‹ Le monde primitif de la SuisseChapitre 228 sur 244 · De la mollasse grise jusqu'à l’helvé · texte numérisé non relu

De la mollasse grise jusqu'à l’helvé

tien.

Nous avons vu que ces modifications dans le niveau du sol ne s’étaient pas produites subitement, mais s’étaient probablement succédé graduellement. Si l’on affirmait cependant que le dernier relèvement des Alpes s’est fait de même insensiblement, de telle sorte que si elles avaient été

DURÉE DES AGES PRIMITIFS. 707

habitées par les hommes, ceux-ci n’auraient rien senti, on perdrait de vue les prodigieuses dislocations qui amoncelèrent des masses de rochers à une hauteur de plusieurs milliers de pieds. On ne tiendrait aucun compte non plus des profondes crevasses qui séparent de hautes montagnes, et des énormes éboulements qui se précipitèrent dans les vallées pour y accumuler des montagnes entières. Il est fort peu probable que les montagnes du Glarnisch, de 0000 pieds de hauteur, aient glissé par un mouvement insensible sur les couches nummulitiques relativement plus jeunes, ou que la rupture du Galanda (de la chaîne des Kurfirsten- Alvier formant un remarquable demi-cercle autour des montagnes de sernifit de Claris), se soit opérée tout tranquillement, ou bien encore que les éboulements du Glâmisch aient eu lieu sans de grandes secousses ; ces éboulements formèrent les collines du Bergli et du Bürgli qui s’élèvent dans la vallée de Glaris. Après avoir cru jadis que ces bouleversements gigantesques étaient dus à une action trop rapide et trop soudaine, on tombe aujourd’hui dans l’excès contraire en supposant qu’il leur a fallu pour se produire des millions d’années, afin sans doute de pouvoir comparer ces bouleversements à ceux dont l’homme a été le témoin.

On oublie trop que les temps historiques ne constituent qu’une fort petite période de l’histoire géologique de notre globe et que ce que l’homme a vu n’est qu’une minime partie des prodigieuses révolutions que la terre a subies. L’hypothèse qui veut que les transformations géologiques se soient succédé d’une manière uniforme et sans interruption, est également à peine soutenable, car nous voyons bien plutôt que c’est après de longues périodes de repos que se sont produits les plus grands mouvements. — Ainsi, après le long espace de temps d’un tranquille développement qui caractérise la période houillère, vient la période permienne, pleine de tempêtes, et qui, dans un temps relativement court, a complètement transformé le caractère de la nature. Puis nous avons vu que la plus grande transformation qui ait eu lieu dans toute la physionomie de notre pays s’accomplit pendant la période pliocène qui fut aussi

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

d’une durée relativement courte. D survint de même de grands changements dans notre pays miocène, puisque par suite de dépressions et de relèvements continentaux, ses bas-fonds furent recouverts tantôt par la mer, tantôt par l’eau douce ; mais ces changements furent bien moins importants que ceux de l’époque pliocène pendant laquelle nos Alpes nonseulement reçurent leur merveilleuse configuration, mais exercèrent une pression latérale sur nos mollasses, de manière à produire tout le long de leur bord, depuis le lac de Constance jusqu’à Genève, sur une zone large de plusieurs heures, une série de collines et de montagnes qui atteignent une hauteur de 195G mètres au Speer et de 1800 mètres au Itighi. Il est cependant probable que le temps qui s’écoula entre le premier étage et le cinquième de la mollasse fut beaucoup plus long que l’époque pliocène tout entière. — Le mode de stratification de nos Alpes nous révèle que durant leur développement il y eut des époques d’un repos relatif alternant avec d’autres pendant lesquelles eurent lieu de profondes transformations.

On demandera peut-être maintenant dans quelle relation de temps ces époques géologiques sont avec l’histoire de l’homme, et s’il n’est pas possible d’exprimer au moyen de chiffres la durée des différentes périodes terrestres et la distance qui les sépare de l'époque actuelle? — Avant de répondre à cette question, nous avons à examiner quelle mesure on pourrait appliquer à ces rapports. L’homme se sert comme mesure de temps de l’espace compris entre sa naissance et sa mort; l’académicien Charles de Bar a démontré d’une manière ingénieuse et facile à comprendre quelle influence cette mesure exerce sur notre conception générale de la nature. Bar prend pour base la vie d’un homme de 80 ans (soit environ 29,000 jours); puis, il suppose que cette vie soit réduite à sa millième partie, soit 29 jours, et il admet en même temps que les pulsations s’accélèrent chez lui dans la mesure inverse et que les impressions extérieures* se

* Cette perception est déterminée par le temps qui s’écoule entre la sensation de l'impression et sa transmission à l’esprit. Des essais directs ont prouvé que chez l'homme l'impression exercée sur la rétine demande 1/6 îi 1/10 de seconde pour arriver

DURÉE DES AGES PRIMITIFS

perçoivent d’autant plus rapidement, un tel homme, dit-il, ne verrait la révolution de la lune qu’une seule fois pendant toute sa vie; il ne connaîtrait le changement des saisons que par tradition et il se pourrait que bien des générations d’hommes semblables eussent disparu depuis cette période de grand froid que nous nommons hiver. — Réduisons encore ces ‘29 jours à leur millième partie : la durée moyenne de la vie de l’homme serait de 40 à 42 minutes (c’est celle de plus d’un Éphémère). Le changement du jour et de la nuit lui serait inconnu, et s’il avait assez de pénétration pour remarquer que pendant sa vie le soleil s’approche un peu de l’horizon à l’ouest, il n’aurait aucune raison de croire que ce soleil se lèvera jamais à l’est. On pourrait, eu sens inverse, supposer la durée de la vie de l’homme mille fois plus longue et ses impressions physiques mille fois plus lentes qu’elles ne le sont réellement , si lentes, que l’impression du jour et de la nuit disparaîtrait et que le soleil ne lui apparaîtrait plus comme une sphère, mais comme un anneau igné. On sait qu’un corps sphérique attaché à une ficelle et animé d’un mouvement circulaire nous apparaît comme un anneau, pourvu que nous lui donnions une vitesse qui surpasse notre perception d’impressions optiques. Un être doué de raison dont la vie ne durerait qu’un jour aurait une tout autre conception de l’univers que celui qui vivrait cent ou mille ans, et par conséquent la mesure par laquelle ce dernier apprécierait l’univers serait toute différente de celle du premier. Or, la durée de la vie de l’homme comparée à celle de l’univers est d’une insignifiance extrême; nous nous en convaincrons si nous comparons les rapports du temps avec ceux de l’espace et si nous examinons les moyens que l’homme est obligé d’employer pour arriver à la notion ou du moins au pressentiment de l’immensité de ces rapports. Remarquons d’abord que la terre comparée à

au cerveau et pour y être transmise à l’esprit. La durée de ce mouvement doit exercer une grande influence sur notre conception générale du monde extérieur. Cette conception serait tout autre si ces impressions extérieures étaient transmises à notre esprit après 1 minute, 10 minutes, etc., et cela d'autant plus que la transmission des impressions formées par les vibrations de la lumière et du son qui sont constantes auraient eu une part à ce changement.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

la taille de l’homme et mesurée par celle-ci est jugée très-grande, mais qu’elle est infiniment petite comparée à l’ensemble de l’univers. La distance qui nous sépare de la Chine nous parait très-considérable, mais que sont ces quelques milliers de milles comparés aux 20 '/, millions de milles * qui nous séparent du soleil, et des 4 "/, billions de milles qui existent entre nous et l’étoile fixe la plus rapprochée ! ** On connaît maintenant des étoiles qui sont séparées de nous par 3 et 6 distances d’étoiles, et une quantité innombrable que la science astronomique ne peut pas atteindre et dont quelques-unes sont supposées avoir 10,000 fois la distance de l’étoile la plus rapprochée de nous. Un coup d’œil jeté sur le ciel étoilé nous fait apercevoir étoile derrière étoile jusqu’à des distances incommensurables, infinies. La planète que nous habitons n’est qu’un de ces astres. Les phases de la terre demandent à être appréciées d’après une mesure semblable à celle dont on se sert pour apprécier les rapports de distance dans l’univers ; mais, tandis que l’astronomie mathématique a trouvé le moyen d’exprimer par des chiffres les rapports de distance, au moins pour les étoiles les plus rapprochées de la terre, ces moyens manquent encore à la géologie ; et autant il est facile maintenant de déterminer la succession des diverses formations et de dire laquelle est la plus jeune, laquelle la plus ancienne, autant il est difficile d’exprimer la mesure des temps géologiques par des nombres absolus et même approximatifs. Toutes les recherches qu’on a faites jusqu’ici, soit sur les dépôts, soit sur le travail des eaux, soit sur la formation des bancs madréporiques et les oscillations du sol. pour arriver à des chiffres, n’ont abouti à aucun résultat satisfaisant, parce qu’ autrefois l’activité des agents physiques pouvait être différente de ce qu’elle est aujourd’hui et qu’ainsi les mesures prises pour base sont peut-être fausses. Toujours est-il qu’on

* L'auteur se sert ici du mille allemand dont le rapport avec la lieue française est 3: 5, c’est-à-dire que 20 1/2 millions de milles donnent 34 millions de lieues et 4 1/2 billions de milles 7 billions de lieues. (Traducteur.)

♦* Un homme devrait vivre 130,000 ans pour avoir 4 1/2 billions de pulsations ; ceci nous donnera peut-être une idée plusjuste du chilfre immense qu'exprime une distance d’étoile.

DURÉE DES AGES PRIMITIFS

peut affirmer qu’il s’agit de chiffres considérables. Ainsi Morlot a prétendu qu’il s’est écoulé au moins 100,000 ans depuis la formation des cônes de Clarens sur les bords du lac de Genève jusqu’à nos jours ; ces débris datent de la fin de l’époque diluvienne. Cette affirmation ne repose que sur des données fort incertaines, mais cependant des faits nombreux attestent un laps de temps de plusieurs milliers d’années.

Nous avons reconnu précédemment (p. 650*) que la période diluvienne elle-même eut une durée excessivement longue, nous l’avons constaté : par le fait de l’accroissement et du retrait des glaciers, par la dispersion des blocs erratiques sur le plat pays, par la formation du lit des cours d’eau comme aussi par la distribution des plantes et des animaux. Tous ces phénomènes si variés et si remarquables ont dû prendre un temps excessivement long pour arriver seulement à la période tertiaire. En traversant l’époque très-agitée pendant laquelle nos Alpes ont acquis leur relief actuel, nous arrivons à la période miocène. Si nous considérons tout ce qui s’est passé pendant cette période depuis la formation de la mollasse marine de Bàle jusqu’à la formation d’Oeningen, quelles oscillations se sont produites dans le niveau du sol, et quelles transformations ont dû s’opérer dans toute la nature du pays, nous arriverons à la conclusion que tout cela n’a pu se faire que dans le cours de bien des milliers d’années. Mais même dans cette période, nous avons seulement une création qui, en général, a le même caractère que notre monde actuel. Si nous jetons un regard plus en arrière sur les formations du flysch et du nummulitique, sur l’époque crétacée ou la mer jurassique, sur les dépôts triasiques et carbonifères, sur les roches de transition et sur les temps primitifs où la terre était vide et déserte, notre esprit sera frappé de tableaux toujours plus étranges, et nous renonçons à calculer le nombre des années qui exprimerait la durée de ces époques, de même que nous y avons renoncé pour le firmament où les étoiles succèdent aux étoiles à des distances infinies. Quoique l’espace et le temps puissent être compa-

* P. 650, ligne 12, lire 50 mis au lieu de 500.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

rés à un océan sans limites, les sphères de l’univers qui se meuvent dans cet océan éthéré sont pourtant des corps déterminés ; et comme les distances, du moins pour les plus rapprochées de ces sphères, ont pu être mesurées, peut-être l’intelligence humaine décou vrira-t-elle le moyen de déterminer les distances des époques qui séparent les diverses phases du développement de notre planète. Pour le moment, ces distances nous sont inconnues, et lorsqu’on parle de mille millions et de dix mille millions d’années qu’une seule des diverses phases géologiques aurait demandées pour s’accomplir, on ne réfléchit pas que ces nombres mêmes par leur immensité sont pour nous tout aussi insaisissables que les phénomènes qu’ils devraient nous expliquer.

Page 1