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LES RÉGIONS EXCENTRIQUES

La Thrace, immédiatement voisine de la Macédoine, s’était adaptée à la domination romaine (1); elle reçut même un léger vernis hellénique. Le populaire continua d’y parler une langue dont il ne nous reste aucun monument écrit, mais les formes des noms, de personnes et de lieux, trahissent la persistance de cet idiome. Le grec apparaît dans les inscriptions, incorrect, déformé; la mythologie également s’est implantée dans le pays, pas très profondément : lidole courante, c’est Phomme de guerre héroïsé, si répandu qu’on a pris l’habitude de le dénommer « cavalier thrace ». On le voit par ces monuments grossiers (2), la Thrace n’a pas été plus vraiment hellénisée que le centre de l’Asie Mineure, qui avait avec elle des rapports ethniques et qui lui fournit, croit-on, même sous PEmpire, des éléments de colonisation. Les habitants étaient des barbares, qu’on mit bien du temps à réduire.

Tout d’abord, on les groupa en cercles ou stratégies, divisions concordant avec les tribus ou clans. Les centres de population de l’intérieur ne furent organisés en villes qu’à partir de Domitien ; on unissait divers villages sous le vocable d’une même cité; le fond des choses en dut être peu modifié. Les ressources agricoles de la contrée (blés, vignes, champs de roses) étaient plus favorables à la vie campagnarde ; pourtant Philippopolis, lieu de réunion de l’assemblée provinciale,

(1) CLXII, X, p. 67-74; cf. Arthur STEIN, Rômische Reichsbeamien der Provinz Thracia, Sarajevo, 1920,

(2) Cf. les publications de G. SEURE dans la Revue archéologique et XXXII des toutes dernières années.

atteignit à une certaine importance. Soumise d’abord à un procurateur qui relevait, non de la Macédoine, mais du légat de Mésie, la Thrace eut son légat à dater de Trajan. Dioclétien sépara du gouvernement conservé sous le même nom, et qui comprenait la partie la plus arriérée, le centre de la Roumélie, d’autres petites provinces : le Rhodope, zone des villes côtières du Nord de l’Égée, très anciennement grecques celles-là, mais fort déchues ; l’Hémimont, qui engloba, avec une banlieue, les cités helléniques sur le rivage Ouest de la mer Noire; enfin on dénomma Europe Byzance et la zone dont on l’entoura, sur la côte de la Propontide.

L’ancienne Byzance n’avait rien de commun avec le pays thrace; elle était restée attachée à la Bithynie au moins jusque sous Trajan. Constantinople capitale s’isola plus que jamais de l’arrière-pays, notamment par un très long mur. Pourtant, si elle garda longtemps un caractère latin, grâce à la langue officielle et au personnel de la cour, l’attraction qu’elle exerçait sur le monde grec, l’afflux continu de gens de cette race, les trésors artistiques arrachés de l’Hellade pour orner la ville impériale, tout contribua à la transformer dans le sens hellénique (1).

Tout comme les villes « en chapelet » du Rhodope et de PHémimont, reliées entre elles par la mer et sans grandes relations avec l’intérieur, plus au Nord, en bordure de la Mésie Inférieure (2), Odessos, Dionysopolis, Callatis (3), Tomi et Istros, « pentapole » dont l’addition ultérieure de Marcianopolis fit une « hexapole », constituaient mme confédération séparée, avec son koinon et son chef religieux, le pone tarque (4). La description d’Ovide, l’exilé de Tomi, même si on la suppose entachée d’exagération, aide à comprendre que ces villes aient jugé bon de s’unir, pour avoir par la mer une

(1) CXXVIII, I, p. 288 et suiv. — (2) CLXII, X, p. 71-78.

(3) O. TAFRALI, Revue archéologique, 1925, I, p. 288-292, (4) J. TourTaiN, XX VII, LXII (1901-1903), p. 123-144°

sauvegarde contre les Gètes et les Sarmates de la Dobroudja (la Scythie de Dioclétien). C’étaient de rudes voisins, dont les Grecs eux-mêmes avaient prudemment adopté le costume, ce vêtement ajusté que nous montre la colonne Trajane, et parlaient même un peu la langue. Grâce à ce compromis, l’indigène tolérait, afin d’exporter les produits de son sol et de se procurer certains articles, cet intermédiaire qualifié que l’'Hellène a toujours été. :

Si l'empire s’arrêtait officiellement aux bouches du Danube, il donnait encore son appui à d’autres cités grecques surgies plus au delà (1), dans les estuaires des grands fleuves, comme Tyras, près de la moderne Odessa, et Olbia, et au royaume du Bosphore. La côte Nord de l’Euxin avait été pour les Grecs le premier Eldorado; on vantait à bon droit les richesses de la grande plaine scythe, et ces régions trafiquaient depuis des siècles avec le monde occidental, qui en amenait des esclaves, des peaux et fourrures, des bois, des thons pêchés près des rivages (2). La Chersonèse Taurique (3), ou Crimée d’aujourd’hui, comptait surtout deux villes importantes : Chersonèse (vers Sébastopol) et à l'Est Panticapée (Kertch); en outre Phanagoria et Théodosie. Les difficultés d’une entente avec les gens de l’intérieur leur faisaient sentir le besoin d’un protecteur. Mithridate le Grand, roi de Pont, avait d’abord assumé ce rôle, dans lequel, après sa grande défaite, il fut naturellement supplanté par les Romains. Des monuments de toutes sortes, ruines de murs, traces d’un camp, textes épigraphiques, attestent à nos yeux leur activité de ce côté. Une inscription de Chersonèse rappelle la mission accomplie auprès de Jules César, dont il tenait le droit de

(1) Ernst VON STERN, X XIII, IX (1909) p. 139-152; Ellis MINNS, Scythians and Greeks, Cambridge, 1913, passim ; M. ROSTOWZEW, Jranians and Greeks in South Russia, Oxford, 1922, p. 147-180,

(2) L. PRELLER, Ausgewählle Aufsätze, Berlin, 1864, p. 441-467. f

(8) CLXII, X, p. 79-89; BraNDis, XLVII, III, col. 2254-2269.

cité romaine, par un notable de cette ville (1), un de ces armateurs comme il y en eut aussi à Olbia, dont les navires avaient un équipement défensif contre les pirates et qui faisaient eux-mêmes, au besoin, de la piraterie. César obtint peut-être par là des flottilles pour ses expéditions, et il garantit à Chersonèse sa liberté; Auguste fit de même, et Antonin plus tard.

Quant au royaume du Bosphore en général, sa dynastie acceptait parfaitement la haute tutelle de Rome; ce système de protectorat était également avantageux pour les empereurs, moins onéreux en outre que le régime provincial ; Auguste et Agrippa s’en tinrent pour satisfaits après avoir rêvé d’autre chose; les relations avaient lieu aisément par le canal des fonctionnaires de Bithynie (2). Cette tutelle, manifestée par la présence — encore sous les Sévères (3) — d’un petit corps romain s’ajoutant aux milices locales, par les subsides impériaux dont on achetait la paix, fit accepter aux barbares des steppes le voisinage de ces Grecs, qu’ils ne troublèrent plus comme précédemment. Aussi Panticapée jouit, pendant les trois premiers siècles de notre ère, d’une nouvelle période extrêmement florissante, dont portent témoignage ses splendides {umuli, avec chambres sépulcrales en pierres de taille et riche mobilier (4).

A la longue toutefois, ces souverains du Bosphore perdirent qeaucoup de leur caractère hellénique ; déjà sous les Antonins, les classes dirigeantes participaient surtout à la culture asiatique. Les monnaies d’or locales continuaient de porter l'effigie d’un César, mais dont l’allure et le costume devenaient purement iraniens (5). Les choses auraient pris sans doute un

(1) M. Rosrowzew, XXII, VII (1917), p. 27-44.

(2) 1D., III, XXII (1916-1918), p. 1-22.

(3) Fr. CUMONT, Bull. de l’Assoc. Guillaume Budé, oct. 1924, p. 53. (4) RosrowzEw, XX, 1920, p. 49-61.

(6) Ib., XXXIII, XXXII (1919), p. 479,

autre cours si une véritable domination impériale s’était exercée ià. Rome n’était pas du moins absente de ces parages et, sauf sur la côte inhospitalière entre Phanagoria et Dioscurias, il faut reconnaître qu’elle gardait des accointances avec tout le pourtour du Pont-Euxin.

On peut, à la Grèce propre, rattacher la Crète (1), qui en dépend géographiquement. Son histoire reste obscure durant la République ; le fait certain est que, sous Auguste, unie à la Cyrénaïque, elle formait une province abandonnée au Sénat. Rattachement singulier, tenant peut-être à ce qu’une portion de Pile avait été, en même temps que Cyrène, donnée par Antoine à Cléopâtre, et qui est peut-être antérieur au principat. Assez misérable paraît avoir été la destinée de la Crète, et d’ancienne date; le centre de la prestigieuse civilisation minoenne n’était plus, depuis l’invasion des Doriens, qu’un réservoir de mercenaires (2), d’archers, un nid de pirates qui résista longtemps à l’invasion romaine, mais fut soumis en 67 av. J.-C. par Q. Cæcilius Metellus, dit depuis Creticus (3). Les tentatives d’union ou de syncrétisme avaient toutes échoué du temps de l'indépendance. C’est encore sous les Romains que le groupement des villes semble le moins lâche, avec ce Aoïnon qui frappa monnaie de Tibère à Marc-Aurèle et dirigea des jeux quinquennaux.

Deux villes seulement émergent à cette époque : Gortyne, capitale de la double province, et sur le territoire de laquelle Auguste préleva un riche domaine, dont Capoue eut pour des siècles la propriété ; Cnossos enfin, devenue colonie romaine.

() R. PARIBENI, XCIV, IL, p. 1257-1275; G. Karo, XL VII, XI, col. 1800.

(2) G. CARDINAL, Crela nel Iramonto dell ellentsmo [Rivista di flologia, XXXV (1907), p. 1-32].

(3) P. FoucarT, XX, 1906, p. 569 et suiv.

Les fouilles des Italiens ont révélé l’importance de Gortyne (1) et des constructions qui s’y élevèrent sous l’Empire; elles ont permis de reconnaître une part de l’agora, un théâtre romain, un grandiose præltortum, palais du gouverneur, un nymphée, un aqueduc, un odéon. La cité put garder sa législation parti. culière, vu que le texte de la célèbre loi fut regravé et exposé aux regards jusqu’à la fin du m® siècle. Gortyne avait souffert des tremblements de terre ; aussi plusieurs édifices ont-ils été reconstruits, en style de décadence; un peu partout se remarquent des traces de remaniements byzantins, car la Crète, séparée déjà par Dioclétien de la Cyrénaïque, fut rattachée à l’empire d'Orient en 395. Un temple élevé à des divinités égyptiennes paraît le seul symbole de cette union de l'ile avec un territoire africain.

(1) L. PERNIER, II, 1 (1914), p. 378 et suiv.; ID. VI, XVIII (1915), p. 49-68.

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