‹ LE MONDE ROMAINChapitre 12 sur 91 · CHAPITRE PREMIER AVANT LES GUERRES CIVILES (146-96 AVANT J.-C · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER AVANT LES GUERRES CIVILES (146-96 AVANT J.-C

Aucun Romain du 1 siècle avant notre ère n’était sans doute en mesure de projeter, même déformée gravement et sans respect des justes proportions, une carte comme: celle, prodigieusement évocatrice, qui, dans un tome précédent (1), nous montre VEtat romain en l’an 146. Mais les dirigeants, tout au moins, avaient une notion suffisante du monde méditerranéen pour concevoir un orgueil explicable de la situation que ce croquis révèle plus nettement aux yeux des modernes. Tout le pourtour de l’immense mer intérieure, — Pont-Euxin mis à part, — relevait de Rome directement ou obéissait aux directions de sa diplomatie. Et déjà apparaissait, trois générations seulement après le premier mouvement d’impérialisme, le caractère esssentiellement méditerranéen de l’empire naissant. Mais de ces vastes territoires, où Rome faisait sentir sa force irrésistible, la majeure part ne constituait alors que zones

(1) T. XVI, p. 408-409.

d'influence ou de protectorat. C'était le cas pour les régions du Sud et de Est; ce sont celles, néanmoins, dont l’annexion devait être le plus rapide et le plus facile.

Rome ne pressa pas les choses cependant; elle avait pour patienter les raisons les meilleures. Si ses vassaux, avoués ou de fait, lui épargnaient encore tout grave souci, les provinces proprement dites n'étaient pas sans requérir des soins diligents.*On verra autre part les luttes qu’elle dut soutenir pour rétablir, par exemple en Sicile, un ordre que, par leurs exactions, ses propres agents avaient troublé. Mais il y a plus : Corse et Sardaigne, Espagne n’étaient point, dans le principe, territoires conquis sur les premiers occupants ; c’étaient des colonies de Carthage, auxquelles celle-ci, vaincue, avait dû renoncer. Rome n’avait mis qu’un temps relativement court à déposséder sa rivale; elle travailla deux cents ans à se faire accepter des Celtibères. La période qui suit la ruine de Corinthe et de Carthage est précisément celle de l’empire de Viriathe. Il faut des hommes, et beaucoup d’hommes,.pour venir à bout d’une insurrection de cette taille et des résistances qui, plus au Nord, se résument en un seul nom : Numance. Et l’heure n’est point encore venue où l’on pourra recruter un peu partout des combattants; pour les grandes expéditions, l’effort pèse toujours sur le paysan latin.

Mais un coup de chance inouï livra À Rome, par les voies pacifiques, un territoire aussi étendu que celui de la fédération italique. Au détriment des Séleucides, il s’était constitué, dans la moitié Ouest de l'Asie Mineure,un État d’une grande prospérité, celui des Attalides ou royaume de Pergame. On n’a pas oublié la sujétion étroite où Rome avait fini par tenir ces souverains. Chargés de faire pour elle contrepoids, d’abord à la Macédoine, puis à la Syrie, ils s'étaient de bonne grâce acquittés de

ce rôle ; on a vu (1) les procédés de rigueur méprisante qu’eut le Sénat envers l’un d’eux, Eumène, dont le zèle officieux avait paru insuffisant. Le successeur, Attale II, avait obtenu le secours des Romains contre son voisin perfide, Prusias de Bithynie, et accordé en retour un contingent qui prit part au siège de Corinthe. Son neveu lui succéda en 138, Attale III, un hypocondre, atteint d’une sorte de manie de la PR TR en méfiance perpétuelle vis-à-vis de ses sujets et de sa cour, cherchant un dérivatif dans les études, la sculpture, la botanique, la médecine, l’agronomie et le jardinage. Cinq ans après, une double nouvelle fut apportée à Rome: Attale IIT était mort et avait fait du peuple romain son héritier. Les témoignages multiples à ce sujet (2) étant très postérieurs, certains doutes s’étaient élevés sur l’authenticité du testament ; la nouveauté de la chose a longtemps inspiré quelque méfiance aux critiques, bien que les souverains de Pergame aient dû avoir sur leurs ressortissants une autorité aussi absolue que les anciens rois de Perse, dont les traditions, les usages avaient conservé une grande force en Anatolie, ce qui conférait à Attale un droit illimité de disposition. Au reste, les documents épigraphiques exhumés depuis lors sont une confirmation plus qu’indirecte de ce legs, et la seule hypothèse encore possible est que les Romains aient fourni quelques suggestions adroites au testateur. Il serait vain de se fonder sur la formule rapportée par Florus (3) : Populus Romanus bonorum meorum heres esio, formule romaine et non point grecque ; le compilateur aura présenté les choses à sa façon. Mais certainement, sans intention précise, Rome travaillait à saper, disloquer ces monarchies gréco-orientales, prévoyant bien que leurs États lui reviendraient un jour; peu importait le mode exact de transmission.

(1) T. XVI, p. 366.

(2) Cf, P. FOUCART, La formalion'de la province Asie, XXVY, XKXXVI (1903), p. 297, 339; LXXXIT, p. 19 et suiv.

Page 1