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We hold a vaster Empire than has been. Telle est l’altière devise, largement répandue, jusque sur les timbresposte, qu’arborait l’Empire britannique en un temps peu lointain où l’impérialisme était une tendance dont on se fait gloire, non une formule de grief contre d’autres nations. Rome en eût pu choisir une semblable. Aucun empire, avant le sien, n’avait couvert de tels espaces, pas même celui des Perses Achéménides, qui eut moins de durée et comprenait des régions à demi désertiques, de population clairsemée. On ne peut faire état de celui d'Alexandre : à peine constitué, il se disloquait. L'Empire de Rome, lui, conserva et son unité et presque son envergure totale durant quelque trois siècles et demi. Les invasions arabes assurèrent à l’Islam une immense domination, mais éphémère, et morcelée entre plusieurs khalifes. Le Saint-Empire médiéval n’était que fiction hors le bloc germanique. Quant aux conquêtes coloniales plus récentes, elles ont soumis à un même État européen des territoires considérables, mais dispersés : les uns, peuplés d’émigrants, ne semblent qu’un morceau détaché de la métropole; les autres, rebelles à l’assimilation, présentent des types de société où s'opposent nettement le maître et le sujet. Tel État colonisateur se donne bien pour idéal de réduire entre eux la dis-
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tance ; mais vit-on jusqu’ici des Asiatiques, des Africains jouet un rôle prédominant dans la métropole même P Tandis que déjà, avant Caracalla ouvrant le droit de cité à tout l'empire, le trône des Césars avait accueilli l'Espagnol Trajan, le Numide Sévère, en attendant Syriens et Illyriens ; et, comme prélude la fusion définitive, Rome avait au moins tout de suite appelé elle, bras ouverts, les meilleurs des provinciaux.
Cet Empire romain a, d’autre part, une cohésion géographique, comme l’achéménide, comme l’État russe moderne. Mais lui ne compte pas de terres déshéritées ; toutes ses possessions ont une valeur économique certaine et, à part la Bretagne, seule isolée en apparence, mais rattachée à la Gaule par une communauté de race, toutes sont riveraines ou voisines du bassin méditerranéen. Celui-ci fut pour l’empire comme une orbite de groupement, dont il fallait tenir tous les abords, et de fait Rome, dès Auguste, en commandait tout le pourtour. Curieuse attraction d’une mer intérieure ! Ce n’est pas que la race latine sentît vraiment l’appel de l’élément marin ; aucun instinct ne la poussait vers la navigation. Les Phéniciens et la plupart des Grecs se trouvaient chez eux sur les flots autant que sur la rive; le Romain est terrien; ceux de ses poètes qui ont célébré Neptune et son cortège ne furent que des disciples de la pensée hellénique. A peine adulte, et peu puissante, la République se plia aux nécessités très spéciales de la lutte si dure qu’elle dut soutenir contre Carthage. L’art nautique, il est vrai, n’était que dans l’enfance ; aucune science secrète ne l’avait compliqué ; Rome se donna très vite les bâtiments de combat indispensables. Encore l'issue du grand conflit fut-elle réglée sur le continent. Continentales aussi les guerres contre la Grèce; la mer fournit tout juste, à la traversée de l’Hellespont, un véhicule aux forces combattantes qu’on va engäger en Asie.
Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas, Rome avait fort bien vu l'intérêt primordial de la maîtrise sur mer. Lorsque, d’après
Appien (1), le consul Censorinus parvint devant Carthage, il annonça en ces termes à l’ambassade punique la décision du Sénat : les Carthaginois doivent sortir de leur ville, qu’il a résolu de détruire, et aller s’établir où ils voudront, mais à quatre-vingts stades de la mer (15 kilomètres). Et Censorinus, avec ironie, vante aux infortunés la sage pensée du Sénat : c'est la mer qui a causé leurs malheurs; une ville maritime est un vaisseau plutôt qu’un territoire ; la vie sur terre est plus stable : quand on s’occupe d’agriculture, on gagne moins, mais plus sûrement que par le commerce, et d’ailleurs la vue de la mer trompeuse nourrirait leurs regrets et de dangereuses espérances...
La Grèce propre avilie n’avait plus d’escadres ; les Rhodiens, jadis « rouliers des mers », n’étaient maintenant que des sujets dociles ; les Séleucides avaient été vaincus sur la terre ferme. La naissance même de la puissance des pirates prouve à quel point Rome se jugeait en repos sur tous les points de la Méditerranée. Exagérant sa quiétude, ne voyant plus d’État dont la marine pût le menacer, et ne songeant point aux simples écumeurs, le gouvernement sénatorial avait, par incurie, laissé ses flottes dans l’abandon. Alors les brigands de Cilicie et de Phénicie entrèrent en action, mirent à sac nombre de villes côtières, profitant chaque fois des occasions propices que fournissait quelque grave conflit, tel que la guerre de Mithridate. Est-il besoin de rappeler que Pompée, en vertu d’une mission spéciale, anéantit la piraterie au moins comme puissance ? Il ne devait plus subsister après lui que des bandes plus difficilement saisissables.
Dans toutes les guerres civiles de la fin de la République, la supériorité appartient à qui se déplace le plus aisément et le plus vite d’un bout à l’autre de la Méditerranée; ce fut un des grands avantages de César. La possession de forces
(1) Punica, 86,
navales importantes permit à Sextus Pompée de mener contre les triumvirs, dans les parages même de l'Italie, des croisières opiniätres, qui faillirent triompher de la persévérance d'Octave et des talents d’Agrippa. N'oublions pas enfin que la lutte suprême qui précéda et fonda le régime impérial fut décidée par une bataille sur mer, celle qui mit aux prises, à Actium, les escadres d’Octave et d'Antoine.
Auguste ne ferma pas les yeux à la leçon des événements : sitôt que d’autres soucis lui en laissèrent le loisir, il créa les flottes permanentes, tant pour consolider son pouvoir que pour garantir les convois de blé nécessaires à l’alimentation de l'Italie. À la faveur des longs troubles civils, la piraterie était revenue à une activité sporadique ; beaucoup de ces brigands, dalmates ou siciliens, se laissèrent enrôler au service de Pempire, et la sécurité de la mer fut rétablie. Elle ne fut guère troublée durant deux siècles, sauf en certaines parties de l’Euxin, où Rome avait peu d’intérêts. Mais, au ui siècle, les faiblesses trop visibles de l’État romain facilitent une reprise du pillage maritime, qui eut l’art de coïncider avec les entreprises des barbares; c’est une histoire qui se relie étroitement à celle des invasions. Sur les deux éléments, la terre et l’eau, le gouvernement impérial donna, par alternances, les mêmes marques de vigueur ou de désarroi. Jamais toutefois, sur mer, il n’eut autant de difficultés qu’il ne trouva de ressources, ressources précieuses et trop souvent méconnues, ou passées sous silence.
On compterait donc avec raison, parmi les possessions de Rome, cette Méditerranée où elle régnait sans partage, quitte à châtier par intervalles le banditisme privé. Mais, si lon en fait abstraction, il reste que l’Empire, dans son extension la plus grande, atteignit à une superficie qu’on peut chiffrer approximativement à quatre millions de kilomètres
considérablement au cours des âges, les renseignements précis nous font presque entièrement défaut. Certaines estimations, qui aboutissent à une densité de 15 environ (1), paraissent très insuffisantes, au moins pour les périodes de prospérité. Le chiffre de 80 millions (2) nous donne une idée plus acceptable de l’ordre de grandeur dont il s’agit.
Une habitude fâcheuse des historiens modernes est de réserver à Rome même une place excessive dans tout exposé des vicissitudes de cet empire. La capitale n’est pas tout dans un État, et celle-ci a largement vécu sur ses provinces. Nous nous proposons, au contraire, dans ce livre, de consacrer les plus nombreux chapitres et les plus détaillés à la vie régionale. Comme tableau d’ensemble sur le sujet, rien n’a été tenté depuis l’œuvre magistrale de Mommsen (3), qui remonte déjà à une quarantaine d’années. Nous avons en tout cas sur lui cet avantage de disposer d’un matériel documentaire singulièrement enrichi, — très loin encore de satisfaire la curiosité, mais n’en est-il pas de même pour la connaissance du pouvoir central P — et offrant cet indiscutable mérite d’une objectivité plus grande que celle des sources où puise lPhistoire générale. Recueillies sur place en majorité, les données de chaque problème ne nous laissent pas tributaires de traditions écrites, que l'esprit de parti a constamment faussées.
(1) XLIX, p. 10.
(2) CXXXIV, p. 156.