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MINOR

Carte IV. — Macédoine, Achaïe, Crète.

importait guère : l’un d’eux, en 61, ne savait même pas la langue du pays, — on avait dû chercher cet ignorant exceptionnel, — et les malversations des proconsuls ne pouvaient intéresser un souverain qui ne craignait pas de donner l'exemple. Après l’incendie de Rome, il voulut remplacer les œuvres d’art détruites par le sinistre et ne vit qu’un moyen,

renouvelé des exploits de Mummius et autres, la réquisition. , Les enlèvements recommencèrent ; dans cette rapine précipitée on prit en masse, sans plan ni méthode ; des commissaires de sac et de corde mirent au pillage Athènes, Delphes, Olympie, les grands sanctuaires et jusqu'aux petites localités; comme on avait trop enlevé, l’excédent fut le bénéfice personnel du prince ; des statues de bronze, jetées au creuset, enrichirent sa cassette. Il sut aussi trouver des prétextes pour la mise à mort des gens fortunés et la.confiscation de leurs biens.

Puis lui-même se rendit en Hellade ; il ne croyait pas l’Italie capable d’apprécier ses mérites ; le poète et musicien qu’il était avait besoin d’un autre public. Et il parut dans les concours : on l’applaudit par ordre — un rival redoutédisparaissait subrepticement. Il eut donc une série de bruyants succès, qui durent Péblouir et lui inspirer l’ostentation d’une grande générosité, éclipsant celle des plus illustres philhellènes du temps passé. Une inscription (1) nous a rendu son emphatique discours de Corinthe : « Vous tous, habitant l’Achaïe ou la terre jusqu'ici nommée Péloponèse, Hellènes, recevez, avec l’exemption du tribut, la liberté... ». La terre jusqu’ici nommée Péloponèse P Sans doute avait-il projeté de lui donner un autre nom après Pachèvement d’un grand travail, le percement de l’isthme de Corinthe, qu’il entreprit avec solennité, mais ne poussa pas jusqu’à son terme, rebuté qu’il fut par des difficultés qui semblent dues à des erreurs techniques. Le canal, exécuté de nos jours, n’a rendu que de médiocres services ; en ces temps lointains il eût été plus utile.

Enfin, pour atténuer peut-être l’impression produite par ses larcins, Néron accorda 100000 deniers à la Pythie delphique et 250 000 aux hellanodices d’Olympie. Mais Galba exigea le reversement de ces sommes, sans nulle compensation.

Les empereurs d’esprit strictement romain n’étaient portés

() M. HozLraux, X, XII (1888), p. 510-528.

envers les Grecs qu’à la justice et à la modération. Vespasien décréta que ces gens «n'étaient plus capables de faire de leur liberté un raisonnable usage », et il la supprima, entendons : la liberté générale de tout le pays, sans entreprendre apparemment sur l’autonomie spéciale de telle ou telle cité. C’est en effet pour enquêter sur les finances de ces villes libres d’Achaïe que Trajan envoya un agent extraordinaire. La question d'argent était toujours la plaie des cités, comme celle des particuliers.

Le véritable philhellène, ce fut Hadrien (1), Hellène luimême plus que Romain de goûts, de culture, et sa sympathie s’étendait aux Grecs ses contemporains, tandis que les nobles d'Italie affectaient de réserver la leur aux grandes figures des siècles révolus. Il résida souvent, longtemps, à Athènes, son centre de rayonnement; il sy montrait entouré de l'élite intellectuelle, assistait aux fêtes solennelles, en acceptait la présidence. Ses bienfaits ont laissé leurs traces au Sud de PAcropole (2) : au territoire urbain, trop exigu pour la population, il annexa un agréable faubourg, qui fit comme une deuxième cité ; deux inscriptions célèbres, sur l’arc au nom de l’empereur, opposent encore aujourd’hui la ville de Thésée et celle d’'Hadrien. Son œuvre ne fut pas de pure vanité; il ne jugea pas indigne de lui de terminer seulement le temple colossal laissé inachevé depuis deux siècles par un roi de Syrie, car il en voulait faire le sanctuaire réservé aux fêtes panhelléniques (3), le rendez-vous général des Grecs, trop dispersés et désunis à son gré, même de ceux qui habitaient en dehors de PAchaïe ; la paix romaine devait les rassembler, et leffigie du prince, auprès de la statue du dieu, montrait que le souverain, premier dévot de l’Olympe hellénique, présidait à Punion de la Grèce et de Rome.

(4) CXX VII, p. 105-121.

(2) G. Foucères, A/hènes, Paris, 1912, p. 146 et suiv. (3) CCXX VII, p. 195 et suiv., 271 et suiv.

D’autres villes encore éprouvèrent sa sollicitude : Patras, dont les monnaies le disaient Restiluior Achaiæ; Corinthe, où par ses soins un aqueduc amena des éaux abondantes ; et, pour favoriser encore sous une autre forme les relations entre cités, c’est grâce à lui qu’une route, grande nouveauté en ce pays, relia la Grèce centrale et le Péloponèse en suivant le rivage du golfe Saronique.

. Paternelle pour tout l’empire, l'administration des Antonins fut bienfaisante aussi pour la Grèce. Antonin le Pieux avait jadis gouverné personnellement l’Achaïe; il en connaissait les misères et les besoins ; quand de terribles tremblements de terre y eurent apporté la désolation, il combla de libéralités les villes, comme Sicyone, que le fléau avait visitées. Marc- Aurèle, qui pensait en grec, ressentait les mêmes dispositions

‘bienveillantes, mais la crise qui éclata sous ce règne eut en Achaïe son prolongement : la vague barbare qui vint battre les bords du Danube déferla un moment jusqu’à la Grèce centrale, s’arrêtant souslesmurs d’'Élatée en Phocide. Et les légions qui rentraient de la guerre contre les Parthes en rapportèrent la peste, dont toute la province souffrit cruellement, et d’abord Athènes.

N'importe ; le ne siècle, comme le 1°", avait au moins maintenu la paix intérieure ; lorsque, sur son déclin, recommencèrent les compétitions au trône, on put croire qu’allaient revenir les plus mauvais temps de la République. Les Hellènes eurent la fâcheuse inspiration de prendre parti pour Pescennius Niger, quand Sévère devait l’emporter. Il y eut des représailles, dont l’histoire parle peu en dehors du châtiment impitoyable de Byzance, après un siège de trois ans (196) : soldats et magistrats exécutés, les biens des citoyens saisis, l’autonomie municipale supprimée, les célèbres murailles rasées, non sans danger pour larrière-pays. Et telle était pourtant l’emprise de l’hellénisme sur les Romains les moins polis et les plus rudes que Sévère bientôt s’adoucit, s’arrêta dans la ville, y entreprit

Là GRÈCE D'EUROPE 207

de vastes constructions, en attendant que Caracalla, son fils, rétablit la cité dans tous ses droits (1).

Mais le milieu du imr° siècle ouvrit toute une série d’épreuves : la Macédoine fut ravagée par les Goths ; de la mer Noire, Goths et Germains poussaient jusqu’en Égée leurs incursions de pirates, sur leurs nombreux esquifs de vive allure que dirigeaient des matelots grecs terrorisés et contraints à les servir. Puis d’autres barbares envahirent toute la Balkanie, dévastèrent la Macédoine, s’emparèrent des villes principales même en Peloponèse. Aucune catastrophe n’égala encore pour la Grèce la campagne d’Alaric (395-396) : ce furent de longs mois de massacres, de pillages, d’incendies. Contre cette marée de fanatiques, il semble à peine que les habitants aient cherché à se défendre ; la grande douceur des Grecs d’Empire avait tourné en ataxie. On ne vit guère se relever de leurs décombres que les cités côtières, pour qui la mer demeurait un stimulant, un appel à la vie. Théodose II prit enfin, sous l'influence d’une princesse formée aux lettres grecques, Eudocie, une série de mesures qui allégeaient le sort de l’Achaïe; mais elles marquaient la fin de la vie constitutionnelle en Grèce, et le pays dès lors perdit à jamais l’ancienne physionomie que lui prêtait la « cité ».

Il l'avait conservé durant des siècles, ce type figé; Rome n’avait que très à la longue entrepris de le modifier. Les vieilles magistratures avaient gardé leurs noms, leurs attributions de principe, mais rétrécies dans la pratique depuis que les cités n'étaient plus des États, rien que des villes au sens moderne du mot. Quelques exceptions subsistaient cependant, et il y.

(1) Kugitscuex, XL VII, IL, col. 1140.

eut des conflits de frontières dépassant l’intérêt d’un territoire de commune. Entre la Messénie et Sparte, une contestation portant sur quelques districts fut tranchée par Auguste en faveur de la seconde, en sens inverse sous Tibère. Athènes continuait d’avoir des possessions hors de l’Attique ; seulement, plutôt que les éléments d’un empire, c’étaient des propriétés, une source de revenus — qui toutefois la laissait besogneuse ; Hadrien lui attribua encore ceux de l’île de Céphallénie et dispensa force aumônes à la population indigente. Athènes paya ces bienfaits selon ses moyens en créant une treizième tribu, l’'Hadrianide, et en participant avec ardeur à l’héroïsation du favori Antinoos. Nous pourrions apporter, sur la vie municipale, bien des détails qui ne différencient guère, à ce point de vue, l’Europe de l'Asie ; l’épigraphieles a multipliés bien davantage pour l’Asie Mineure, où il suffira de les étudier. Pareils dans les deux contrées étaient ces « correcteurs» qui commencent à se répandre à partir de Trajan (1).

L’accoutumance aux formes désuètes laissa célébrer selon les anciens rites les grands souvenirs nationaux : tous les ans, à Platées, les Panhellènes sacrifiaient à Zeus «libérateur »,en mémoire des combattants tombés dans la guerre contre les Perses. Comme on nommait régime aristocratique la remise des pouvoirs locaux aux citoyens aisés, on entretint vaniteusement le culte des vieilles familles, puissantes dans l’âge archaïque ; les Spartiates se réclamaient toujours des mêmes ancêtres divins. À Athènes, Hérode Atticus faisait ressortir sa descendance des Kerykes; mais noblesse obligeait, dans la note somptuaire : il fut donc un des grands évergètes de son temps. D’autres arrivaient du dehors, car Athènes toujours plus, diverses cités aussi dans une moindre mesure devenaient pour le monde rendez-vous de touristes ; les riches étrangers avaient

(1) Ci-dessus, p. 118.

en Achaïe leur séjour de plaisance, une villa acquise de quelque indigène endetté. +

Pour motiver leurs visites, il n’y avait pas, comme en Égypte, l'attrait de l’exotisme, d’une civilisation ignorée. Rien n’était plus familier à tous que l’hellénisme, du moins celui d’alors, et ils se plaisaient justement à fréquenter ces fêtes et jeux publics, la grande gloriole, l’occasion principale de lourdes dépenses pour les cités, où les mêmes exercices se déroulaient presque immuables, mais où l’élément grec ne s’isolait plus, ouvrait ses portes au « barbare », et où les figurants ne représentaient plus la jeunesse frémissante d’ardeur religieuse et patriotique, mais des professionnels cosmopolites, constamment en tournées, chargés d’honneurs et gratifiés d’immunités. L’esprit des spectacles avait changé; toutefois l’âme grecque demeurait attachée aux exhibitions où l'adresse, élégance, la force agile triomphaient ; et les tueries de gladiateurs n’en obtinrent jamais que des acclamations de politesse. |

Athènes offrait encore sur le tard une attraction de premier ordre avec son « Université » (1), glorieuse d’autant plus qu’assez longtemps elle ne trouva nulle part de concurrente sérieuse, pas même à Rome ni à Constantinople, mäis « byzantine » par l'esprit, au sens que nous prêtons à ce mot, étroitement attachée aux enseignements traditionnels, philosophie, sophistique, qu’elle ne rénovait guère. Nos sources font connaître, par leurs noms sans éclat, beaucoup de ses professeurs, parfois miséreux, mal payés, dédommagés du moins par quelques privilèges fiscaux et des allocations en nature. Ce sont néanmoins, aux 1v° et v° siècles surtout, les grands personnages de la cité, que distinguent leur costume, leur escorte de disciples. Ils ont été élus, au théâtre, par le conseil de direction, après parades oratoires qui servaient de concours. Leurs rivalités dégénèrent en querelles, où interviennent les étu-

() CXX VIII, t. IL.

diants, très jeunes gens, à la fin mélés de jeunes filles, et qui se groupent en corporations, essaient d’arracher aux autres maîtres leur auditoire. La néoplatonisme ne revivifia qu’à peine la science desséchée, qui s’apprenait dans leurs cénacles. Mais l'importance historique de l’Universié d'Athènes est cependant considérable : liée aux conceptions du paganisme grec, elle contribua, par son recrutement fort large, par son rayonnement, à retarder les progrès du christianisme, tout spécialement en Achaïe et chez les hommes cultivés. Les masses résistèrent moins à la religion nouvelle, mais elles non plus n’arrivaient point à se déprendre des formes vides de la mythologie ; celles-ci revêtaient seulement un extérieur chrétien ; ainsi s’expliquent le culte des saints, locaux autant que possible, la passion des reliques, la manie de capter par des promesses les complaisances célestes, la coutume des malades d'aller dormir dans les églises, comme jadis chez Asclépios.

Cette tendance des Hellènes à se replier obstinément dans les traditions nationales prête seule un aspect particulier à certaines institutions. Dans les autres gouvernements, l’assemblée provinciale avait pour fonction première de rendre hommage à l’autorité suprême, d’entretenir le culte impérial. Sans se dérober à ce devoir, le koïnon des Achéens, réuni à Argos, évoque plutôt le passé, auquel la race borne sa vue, s’en tenant à la langue des aïeux, bien que déformée et corrompue à la longue par la cohue des étrangers, comme toutes celles en usage dans l’Orient d’aujourd’hui. L’édit de Caracalla, qui faisait des Hellènes des citoyens romains, privilégiés par leur culture et leurs dons naturels, ne les porta pas plus que les avances marquées de leurs maîtres à l’étude du latin, dont la pratique était nécessaire pour la gestion des hautes magistratures d’empire. Les dignités municipales contentaient la majorité d’entre eux; loin de chercher à s'élever par la voie du cursus honorum, ils trouvaient plus de gloire à attirer vers leur patrie les hommes du dehors, en conférant avec apparat

un droit de cité dont on arrivait à battre monnaie. On résistait par inertie à l’esprit romain (1); les moins réfractaires furent les derniers venus à l’hellénisme, les gens des pays tardivement hellénisés.

La réorganisation de Dioclétien, qui multiplia les circonscriptions territoriales, n’eut guère qu’à confirmer, sanctionner des divisions légales ou de fait qui existaient déjà. L’Achaïe, jusqu’au Sperchios, garda son unité qu’il n’y avait nulle raison de rompre. À supposer que la Thessalie (2) en eût été détachée dès le Haut-Empire, ce qui est contesté et insuffisamment prouvé par l’existence d’un koïnon des Thessaliens, à Larisse, auquel Hadrien et Antonin envoyaient leurs rescrits (3), cette séparation devint complète et définitive. L’Épire, depuis longtemps distincte, au moins depuis Trajan, peut-être depuis Néron, se divisa en deux : l’ancienne, au Sud, vraiment grecque, et la nouvelle, l’albanaise, plus barbare, d’ailleurs prise en partie sur la Macédoine. Cette dernière non plus ne changea qu’à peine, fut seulement un peu amoindrie vers le Nord; son koinon de Berœa, fondé probablement par Auguste et que ses monnaies surtout ont permis d’étudier (4), ne donnait corps qu’à d’assez vaines apparences. La contrée avait perdu son rôle stratégique, mais le régime municipal ne s’était guère développé en conséquence ; à part les anciennes villes maritimes et diverses colonies romaines, comme Philippes, pourvues de magistrats spéciaux, les politarques, dont le nom même ferait croire à une liberté très relative, on ne trouvait en Macédoine que des villages dans

(1) CLXII, X, p. 27-31.

(2) Cf. Friedrich STÆHLIN, Das hellenische Thessalien, Stuttgart, 1924,

(3) Dig, V, 1, 7; XLVIL, 6, 5, 1.

(4) H. GÆBLER, Zur Münzkunde Makedoniens (Zeitschrift für Numismatik, XXIV [1904], p. 245-338; XXV [1905], p. 1-38).

des cantons isolés. Rome se désintéressait d’elle généralement, lui demandait parfois des combattants ou des prétoriens, ne retenant de son passé que les qualités militaires dont son histoire témoignait.

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