‹ Le monde primitif de la SuisseChapitre 237 sur 244 · SYSTÈME DE DARWIN · texte numérisé non relu

SYSTÈME DE DARWIN

légiés, telle que Darwin et ses adhérents le supposent et d’après laquelle de nouvelles espèces devraient naturellement prendre encore naissance de nos jours V Les faits que nous avons exposés plus haut plaident énergiquement contre cette opinion, car non-seulement aucune espèce nouvelle n’est apparue depuis les temps historiques, mais les charbons feuilletés, qui datent d’une époque bien plus ancienne, présentent la même flore que la nôtre. Le Noisetier même y est représenté par les deux variétés qui couvrent maintenant nos collines. Une espèce d’Ilelix (p. 665, note) présentait dans sa coquille la même petite particularité que son descendant qui vit maintenant dans les environs de Sargans. Nous avons ' vu de plus que les plantes de nos Alpes sont en partie identiques à celles des latitudes élevées , et qu’elles descendent probablement du même foyer d’origine. Déjà pendant l’époque diluvienne ces végétaux possédaient des formes identiques à celles que nous rencontrons aujourd'hui dans nos Alpes et sous la zone polaire, si lointaine.

Nous avons vu plus haut que Darwin considère comme agent principal des modifications de la nature organique et de l’origine des espèces, l’influence mutuelle et la sélection des individus, mais il est évident que les espèces de nos Alpes vivent dans de tout autres conditions que les espèces alpines qui, comme nous l’avons déjà vu, se trouvent çà et là dans nos plaines, et celles-ci, de leur côté, dans d’autres conditions que leurs congénères de la zone polaire. Quoiqu’elles soient entourées d’espèces tout autres que celles de leur lieu d’origine et malgré les conditions physiques si différentes dans lesquelles elles vivent, elles sont restées les mêmes et ont conservé si strictement leurs caractères spécifiques à travers les milliers d’années et les innombrables générations qui se sont succédé, qu’il est impossible de distinguer les descendants de la flore alpine diluvienne vivant aujourd’hui dans nos Alpes, de ceux qui habitent l’Islande et le Groenland. Les animaux marins donnent lieu aux mêmes observations ; car pour les Ecrevisses norwégiens qui habitent les profondeurs du golfe Quarnero, en Dalmatie, la résistance vitale a lieu dans de tout autres conditions que pour leurs congénères du Nord,

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et malgré cela, ces espèces ont conservé leurs formes caractéristiques et spécifiques. Ces faits nous autorisent à affirmer que depuis l’époque diluvienne aucune espèce nouvelle n’a pris naissance. Un certain nombre d’espèces a disparu et le mélange des formes a subi de grands changements ; d’innombrables variétés qui produisent entre elles * des individus féconds se sont formés sous l’influence du climat et des diverses localités; mais, à notre connaissance, aucun type nouveau n’est apparu. Comme avec la période tertiaire prit fin une des grandes divisions géologiques, et qu’en général elle possédait des espèces spéciales de plantes et d’animaux, la transformation de cette nature organique doit avoir eu lieu ou bien à la fin de l’époque pliocène, ou au commencement de l'époque diluvienne. Il n’y eut donc pas là une transition lente des anciennes espèces à celles d’aujourd’hui, mais bien une transformation. Les mêmes faits s’observent également dans la flore et la faune des périodes précédentes. Les mêmes espèces se maintiennent à travers de longues périodes, et offrent souvent dans toutes les parties du globe des caractères qui sont rigoureusement les mêmes ** ; si nous examinons la forma-

* Je suis complètement ici de l’avis du professeur A. de Candolle et du Dr J.-D. Hooker qu’un grand nombre de ces soi-disant espèces de notre llore actuelle ne sont que des variétés qui ne doivent leur rang d’espèces qu’à la manie toujours croissante de séparer sans raisons suflisantes ce qui devrait rester uni. Ces variétés et ces races se conservent et prospèrent surtout là où elles sont éloignées de leurs souches primitives.

** A cet égard la flore fossile de l’ile aux Ours (p. 20) est très- instructive. Elle est identique dans presque toutes ses espèces avec celles des formations inférieures de la période carbonifère de l’Europe. Les espèces les plus importantes se trouvent aussi dans le grauwake du llara et de la Silésie, quoique ces grauwakes appartiennent à l’étage supérieur du carbonifère inférieur, tandis que les gisements de l’ile aux Ours font partie de l’étage le plus inférieur, et que toute la formation du calcaire houiller prenne place entre eux. Nous avons donc ici des espèces qui sont restées les mêmes pendant un laps de temps immense et dans des conditions extérieures très-différentes. La llore miocène du Spitzberg présente des faits analogues. Son Cyprès chauve est identique à l’espèce qui habite maintenant le midi des États-Unis (Taxodium disticlium), quoiqu’il ait dû vivre au Spitzberg dans une tout autre société et dans d’autres conditions extérieures. J’ai fait les mêmes observations pour le l'in de montagne et pour le Sapin commun (Pinus Abies L.).

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tion qui suit, mais qui appartient à une nouvelle période, elle peut bien avoir hérité de quelques espèces de la période précédente, mais la plupart présentent des différences qui frappent aussitôt, car elles ont un cachet entièrement nouveau. En un mot , nous voyons que les couches qui séparent deux périodes peuvent bien avoir quelques espèces communes, mais nous n’y remarquons aucune forme qui attesterait une fusion quelconque entre les espèces. Les nouvelles formes contrastent avec les anciennes autant qu’une monnaie neuve avec celle qui est déjà usée. Les nouvelles espèces, sous l’influence de divers climats et de diverses localités, peuvent présenter de nombreuses modifications qu’on appelle des variétés, et lorsque ces modifications sont plus prononcées, elles portent le nom de races , mais elles produisent toujours par leurs croisements des individus féconds, tandis que les vrais bâtards ne le sont pas ordinairement. Quoiqu’une espèce puisse prendre diverses formes, celles-ci ne franchissent pas le cercle qui leur est assigné, et l’espèce garde avec une merveilleuse ténacité son caractère, fondamental à travers des milliers d'années, d’innombrables générations, et sous les influences physiques les plus diverses. Nous constatons dans la nature beaucoup moins une tendance à la fusion des espèces qu’une force à conserver les caractères spécifiques. Ceci est démontré par la tendance qu’ont les plantes cultivées et les animaux domestiques à retourner à leurs formes originaires et spontanées. L’infécondité des bâtards entre espèces atteste la même tendance *. De plus, les animaux offrent, non-seulement dans leur

* Le professeur M. Wagner, en combattant la théorie de Darwin, a fait valoir avec beaucoup de justesse que, dans l’état sauvage des plantes et des animaux, le croisement continuel des variétés que les espèces peuvent présenter devrait toujours tendre à en effacer les déviations, lin mélange sans entraves de sexes de tous les individus d'une même espèce produira toujours l’uniformité, et ramènera à la forme-type les variétés dont les caractères ne seraient pas devenus fixes pendant toute une série de générations; c’est ce que prouvent les Chevaux, les Bœufs et les Chiens revenus à l’état suuvage (Wagner, Die Darwinische Théorie und das Migrationsgesetz der Organismen, p. 2H). Dans la domesticité ou la culture artificielle, la tendance à revenir à l'état primitif se trouve entravée par l’influence de l’homme; mais à l'état spontané, la sélection naturelle ne saurait en aucune manière remplacer cette influence, puisque la

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constitution physique, mais aussi dans leurs instincts une ténacité qui est décisive pour la question. Cette inaltérabilité * démontre mieux que

sélection est purement accidentelle et qu elle est rendue inefficace par les croisements continuels. — (Citons encore le travail consciencieux du professeur Joh. Huber : La théorie de Darwin). Ces conditions sont modifiées pour ce qui concerne les individus isolés, c'est pourquoi M. Warner attribue une grande importance à la séparation des individus du lieu d'origine de leurs espèces mères et, par conséquent, à la formation de colonies isolées ; il considère même cette formation de colonies comme la cause principale de la création de nouvelles espèces, et il oppose ainsi sa théorie de séparation à la théorie de sélection de Darwin. Il est très-probable, en effet, que diverses modifications des formes-types sont devenues constantes de cette manière et que des (prines dites locales se sont produites; mais nous ne pouvons pas attribuer à ces changements de localité des modifications assez profondes pour expliquer ainsi toute la richesse de formes «le la création. Les colonies de plantes et d'animaux alpins sur les hauteurs du plateau de la Suisse, la présence des mêmes espèces sous les latitudes arctiques et dans les Alpes, l’area immense des plantes miocènes et de la période houillère et le progrès dans la constitution de la nature orgunique s’opposent à l’application de cette théorie.

* Les penchants innés des animaux se manifestent uniformément par une impulsion interne qu'on appelle l'instinct. Cet instinct est incompréhensible et nous émerveille. Nous ne pouvons pas nous expliquer d'où vient l'impulsion qui conduit les Moucherons et les Phrvganées à déposer leurs œufc dans l'eau, élément qui ferait périr promptement ces animaux à l'état adulte s'ils venaient à y tomber, tandis que leur progéniture s'y développe, et ne le quitte qu’après avoir subi ses métamorphoses. Nous ne savons pas comment chaque papillon trouve l'espèce de plante dont sa chenille doit se nourrir, et sur laquelle il dépose ses œufs, car lui-même tire sa subsistance des sécrétions nectarifères de tout autres [liantes, et depuis son état de chenille, état dans le«|ucl il habitait telle ou telle espèce de plante, il a subi une transformation complète. Nous ne comprenons pas d'où vient l'instinct qui pousse les Crabes, dans le temps où ils habitent Ja terre ferme, à quitter suintement les forêts et à faire de longs voyages jus«|u'à la nier pour y déposer leurs œufs. Pourquoi l>eaucoup d'espèces d'Oiseaux entreprennent-elles leurs migrations d’automne pour les pays méridionaux «à une époque où elles trouveraient encore une nourriture abondante chez nous? 11 y a dans la nature animée des milliers de phénomènes semblables qui sont des merveilles pour nous, parce que nous ne connaissons pas leurs rapports intimes. S’il est impossible de démontrer que les animaux des anciennes périodes géologiques aient eu les mêmes instincts que ceux de nos jours qui leur sont homologues , quoique le fait soit très-probable, nous pouvons du moins démontrer combien il est probable que les instincts des espèces vivant actuellement se sont conservés depuis l’époque diluvienne aussi facilement que Icura caractères physiques. En effet, les Insectes d'Angleterre ont eu sans doute le même centre d'origine que ceux de la Suisse, puisque les espèces de sa faune sont identiques à celles de la nôtre. La mer forme maintenant une barrière infranchissable qui ne permet pas à ces espèces de se mêler ; c'est pourquoi on est généralement

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toute autre chose que leurs instincts ne sont pas le résultat d’une imitation, mais sont innés chez eux et leur ont été donnés par le Créateur. Si l’instinct était le résultat d’une éducation, comme Darwin s'efforce de le démontrer, il serait en même temps perfectible, et il faudrait s’attendre,

d'accord à admettre qu'à l'époque diluvienne il y a eu continuité de terre ferme entre le continent et l'Angleterre; ce qui explique l'identité de lu flore et de la faune anglaises avec celles des côtes marines. Cette immigration eut lieu dans la première partie de l'époque diluvienne, car les plantes et les animaux des côtes de Norfolk sont identiques à ceux du continent (p. 018). Supposons que l'Angleterre se trouve depuis cent mille ans séparée du continent par la nier ; Darwin et Lycll trouveront certainement ce chiffre plutôt trop faible que trop élevé. La faune d’Angleterre a donc eu depuis ce temps-là un développement tout à fait indépendant de celle du continent; malgré cela, les espèces anglaises montrent absolument les mêmes instincts que leurs congénères continentaux. — Les Frôlons et les Guêpes y construisent leurs cellules avec le même art et de la même manière que chez nous. Nous voyons le même fait se produire chez les Dourdons, les Abeilles, les Fourmis et mille autres Insectes. Darwin croit cependant avoir observé que la Formica sanguine» d Angleterre tient moins d'esclaves que la même Fourmi en Suisse, et que, par conséquent, la Fourmi anglaise prend une plus grande part à l'ouvrage. Mais 'ce sont là des différences insignifiantes qui se modifient suivant les saisons et les Fourmilières, car Darwin raconte lui-mème avoir observé une Fourmilière qui avait plus d'esclaves et qui les faisait travailler aussi en dehors de ses constructions. Notre espèce a donc, en général , en Angleterre exactement les mêmes mœurs que chez nous, savoir : les ouvrières portent les esclaves avec leurs pinces lorsqu'elles émigrent, elles travaillent avec les esclaves à la construction d une nouvelle demeure. visitent les Aplus pour leur enlever le miel en procédant de la même manière pour atteindre ce but. Les Fourmis glissent leurs antennes pat -dessus l'alxloiucn des Aphis et excitent ainsi chez ces Phytoptères la sécrétion du liquide sucré. Elles se font également aider par leurs esclaves pour la nutrition des jeunes. Telles sont les mœurs de ces ’ Fourmis, toujours les mêmes depuis une centaine de mille ans, car si les ancêtres communs de ces congénères anglais et suisses n'avaient pas eu les mêmes instincts que leur postérité actuelle, il serait difficile d'expliquer d'où vient que l'espèce habitant l'Angleterre offre exactement les mêmes mœurs que celle qui habite la Suisse, et que dans un espace de temps aussi long leurs instincts se sont développés parfaitement de la même manière dans les deux pays, si elle ne les partageait pas déjà à leur origine. Nous voyons d’autre part que peu de siècles ont suffi à faire du peuple anglais mie nation très-distincte des autres nations, soit par sa langue, soit par ses mœurs, soit aussi par l'architecture de ses demeures, etc. Quel abirne sépare l’Anglais d'aujourd'hui de celui qui habitait cette ile à l'âge de pierre! tandis que les Fourmis qui y ont immigré bien avant se meuvent encore dans la même ornière qu’autrefois. — Ces observations s'appliquent aussi aux Insectes de la Suède. — Tout ce que fexcellentM.de Geer dit de l’économie des Insectes de ce pays est entièrement en harmonie avec ce que nous savons des nôtres.

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au moins pour les Insectes qui sont doués des instincts les plus merveilleux, à des changements d’autant plus rapides que leurs individus ont une existence très-limitée et qu’ils sont assujettis à des transformations annuelles. Nous avons vu que dans le développement historique du règne végétal et animal il y a évidemment une marche progressive qui part d’êtres d’une organisation très-simple pour arriver à ceux d’une organisation plus élevée., Cette progression n’est pas d’accord avec la théorie de la sélection, car d'après celle-ci les caractères les plus favorables à l’existence l’emporteraient sur les autres. Mais ces principes d’utilité qui forment le nœud vital de la théorie de Darwin n’ont aucun rapport avec la progression dans l’organisation, ainsi que le professeur Nægeli l’a fait ressortir d’une manière convaincante. Il serait difficile de comprendre comment par cette voie, et sans direction déterminée vers la progression, les plantes et les animaux unicellulaires qu’on prend pour les souches mères auraient pu aboutir aux êtres d’une si haute organisation. Les mêmes difficultés surgissent quant à la question de savoir pourquoi, dans le règne végétal comme dans le règne animal, la nature ne s’est pas contentée de ne douer ces êtres que du strict nécessaire pour la conservation de la vie, au lieu de les orner d’une manière si variée *.

* Un calice simple, uniforme et vert, aurait été une protection suffisante pour les plantes en ce qui concerne la fécondation et la formation de leurs semences ; an lieu de cela nous remarquons dans les fleurs une diversité merveilleuse de corolle, ainsi que de formes, de couleur et de grandeur. Darwin a voulu expliquer ce fait par la supposition que la couleur et la grandeur des fleurs attirent les Insectes qui, par le transport du pollen, favorisent la fertilisation. Les plantes à couleurs éclatantes produiraient ainsi plus de semences et, par conséquent, supplanteraient peu à peu les autres. Un botaniste dont la sagacité, du reste, est reconnue, a même soutenu en adoptant ces idées que tout le bel ornement des lleuis disparaîtrait peu à peu, et que toutes les plantes n'auraient plus que de petites fleurs vertes si la classe des Insectes venait à manquer. — L’erreur d'une semblable proposition est démontrée par ce qui se passe sous la zone arctique et dans les hautes clmines de nos Alpes ; les Insectes dits Antophiles y manquent complètement (au Spitzberg) ou s'y trouvent en si petit nombre que leur influence sur les fleurs doit être très-restreinte. — La couleur des fleurs devrait donc y faire défaut, car il n’y a aucun doute qu'au Spitzberg, où il n’y a pas d'insectes fréquentant les fleurs, l'état de choses actuel se maintient depuis l'époque diluvienne. Les

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Tous ces faits plaident contre une transformation lente et uniformément continue des espèces, et il en ressort que la transformation de la nature organique s’est produite dans un temps relativement restreint. Les nouvelles espèces gardaient inaltérable leur caractère à travers des milliers d’années. Le temps durant lequel les espèces ont gardé avec persistance leurs formes déterminées a donc été plus long que le temps de leur transformation. — J’ai choisi, pour désigner ce phénomène, l’expression de refonte des especes * qui a un tout autre sens que le mot de : transmutation employé par Darwin. Cette expression n’implique pas une

faits d’ailleurs prouvent justement le contraire : en effet, les plantes des hautes Alpes se distinguent de celles de la plaine par leurs fleurs dont les couleurs sont relativement plus vives et les dimensions plus grandes. — Le Spitzberg possède également en assez giand nombre ces végétaux à belles fleurs. — La même remarque peut être faite sur la flore de Novaja-Semlja. On a oublié que les Insectes sont fort peu attirés par la forme, par la couleur ou la grandeur des fleurs, mais presque uniquement par le miel qu elles renferment, car c'est principalement le sens de l'odorat et non les yeux qui les dirige et les conduit vers les fleurs. Ce sont les plantes aux fleurs les plus petites et les moins voyantes, telles que celles du Saule, de l'Érable, du Tilleul, qui sont le plus recherchées par les Abeilles, tandis que les plantes aux fleurs éclatantes, telles que la Tulipe, ne sont pas visitées par elles. Les Saules comptent un grand nombre d'espèces; mais malgré les visites asssidues que leur font les Insectes, aucune de ces espèces n’est parvenue à entourer ses fleurs même d’un calice vert. Les Tilleuls doivent également se contenter d'une petite corolle blanchâtre. Chaque éleveur d’ Abeilles sait que la douce odeur du miel seul les attire, c’est pourquoi elles se dirigent en masses vers les raffineries de sucre situées même à de grandes distances et y périssent souvent en grand nombre. Elles flairent le miel là même où elles ne peuvent le voir et cherchent par tous les moyens à s’en emparer. On a introduit depuis quelques années dans nos jardins une nouvelle espèce de Dauphinelle (Delphinium macranthum). L’éperon de cette plante est trop long pour que la trompe des Bourdons puisse en atteindre le miel qui se trouve au fond. Les Bourdons font Simplement dans cet organe un trou par lequel ils passent leur trompe ; ils atteignent ainsi leur but. J’ai observé depuis deux ans, dans le Jardin botanique, que tous les Bourdons se procurent le miel de cette espèce de Dauphinelle par des trous pratiqués comme je viens de le dire, tandis que d'autres Insectes à trompe plus longue, tels que le Macroglossa stellatarum l’enfonce par la voie ordinaire de la corolle.

* Voy. la Flore tertiaire de la Suisse, III, p. 256, 1859, ainsi que les recherches sur le climat et la végétation du pays tertiaire, p. 56. Le prof. Suess (Sur la différence et la succession de la faune tertiaire dans les environs de Vienne, Rapport des séances de l’Acad. de Vienne, mai 1863) et le prof. Kôlliker (Théorie de Darwin sur la création, Leipzig, 1864) se sont prononcés dans le même sens.

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fusion insensible des espèces, qui est contraire aux résultats des recherches scient ifiques ; elle a de plus l'avantage de ne pas empiéter sur les prérogatives des géologues qui prétendent avoir à leur disposition des millions de millions d’années. Nous sommes encore dans une obscurité complète relativement aux conditions fondamentales de cette transformation des types. Nous trouvons cependant quelques indications sur ce point dans les transformations que subissent de nombreuses espèces d’animaux. Nous savons que la plupart des Insectes n’atteignent leur état parfait qu’après avoir passé par une métamorphose. — L’œuf produit la chenille, celle-ci la nymphe, de laquelle sort enfin le papillon. La chenille, dans sa conformation physique, diffère complètement du papillon; de même le ver de la mouche et la larve du coléoptère. Si nous ne savions pas que ces diverses formes ne représentent que les phases de développement du même Insecte, nous les introduirions sans doute dans diverses classes d’animaux. Il y a aussi un certain nombre d’animaux inférieurs chez lesquels les individus jeunes correspondent aux larves et aux chenilles et se subdivisent pour se multiplier, de sorte qu’une seule larve produit toute une famille d’individus qui different de ceux qui ont atteint le plus haut degré de leur développement, à peu près comme la chenille diffère du papillon. — L’espèce s’est donc subdivisée en plusieurs formes qui ne proviennent pas d’une transition lente mais bien d’une transformation subite. Ce phénomène, qu’on nomme changement régénératif, nous rappelle, du moins sous ce rapport, la transformation que nous avons appelée la refonte des espèces. On pourrait donc admettre que plus d’une espèce de notre époque revêtait dans les périodes précédentes des formes qui seraient à la forme actuelle ce que la larve est à l’animal parfait. En effet, beaucoup d’espèces d’anciennes périodes peuvent être comparées aux larves ou à l’état embryonnaire * d’espèces vivant actuellement. Mais ce

* Les Comatules sont pédicellées dans leur jeunesse, et ressemblent dans cet état aux Encrines des époques anciennes. Beaucoup de Poissons de ces époques ont quelques caractères communs avec les embryons de quelques Poissons de nos jours. Quelques Mammifères tertiaires possèdent, d'après les recherches récentes de Rutimeyer

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qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que d’un autre côté la refonte des espèces diffère beaucoup du changement régénératif (de la métamorphose), car dans celui-ci tous les individus arrivés au dernier degré de développement prennent la forme assignée à l’animal parfait, et ne reçoivent leurs organes sexuels que dans cette dernière phase. Toute la série des formes revient finalement dans cette métamorphose au point de départ, de sorte que l'espèce se meut toujours dans le même cercle, tandis que la création d’espèces nouvelles se meut dans une spirale pour arriver à des points tout nouveaux de développement. — Lors même que ces espèces nouvelles doivent leur origine à des espèces qui leur ressemblent, elles ne retourneront pas aux espèces dont elles proviennent, et conserveront à travers des milliers et même des centaines de milliers d’années leurs caractères typiques bien déterminés qu'ils ont obtenus par leur régénération. L’origine des formes est donc encore pour nous un secret, une énigme à l’explication de laquelle nous pouvons bien exercer nos talents divinatoires, mais qui n’a trouvé sa solution pleine et entière ni dans les phénomènes connus de la nature, ni dans l’application des lois physiques qu’on a constatées jusqu’ici.

Nous avons vu plus haut que la transformation de la croûte terrestre ne suivait pas une marche uniforme, mais que de longues périodes d’un calme relatif furent suivies de grandes révolutions (page 704). Le même phénomène se retrouve dans les évolutions de la nature organique, et, ce qui est d’une haute importance, ces deux catégories de phénomènes sont en connexion. — Nous avons vu qu’à l’époque pliocène notre pays acquit sa configuration actuelle et que la chaîne du Caucase et celle de l’ Himalaya furent relevées en même temps. Cette révolution a dû par conséquent embrasser une grande partie de notre globe. La transformation de la nature organique eut lieu au commencement de l’époque diluvienne qui suivit immédiatement; dès lors elle porta son cachet actuel. La remarquable formation du flysch, presque dépourvue d’animaux, le relève-

une grande analogie par leur système dentaire avec celui des dents de lait de quelques espèces vivantes.

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ment qui eut lieu entre la période jurassique et celle de la craie, et l’époque orageuse du permien qui termine la période houillère, accusent des phénomènes du même genre. Il y a donc eu des temps pendant lesquels ces transformations s’exerçaient sur de vastes étendues ; elles s’opérèrent assez rapidement, et amenèrent des changements plus généraux et plus prononcés. Il y eut des temps de création pendant lesquels s’accomplit une refonte des tyi»es organiques, et une époque primitive pendant laquelle les premières espèces prirent naissance. Lors même que nous supposons ces espèces extrêmement simples, nous devons cependant admettre pour elles un acte de création, acte sans exemple de nos jours, puisqu’aujourd’hui les plantes et les animaux tout à fait inférieurs proviennent d’espèces déjà existantes. En désignant ces temps de création par le nom de printemps géologique, nous voulons simplement faire allusion à la succession des saisons qui nous rappelle la grande loi de périodicité, laquelle a peut-être aussi trouvé son application dans ces phénomènes de renouvellement de la nature organique. Mais cette loi se meut dans un cercle tellement vaste que nous ne pouvons en apprécier ni la grandeur ni la portée. 11 nous est encore impossible de déterminer avec certitude ces époques de création. Les limites de nos principales périodes géologiques nous indiquent bien quelques grands renouvellements dans la création, mais il se produisit aussi de grandes transformations pendant ces périodes, et nous ne sommes pas encore en état d’en apprécier l’importance. 11 nous est, par exemple, impossible pour le moment de trancher la question des changements subis par la faune durant les différents étages jurassiques et crétacés. Proviennent-ils de nouvelles créations, ou sont-ils la conséquence d’immigration de foyers différents V Cependant, plus nos connaissances sur la nature organique fossile augmenteront, mieux nous saurons apprécier quelle influence de transformation organique il faut attribuer aux causes locales et aux causes périodiques.

Un coup d’œil rétrospectif sur la flore et la faune des différentes périodes géologiques nous dévoile tout une série de phénomènes grandioses : un acheminement continu à la création actuelle, un progrès graduel dans

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