces est très-remarquable. A côté de formes qu'on peut déterminer comme appartenant à la zone tempérée, telles que le Cheval, l’Urochs, le Cerf, le Blaireau, l’Ours et le Chat sauvage, on rencontre de vrais animaux alpins, tels que le Bouquetin, le Chamois, la Marmotte, puis des animaux du Nord: l'Élan et le Renne, accompagnés d’un Rhinocéros et d’un Éléphant, dont les plus proches parents vivent maintenant dans les zones chaudes et tropicales ; ils différaient cependant de ces derniers par leur toison qui indique qu'ils étaient organisés pour d’autres conditions climatériques que leur congénères du monde actuel.

La faune diluvienne offre le même caractère dans toute l’Europe. On a découvert dans la plaine du Rhin des Chamois et des Marmottes, le Renne et l’Élan vivaient avec le Bœuf musqué, qui ne se rencontre maintenant que dans l’extrême nord de l’Amérique et dans le Groenland oriental; on a trouvé aussi deux espèces de Lemming dont l’une, le Myodes

672 L’ÉPOQUE GLACIAIRE

lemmus L. sp., de Suède et Norwége, et l’autre, M. torquatus Pall. sp., habite des contrées plus septentrionales encore. — L’apparition dans les plaines de la Suisse et de l’Europe d’animaux de l’extrême Nord et des Ali»es date probablement de l’époque où la flore alpine occupait les plaines ; elle confirme ainsi la théorie d’une période glaciaire.

Plus tard, les animaux supérieurs des Alpes et du Nord ne trouvèrent plus sur les nombreuses collines du pays une place assez grande; ils durent bientôt céder le terrain à l’homme qui arrivait, mais ce ne fut pas le cas pour les petits animaux et les Insectes. Ces derniers obéirent aux mémos lois que les plantes. Dans la partie supérieure de la vallée de la Tôss on voit, sur les mêmes plantes de montagne, le Petasites et l’Adenostyles, les mêmes Chrysoméles bleues et dorées (Chr. gloriosa et tristis) que dans la Suisse centrale. Dans les ruisseaux, de petits Coléoptères aquatiques appartenant au Nord et aux Alpes (Ilydroporus septentrionalis Gyll., et H. griseostriatus I)eg.); un Coléoptère, le Nebria Gyllenhalii, vit dans les environs du Tossstock ; il manque sur les montagnes septentrionales de la Suisse, mais se trouve partout dans les Alpes des Grisons et d’Uri et rappelle involontairement le granit de Ponteljes qui fut apporté jusque dans cette localité. Sur le Zurichberg, l’Uetliberg et le Ilanden on trouve aussi des vestiges de cette époque reculée*. La faune entomologique de notre pays nous offre encore sous un autre rapport des analogies avec la flore. — Elle a bon nombre d’espèces communes avec l’extrême Nord, espèces qui manquent aux pays intermédiaires. Je fus bien surpris lorsque je trouvai pour la première fois sur la Beraina un petit Insecte (Leiochiton arcticum) très-répandu en Finlande et en Laponie; j’en vis à Fetau un autre tout aussi délicat (Cymindis angularis) qu’on ne connaissait qu’en Laponie; enfin je rencontrai en 1849, près de Samaden et de Bevers, un superbe Papillon, Euprepia flavia Amstein, qui se trouve aussi en Sibérie. Ce ne sont là que quelques nouveaux an-

• Nous citerons comme tels : Carabus auronitcns F., C. irregularis F., Cychrus rostratus, Pterostichus ovalis, metallicus ; Leptura virens, Callichroma alpina, Pachyta quatuonnaculata et Lathrobium alpestre.

FAUNE

neaux d’une grande chaîne de phénomènes dont l’explication doit être cherchée dans l’époque glaciaire.

Tous ces faits nous démontrent qu’à l’époque diluvienne il se produisit un 7^ grand abaissement de température à la suite duquel les glaciers sortirent de la zone alpine et firent irruption dans la plaine. Il est vrai que jusqu’ici on ne connaît qu’un nombre restreint d’espèces de la faune et de la flore alpines et septentrionales provenant du diluvium ; mais la composition de la flore et de la faune soit de notre pays, soit de la zone septentrionale, appuie les conclusions que nous avons présentées sur la dispersion des roches alpines erratiques. Cette faune et cette flore, en mettant en connexion les faits que nous avons reconnus plus haut, nous \ permettent de nous représenter fort bien la physionomie du paysage d’alors. Dans la planche ci-contre, < Zurich à l’époque glaciaire, > j’ai cherché à représenter les environs de cette ville à la fin de la seconde période glaciaire. Le glacier est en retraite. Les chaînes de collines qu’il • recouvrait sont maintenant libres et couvertes de forêts de Conifères. La surface du lac seule est occupée par le glacier sur lequel courent deux longues moraines latérales. Son extrémité nord est déchirée et crevassée, de nombreux glaçons se sont séparés et flottent vers le rivage. Le premier plan représente la moraine terminale, dont les blocs énonnes ont été amenés par le glacier ; on y voit des Pins nains et des Aulnes des Alpes, qui poussent difficilement. Une famille de Marmottes s’ébat entre les blocs de rochers tandis qu’à droite apparaissent quelques Mammouths, et que plus loin une troupe de Rennes va s’abreuver. A l’arrière-plan on distingue les Alpes blanches de neige, depuis le Gliimisch jusqu’à la Windgelle; elles sont la source du glacier, qui descend jusqu’en plaine.

Une semblable époque glaciaire occupant notre hémisphère nord a dû laisser des traces chez les habitants des mers, et c’est en effet le cas. On a remarqué que dans les gisements marins diluviens de Suède, d’Écossc et d’Angleterre la faune avait un caractère plus septentrional, et que ce caractère s’observe à divers titres dans la Méditerranée et jusqu’en Sicile. — Les formes de l’extrême Nord descendaient au loin vers le Sud

L'ÉPOQUE GLACIAIRE

et plus tard furent refoulées vers le Nord. Nous trouvons par conséquent la plupart de ces animaux seulement à l'état fossile et dans les dépôts diluviens ; cependant quelques-uns vivent encore à de grandes profondeurs, et là où débouchent les sources froides du fond de la mer. De cette manière, nous retrouvons ici dans la mer les mêmes phénomènes que nous avons observés pour la faune et la flore terrestres. Ainsi nous rencontrons des colonies du Crabe norwégien dans le golfe de Quamero (mer Adriatique) et d’animaux arctiques dans les lacs des côtes norwégiennes, autrefois réunis à la mer, mais qui en sont séparés aujourd'hui par le relèvement du pays.

I Si nous jetons un coup d’œil général sur les nombreux faits que nous

I présente la nature organique et inorganique, nous arrivons à la conclusion que la période tertiaire, qui était chaude, fut suivie d’une époque à climat beaucoup plus froid que celui de nos jouis. Déjà pendant l’époque tertiaire il y eut un abaissement graduel de la température, ainsi que nous l’a montré la comparaison de la flore d’Oeningen avec celle de la mollasse inférieure. Le climat de l’époque pliocène se rapprochait du nôtre (voy.p. 621). Dans la période diluvienne qui suivit, la température s’abaissa de plusieurs degrés au-dessous de la moyenne actuelle ; ce fut l’époque du plus grand développement des glaciers. Si maintenant la température moyenne s’abaissait de 4 ou 5 degrés*, les glaciers descendraient de nouveau irrésistiblement dans les plaines ; et ce phénomène aurait un caractère d’autant plus marqué que le climat serait plus humide et que les émanations aqueuses de l’atmosphère seraient plus abondantes. Un

• Genève possède actuellement une température moyenne de 9° ,25 C. La limite des neiges s’arrête environ à 2700 m. au-dessus de la mer. AChamounix, les glaciers descendent à 1550 m. au-dessous de cette ligne. Si donc Genève avait une température moyenne de 4" plus basse (c’est-à-dire de 5*, 25 C.), la limite des neiges descendrait à 750 m. plus bas (1° pour 188 m.) et serait par conséquent à 1950 ra. au-dessus de la mer ; celle des glaciers à 400 mètres, c’est-à-dire qu'ils s'avanceraient jusqu’à Genève.

Dans le Grindclwald, la limite* des glaciers est à 1039 m. La température moyenne s’abaissant de 4°, ce glacier envahirait sans aucun doute la vallée et arriverait au bout de peu d’anuées jusqu’au lac de Thoune.

RÉCAPITULATION

léger abaissement de température suffit donc à expliquer les phénomènes des glaciers, si étranges au premier abord. Il est fort étonnant, il est . vrai, de voir qu’au commencement de l’époque diluvienne les glaciers ont envahi les plaines suisses, et qu’ensuite ils se retirèrent, et que pendant des milliers d’aunées une formation tourbeuse s’établit dans remplacement qu’ils avaient occupé jusqu’à ce que la masse des glaces recouvrit de nouveau les lieux qu’elle avait abandonnés. Ces phénomènes glaciaires suppriment donc les contradictions apparentes qu’offrent la flore et la faune des dépôts diluviens, puisque la présence des espèces des zones tempérées et froides que ces dépôts nous ont conservées se trouve expliquée par les modifications climatériques survenues pendant cette longue période. On se rend compte aussi de ce fait que notre flore renferme fort peu de types miocènes. On comprend de même aisément pourquoi toutes les formes des zones chaudes et tropicales ne peuvent pas se rencontrer dans notre flore actuelle ; elles durent disparaître déjà pendant l’époque pliocène. Notre flore mollassique contient cependant un certain nombre d’espèces qui rappellent les climats tempérés; elles auraient très-probablement laissé leur empreinte dans notre flore actuelle si un grand hiatus ne nous séparait de l’époque miocène. Ce hiatus est représenté par l’époque glaciaire qui est cause que les Platanes, l’Érable rouge, le Peuplier balsamifère, les Noyers, les Tulipiers, les Ambriers, etc., ne font point partie de la flore actuelle de notre pays, tandis qu’ils vivent en Amérique sous des formes qui leur sont très-proches parentes; ces formes, qui peuvent vivre sous notre climat, nous les possédons maintenant comme importées et comme essences de culture, tandis que leurs ancêtres habitaient en foule notre pays miocène. Dans les gisements pliocènes supérieurs, on recueille encore quelques types miocènes, qui sont aujourd’hui exclusivement américains, mais qui disparurent de nos contrées dans la première partie de la période glaciaire ; ce n’est que pendant l’époque de la formation des charbons feuilletés que la flore prit son caractère asiatico-européen qu’elle a conservé jusqu’à nos jours. Avec le diluvium, nous sommes arrivés au moment où l’homme

L’ÉPOQUE GLACIAIRE

apparaît sur le théâtre de la vie. On n’a cependant trouvé aucune trace

(humaine dans les dépôts diluviens de la Suisse. — Les habitations lacustres appartiennent à un âge de beaucoup postérieur, ainsi que l’indique . la coupe mentionnée p. 32. Cependant en France, en Belgique et en Angleterre on a reconnu que très-probablement l’homme a dû être contemporain du Mammouth et du Rhinocéros à toison, car on a trouvé dans les cavernes et les bancs de gravier des silex taillés et réunis aux restes de ces animaux; de plus, on a découvert sur les os d’animaux diluviens des dessins qui sont dus probablement à la main de l’homme. Nous ne pouvons pas trancher ici la question très-importante et très-débattue de la première apparition de l’homme sur la terre, car notre pays ne nous offre pas de matériaux propres à nous donner une solution. Il ressort des recherches de Ch. Lyell, auquel nous sommes redevables du I travail le plus consciencieux et le plus clair sur les résultats obtenus jusj qu’ici, que les restes humains les plus anciens* se rencontrent dans les

* Ch. Lyell, The geological évidences of the antiquitv of man. London , 1863. Les Vertébrés de l’époque tertiaire et même du dernier étage, le pliocène, sont complètement différents de ceux de nos jours ; il est donc contraire à toute analogie et fort improbable que l’homme vécût alors sur notre terre. Aucun fait bien établi ne vient «lu reste, confirmer cette opinion. Il en est tout autrement de l’époque diluvienne. Celle-ci nous offre des plantes et des animaux qui vivent de nos jours et l’on retrouve les espèces actuelles même parmi les plus richement organisés (Mammifères), à côté «le types éteints. L’existence de l’homme A cette époque n’a donc pas lieu de nous étonner, et il se peut que sa première apparition corresponde au commencement de la période. — Cependant cette date n’est pas encore prouvée ; un examen attentif des données acquises fait coïncider son apparition avec l’époque post-glaciaire. Desnoyers, s’autorisant des marques et des sillons tracés sur des os de l’Elephas m%ridionalis qui ont été trouvés dans le gisement de cailloux roulés ante-glaciaire de Saint-Prest, près «le Chartres, a conclu que ces traces avaient été faites par la main de l’homme, et que , par conséquent, celui-ci existait avant l'époque glaciaire. — Ces marques et ces sillons peuvent aussi bien être le fait d’animaux carnassiers qui ont rongé ces os, ainsi que Lyell l a démontré (appendix to the third édition of the antiquitv of man, p. I et suiv.);au reste, comme on n’a trouvé dans cette localité aucun autre indice attestant la présence de de l’homme, l’opinion de Lyell est beaucoup plus probable. — E. Collomb a cherché A prouver (Bibliot. univers., juillet 1860) que le diluvium de la Somme, qui renferme les instruments de pierre dont on a beaucoup parlé, avait été déposé avant l’époque glaciaire. Il l'a assimilé, quant à l’Age, aux bancs de gravier des Vosges qui sont couverts

RÉCAPITULATION

dépôts qui suivent immédiatement ceux de l’époque glaciaire, et qui comprennent le 5* étage (p. 655) de notre tableau. A cette époque, le Mammouth et le Rhinocéros à toison vivaient encore, et même étaient trèsrépandus. — La plupart des gisements dans lesquels ces animaux ont été trouvés semblent appartenir à l’époque post-glaciaire, en tous cas bien antérieure à celle des habitations lacustres. Dans ces dernières, on retrouve l’Urochs et l’Élan, mais aucune trace de Mammouth et de Rhinocéros. La forme des pierres travaillées diffère aussi d’autres plus anciennes. C’est dans l’époque intermédiaire qu’il faut ranger les restes que Lartet a découverts dans les cavernes du Périgord et des Pyrénées, ainsi que les instruments en os qui ont été recueillis près de Schussenried et au Salève. On voit partout des restes de Renne, et sur des plaques de corne des sculptures qui ne peuvent provenir que de l’industrie humaine.

Dans ces premiers âges de l’existence de l'homme, l’Europe était peut-être encore réunie par un continent aux lies de l’Atlantique. Nous basons cette hypothèse sur le fait remarquable que les Açores, Madère et les îles Canaries ont un grand nombre de plantes et d’animaux inférieurs communs à l’Europe; il en résulte que ces lies ont avec cette partie du globe plus de rapports qu’avec l’Afrique. Sous des latitudes plus élevées, le continent européen semble avoir même été relié à l’Amérique, car le Mammouth, ainsi que le Cheval et le Bœuf musqué (Bos moschatus) vivait dans l’Amérique du Nord comme en Europe. Plus tard, le Bœuf musqué s’est éteint en Europe, le Cheval en Amérique et le Mam-

de moraines, et il a basé ses conclusions sur cette hypothèse; mais le professeur Desor a montré (les phases de la période diluvienne) qu’une assimilation de ce genre n’avait aucun fondement. Il tient le diluvium de la Somme pour post-glaciaire ; les recherches de Lyell (Antiquity of man, p. 228) arrivent au même résultat. Ce dernier a démontré que tous les restes de l’homme primitif en Angleterre se trouvent dans des dépôts qui proviennent de l'époque post-glaciaire, et que les gisements de cailloux roulés de la Somme appartiennent fort probablement à la même formation. D’Archiac partagea aussi cette dernière manière de voir (Du terrain quaternaire et de l’ancienneté de l’homme dans le nord de la France, 1853, p. 47), cependant il assigna, par erreur, comme date aux localités anglaises qui ont donné la clef des gisements français, le milieu de l’époque quaternaire, c’est-à-dire avant la seconde époque glaciaire.

L’ÉPOQUE GLACIAIRE

mouth dans l’une et l’autre contrée. Si nous supposons que pendant l’époque miocène le continent atlantique avait une étendue plus considérable, et qu’il se prolongeait depuis la zone arctique fort avant dans le Sud, de manière à former un trait d’union entre l’Amérique et l’Europe depuis l’Islande jusqu’aux Etats-Unis de l’Amérique du Nord*, nous aurons ainsi l’explication de bien des phénomènes remarquables. Nous comprendrons dès lors comment des 56 espèces de plantes miocènes que nous connaissons d’Alaska**, 17 se trouvent dans la flore miocène suisse; on compte dans ce nombre 3 espèces de Peuplier, 3 Saules, l’Ambrier, un Noyer, etc., etc. On conçoit également, à ce point de vue, que les Platanes et le Palmier Sabal se soient établis partout en Europe , que le Tulipier ait immigré en Islande et en Suisse, et qu’il se rencontre chez nous des Grenouilles géantes, des Tortues alligator, des Belastomes et des Gyrines tels qu’on n’en voit aujourd’hui que dans les eaux américaines.

• L'objection qui consiste a dire que ce continent atlantique aurait occupé justement les parages les plus profonds de l’Océan n’est pas fondée, car la plus grande profondeur de l’Océan se trouve beaucoup plus au Midi , savoir : entre l’Afrique méridionale et l'Amérique du Sud. La plus grande largeur de ce continent correspondrait à la ligne du télégraphe transatlantique qui repose à une profondeur moyenne de 0,439 de mille géographique. L’identité «les Coraux miocènes du sud-ouest de l’Europe avec ceux des Antilles est une preuve de l’existence de côtes basses allant d’un continent à l'autre, puisque les Coraux ne bâtissent pas dans une mer profonde. Si les côtes méridionales de l’Atlantis supposée ont été bordées par des récifs madréporiques tels que nous les rencontrons dans le miocène de Porto-Santo, l’identité entre la faune corallienne de l’Europe miocène et celle de l'Amérique s’explique facilement, tandis que, les deux continents étant séparés par une mer immense et profonde, cette explication serait bien difficile. — Voy. ma Flore fossile des pays arctiques, I, p. 52.

•• Le docteur Newbery vient de découvrir plusieurs espèces qui appartiennent en commun au miocène du Fort-Union Dacotah et à celui de l’Europe, ainsi : l’Onoclea sensihilis L» (Filicitcs hebridicus Forb. de file Müll) et Glvptostrobus europæus, puis un Palmier à éventail qui est très-voisin du Sabal major. La zone arctique avant été pendant l’époque miocène un foyer végétal très-important d’où les plantes pouvaient se répandre dans toutes les directions, beaucoup d'espèces y ont eu probablement leur lieu d'origine, ainsi : le Taxodium, le Séquoia Langsdorfii, le Glyptostrobus et d’autres. Il n’est pas sans importance d’observer que ce sont surtout les espèces de la zone tempérée que la flore miocène suisse a en commun avec le nord de l’Amérique ; ces espèces sont probablement originaires du Nord. Cependant les formes tropicales ne manquent pas, mais elles ne purent pas provenir des pays arctiques (tel est le Palmier Sabal!.

RÉCAPITULATION

— Notre hypothèse expliquerait d’une manière générale comment il se fait que notre continent possédât alors toute une série de plantes et d’animaux dont les espèces les plus proches voisines* appartiennent aujourd’hui exclusivement au Nouveau Monde. Nous ne nous étonnerons plus de ce que quelques types d’animaux et de végétaux de l’époque tertiaire (p. 402 et 424) se soient conservés dans les lies Atlantiques jusqu’à nos jours, et qu’on y trouve encore quelques types américains. De ces faits actuellement acquis, nous croyons pouvoir tirer la conclusion que l’affaissement du grand continent miocène que nous avons désigné sous le nom d’Atlantis, fut probablement contemporain du soulèvement des Alpes, et qu’il se prolongea jusqu’à la fin de l’époque diluvienne. Parce phénomène, la continuité entre l’Europe et l’Amérique fut rompue ; et tandis qu’à l’époque miocène le monde organique de l’Europe possédait de nombreux types américains, ceux-ci disparurent à l’époque diluvienne. Leur place fut occupée par les espèces de plantes et d’animaux qui sont venus de l’est et qui composent en majeure partie maintenant la flore et la faune de nos plaines, tandis que les Alpes reçurent de nombreux immigrants d’origine Scandinave qui font actuellement partie intégrante de notre flore alpine. La nature organique ne semble pas avoir subi en Amérique un changement aussi prononcé. La flore actuelle de ce continent est beaucoup plus rapprochée de la flore miocène, et non-seulement du miocène américain, mais aussi de celui d’Europe. La forme du continent américain qui s’étend dans les deux hémisphères et qui se compose d’immenses territoires qui n’ont plus été envahis par la mer depuis des temps très-reculés, devait Être bien plus favorable à la conservation des types tertiaires que la petite Europe aux contours si découpés. Ici, ces types furent en grande partie détruits. Un certain nombre d’entre eux se sont cependant conservés dans la zone méditerranéenne, et

* Dans cette question, l'analogie des espèces a une bien autre portée que celle des genres ; c’est ce que le professeur Olivier semble avoir oublié dans son traité : The Atlantis hypothesis in its botanical aspect. Natur. h. review, 1862.

680 L'ÉPOQUE GLACIAIRE

sout devenus les plantes mères qui lient la flore de cette zone avec la flore tertiaire.

Y" Le continent atlantique, dont nous venons de supposer l’existence en la basant sur les faits que nous avons exposés, est-il le même que l’Atlantis légendaire des GrecsV La solution du problème dépend de cette question : L’homme existait-il à l’époque diluvienne? Nous avons vu plus haut (p. 676) que ce fut sans aucun doute le cas pour l’époque qui succéda immédiatement à la seconde période glaciaire. — Il se peut donc parfaitement que l’homme ait habité l’Atlantis aussi bien que la France et l’Angleterre; dès lors, le remarquable récit de Platon dans : < Tirnée et Critias > prend un nouvel intérêt. Cette histoire racontait, d’après la tradition des prêtres égyptiens, que dans les temps les plus reculés on avait découvert au delà des colonnes d’Ilercule (détroit de Gibraltar) une île plus grande que l’Asie et la Lybie réunies, habitée par un peuple fort puissant et couverte d’une riche végétation; on y rencontrait une foule de grands Éléphants et une faune très-riche; mais plus tard des tremblements de terre et des flots énormes engloutirent l’ile. Platon a poétiquement embelli cette obscure et antique légende, mais il est probable qu’elle est fondée sur de grands événements géologiques qui durent se produire à la fin de l’époque diluvienne.

Pendant cette même période, ce ne fut pas seulement l’ouest de l’Europe qui devint le théâtre de grandes modifications, mais encore l’est et le sud. Nous avons déjà mentionné la mer saharienne; la Méditerranée ne reçut sa physionomie actuelle que pendant l’époque diluvienne. Toute la lisière des côtes du nord de l’Afrique a un caractère sud-européen qui nous indique que la séparation de l’Europe d’avec l’Afrique par la Méditerranée n’eut lieu que lorsque la nature eut pris son cachet actuel, ou du moins, ce caractère nous montre que la séparation dont il s’agit n’avait pas à cette époque le même caractère qu’aujourd’hui.

Pendant l’époque miocène, la Grèce était à l’est réunie à l’Asie Mineure (p. 342). Il survint alors un affaissement considérable qui rompit le trait d’union entre l’Europe et l’Asie; les nombreuses îles grecques ne sont

RÉCAPITULATION

que les restes de ce vaste pays. Ce phénomène se produisit probablement à une époque contemporaine de l’homme et donna lieu plus tard parmi les anciens peuples à des légendes sur le déluge.

Ce qui précède nous permet d’envisager la période diluvienne comme orageuse et pleine de bouleversements. Durant son cours, plusieurs modifications climatériques se produisirent et exercèrent une grande influence sur la constitution de la flore et de la faune. Quoique le relief principal de notre pays fût fixé et que nulle part la mer n'envahit le cœur de l’Europe, les énormes masses d’eau qui provenaient d’une active condensation et qui donnèrent naissance à de puissants glaciers, les inondations produites par la fonte de ces glaciers, les relèvements et les affaissements qui modifièrent encore souvent les limites de cette partie du monde, tout cela dut contribuer à imprimer à cette époque un caractère très-particulier. On l’a bien définie en l’appelant la < période des inondations. > Aussi longtemps qu’a prévalu l’opinion que l’homme n’a commencé à paraître qu’après l’époque quaternaire, il n’a pas été possible de faire coïncider l’époque diluvienne géologique avec la légende des déluges chez les peuples anciens ; on plaçait le Diluvium dans des temps antérieurs à l’apparition de l’homme. Mais si l’origine de l’homme devait remonter si haut dans l’histoire de la terre, il aurait été, dans ce cas, contemporain de ces temps si agités et il en aurait été affecté au début même de son existence. Toutefois, cette hypothèse expliquerait le fait que les récits du déluge se retrouvent parmi tous les anciens peuples, chez les sauvages de l’Amérique comme parmi les peuples civilisés de l’antiquité. Ce sont des souvenirs obscurs d’anciens peuples se rattachant à des événements grandioses et réels, mais qui furent poétiquement embellis et adaptés à certaines localités déterminées. Des phénomènes qui peuvent avoir duré des milliers d’années sont résumés en un court espace de temps; en effet, lorsque le poète veut produire une image d’ensemble devant notre âme, il a coutume de rapprocher les événements distants et de les réunir dans un cadre étroit. C’est quand il réussit à

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fondre ces grains d’or en un jet harmonieux, qu’il contribue au bien de l’humanité.

Avec l’apparition de l’homme commence un nouveau monde, le monde intellectuel qui ne fait point partie du domaine de nos recherches, puisque le monde primitif n’a pour horizon que les formations antérieures à l’homme. Nous ne pouvons cependant terminer ce chapitre sans rendre hommage à la mémoire des hommes qui, en levant le voile qui recouvrait l’époque glaciaire, ont mis devant nos yeux un des merveilleux épisodes de l’histoire de la terre.

J. Venetz est le premier qui ait démontré l’analogie des blocs erratiques répandus dans la plaine avec ceux des moraines des glaciers. 11 exposa cette idée d’abord dans un traité daté de 1821, puis devant la Société suisse d’histoire naturelle, réunie au Saint-Bernard en 1829. Mais c’est Jean de Charpentier qui le premier donna une base scientifique à cette hypothèse par une série de recherches consciencieuses et par une rigoureuse combinaison des faits connus. Elle parut étrange au premier abord, mais elle ne tarda pas à devenir le point de départ d’une théorie qu’ont développée plus tard Agassiz, Desor, Escher, Guyot, Forbes et de nombreux naturalistes ; aujourd’hui elle fait partie pour toujours du domaine général* de la science.

* Le premier travail de Charpentier sur les glaciers parut dans les Annales des mines, VIII, et dans les Mittheilungen aus dem Gebiete der theoretischen Erdkunde von Julius Frôbel und Osw.Heer, Zurich, 1836, p.482ct suiv. sous ce titre: Anzeige eines der wichtigsten Ergebnisse der Untersuchungen des Herrn Venetz überden gcgemvârtigen und früheren Znstand der Wallisergletscher ; lu à Lucerne à la Soc. helv. des sciences nat., 1834. — Depuis lors, la question des glaciers a donné lieu à une abondante littérature. Comme ouvrages principaux, on peut citer : J. de Charpentier, Essai sur les glaciers et sur le terrain erratique du bassin du Rhône, Lausanne, 1841, et L. Agassiz, Etudes sur les glaciers, Neuchâtel, 1840. Le professeur Mousson a publié un travail plein d’érudition qui résume les recherches faites sur les glacière actuels : Die Gletschcr der Jetztzeit, eine Zusainmenstellung und Prüfung ihrer Krscheinungen und Gesetze, Zurich, 1854.

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